« Lucien » : marginalité et poésie

Les éditions Delcourt publient Lucien, de Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas. Personnage-titre, ce modeste balayeur personnifie la marginalité et la simplicité, mais voit son comportement affecté par les méchancetés environnantes.

Il faut le voir manier le râteau en clerc et faire tourbillonner les feuilles mortes, selon une chorégraphie quasi onirique, au milieu du parc public. Lucien n’est pas un cantonnier comme les autres : il y a de la passion, de la poésie dans les gestes qu’il effectue au quotidien. D’ailleurs, ce travail que d’aucuns trouveraient inintéressant suffit à combler ses attentes. Il en faut plus pour le contrarier. Et cela passe inévitablement par les comportements déplacés et vexatoires qu’il doit endurer au quotidien, de la part de ceux qui prennent son handicap pour une faiblesse méritant d’être soulignée et/ou punie.

En ce sens, Lucien apparaît comme une ode à la tolérance. Dessiné au crayon et en noir et blanc, d’un trait expressif et volontiers hachuré, le récit de Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas radiographie la manière dont est perçue la différence dans nos sociétés contemporaines. Heureusement pour Lucien, il pourra compter sur l’amitié indéfectible, mais parfois maladroite, du jeune Paul, fasciné par ce grand gaillard qui contraste tellement avec le reste du monde. Leur amitié sera l’un des fils rouges de l’album, dont la tendresse se mâtine souvent d’amertume. Car le drame social va se mêler à la poésie, et des personnages tels que Maria ou Kadeg vont venir nervurer une narration plus complexe qu’il n’y paraît.

Est-ce que l’enfer, c’est les autres, comme le postulait Jean-Paul Sartre ? Dans Lucien, tout porte à le croire. Mais l’émotion affleure ailleurs, à travers les pages du carnet intime d’un enfant, ou par le truchement de la statue d’une violoniste disparue. Tour à tour léger et grave, le trait de crayon se prête parfaitement à la tonalité générale de l’album, qui érige finalement Lucien en révélateur. C’est en effet à son contact que l’humanité des autres s’effeuille et se met à nu. Les normes sociales, l’incommunicabilité, la liberté se voient questionnées tout au long d’un récit d’une grande justesse, dont la couverture comporte déjà une forme de dualité et une menace sous-jacente qui seront explicitées en son sein.

Lucien, Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas
Delcourt, juin 2022, 264 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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