« The Cape » : en chute libre

Adapté d’une nouvelle de Joe Hill, The Cape revisite le mythe du super-héros en érigeant un loser aux failles psychologiques béantes en une sorte de terroriste capé.

La vie d’Éric est caractérisée par les chutes. Elles sont soudaines, brutales et irrémédiables. Dans l’un des nombreux flashbacks de The Cape, qui ouvre d’ailleurs l’album, on découvre un gamin encapé tombant lourdement d’un arbre, une mésaventure qui lui vaudra une hospitalisation de longue durée et des séquelles durables. En proie aux migraines, plus soucieux des jeux vidéo que de son avenir, Éric a vu sa vie basculer du jour au lendemain : qualifié de monstre par les uns, jaloux de la réussite d’un frère très protecteur à son égard, il s’engonce dans l’apathie et finit même, quelques années plus tard, par se séparer d’Angie, celle qui le soutenait à bout de bras depuis toujours – ou presque. Là est l’origine d’une seconde, puis d’une troisième chute, car non seulement le jeune homme, désormais seul, doit retourner vivre chez sa mère, mais, en remettant la main sur une cape dotée de pouvoirs surnaturels, celle-là même qui a occasionné son terrible accident, il va se trouver un courage et une force qu’il va employer à mauvais escient.

Malin, le romancier Joe Hill – le fils de Stephen King – a nanti la fameuse cape du titre d’un fort potentiel symbolique, que le scénariste Jason Ciaramella exploite en clerc. Éric est un homme diminué, presque émasculé, et considérablement frustré. En le gratifiant de pouvoirs inespérés, la cape agit comme un puissant agent désinhibant : le jeune homme désargenté et incapable de prendre son existence en main va enfin pouvoir infléchir le cours des événements. Excessivement jaloux d’un frère médecin, ancien de Harvard, et qu’il soupçonne de flirter avec Angie, furieux contre une mère qui lui a longtemps menti au sujet de la cape, il prend le parti de se lancer dans une vengeance sanguinaire et effrénée, parfaitement restituée sur le plan graphique par les dessins iconiques de Zach Howard. Crime passionnel, policiers attaqués par un ours, crash d’avion, visage brûlé : The Cape n’épargne rien aux lecteurs, qui explorent la folie meurtrière d’un homme dont le cheminement n’est pas sans lien avec celui de Travis Bickle (Taxi Driver).

Mais là où le long métrage de Martin Scorsese densifiait son propos par le portrait de la ville de New York contenu en creux, The Cape choisit de détourner et de corrompre la figure trop souvent virginale du super-héros. Les fêlures psychologiques d’Éric s’accentuent dès lors qu’il porte sa cape, qui aboutit à une forme détestable d’empowerment. Et ce bout de tissu est lui-même porteur de significations diverses, puisqu’il renvoie en seconde intention à la disparition tragique de son père – le logo des Marines cousu par sa mère – ou à ces doudous rassurants qui apaisent les craintes des enfants, au point que certains d’entre eux demeurent incapables de s’en détacher. Jason Ciaramella et Zach Howard déploient un univers vicié, désespéré et surplombé par un homme en totale perdition. Le doigt d’honneur adressé à un arbre ou le défilement des photographies sur un téléphone portable en attestent largement : Éric demeure prisonnier d’un passé douloureux qui explique sa dérive vers une violence débridée. C’est le ressort narratif principal de cet album entraînant.

The Cape, Joe Hill, Jason Ciaramella et Zach Howard
HiComics, juin 2022, 160 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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