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« Bandes originales » : Thierry Jousse esquisse un portrait de la musique au cinéma

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Les éditions EPA devraient contenter plus d’un cinéphile : la publication de Bandes originales est une occasion quasi unique de faire, en compagnie de l’excellent Thierry Jousse, le bilan de l’évolution de la musique de films. Avec passion et didactisme.

Il suffit de quelques notes de musique pour identifier instantanément Halloween, la nuit des masques, Psychose ou Massacre à la tronçonneuse. Le cinéma d’horreur a, peut-être mieux que n’importe quel autre genre, conféré à la bande-son de ses films une fonction séminale, d’orchestration et d’accompagnement, que les accords répétitifs et stridents de Bernard Herrmann dans le Bates Motel incarnent parfaitement. Les trois œuvres mentionnées ci-avant répondent toutefois à des logiques différentes : Tobe Hooper a opté pour des partitions bruitistes en adéquation avec une imagerie minimaliste ; Bernard Herrmann a fait son deuil d’un certain classicisme influencé par Claude Debussy ou Maurice Ravel pour privilégier des cellules rythmiques plus courtes et saccadées ; John Carpenter a lui-même composé ce qui deviendra, on peut le dire, l’hymne du slasher. Thierry Jousse cite également, dans ses Bandes originales passionnantes, l’exemple du giallo, indissociable d’une certaine esthétique sonore.

Certaines des plus belles pages de l’histoire du cinéma se sont écrites par la conjugaison parfaite de la mise en scène et de la mise en musique, de l’image et du son. Les coups d’archet de Bernard Herrmann portent l’effroi dans Psychose, mais la collaboration entre le compositeur et Alfred Hitchcock comprend d’autres chefs-d’œuvre tels que Sueurs froides, La Mort aux trousses ou Les Oiseaux. D’autres duos sont passés à la postérité : Steven Spielberg et John Williams, Tim Burton et Danny Elfman ou Sergio Leone et Ennio Morricone. Difficile en effet d’évoquer l’un sans mentionner l’autre. Thierry Jousse verbalise avec érudition les synergies nées de ces collaborations répétées. Pendant que le cinéaste sculpte l’espace et l’image, le compositeur vient en appui, donne des élans, colore les séquences en les nappant d’ambiances sonores créées sur mesure. Si le rôle des compositeurs de musiques de films demeure généralement sous-estimé, il faut rappeler que les bandes originales ont pris leur essor, irréversible, dès les années 1930 et l’avènement du cinéma parlant. Max Steiner, Franz Waxman ou Dimitri Tiomkin façonnent alors, parmi d’autres musiciens souvent venus d’Europe, le son hollywoodien.

Au fil des décennies, les évolutions sonores ont foisonné. Bandes originales ne manque pas de rappeler quelques-unes de ces étapes itinérantes sans lesquelles le septième art n’aurait certainement pas eu la même saveur. Le jazz qui s’invite dans les salles obscures dans les années 1950, la Nouvelle vague facilitant la percée d’une nuée de nouveaux compositeurs en France (Georges Delerue, Michel Legrand, Antoine Duhamel…), la musique électronique qui apporte une touche nouvelle dans les années 1980, l’apparition des metteurs en scène-DJ tels que les deux Quentin (Tarantino et Dupieux). Si Max Steiner est reconnu pour avoir posé les jalons des principales techniques de composition en prise avec l’image (il s’occupe notamment des comédies musicales interprétées par le duo Ginger Rogers/Fred Astaire), la mécanique sonore n’a cessé de muter au cours des années et des personnalités-phares qui l’incarnaient. Parmi elles, Thierry Jousse met en exergue John Williams, Quincy Jones, Henry Mancini, Jerry Goldsmith, James Horner ou encore Howard Shore.

Beau-livre, Bandes originales dispose un espace considérable, propice aux illustrations. Ces dernières accompagnent des textes succincts qui, une fois rassemblés, possèdent un réel caractère encyclopédique. Traversant les époques, les genres et les compositeurs, l’ouvrage fait passer le lecteur de la carrière de Max Steiner à celle de Bernard Herrmann, des partitions rejetées les plus célèbres à l’usage du vieux jazz dans les films de Woody Allen, des années 60 coincées entre le classicisme et l’irruption prochaine du Nouvel Hollywood aux comédies musicales ou à l’attelage durable entre le rock et le septième art. Le langage musical contemporain est le fruit d’une patiente construction, dans laquelle chacun des éléments rapportés par Thierry Jousse a eu son importance. Comment, en effet, comprendre le parcours d’un John Williams ou d’un Ennio Morricone sans expliciter les liens de l’un avec Henry Mancini et Bernard Herrmann ou la formation classique de l’autre, doublée d’une expérience d’arrangeur sonore à la RAI ? Comment mieux décrire le premier qu’en mettant en lumière le mariage parfait entre l’exigence artistique et le succès populaire (de Star Wars à Harry Potter), ou le second, dont l’auteur énonce les sonorités variées caractérisées par un savant mélange de cris sauvages, de clavecin, de flûte à bec ou de cordes rythmiques et psychédéliques ?

De par sa générosité et la passion qui s’en dégage, Bandes originales devrait satisfaire aux attentes des cinéphiles et des mélomanes. Il a en outre l’immense mérite de raconter un récit suivi, aux imbrications diverses, de l’évolution de la musique de films à travers les époques. Car des Etats-Unis à la France en passant par le Japon ou l’Italie, la bande-son d’un long métrage a toujours eu des fonctions séminales, de suggestion, d’émotion, voire de citation (la présence de Bernard Herrmann au générique des films de François Truffaut ou Brian De Palma n’est évidemment pas innocente quand on considère l’influence d’Alfred Hitchcock sur leur cinéma respectif). On peut conclure, sans courir le risque de se fourvoyer, que le livre de Thierry Jousse a sa place dans la bibliothèque de tous les amoureux du cinéma.

Bandes originales, Thierry Jousse
EPA, novembre 2022, 288 pages

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4.5

Le Secret des Perlims : l’Amazonie chatoyante et timorée d’Alê Abreu

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Le nouveau film d’animation brésilien d’Alê Abreu est une sortie événement pour tous ceux ayant voyagé avec Le Garçon et le Monde. Huit ans se sont écoulés et sa mosaïque espiègle, onirique et cruelle reste incontournable. Convoquant des références plus évidentes et une linéarité explicite et bavarde, Le Secret des Perlims rate le coche de la malice créative et narrative de son prédécesseur. Il n’en reste pas moins un sommet technique à la direction artistique foisonnante.

Récital écologique d’un spectacle visuel d’exception

D’emblée, ce qui force l’admiration dans le travail d’Alê Abreu et de ses animateurs, c’est la volonté de proposer un spectacle visuel florissant, toujours au service des caractéristiques de ses héros. En cela, le métrage tend bien la main au jeune public qu’il cible avant tout. Le Secret des Perlims nous conte la pérégrination de deux jeunes espions cartoonesques, que tout oppose, dans la jungle amazonienne. Ils devront dépasser leurs différences pour préserver une nature mise en péril par des Géants, prônant la folie industrielle. Bien qu’il réservera son lot de mystères, ce postulat narratif, au demeurant clair et inutilement surligné, tient davantage du récital que d’un appel à l’éveil et à l’imagination.

Contemplation et psychédélisme tropical

Au fond, c’est plutôt dans sa dimension anthropologique et méditative que le film vise juste, permettant l’éveil et l’aventure. À la lumière de récentes découvertes archéologiques, Le Secret des Perlims explore, partiellement, les vestiges d’une civilisation prospère et mystique. L’occasion d’apporter ce nouveau regard sur l’Amazonie qu’on avait longtemps cru sauvage et, pour ainsi dire, inhabité. Cet autre postulat, cette fois en filigrane, est servi par une direction artistique fabuleuse, entre l’expérience psychédélique et la contemplation. Les communautés amérindiennes ne sont jamais très loin, vectrices de la richesse visuelle et thématique du film d’Alê Abreu.

Narration timorée et surchargée

Pourtant, le métrage s’enlisera dans de navrantes références au studio Ghibli. Il est clair que le cinéaste emprunte thématiquement à ces mastodontes de l’animation, le beau couplage du dessin à l’encre et de l’animation numérique s’y raccrochant également visuellement. De fait, avec sa durée modeste, Le Secret des Perlims se complaît dans ses références et peine à trouver sa narration propre. Des limites qui pèsent sur un récit excessif, ne trouvant pas toujours une pertinence dans sa dimension contestataire et politique. C’est d’autant plus criant qu’à mesure que le secret se dévoile, le lien avec le jeune public se dissipe.

Malgré cela, Le Secret des Perlims reste un film d’animation passionnant et d’une générosité remarquable. Une fable à voir pour sa richesse visuelle et symbolique.

Bande Annonce – Le Secret des Perlims

Synopsis : Claé et Bruô sont deux agents secrets de royaumes rivaux, ceux du Soleil et de la Lune, qui se partagent la Forêt Magique. Lorsque les Géants menacent d’engloutir leur monde sous les eaux, les deux ennemis doivent dépasser leurs différences et allier leurs forces. Ils partent alors à la recherche des Perlims, des créatures mystérieuses qui, elles seules, peuvent sauver la Forêt…

Fiche Technique – Le Secret des Perlims

Titre original : Perlimps
Brésil – 2022 – 76 mns
Réalisation : Alê Abreu
Musique originale : André Hosoi
Distribution française : UFO Distribution
Sortie le 18 janvier 2023

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3

« Freud, le moment venu » : cancers

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La Boîte à bulles publie Freud, le moment venu, de Suzanne Leclair et William Roy. Deux formes de cancer y cohabitent avec pour point commun de profondément affliger le père de la psychanalyse : la montée du nazisme, qui le pousse à l’exil à Londres, et un épithéliome engendré par un tabagisme excessif.

On connaît par cœur les étapes inhérentes de l’addiction : un plaisir éphémère, parfois doublé d’une culpabilité sur laquelle on jette aussitôt un voile pudique, les difficultés à reprendre pied quand le « vice » vous aspire dans des profondeurs insoupçonnées, une lente et trop souvent irréversible dégradation physique et/ou psychique. Dans Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy dépeignent le tabagisme du père de la psychanalyse comme une forme d’addiction. Ils lui prêtent même une couleur rouge sang contrastant avec le noir et blanc au carmin de l’album, et ayant partie liée avec les teintes du drapeau nazi. Car ce sont finalement deux cancers bien distincts qui s’abattront de concert sur Sigmund Freud. D’un côté, un attrait immodéré pour le cigare, bientôt responsable de lésions malignes, et de l’autre, des nazis qui annexeront son Autriche natale, jusqu’à le pousser à l’exil en Grande-Bretagne.

Quand il réalise qu’on lui a caché la gravité de sa maladie, Freud décide dans un premier temps de ne plus recourir aux services de médecins. Ces derniers l’estimaient inaptes à faire face à la réalité de son cancer. Et l’aveuglement relatif qui entourait sa consommation de tabac – qu’il diagnostiquait pourtant chez les autres comme un substitut de la masturbation – semble apporter du crédit à leurs craintes. Quand il entame ses soins, Freud est affublé d’une prothèse incommodante baptisée le « monstre », puis gêné par des douleurs aiguës, et enfin tourmenté par des récidives cancéreuses successives. Sa vie est bouleversée, mais son tabagisme ne fléchit pas, malgré les recommandations répétées des spécialistes qu’il consulte. Freud, le moment venu se caractérise ainsi fortement par l’addiction qui le sous-tend, et qui illustre les contradictions du neurologue viennois.

Sur le plan politique, le récit n’est guère plus optimiste. Les nazis s’en prennent à l’art dégénéré et aux sciences juives. Freud et ses proches sont harcelés. La délation, les perquisitions, les vexations, les violences, les spoliations font partie intégrante de la vie des Juifs sous le régime nazi. « Je serai comme le capitaine du Titanic qui n’a jamais abandonné son poste ! », annonce d’abord le père de la psychanalyse, avant de se rendre à l’évidence : il n’a d’autre choix que de quitter Vienne pour Londres, où il pourra retrouver un semblant de vie normale. Car s’il échappe à un cancer idéologique, il est aussitôt rattrapé par la maladie qui l’assaille et le contraint à des dizaines d’opérations en quelques années…

Intimiste, partagé entre la biographie, la fresque politique et les incidents médicaux, Freud, le moment venu parvient à un équilibre appréciable, en sortant la figure freudienne du seul champ académique pour lui donner une vraie chair humaine et la confronter aux démons, personnels et structurels, qui se dressaient alors sur son chemin. Les représentations du tabagisme et des pathologies de Freud sont nombreuses et viennent en appui d’une représentation de l’addiction à la fois psychologique et visuelle. En ce sens, l’album s’inscrit dans la lignée du Bird de Clint Eastwood ou du Ray de Taylor Hackford. Le tout avec une forte personnalité graphique.

Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy
La Boîte à bulles, janvier 2023, 144 pages

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3.5

« Le Boucher de Stonne » : éloge des blindés français

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La collection « Machines de guerre » des éditions Delcourt accueille Le Boucher de Stonne de Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik. Les auteurs se penchent sur le char français B1 bis, le meilleur en son temps, dont le blindage chrome-colbalt résistait à toutes les armes antichar et dont les canons venaient à bout des Panzer ennemis.

La performance des blindés français durant la Seconde guerre mondiale a rarement été saluée. Au contraire, l’histoire a tendance à ne retenir que les faits d’armes des Panzer allemands. Dans Le Boucher de Stonne, c’est pourtant bel et bien le char B1 bis que Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik mettent à l’honneur. La machine, presque indestructible, ne semblait craindre que la pièce anti-aérienne 88mm ; assemblée à partir d’éléments provenant des quatre coins de France, elle était dotée d’une carapace chrome-colbalt, d’un moteur Renault et de redoutables capacités offensives, caractérisées par ses canons et mitrailleuses sophistiqués.

Gourmand en carburant, nécessitant de l’huile de ricin industrielle, le B1 bis a fait l’objet de mésusages dus à l’incurie militaire française. Cet état de fait est parfaitement énoncé par les auteurs, au détour d’un personnage complexe, symptomatique de cette époque, un Juif allemand exilé dans l’Hexagone, ayant œuvré dans les usines Renault avant de rejoindre le front sous une fausse identité. Fred Rosenfeld, puisque c’est de lui qu’il s’agit, se pose en seul protagoniste de chair capable de rivaliser avec le B1 bis dans la construction narrative du scénariste Jean-Pierre Pécau. Les autres protagonistes demeurent en effet secondaires et fonctionnels.

Le Boucher de Stonne alterne les mises en situation du char B1 bis et des parenthèses moins spectaculaires, permettant notamment de narrer les relations dysfonctionnelles entre l’armée française et les villageois qu’elle s’emploie à protéger. Les territoires pris et repris, les problèmes d’approvisionnement, l’impréparation des troupes et de l’état-major, les machines détournées par l’ennemi trouvent également leur place dans un album où l’ingénierie technologique rime avec l’horreur guerrière. Ce dernier se complète d’un important cahier technique sur le B1 bis, ses caractéristiques et ses batailles.

Machines de guerre : Le Boucher de Stonne, Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik
Delcourt, janvier 2023, 56 pages

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3.5

« Le Mythe de l’entrepreneur » : derrière les idées reçues

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La collection « Zones » des éditions La Découverte accueille, un peu plus de deux ans après La Fabrique du consommateur, un nouvel essai d’Anthony Galluzzo portant sur l’entrepreneur et ses représentations, tant médiatiques que populaires.

Dans Le Mythe de l’entrepreneur, Steve Jobs peut être appréhendé comme le symptôme d’une représentation en souffrance. Elle permet notamment au cofondateur d’Apple de prendre rang aux côtés de Benjamin Franklin, Albert Einstein ou Léonard de Vinci dans les biographies consacrées de Walter Isaacson.

Maître de conférences à l’Université de Saint-Étienne, Anthony Galluzzo revient longuement sur la manière dont a été façonnée l’image – et donc la mythologie – jobsienne. Pas tout à fait étrangère au monomythe de Joseph Campbell, cette dernière se compose de plusieurs idées reçues dont l’inlassable répétition, à travers les articles de presse ou les publications littéraires, tient désormais lieu de vérité. Ainsi, comme à certains de ses prédécesseurs (Thomas Edison, Frederick Douglass, Andrew Carnegie, John Rockfeller), on attribue à Steve Jobs des qualités de self-made man et de visionnaire, on le gratifie d’une intelligence supérieure, indépendante, capable de subvertir les marchés au point de les « disrupter », on l’affranchit de tout déterminisme social et on en vient à présenter ses défauts comme un pendant, voire une condition sine qua non, de son génie créatif.

Il faut cependant rappeler, et l’auteur s’y attelle avec succès, que les innovations jobsiennes doivent beaucoup à leur environnement technologique, que l’essor d’Apple passe aussi par Mike Markkula, Steve Wozniak ou Homebrew et que si le natif de San Francisco a si bien « vu », ce n’est pas tant par sagacité mais avant tout parce qu’il disposait d’une position privilégiée pour le faire (milieu familial et professionnel, situation géographique…). De la patiente démonstration d’Anthony Galluzzo, on retiendra ainsi que l’Alto de Xerox a inspiré Steve Jobs et son Macintosh, que l’iPod ne peut être désencastré de son environnement technologique, que les changements induits par Apple ont été incrémentaux et souvent favorisés par les travaux fondateurs issus de la recherche publique, et a fortiori militaire.

La vision de l’ordinateur personnel ? Le Stanford Research Institute et Douglas Engelbart la nourrissaient déjà dans les années 1960. La culture Apple ? Un syncrétisme qui se contente souvent de combiner les expertises accumulées par plusieurs entreprises parentes. Les topoï associés à Steve Jobs ? Issus de la tradition littéraire romantique, ils s’appliquaient déjà, dans une certaine mesure, à Henry Ford, Wolfgang Amadeus Mozart ou Isaac Newton. Le fameux garage séminal ? Jobs a grandi dans la Silicon Valley des années 1960, où circulait l’essentiel des composantes électroniques et où il a croisé nombre de techniciens et d’ingénieurs, auprès desquels il a eu l’opportunité d’acquérir un savoir inestimable, tant en apprentissages formels qu’informels.

D’un entrepreneur à l’autre…

On l’a vu, et Le Mythe de l’entrepreneur ne manque jamais d’en faire état, les prédispositions médiatiques et publiques envers Steve Jobs trouvent des racines plus anciennes, remontant (au moins) aux entrepreneurs du nord-est américain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Anthony Galluzzo indique que la promotion de l’éthique du caractère et les manuels de réussite avaient le vent en poupe entre 1870 et 1910. La Nouvelle Pensée qui apparaît à la fin du XIXe siècle célèbre le pouvoir de l’esprit sur la matière. Une opinion commence à se répandre : tout individu pourrait passer d’une classe sociale à l’autre à force de volonté. Dans cette négation des déterminismes sociaux et des capitaux bourdieusiens, la pauvreté constituerait même un avantage comparatif, puisqu’elle permettrait à ceux qui s’y exposent de se familiariser tôt avec les obstacles.

Comme Steve Jobs, Andrew Carnegie et Thomas Edison ont édifié leur propre mythe auprès des journalistes. À ceci près que l’inflation des productions médiatiques, et notamment celles dédiées à la vie économique et managériale, place aujourd’hui des individus comme Steve Jobs et Elon Musk, son excroissance contemporaine, dans une position encore plus propice à la starification et l’auto-célébration. Et Anthony Galluzzo de préciser : le mythe de l’entrepreneur peut être considéré comme un sous-ensemble du mythe du progrès, qui participerait d’un fétichisme de la révolution (technologique, industrielle).

L’auteur pousse la réflexion plus loin, en arguant, à dessein, que ces mythes s’apparentent à « des fictions nécessaires à la légitimation de l’ordre social ». Ainsi, s’inscrivant de plain-pied dans le néolibéralisme, l’individualisme et le New Management, tout individu occuperait désormais la place qui doit lui revenir en vertu de ses compétences, de ses succès et de sa productivité. Si Steve Jobs et les autres ont si bien réussi, c’est parce qu’ils le méritaient, qu’ils en avaient l’envie et les qualités, et non pas parce que les dés seraient pipés. Le storytelling, le personal branding et le romantisme prométhéen à leur paroxysme, en somme…

Le Mythe de l’entrepreneur, Anthony Galluzzo
La Découverte/Zones, janvier 2023, 240 pages

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4

La Saison sauvage, de Sarah Anthony : les couleurs du feu

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Connaissez-vous le réalisme magique ? Ancré dans le quotidien, ce genre s’affranchit néanmoins de ses rigidités pour le nimber d’onirisme et de fantastique. Gabriel García Márquez en fut un artisan émérite en littérature. Premier roman de Sarah Anthony (responsable des rubriques Art & Culture et Séries au Mag du Ciné), La Saison sauvage convoque le réalisme magique dans un étouffant été provençal. À la clé, un récit initiatique autour duquel valsent les sentiments, qu’une réflexion sur la jeunesse et une écriture picturale rythment.

Le 20e siècle est encore à l’horizon. Mal mariée, la jeune Salomé affronte des mois de chaleur près de Passanbas, village de Provence aux abords duquel elle traîne son mal-être. Au moins son époux s’en va-t-il travailler en Italie pour la saison, la laissant seule avec ses plus chers amis : Lupe, la vieille gitane qui met ses pouvoirs à profit pour retrouver sa jeunesse, et Sauveur, vingtenaire comme Salomé, de retour après trois ans d’absence. L’été sauvage, où la mort plane parfois, sera l’orfèvre de ces trois personnages, l’amour et l’amitié agis par un soleil alchimiste.

L’ardent feu de la jeunesse

Avec son titre, La Saison sauvage pointe les beaux jours de la vie qui, parfois excessifs comme l’est le mercure en période estivale, invitent Thanatos auprès d’Éros. Lorsque les rayons trop intenses d’Hélios brunissent l’herbe qu’ils auraient dû verdir. Sarah Anthony enchevêtre les sentiments exacerbés de ses personnages à la chaleur irrespirable les accablant. Au point, quand l’intensité est paroxystique, de forger son récit à l’aide d’un feu destructeur, lui-même démarré par une bougie au chevet de deux amants clandestins. Cette dernière scène recoupe alors l’autre acte sexuel du roman où la mort projette pareillement son ombre sur le plaisir.

Même gardé de la passion, le bel âge est toujours sujet à se brûler les ailes. Le trépas plane en priorité au-dessus du plus jeune personnage du roman, ce que sa peau sensible au soleil symbolise, et le renouveau magique de Lupe menace tout autant son amitié avec Salomé. L’enchanteresse au visage strié par les années, loin de se rapprocher de l’héroïne quand ses joues redeviennent semblables aux siennes, s’éloigne soudain d’elle et oublie son vécu. Une sorte de dégénérescence par la jouvence.

De fait, l’histoire porte pour enjeu l’apprivoisement par les protagonistes de cette nature trop ardente, que le volcan trônant au-dessus de Passanbas symbolise encore, afin d’accéder à la maturité. Cette dernière ne pourra d’ailleurs être conquise qu’à l’issue d’une problématique d’environnement. Une affaire tout sauf mince pour Salomé, dont les origines mêlent le fleuve Al Assi (le Rebelle) au sang et qui a pour rune préférée Fehu, celle du « feu primordial et non maîtrisé ». Rétive aux conventions, sa petite maison à l’écart du village, elle se retrouve dans l’identité gitane de Lupe et Sauveur, ce dernier enflammant l’esprit et le cœur de la jeune femme. Son activité de peintre la confronte à nouveau à une pulsion de vie, artistique en l’occurrence, mais qui draine son énergie et la met face aux tourments de la création.

La toile de papier

Salomé hérite sa profession du vécu de Sarah Anthony, qui est peintre et illustratrice. Au-delà de la caractérisation du protagoniste, la picturalité est du reste un aspect saillant de La Saison sauvage, la plume à l’œuvre tenant avec force du pinceau. La romancière enfante littéralement son récit par une vue de peintre. Elle décrit dans le chapitre d’ouverture, non numéroté, d’abord une topographie. S’ensuit une situation sociale qui, enfin, engendre la psychologie des habitants de Passanbas, désolés de ne pas habiter le village de Passanhaut qui les domine sur l’épaule du volcan. Et c’est par un nouveau regard que commence véritablement le livre au début du chapitre 1 : celui de Salomé scrutant le même paysage, avec son visible et son invisible.

L’unité de lieu de l’histoire, plantée sur le massif, s’avère en outre moins une convention issue du théâtre qu’un moyen de contenir le texte en un panorama auquel la saison estivale contribue, avec ses tons propres. Ce principe efface du roman les mesures de temps plus fines, comme les habituelles dates ou jours de la semaine, l’égrènement du sablier étant ici secondaire. À tel point que Salomé semble elle-même remarquer le processus : « Pourquoi elle avait l’impression que sa vie ralentissait au point d’un jour se figer. Allait-elle finir par un jour entrer dans le paysage, comme une vieille pierre ? »

La peinture comme mer nourricière de La Saison sauvage, elle irrigue ses petites lignes, imprégnant de couleurs ses paysages (« une étrange lueur éclairait le ciel d’ordinaire d’un indigo tirant sur le noir, mais qui semblait cette nuit-là zinzolin ») et de paysages ses visages (« Salomé pleurait à chaudes larmes, ses joues inondées comme la plaine après la pluie »). Mais les grandes lignes du roman boivent aussi à la même eau. Son univers tient du fauvisme dans sa façon d’organiser les interactions autour du volcan. Tout a une identité, une énergie propre en frontière de sa voisine avec laquelle elle résonne : Passanbas et Passanhaut, la gadji Salomé et sa maison à l’écart, Lupe qui habite également seule mais est gitane, Sauveur vivant de son côté avec les Voyageurs, la peinture de la jeune femme à laquelle répond la musique du jeune homme, le christianisme voisin du dieu Pan, tandis que la magie a aussi son territoire, etc. Bien sûr, ces aplats de couleurs ont parfois vocation à se mélanger, mais Sarah Anthony aime générer les montées dramatiques à la lisière de non-dits, d’intériorisations, ou autres motifs indirects. De la sorte, la romance principale du récit se résout grâce à deux poèmes écrits par chacun des intéressés. Outre la picturalité inhérente au procédé (les vers portant des images), la mise côte-à-côte des deux textes scelle l’union comme la rencontre de tonalités distinctes mais appelées à vibrer ensemble.

Au confluent

Loin de simplement se croiser au fil des pages, la thématique de l’ardente jeunesse et la picturalité se potentialisent dans La Saison sauvage. Une meilleure acceptation du monde de Salomé, tempérant sa fougue, s’exprime par exemple selon un choix de couleur pour repeindre un habitat calciné. Avec récurrence, le roman utilise les excès de l’été, ou de ses apparentés, sur l’âge juvénile qu’ils symbolisent pour texturer la toile et l’imager. Ainsi de l’héroïne face au feu : « Des gouttes de sueur finissaient d’éclore sur le visage et le corps de Salomé comme autant de perles, ses cheveux, divisés en longues mèches grasses, flottaient autour de son visage comme des serpents noirs. » Sur ce passage, et sur d’autres, l’érotisme affleure volontiers du texte, qui travaille les sensations, les peaux, les lumières.

Premier roman, La Saison sauvage en adopte le décalage habituel quand un style d’écriture est déjà singulier, et l’écriture picturale de Sarah Anthony l’est a fortiori, pour servir un canevas habituel aux jeunes auteurs : la transition de l’âge tendre vers la vie adulte. Comme une rencontre d’air chaud et d’air froid propice au nuage, le premier roman réussi sait se nourrir de ces masses contraires. Le défi de son successeur est alors de se définir un nouveau ciel, un climat pérenne aux enjeux cristallisés de la maturité. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à Sarah Anthony. Rendez-vous une saison prochaine.

La Saison sauvage, Sarah Anthony
Éditions Unicité, décembre 2022, 246 pages

T’zée : une tragédie africaine en cinq actes

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À la manière d’une tragédie classique, ce roman graphique dû à Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs) met en scène les derniers soubresauts d’une dictature, quelque part en Afrique centrale, avec ses causes et conséquences sur la situation du pays et sur quelques individus.

L’acte 1 se révèle remarquable par la quantité d’informations qu’il apporte, tout en faisant avancer l’action, située dans un pays jamais cité mais qui doit beaucoup au Zaïre sous l’ère de Mobutu. Intelligemment, les auteurs préfèrent raconter leur histoire plutôt que de chercher à réécrire l’Histoire, trop complexe pour une BD et ce même si on pourra leur reprocher une tendance certaine à la schématisation. Ces simplifications leur permettent de passer rapidement sur tous les clichés bien connus de l’Afrique (notamment la corruption), pour se concentrer sur une ambiance qui ne peut que mal tourner. Pour celles et ceux qui s’intéressent à la vérité absolue, mieux vaut se plonger dans des écrits comme celui qu’envisage le personnage de la journaliste qui interroge son père au cours du quatrième acte, pour raconter l’histoire selon le point de vue du peuple. Bref, T’zée n’est rien d’autre qu’un personnage de fiction très largement inspiré du personnage réel qu’était Mobutu, les auteurs laissant le soin à celles et ceux qui connaissent les faits réels d’effectuer certains rapprochements.

Situation à Gbado

L’essentiel de l’action se passe dans le palais présidentiel, construit loin de la province-capitale, sur « L’île du bout du fleuve » au plus profond de la forêt. Un endroit nommé Gbado et voulu par le Maréchal T’zée, homme fort du pays depuis plus de 36 ans, qui a fait en sorte que « Le palais dans la jungle » trône au milieu d’un ensemble construit de toutes pièces dans sa région natale. Mais T’zée n’apparaît pas au cours de ce premier acte. Par contre, on fait la connaissance d’Hyppolite son dernier fils, ainsi que de Bobbi sa jeune épouse, tous deux résidents de Gbado. Bobbi « L’angolaise » a été envoyée à Gbado par T’zée pour la protéger. Jeune, belle et séduisante, femme superficielle aimant le luxe, Bobbi succède à Mama Maréchale, première épouse décédée de T’zée. Détestant Hippolyte (légèrement plus jeune qu’elle), Bobbi s’est arrangée pour l’envoyer régulièrement en Europe, le plus loin possible d’elle. La tension règne à Gbado car, à la suite d’un soulèvement, des rebelles contrôlent l’essentiel du pays et de l’armée régulière il ne resterait que la garde présidentielle. Les rebelles détiennent T’Zée qui se trouve emprisonné dans la prison de Makala, en attente de son jugement et il ne fait aucun doute qu’il sera condamné à mort. En effet, quoi que T’zée et ses partisans puissent penser, le pays souffre depuis longtemps d’un manque de liberté, car T’zée se comporte en dictateur depuis trop longtemps, avec le soutien des français. Son action a mis le pays en situation de faillite économique. De plus, des antagonismes forts risquent de mettre le pays à feu et à sang.

Rôle de la sorcellerie

L’élément fondamental qui apparaît finalement dès l’acte 1, c’est la place de la sorcellerie dans les mentalités du pays. En effet, Bobbi vient voir Ndoki, un sorcier (aveugle), pour l’interroger : T’zée est-il encore en vie ? Ndoki lui répond que non seulement T’zée est encore en vie, mais que le vieux léopard s’échappera. La suite montre que tous ne croient pas à la sorcellerie, mais que son poids reste sidérant en Afrique. Elle est finalement le pivot de l’intrigue, avec une vengeance qui poursuivra son œuvre par-delà la mort d’un personnage. On le verra aussi lors d’un tournoi de catch bien différent de ce que les occidentaux pratiquent. Tous les éléments sont en place, la tragédie peut commencer, avec son ensemble de drames et ses retournements de situation.

Autour de la mouche T’zée-T’zée

Avec ce roman graphique sélectionné pour le Fauve des lycéens au festival d’Angoulême 2023, les auteurs captivent et séduisent. Le scénario se révèle particulièrement intelligent et dense, tout en évitant les bavardages inutiles. Il réserve quelques flashbacks placés judicieusement et met en scène des personnages aussi étonnants que différents. La forte personnalité de T’zée s’oppose au tempérament plus effacé d’Hippolyte qui connaît sa place dans l’ombre. Hippolyte est partagé entre son admiration de toujours pour son père et ce qu’en pensent ceux qu’il a pu côtoyer comme étudiant à Paris. Il hésite entre une tentative de libération en force de son père co-organisée par Walid (le Libanais) et Arissi (fille d’un héros de l’indépendance que T’zée a fait exécuter comme traître, ce que le peuple n’a jamais pu encaisser), ses amis de toujours ou bien la fuite vers l’étranger pour sauver sa vie. Autre personnage important, Bobbi est montrée comme une femme consciente de son pouvoir de séduction et qui en profite, ce qui ne l’empêche pas d’évoluer. Elle ira jusqu’à endosser un rôle de chef de guerre.

Aspects techniques

Le dessin est parfaitement à la hauteur du scénario. L’ensemble affiche régulièrement une tendance cinématographique (voir le rendu vidéo de mauvaise qualité voulue d’un moment-clé juste avant la fin), avec de nombreux plans et cadrages tout en largeur. Tout cela est parfaitement mis en valeur par les couleurs qui sonnent juste par rapport à ce qu’on connaît et imagine de l’Afrique. Le rendu général est assez somptueux, peut-être même un peu trop. En effet, tout dans cette BD respire l’élégance, que ce soit le trait du dessinateur, les couleurs, ainsi qu’un scénario résultat de longues années de réflexion et de mise au point, comme l’explique Appollo dans le texte de commentaires qu’on trouve après la fin. Bien qu’elle contribue au plaisir de la lecture, je considère que cette recherche esthétique ne colle pas vraiment avec l’esprit général de ce que montre la BD.

T’zée, Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs)
Dargaud, mai 2022

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4

Terrifier 2 : de quoi faire la grimace

Un délire régressif et jouissif qui aurait fait vomir bien des spectateurs lors de sa sortie américaine ? Terrifier 2 n’est finalement qu’un slasher bête et méchant, confondant générosité avec surdose qui n’arrive pas à procurer la moindre sensation si ce n’est de l’ennui.

Synopsis de Terrifier 2 : Un an après la précédente boucherie d’Art le Clown, Sienna Shaw participe à une soirée d’Halloween avec ses amies. Alors que son jeune frère développe une fascination malsaine pour Art, elle finit par croiser la route du clown tueur sanguinaire…

À l’instar de Don Mancini et de sa poupée Chucky, Damien Leone semble avoir trouvé avec Art le Clown un personnage à exploiter sous toutes les coutures. Et pour cause, depuis 2008, le réalisateur fait intervenir sa création aussi bien dans des courts (The 9th Circle, Terrifier) que dans des longs-métrages à part entière (All Hallow’s Eve, en 2013). Jusqu’à lui donner sa propre franchise dès 2016 avec Terrifier premier du nom (titre reprenant celui du court de 2011). Si le personnage reste encore inédit en France, ses performances macabres attirent bon nombre de passionnés du genre et certains médias anglophones, louant le potentiel horrifique de cette saga en gestation. Potentiel que semble vouloir décupler Damien Leone via cette suite et un budget « plus » conséquent – on parle de 250 000 $, ce qui reste encore bien inférieur aux productions des majors hollywoodiennes. Car s’il faut reconnaître quelque chose à Terrifier 2, c’est la générosité et l’envie qu’à Leone de faire entrer son œuvre dans la cour des grands.

Financé avec trois fois rien (35 000 $), le premier Terrifier avait tout du film d’exploitation. Du divertissement qui se fichait bien de proposer ne serait-ce qu’une once de qualité. Tant qu’il arrivait à offrir aux spectateurs ce qu’ils désiraient de la part d’un tel titre. Ainsi, le film nous montrait ni plus ni moins le massacre de personnes par un clown psychopathe. Sans se soucier une seule seconde de son manque de moyens et de son aspect diablement amateur. Pour dire, ceux qui découvriraient aujourd’hui Terrifier se trouveraient face à un film d’étudiants téléchargé sur Youtube. Avec ses comédiens à la ramasse, sa mise en scène fade (décors pauvres, aucun jeu de lumière, ressentis au rabais…) et son manque d’ambiance. Même, le long-métrage se montrait plutôt timide envers son personnage, se contentant de son charisme – et de la prestation déjantée de son comédien David Howard Thornton – et de l’aspect hautement gore de ses meurtres sans pour autant épouser la folie destructrice qui le définit. Avec cette suite, Leone passe en effet à un tout autre niveau ! Bien que Terrifier 2 garde le statut de film d’exploitation, son visuel se trouve être beaucoup plus maîtrisé et « professionnel ». Et grâce à plus de moyens, le réalisateur peut enfin offrir des séquences délirantes à son personnage, qui s’amuse pleinement de ses horreurs. Tel un Freddy Krueger jouant inlassablement avec ses pauvres victimes. Le tout agrémenté d’un gore bien plus prononcé et assumé qui pourrait faire vriller de l’œil des âmes sensibles, comme peuvent d’ailleurs en témoigner les divers commentaires lors des séances américaines du film. Ces derniers parlant de spectateurs ayant vomi ou ayant dû sortir de la salle suite à un malaise. Ce qui, il faut bien le dire, change des grosses productions horrifiques un chouïa édulcorées de ces dernières années ! Malheureusement, à trop jouer la carte de la générosité, Terrifier 2 se prend les pieds dans le tapis de la surdose.

Une surdose qui se remarque déjà dans son envie de créer une véritable mythologie à son clown. Car si le film aurait très bien pu se contenter d’une histoire de psychopathe à la Michael Myers, il préfère s’aventurer dans le domaine du fantastique. Allant jusqu’à invoquer, pour le coup, les plus mauvais épisodes des franchises Vendredi 13, Les Griffes de la Nuit et consorts. Et pour cause, Damien Leone offre à son tueur une aura diabolique pour justifier sa résurrection – Art ayant normalement été tué dans le film précédent. Mais aussi une histoire d’entité maléfique qui permettrait des mises à mort invraisemblables. Le fait que les personnages principaux aient des visions quand l’impose le scénario. Un climax qui convoque la porte des enfers et autres bizarreries incompréhensibles. Et enfin une scène post-générique qui fait exploser le compteur du n’importe quoi pour qu’une nouvelle suite puisse voir le jour. Avec un ton absurde, la pilule aurait pu passer. Mais Terrifier 2 semble dessiner cette mythologie avec tellement de sérieux et de respect pour son clown que le tout vire dans un ridicule sans nom, difficile à avaler. À moins d’être adepte des séries B horrifiques des années 80, pas sûr que l’ensemble puisse pleinement vous captiver.

Une surdose qui se traduit également par la durée du long-métrage. En effet, Terrifier 2, avec ses 2h18, peut être considéré comme le slasher le plus long de l’histoire du cinéma. Il est vrai que la durée d’un film n’en fait pas sa qualité. Et pourtant, cela devrait être un critère pour le genre horrifique, qui était longtemps cantonné au visionnage de 1h30 et des brouettes. Mais depuis quelques temps, même les films d’horreur se permettent de durer plus longtemps que leurs prédécesseurs. Et quand ils dépassent les 2h, cela leur est souvent reproché ! Comme peuvent en témoigner Conjuring 2 (2h14) et Ça : Chapitre 2 (2h49). Surtout que là, nous parlons d’un film qui ne raconte rien d’autre qu’un tueur massacrant des gens qui croisent sa route. Soit un simple Halloween qui ferait 40 minutes de plus par rapport à sa durée initiale juste pour plus de plaisir morbide et ce, sans éviter les poncifs du genre. En somme, cela n’apporte strictement rien à l’ensemble ! Juste des problèmes de rythme assez frustrants, étirant à rallonge des scènes et autres plans qui perdent pour le coup en efficacité. Meublant artificiellement des séquences qui n’avait clairement pas besoin de durer autant. Il suffit de voir le face-à-face final avec l’héroïne, qui n’en finit plus ! Même la scène post-générique est d’une longueur… cela en devient presque une insupportable blague, qui retiendrait le spectateur par le bras à la limite du harcèlement.

Et à trop donner dans la surdose, Damien Leone n’a pas su corriger ses défauts de metteur en scène. Que ce soit sa direction d’acteurs, le casting proposant des jeux d’acteurs ô combien inégaux. D’un côté nous avons des comédiens qui s’amusent pleinement (David Howard Thornton évidemment, mais aussi Kailey Himan, Casey Hartnett, Amelie McLain) ou qui font le strict minimum (Lauren LaVera, Sara Voigt). Voire qui surjouent comme ce n’est pas permis (Elliott Fullam). Mais c’est encore une fois par le manque de mise en scène de son réalisateur que Terrifier 2 pêche le plus. Fade au possible, le film ne parvient jamais à procurer la moindre sensation lors de son visionnage. Les scènes gores n’arrivent pas à provoquer le dégoût et le mal-être tant décriés par les médias américains – des témoignages qui, pour le coup, relèveraient plus d’un aspect marketing que de faits réels – comme The Sadness avait su le faire quelques mois plus tôt. À aucun moment la peur et la tension ne se font ressentir. Et, comble de l’ambition, le métrage n’arrive même pas à retranscrire un aspect mystique dérangeant alors que la mythologie de son clown l’impose. En prenant en compte sa durée excessive citée plus haut, Terrifier 2 n’arrive nullement à capter l’attention. Il ne parvient pas à être autre chose qu’un délire vide et ennuyeux, et ce malgré la générosité qui le caractérise.

Si beaucoup verront en Terrifier 2 un défouloir régressif hautement jouissif, le rédacteur de ses lignes a bien du mal à voir autre chose qu’un slasher maladroit, bête et méchant. Qui jouit d’une notoriété non méritée alors que d’autres titres horrifiques tout aussi « mineurs » se montrent bien plus dérangeants et efficaces question gore. Pour ne pas dire plus intéressants et amusants de manière générale. Reste à savoir si Terrifier 3, déjà annoncé, poussera le curseur de la surenchère encore plus loin que ce second opus. Là, avec plus de maîtrise et de délire pleinement assumée, nous pourrions obtenir une œuvre détonante qui offrirait à Art le Clown son statut de tueur mythique du cinéma. Aux côtés de grands noms tels que Ghostface, Jason Voorhees ou encore Michael Myers. Mais pour le moment, cher Damien Leone, il y a encore du chemin à faire…

Terrifier 2 – Bande annonce

Terrifier 2 – Fiche technique

Réalisation : Damien Leone
Scénario : Damien Leone
Interprétation : David Howard Thornton (Art le Clown), Lauren LaVera (Sienna Shaw), Elliott Fullam (Jonathan Shaw), Sarah Voigt (Barbara Shaw), Amelie McLain (la petite fille pâle), Chris Jericho (Burke), Kailey Hyman (Brooke), Casey Hartnett (Allie)…
Photographie : George Steuber
Costumes : Olga Turka
Montage : Damien Leone
Musique : Paul Wiley
Producteur : Phil Falcone
Maisons de Production : Dark Age Cinema et Fuzz on the Lens Productions
Distribution (France) : ESC Distribution
Durée : 138 min.
Genre : Horreur
Date de sortie :  11 janvier 2023
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes

1.5

A Canterbury tale, portrait spirituel d’une Angleterre pluriséculaire

Tourné juste après le Colonel Blimp, A Canterbury tale est un film passionnant et riche en signification, une œuvre unique et inclassable, au croisement de nombreux genres, mais aussi de plusieurs époques et de multiples thématiques. Une des plus grandes réussites du duo Michael Powell et Emeric Pressburger.

Pour un public britannique, le nom de Canterbury a une résonance religieuse particulière. Si le roi (ou la reine) d’Angleterre est le chef suprême de la religion anglicane, le premier personnage religieux du pays est l’archevêque de Canterbury. La ville est donc un des centres de la vie spirituelle de l’Angleterre, et c’est un des aspects qu’il faut garder à l’esprit au moment d’entamer ce film.
D’emblée, A Canterbury tale fait le lien entre le passé médiéval et l’époque contemporaine du tournage (donc 1944, en pleine guerre). Le titre renvoie, bien évidemment, au classique de Chaucer, un des piliers de la littérature anglaise, dont une voix off nous lit un extrait en ouverture. On y mentionne un pèlerinage annuel qui amène les habitants du comté du Kent vers la cathédrale de Canterbury afin de déclencher des miracles.
Une ellipse de folie nous fait alors passer du Moyen Âge à l’ère moderne : un jeune aristocrate regardant son faucon en plein vol se transforme en un jeune soldat regardant un avion en plein vol. Nous voici alors dans l’époque contemporaine du tournage, dans une Angleterre bombardée quotidiennement par la Luftwaffe, mais les liens entre le passé et le présent forment la trame du film. Ainsi, la jeune Alison Smith croit entendre les pèlerins médiévaux et leur musique alors qu’elle se trouve sur la route antique qui mène à Canterbury. Les convois de pèlerins à cheval se sont transformés en colonnes de chars. Et l’ensemble du film est construit, finalement, comme ce pèlerinage qui conduira ces trois protagonistes modernes (un soldat britannique, un G.I. et une jeune femme) vers la cathédrale de Canterbury.
Un pèlerinage interrompu en ce qui concerne Bob Johnson. Sergent américain, il devait se rendre à Canterbury mais, suite à une inadvertance, il descend du train à la gare précédente, dans le village de Chillingbourne. Là, il rencontre un sergent britannique, Peter Gibbs, qui doit rejoindre son unité, et uen jeune femme, Alison Smith. Celle-ci s’est portée volontaire pour accomplir des travaux des champs, dans un contexte de guerre où, les hommes étant partis au front, il manque de la main d’oeuvre pour les travaux agricoles. Le trio se rendant à l’hôtel du village, en plein couvre-feu (donc avec l’interdiction d’allumer les lumières, Alison se fait agresser par un inconnu qui lui verse de la colle dans les cheveux. Les protagonistes apprennent ensuite que ce type d’agression est devenu fréquent dans Chillingbourne. L’agresseur est surnommé le Colleur.
Le lendemain, Alison parvient à persuader l’Américain d’enquêter avec elle pour découvrir l’identité du Colleur. Une enquête qui va surtout servir d’excuse à une plongée pleine d’émotion dans la vie quotidienne de la campagne britannique, à la rencontre d’un monde paysan dont les pratiques n’ont guère changé depuis l’époque médiévale. Là aussi, les réalisateurs font ressurgir dans le présent les images du passé, les savoirs ancestraux, la vie antique d’un monde qui semble avoir échappé à l’évolution. Tout cela est encore renforcé par le fait que l’un des personnages principaux, Tom Colpeper, donne des conférences sur le Kent, ses beautés et son histoire.
En fait, lors de nombreuses scènes du film, il est difficile de dire dans quelle époque on se situe, tant ce qui s’y passe aurait pu se dérouler 600 ans plus tôt sans grands changements. C’est ce lien constant entre passé et présent, cette résurgence permanente du passé dans le monde contemporain, qui fournit la trame du film.

Mais A Canterbury tale ne se limite pas à cela. A travers les nombreuses discussions qui parsèment ce film, Powell et Pressburger abordent de multiples sujets, toujours de façon légère. La musique, les différences entre les USA et l’Angleterre, beaucoup de choses traversent le film et en font une œuvre riche et dense, sans que jamais les réalisateurs ne cherchent à nous en mettre plein la vue. Bien au contraire, il y a une fluidité du récit qui, bien que lent, ne s’interrompt jamais et reste passionnant d’un bout à l’autre.
Car ce qui va intéresser les réalisateurs, finalement, ce n’est pas de connaître l’identité de ce Colleur, simple excuse pour le reste. Le projet principal est, sans aucun doute, l’éloge de la vie quotidienne dans la campagne anglaise. Lorsque l’identité du Colleur est dévoilée, ses justificatifs sont intéressants : son but, c’est que ses victimes, toutes de passage dans le comté, puissent s’arrêter et avoir une chance de découvrir la beauté, la tranquillité, la douceur de vivre du Kent. De fait, le film se réserve de longues plages contemplatives sur les beautés de la campagne, et le tout est baigné presque constamment d’une lumière superbe. La ruralité reste liée au passé, mais il s’agit aussi d’un enjeu essentiel. Et le film se construit sur une succession de rencontres avec des personnages remarquables qui peuplent ce coin de paradis.
Un coin de paradis troublé par la guerre, bien évidemment. Le conflit est omniprésent : deux des protagonistes sont des soldats, dont un va partir au front. La troisième vient à la campagne pour des raisons directement liées à la guerre. Le ciel est parcouru de dirigeables assurant la défense anti-aérienne, et les chars traversent régulièrement les champs. Quant à Canterbury, elle est transformée, défigurée par les bombardements.
Cependant, si ce conflit a modifié les habitudes de vie, il n’a pas chamboulé l’essentiel : la beauté de la campagne et des petits ruisseaux, la tranquillité, le rythme de la vie, et la spiritualité.
Car, après tout, il s’agit, là aussi, d’un des enjeux importants du film : la spiritualité. Le film est construit sur un parallèle entre le pèlerinage médiéval et l’action qui guide les protagonistes, et le tout se clôt dans la cathédrale de Canterbury, où des miracles s’accomplissent.
Cette spiritualité n’attend pas la fin du film pour se manifester. Elle est, finalement, dans tout le film : dans cette lumière, dans cette sérénité, dans ces champs parcourus dans le vent, et finalement dans cette omniprésence du passé.
C’est tout cela qui donne cette saveur unique à ce film qui ne ressemble à aucun autre. Un récit tout en douceur et en nuances fait du Canterbury tale de Powell et Pressburger un film inclassable, à la fois comédie, romance, drame, film de guerre, film d’enquête, film spirituel, etc. Un film d’une infinie richesse, doté d’une réalisation tout en finesse, sachant nous faire partager cette beauté et cette sérénité dont il chante les louanges. Un chef d’oeuvre.

A Canterbury tale : fiche technique

Production, scénario et réalisation : Michael Powell et Emeric Pressburger
Interprétation : Sheila Sim (Alison Smith), Dennis Price (Peter Gibbs), John Sweet (Bob Johnson), Eric Portman (Thomas Colpeper).
Photographie : Erwin Hillier
Montage : John Seabourne
Musique : Allan Gray
Sociétés de production : The Archers, Independent Producers
Société de distribution : Eagle-Lion Distribution Limited
Genre : comédie, guerre
Durée : 124 minutes

Royaume-Uni – 1944

Marceline ou le monde des autres de Marc Desaubliaux

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Dans une petite ville localisée dans le nord de Paris, Rougemont semble incarner la cité provinciale idéale. Pour les éminentes et bourgeoises familles qui y vivent, il est urgent de préserver les traditions. Leur conservatisme est mis à mal, lorsque Marceline souhaite s’intégrer à ce monde, qui n’est clairement pas le sien. Originaire de la banlieue, elle est prête à tout pour grimper l’échelle et satisfaire ses ambitions. Pour cela, elle entend bien approcher les Frémy, réputés pour leur richesse et très respectés par la communauté… Marc Desaubliaux présente un nouveau roman percutant, nourri par son style reconnaissable. L’auteur décrit avec brio la vie d’une famille fortunée, qui ne parvient pas à atteindre le bonheur pour autant.

Depuis qu’il écrit, Marc Desaubliaux s’est trouvé une vocation pour les maux de l’âme. En 1979, il présente le Journal du désespoir, un plongeon dans l’intimité d’un adolescent qui souffre. Grâce à sa plume précise et riche, digne d’une œuvre de Balzac, il pose les mots justes, sur des réalités qui restent souvent dans l’ombre. Marceline ou le monde des autres est un drame actuel, qui se déroule en 2018. Le lecteur suit différents points de vue.

D’un côté, le texte présente le quotidien du clan Frémy. En apparence, tout semble leur réussir, puisqu’ils vivent dans une luxueuse maison et jouissent d’un confort financier plus que suffisant. Pourtant, derrière cette façade mensongère, le tableau mis en lumière révèle toute sa noirceur. Une mère alcoolique, un père soumis, deux fils qui recherchent le frisson de l’aventure… De l’autre côté, la famille Chérisy subit un quotidien pénible, dans les quartiers populaires. Marceline et sa sœur doivent supporter des parents agressifs et vulgaires. Malgré leurs différences, ces deux mondes sont sur le point d’entrer en collision.

Marceline se révolte contre son propre milieu social

À la maison, l’ambiance est électrique. Malgré des résultats encourageants à l’école, la mère de Marceline insiste pour qu’elle puisse arrêter les cours et travailler. Pourtant, la jeune fille est encore mineure. En effet : à ses yeux, les études ne rapportent pas d’argent. Un salaire en plus permettrait donc au foyer de subvenir à davantage de besoins…

Avec leur accent ch’ti très prononcé et leurs réflexions parfois très crues, les membres de la famille Chérisy incarnent une vraie caricature. Heureusement, Marceline se révèle être une jeune fille très intelligente et vive, qui souhaite s’en sortir coûte que coûte. Au cours du récit, l’héroïne va s’approcher de la lumière, de plus près. Ainsi, elle va réussir à dégoter un stage chez Patrick Frémy, qui va la prendre sous son aile. Protégée par cette famille très influente, Marceline monte les marches, vers l’ascension sociale… Le comble ? Ses parents détestent la famille Frémy. Il semblerait qu’un secret bien gardé soit à l’origine de cette haine irrationnelle. Va-t-elle découvrir les griefs qui opposent les siens à ce foyer confortable ?

Patrick et France Frémont : le naufrage d’un mariage sans saveur

Patrick ressemble au personnage principal d’un autre livre de Marc Desaubliaux, dont le titre est Un homme sans volonté. Malgré son porte-monnaie bien lourd et ses possessions, ce bourgeois se laisse mener par le bout du nez. Pendant tout le roman, le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir de la pitié, de l’empathie pour lui. Abandonné par sa femme, il souhaite préserver l’image et la réputation de sa famille.

Un soir, France fuit son époux dans la nuit noire. Elle quitte Rougemont pour retrouver la capitale, cette ville adorée qu’elle aime de tout son cœur, plus que son propre mari. Soucieux de protéger ses fils Henri et Paul, Patrick n’hésite pas à mentir. Maman n’est pas alcoolique, elle est juste partie en voyage… Mais les deux garçons ne sont pas dupes. D’ailleurs, de leur côté, les frères expérimentent leurs premières bêtises, croisant la route de Marceline.

Des secrets de famille croustillants, qui pimentent l’intrigue

Comme l’œuvre alterne les points de vue entre les Frémy et les Chérisy, le lecteur ne s’ennuie pas une seconde. Si Patrick ne cherche pas à retenir sa femme et n’exprime aucune émotion forte, il semble néanmoins déterminé à résoudre une énigme. Celle de sa propre lignée, qui cacherait une mystérieuse part d’ombre. Parmi les ancêtres, certains éléments nous renvoient donc à la Seconde Guerre mondiale, à la collaboration sous le IIIe Reich. Dans son enquête, Patrick tombe des nues et découvre le pot aux roses, petit à petit. Le lecteur est tout aussi avide d’en apprendre plus, à ce sujet.

Finalement, Marceline ou le monde des autres offre un bon moment de divertissement. C’est un roman qui permet également de dénoncer les systèmes de castes, qui sont toujours actuels. Dans ce Rougemont figé dans le temps, les riches s’assoient sur les premiers bancs de l’église, tandis que les pauvres se contentent du fond. Que l’on soit plein aux as ou ruiné, chacun doit accomplir son propre chemin de croix… Dans ces existences qui s’entremêlent, la corruption et la méchanceté deviennent ordinaires.

Marceline ou le monde des autres, Marc Desaubliaux
Des Auteurs Des Livres, novembre 2022, 323 pages

En bref : Banana Sioule, DMT et Brouillage intégral

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Retour sur quelques nouveautés de ce mois de janvier 2023. Au programme : le second tome de Banana Sioule, DMT et Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral.

Banana-Sioule-avisBanana Sioule (T.02) : Soni. Michaël Sanlaville publie aux éditions Glénat le second tome de la trilogie Banana Sioule. Dans un système médiatico-sportif toujours plus proche du Rollerball de Norman Jewison (ivresse populaire, violence débridée), Héléna tente de faire son trou en dépit des réticences de son père, inquiet, dont elle s’éloigne considérablement. Elle intègre l’École Supérieure de la Sioule, dotée d’infrastructures de premier ordre, et y côtoie un élève à tout le moins mystérieux, Soni, dont les capacités hors du commun ne cessent de surprendre ses camarades. Pour Héléna, l’initiation est à la fois grisante et douloureuse. Elle prend de la distance vis-à-vis de ses proches – dont son compagnon Marco –, s’emploie à trouver sa place dans un environnement parfois hostile, mais peut néanmoins se féliciter de voir sa cote grimper sur les réseaux sociaux et auprès des amateurs de sioule. Alternant les séquences intimistes et spectaculaires, « Soni » prend appui sur un personnage féminin fort, indépendant, cramponné à ses ambitions et faisant preuve de résilience. Une héroïne que Michaël Sanlaville ne ménage pas, entre interlocuteurs inamicaux, rivaux violents, injonctions contradictoires et tensions amoureuses. Le dessin est flatteur, surtout lors des scènes sportives où le mouvement est porté à incandescence. Mais ce que l’on retient avant tout, tandis que de nombreuses questions restent en suspens, c’est l’équilibre périlleux auquel est suspendu le destin d’Héléna, tiraillée entre l’espoir de percer dans le sport professionnel et le besoin de maintenir un lien pérenne avec les gens qu’elle aime. Deux choses qui appellent forcément au sacrifice.

Banana Sioule : Soni, Michaël Sanlaville
Glénat, janvier 2023, 208 pages

Dmt-avisDMT. Irvine Welsh figure sans conteste parmi les auteurs les plus célèbres du XXe siècle, aux côtés de George Orwell, William Faulkner, Cormac McCarthy ou encore Bret Easton Ellis. Son style direct et provocateur aligne les termes argotiques et les monologues intérieurs, pour mieux verbaliser la misère sociale dans laquelle sont engoncés ses personnages, volontiers exposés à la drogue, à la violence et au sexe. Trainspotting, qui explore le thème de la dépendance, est probablement son roman le plus connu. Danny Boyle en a tiré en 1996 un long métrage inventif, peuplé de personnages en perdition, de séquences hallucinées et de situations absurdes. On retrouve dans DMT, des années plus tard, ces mêmes protagonistes marginaux, davantage insérés socialement, mais toujours aussi borderline, et désormais éparpillés aux quatre coins du globe. Cinquième roman consacré à la bande initialement composée de Mark Renton, Jim Francis, Sick Boy, Spud et Tommy, DMT se déroule un quart de siècle après les premières aventures rocambolesques de ces jeunes adultes issus des classes populaires de Leith, terne quartier portuaire d’Edimbourg. Irvine Welsh n’a rien perdu de sa verve, de cette singulière capacité à rendre la langue malléable et percutante, de sa propension à mettre en récit(s) les excès et les tragédies du quotidien. Si le cadre est en mutation permanente et que des personnages secondaires se sont depuis greffés au groupe originel, DMT demeure rythmé par la décadence, les relations interpersonnelles erratiques et l’impossibilité de s’affranchir pleinement d’un passé déterminant à défaut d’être déterministe – la consommation de nouvelles drogues est à la fois symptomatique, touchante (un peu) et désespérante (beaucoup). L’énergie qui s’en dégage apparaît intacte, la caractérisation des protagonistes reste globalement maîtrisée et l’auteur écossais sait ménager ce qu’il faut de surprises pour tenir son lecteur en haleine et suffisamment d’emphase stylistique pour le projeter dans l’histoire. Il est difficile, cependant, de ne pas voir les ficelles un peu trop épaisses qui relient fébrilement les personnages les uns aux autres, de ne pas déplorer des intrigues ou sous-propos parfois capillotractés (le rein en est l’exemple édifiant, mais il y en a d’autres) et de ne pas se montrer nostalgique de la puissance narrative qui animait l’ovni Trainspotting, quand le public s’est familiarisé pour la première fois avec ces junkies surréalistes. Ils sont devenus adultes et plus matures, certains ont réussi à se bâtir une vie de famille et un début de fortune, mais tous continuent de trébucher occasionnellement (ou pas) et de se montrer maladroits – c’est peu dire – dans le maniement des conventions. L’un dans l’autre, DMT devrait apprivoiser le public, content de renouer avec cet univers déluré, tout en peinant à satisfaire pleinement à ses attentes, peut-être démesurées.

DMT, Irvine Welsh
Au Diable Vauvert, janvier 2023, 528 pages

Les-Futurs-de-Liu-Cixin-Brouillage-integral-avisLes Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral. Une nouvelle fois, la collection « Les Futurs de Liu Cixin » se penche sur les matières militaires, en y insufflant une dimension SF à la fois crédible et glaçante. Après la foudre globulaire envisagée en tant qu’arme stratégique ou les civilisations sacrifiées sur l’autel de guerres galactiques, Brouillage intégral entremêle deux histoires familiales douces-amères à des enjeux géopolitiques vertigineux. L’actualité donne une étoffe particulière au récit : les Russes et les membres de l’OTAN sont aux prises et les communications se trouvent au centre des attentions – et des opérations. Marko Stojanovic et Maza dépeignent des conflits futuristes (mais pas tant que ça) où la technologie a pris le pas sur l’humain. Menées par des machines, limitant les contacts avec leurs ennemis à leur portion congrue, les troupes armées s’avèrent plus que jamais tributaires des moyens techniques dont elles disposent. C’est dans ce contexte que le général Levchenko, tout entier dévoué à sa patrie, doit affronter, peut-être pour la première fois, des sentiments ambivalents et douloureux. Car Brouillage intégral met en balance, sous forme de tragédie, les familles classiques et patriotiques, l’intime et le devoir. Et avant cela, l’album énonçait déjà, avec beaucoup de justesse, la manière dont les parents se projettent dans les décisions de leurs enfants. À ces aspérités familiales et psychologiques s’ajoute évidemment un propos plus général, qui tapisse l’ensemble du récit et se ponctue par une double page finale terrifiante : l’adversité est-elle inhérente aux sociétés humaines et doit-elle toujours se matérialiser sous sa forme la plus belliqueuse et abjecte ?

Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral, Marko Stojanovic et Maza
Delcourt, janvier 2023, 108 pages

« Corps vivante » : à tâtons…

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Après Éloïse Marseille et ses Confessions d’une femme normale, les éditions Pow Wow publient Corps vivante, de Julie Delporte. Le sexe, ses orientations, ses violences et ses pressions y occupent une place centrale, en toute transparence mais avec ce qu’il faut de pudeur.

Censuré mais omniprésent. Investi de tous les fantasmes, source de toutes les craintes. Sujet inépuisable, le sexe s’invite une nouvelle fois au cœur d’une entreprise artistique. L’auteure et dessinatrice Julie Delporte lui consacre un autoportrait tout en justesse, au cours duquel elle revient sur ses préférences sexuelles – longtemps ignorées – et sur son rapport complexe, souvent contrarié, à l’intimité.

Corps vivante raconte plusieurs histoires dans un même élan. Il s’agit dans un premier temps de s’affranchir des conventions. De s’accepter au-delà des prescriptions sociales et des normes sexuelles. Il est aussi question de la violence, symbolique et réelle, dont s’investit le sexe, à travers des pressions diverses mais aussi des relations interdites, forcées, incestueuses. Julie Delporte conte une maïeutique douloureuse : celle qui consiste à s’inscrire en osmose avec soi-même, fût-ce à l’encontre d’un environnement hétéro-normé.

Structuré par des textes courts et percutants formant une histoire suivie, illustré de dessins souvent métaphoriques ou abstraits, Corps vivante raconte une « décroissance sexuelle » contrainte, un voyage inattendu en « Gouinistan », lesquels forment ensemble un éveil tardif à une sexualité sourde aux injonctions et insoluble dans les normes. Julie Delporte tâtonne longtemps avant de se trouver elle-même. Ce n’est que la trentaine passée, une fois épuisé son exemplaire de La Pensée straight de Monique Wittig, qu’elle se découvre enfin. Le lesbianisme constituera pour elle une forme de liberté. Un épanouissement trop longtemps repoussé. Mais poursuivi non sans obstacle.

L’anxiété, la culpabilité, la dissociation, les déceptions, les traumatismes s’exposent clairement dans le texte. Les dessins, quant à eux, s’avèrent plus doux et poétiques. Ils s’inscrivent presque en contraste. C’est toutefois la conjonction des deux éléments qui donne tout son sel à Corps vivante. De Leonardo DiCaprio aux orgasmes, côté lunaire, des remarques désobligeantes aux intrusions de toutes sortes, face sombre, Julie Delporte s’épanche avec énormément de sincérité. Et si elle s’attache à verbaliser les doutes et douleurs éprouvés, c’est pour mieux affirmer la survivance de ce « corps », enfin libéré de ses carcans.

Corps vivante, Julie Delporte
Pow Wow, janvier 2023, 268 pages

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3.5