Retour sur quelques nouveautés de ce mois de janvier 2023. Au programme : le second tome de Banana Sioule, DMT et Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral.
Banana Sioule (T.02) : Soni. Michaël Sanlaville publie aux éditions Glénat le second tome de la trilogie Banana Sioule. Dans un système médiatico-sportif toujours plus proche du Rollerball de Norman Jewison (ivresse populaire, violence débridée), Héléna tente de faire son trou en dépit des réticences de son père, inquiet, dont elle s’éloigne considérablement. Elle intègre l’École Supérieure de la Sioule, dotée d’infrastructures de premier ordre, et y côtoie un élève à tout le moins mystérieux, Soni, dont les capacités hors du commun ne cessent de surprendre ses camarades. Pour Héléna, l’initiation est à la fois grisante et douloureuse. Elle prend de la distance vis-à-vis de ses proches – dont son compagnon Marco –, s’emploie à trouver sa place dans un environnement parfois hostile, mais peut néanmoins se féliciter de voir sa cote grimper sur les réseaux sociaux et auprès des amateurs de sioule. Alternant les séquences intimistes et spectaculaires, « Soni » prend appui sur un personnage féminin fort, indépendant, cramponné à ses ambitions et faisant preuve de résilience. Une héroïne que Michaël Sanlaville ne ménage pas, entre interlocuteurs inamicaux, rivaux violents, injonctions contradictoires et tensions amoureuses. Le dessin est flatteur, surtout lors des scènes sportives où le mouvement est porté à incandescence. Mais ce que l’on retient avant tout, tandis que de nombreuses questions restent en suspens, c’est l’équilibre périlleux auquel est suspendu le destin d’Héléna, tiraillée entre l’espoir de percer dans le sport professionnel et le besoin de maintenir un lien pérenne avec les gens qu’elle aime. Deux choses qui appellent forcément au sacrifice.
DMT.Irvine Welsh figure sans conteste parmi les auteurs les plus célèbres du XXe siècle, aux côtés de George Orwell, William Faulkner, Cormac McCarthy ou encore Bret Easton Ellis. Son style direct et provocateur aligne les termes argotiques et les monologues intérieurs, pour mieux verbaliser la misère sociale dans laquelle sont engoncés ses personnages, volontiers exposés à la drogue, à la violence et au sexe. Trainspotting, qui explore le thème de la dépendance, est probablement son roman le plus connu. Danny Boyle en a tiré en 1996 un long métrage inventif, peuplé de personnages en perdition, de séquences hallucinées et de situations absurdes. On retrouve dans DMT, des années plus tard, ces mêmes protagonistes marginaux, davantage insérés socialement, mais toujours aussi borderline, et désormais éparpillés aux quatre coins du globe. Cinquième roman consacré à la bande initialement composée de Mark Renton, Jim Francis, Sick Boy, Spud et Tommy, DMT se déroule un quart de siècle après les premières aventures rocambolesques de ces jeunes adultes issus des classes populaires de Leith, terne quartier portuaire d’Edimbourg. Irvine Welsh n’a rien perdu de sa verve, de cette singulière capacité à rendre la langue malléable et percutante, de sa propension à mettre en récit(s) les excès et les tragédies du quotidien. Si le cadre est en mutation permanente et que des personnages secondaires se sont depuis greffés au groupe originel, DMT demeure rythmé par la décadence, les relations interpersonnelles erratiques et l’impossibilité de s’affranchir pleinement d’un passé déterminant à défaut d’être déterministe – la consommation de nouvelles drogues est à la fois symptomatique, touchante (un peu) et désespérante (beaucoup). L’énergie qui s’en dégage apparaît intacte, la caractérisation des protagonistes reste globalement maîtrisée et l’auteur écossais sait ménager ce qu’il faut de surprises pour tenir son lecteur en haleine et suffisamment d’emphase stylistique pour le projeter dans l’histoire. Il est difficile, cependant, de ne pas voir les ficelles un peu trop épaisses qui relient fébrilement les personnages les uns aux autres, de ne pas déplorer des intrigues ou sous-propos parfois capillotractés (le rein en est l’exemple édifiant, mais il y en a d’autres) et de ne pas se montrer nostalgique de la puissance narrative qui animait l’ovni Trainspotting, quand le public s’est familiarisé pour la première fois avec ces junkies surréalistes. Ils sont devenus adultes et plus matures, certains ont réussi à se bâtir une vie de famille et un début de fortune, mais tous continuent de trébucher occasionnellement (ou pas) et de se montrer maladroits – c’est peu dire – dans le maniement des conventions. L’un dans l’autre, DMT devrait apprivoiser le public, content de renouer avec cet univers déluré, tout en peinant à satisfaire pleinement à ses attentes, peut-être démesurées.
DMT, Irvine Welsh Au Diable Vauvert, janvier 2023, 528 pages
Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral. Une nouvelle fois, la collection « Les Futurs de Liu Cixin » se penche sur les matières militaires, en y insufflant une dimension SF à la fois crédible et glaçante. Après la foudre globulaire envisagée en tant qu’arme stratégique ou les civilisations sacrifiées sur l’autel de guerres galactiques, Brouillage intégral entremêle deux histoires familiales douces-amères à des enjeux géopolitiques vertigineux. L’actualité donne une étoffe particulière au récit : les Russes et les membres de l’OTAN sont aux prises et les communications se trouvent au centre des attentions – et des opérations. Marko Stojanovic et Maza dépeignent des conflits futuristes (mais pas tant que ça) où la technologie a pris le pas sur l’humain. Menées par des machines, limitant les contacts avec leurs ennemis à leur portion congrue, les troupes armées s’avèrent plus que jamais tributaires des moyens techniques dont elles disposent. C’est dans ce contexte que le général Levchenko, tout entier dévoué à sa patrie, doit affronter, peut-être pour la première fois, des sentiments ambivalents et douloureux. Car Brouillage intégral met en balance, sous forme de tragédie, les familles classiques et patriotiques, l’intime et le devoir. Et avant cela, l’album énonçait déjà, avec beaucoup de justesse, la manière dont les parents se projettent dans les décisions de leurs enfants. À ces aspérités familiales et psychologiques s’ajoute évidemment un propos plus général, qui tapisse l’ensemble du récit et se ponctue par une double page finale terrifiante : l’adversité est-elle inhérente aux sociétés humaines et doit-elle toujours se matérialiser sous sa forme la plus belliqueuse et abjecte ?
Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral, Marko Stojanovic et Maza Delcourt, janvier 2023, 108 pages
Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.
Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.
Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.
Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.
Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.
En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.
Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.
Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Co-rédacteur en chef.
Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray
Rédacteur Cinéma & Séries télévisées.
Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).
Dans "L’Âge des inutiles", David Da Silva croise Donald Trump, la Silicon Valley, l’intelligence artificielle et le cinéma pour poser une question simple mais inquiétante : et si le progrès que nous célébrons préparait déjà notre propre déclassement ? Non pas la grande apocalypse mécanique promise par la science-fiction, mais quelque chose de plus discret et rationnel : un monde où l’humain deviendrait peu à peu l’élément le moins rentable du système.
Le livre de l'actrice et militante Adèle Haenel "Viser juste" est sorti le 21 août 2026. Véritable enquête littéraire (alternant théâtre, script, essai, récit et analyse), le livre ne se contente pas de raconter, mais propose de penser autrement, de décortiquer le langage pour sortir du récit créé par les dominants, comme au cinéma quand c'est le réalisateur seul qui est tout-puissant, invisibilisant tout le travail collectif. L'écriture de "Viser juste" est aussi travaillée qu'incisive, elle nous plonge au cœur du sujet sans baisser les yeux. Adèle ne se contente pas de témoigner, mais analyse le système qui a rendu possible, et rend encore possible, l'agression dont elle a été victime enfant.
Dans un premier roman déchirant et prenant Décolorer sa fille Lucie Bérard ausculte avec liberté et minutie la contamination de la vie de son héroïne de vingt cinq ans par sa généalogie. Dans un style intrépide, hybridant l’anodin et l’existentiel, la jeune autrice dépeint la suffocation et le recroquevillement d’une vie de fille littéralement décolorée et rendue exsangue par toute une lignée de mère et grand-mère serviles et souffrantes.