T’zée : une tragédie africaine en cinq actes

À la manière d’une tragédie classique, ce roman graphique dû à Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs) met en scène les derniers soubresauts d’une dictature, quelque part en Afrique centrale, avec ses causes et conséquences sur la situation du pays et sur quelques individus.

L’acte 1 se révèle remarquable par la quantité d’informations qu’il apporte, tout en faisant avancer l’action, située dans un pays jamais cité mais qui doit beaucoup au Zaïre sous l’ère de Mobutu. Intelligemment, les auteurs préfèrent raconter leur histoire plutôt que de chercher à réécrire l’Histoire, trop complexe pour une BD et ce même si on pourra leur reprocher une tendance certaine à la schématisation. Ces simplifications leur permettent de passer rapidement sur tous les clichés bien connus de l’Afrique (notamment la corruption), pour se concentrer sur une ambiance qui ne peut que mal tourner. Pour celles et ceux qui s’intéressent à la vérité absolue, mieux vaut se plonger dans des écrits comme celui qu’envisage le personnage de la journaliste qui interroge son père au cours du quatrième acte, pour raconter l’histoire selon le point de vue du peuple. Bref, T’zée n’est rien d’autre qu’un personnage de fiction très largement inspiré du personnage réel qu’était Mobutu, les auteurs laissant le soin à celles et ceux qui connaissent les faits réels d’effectuer certains rapprochements.

Situation à Gbado

L’essentiel de l’action se passe dans le palais présidentiel, construit loin de la province-capitale, sur « L’île du bout du fleuve » au plus profond de la forêt. Un endroit nommé Gbado et voulu par le Maréchal T’zée, homme fort du pays depuis plus de 36 ans, qui a fait en sorte que « Le palais dans la jungle » trône au milieu d’un ensemble construit de toutes pièces dans sa région natale. Mais T’zée n’apparaît pas au cours de ce premier acte. Par contre, on fait la connaissance d’Hyppolite son dernier fils, ainsi que de Bobbi sa jeune épouse, tous deux résidents de Gbado. Bobbi « L’angolaise » a été envoyée à Gbado par T’zée pour la protéger. Jeune, belle et séduisante, femme superficielle aimant le luxe, Bobbi succède à Mama Maréchale, première épouse décédée de T’zée. Détestant Hippolyte (légèrement plus jeune qu’elle), Bobbi s’est arrangée pour l’envoyer régulièrement en Europe, le plus loin possible d’elle. La tension règne à Gbado car, à la suite d’un soulèvement, des rebelles contrôlent l’essentiel du pays et de l’armée régulière il ne resterait que la garde présidentielle. Les rebelles détiennent T’Zée qui se trouve emprisonné dans la prison de Makala, en attente de son jugement et il ne fait aucun doute qu’il sera condamné à mort. En effet, quoi que T’zée et ses partisans puissent penser, le pays souffre depuis longtemps d’un manque de liberté, car T’zée se comporte en dictateur depuis trop longtemps, avec le soutien des français. Son action a mis le pays en situation de faillite économique. De plus, des antagonismes forts risquent de mettre le pays à feu et à sang.

Rôle de la sorcellerie

L’élément fondamental qui apparaît finalement dès l’acte 1, c’est la place de la sorcellerie dans les mentalités du pays. En effet, Bobbi vient voir Ndoki, un sorcier (aveugle), pour l’interroger : T’zée est-il encore en vie ? Ndoki lui répond que non seulement T’zée est encore en vie, mais que le vieux léopard s’échappera. La suite montre que tous ne croient pas à la sorcellerie, mais que son poids reste sidérant en Afrique. Elle est finalement le pivot de l’intrigue, avec une vengeance qui poursuivra son œuvre par-delà la mort d’un personnage. On le verra aussi lors d’un tournoi de catch bien différent de ce que les occidentaux pratiquent. Tous les éléments sont en place, la tragédie peut commencer, avec son ensemble de drames et ses retournements de situation.

Autour de la mouche T’zée-T’zée

Avec ce roman graphique sélectionné pour le Fauve des lycéens au festival d’Angoulême 2023, les auteurs captivent et séduisent. Le scénario se révèle particulièrement intelligent et dense, tout en évitant les bavardages inutiles. Il réserve quelques flashbacks placés judicieusement et met en scène des personnages aussi étonnants que différents. La forte personnalité de T’zée s’oppose au tempérament plus effacé d’Hippolyte qui connaît sa place dans l’ombre. Hippolyte est partagé entre son admiration de toujours pour son père et ce qu’en pensent ceux qu’il a pu côtoyer comme étudiant à Paris. Il hésite entre une tentative de libération en force de son père co-organisée par Walid (le Libanais) et Arissi (fille d’un héros de l’indépendance que T’zée a fait exécuter comme traître, ce que le peuple n’a jamais pu encaisser), ses amis de toujours ou bien la fuite vers l’étranger pour sauver sa vie. Autre personnage important, Bobbi est montrée comme une femme consciente de son pouvoir de séduction et qui en profite, ce qui ne l’empêche pas d’évoluer. Elle ira jusqu’à endosser un rôle de chef de guerre.

Aspects techniques

Le dessin est parfaitement à la hauteur du scénario. L’ensemble affiche régulièrement une tendance cinématographique (voir le rendu vidéo de mauvaise qualité voulue d’un moment-clé juste avant la fin), avec de nombreux plans et cadrages tout en largeur. Tout cela est parfaitement mis en valeur par les couleurs qui sonnent juste par rapport à ce qu’on connaît et imagine de l’Afrique. Le rendu général est assez somptueux, peut-être même un peu trop. En effet, tout dans cette BD respire l’élégance, que ce soit le trait du dessinateur, les couleurs, ainsi qu’un scénario résultat de longues années de réflexion et de mise au point, comme l’explique Appollo dans le texte de commentaires qu’on trouve après la fin. Bien qu’elle contribue au plaisir de la lecture, je considère que cette recherche esthétique ne colle pas vraiment avec l’esprit général de ce que montre la BD.

T’zée, Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs)
Dargaud, mai 2022

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