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La Saison sauvage, de Sarah Anthony : les couleurs du feu

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Connaissez-vous le réalisme magique ? Ancré dans le quotidien, ce genre s’affranchit néanmoins de ses rigidités pour le nimber d’onirisme et de fantastique. Gabriel García Márquez en fut un artisan émérite en littérature. Premier roman de Sarah Anthony (responsable des rubriques Art & Culture et Séries au Mag du Ciné), La Saison sauvage convoque le réalisme magique dans un étouffant été provençal. À la clé, un récit initiatique autour duquel valsent les sentiments, qu’une réflexion sur la jeunesse et une écriture picturale rythment.

Le 20e siècle est encore à l’horizon. Mal mariée, la jeune Salomé affronte des mois de chaleur près de Passanbas, village de Provence aux abords duquel elle traîne son mal-être. Au moins son époux s’en va-t-il travailler en Italie pour la saison, la laissant seule avec ses plus chers amis : Lupe, la vieille gitane qui met ses pouvoirs à profit pour retrouver sa jeunesse, et Sauveur, vingtenaire comme Salomé, de retour après trois ans d’absence. L’été sauvage, où la mort plane parfois, sera l’orfèvre de ces trois personnages, l’amour et l’amitié agis par un soleil alchimiste.

L’ardent feu de la jeunesse

Avec son titre, La Saison sauvage pointe les beaux jours de la vie qui, parfois excessifs comme l’est le mercure en période estivale, invitent Thanatos auprès d’Éros. Lorsque les rayons trop intenses d’Hélios brunissent l’herbe qu’ils auraient dû verdir. Sarah Anthony enchevêtre les sentiments exacerbés de ses personnages à la chaleur irrespirable les accablant. Au point, quand l’intensité est paroxystique, de forger son récit à l’aide d’un feu destructeur, lui-même démarré par une bougie au chevet de deux amants clandestins. Cette dernière scène recoupe alors l’autre acte sexuel du roman où la mort projette pareillement son ombre sur le plaisir.

Même gardé de la passion, le bel âge est toujours sujet à se brûler les ailes. Le trépas plane en priorité au-dessus du plus jeune personnage du roman, ce que sa peau sensible au soleil symbolise, et le renouveau magique de Lupe menace tout autant son amitié avec Salomé. L’enchanteresse au visage strié par les années, loin de se rapprocher de l’héroïne quand ses joues redeviennent semblables aux siennes, s’éloigne soudain d’elle et oublie son vécu. Une sorte de dégénérescence par la jouvence.

De fait, l’histoire porte pour enjeu l’apprivoisement par les protagonistes de cette nature trop ardente, que le volcan trônant au-dessus de Passanbas symbolise encore, afin d’accéder à la maturité. Cette dernière ne pourra d’ailleurs être conquise qu’à l’issue d’une problématique d’environnement. Une affaire tout sauf mince pour Salomé, dont les origines mêlent le fleuve Al Assi (le Rebelle) au sang et qui a pour rune préférée Fehu, celle du « feu primordial et non maîtrisé ». Rétive aux conventions, sa petite maison à l’écart du village, elle se retrouve dans l’identité gitane de Lupe et Sauveur, ce dernier enflammant l’esprit et le cœur de la jeune femme. Son activité de peintre la confronte à nouveau à une pulsion de vie, artistique en l’occurrence, mais qui draine son énergie et la met face aux tourments de la création.

La toile de papier

Salomé hérite sa profession du vécu de Sarah Anthony, qui est peintre et illustratrice. Au-delà de la caractérisation du protagoniste, la picturalité est du reste un aspect saillant de La Saison sauvage, la plume à l’œuvre tenant avec force du pinceau. La romancière enfante littéralement son récit par une vue de peintre. Elle décrit dans le chapitre d’ouverture, non numéroté, d’abord une topographie. S’ensuit une situation sociale qui, enfin, engendre la psychologie des habitants de Passanbas, désolés de ne pas habiter le village de Passanhaut qui les domine sur l’épaule du volcan. Et c’est par un nouveau regard que commence véritablement le livre au début du chapitre 1 : celui de Salomé scrutant le même paysage, avec son visible et son invisible.

L’unité de lieu de l’histoire, plantée sur le massif, s’avère en outre moins une convention issue du théâtre qu’un moyen de contenir le texte en un panorama auquel la saison estivale contribue, avec ses tons propres. Ce principe efface du roman les mesures de temps plus fines, comme les habituelles dates ou jours de la semaine, l’égrènement du sablier étant ici secondaire. À tel point que Salomé semble elle-même remarquer le processus : « Pourquoi elle avait l’impression que sa vie ralentissait au point d’un jour se figer. Allait-elle finir par un jour entrer dans le paysage, comme une vieille pierre ? »

La peinture comme mer nourricière de La Saison sauvage, elle irrigue ses petites lignes, imprégnant de couleurs ses paysages (« une étrange lueur éclairait le ciel d’ordinaire d’un indigo tirant sur le noir, mais qui semblait cette nuit-là zinzolin ») et de paysages ses visages (« Salomé pleurait à chaudes larmes, ses joues inondées comme la plaine après la pluie »). Mais les grandes lignes du roman boivent aussi à la même eau. Son univers tient du fauvisme dans sa façon d’organiser les interactions autour du volcan. Tout a une identité, une énergie propre en frontière de sa voisine avec laquelle elle résonne : Passanbas et Passanhaut, la gadji Salomé et sa maison à l’écart, Lupe qui habite également seule mais est gitane, Sauveur vivant de son côté avec les Voyageurs, la peinture de la jeune femme à laquelle répond la musique du jeune homme, le christianisme voisin du dieu Pan, tandis que la magie a aussi son territoire, etc. Bien sûr, ces aplats de couleurs ont parfois vocation à se mélanger, mais Sarah Anthony aime générer les montées dramatiques à la lisière de non-dits, d’intériorisations, ou autres motifs indirects. De la sorte, la romance principale du récit se résout grâce à deux poèmes écrits par chacun des intéressés. Outre la picturalité inhérente au procédé (les vers portant des images), la mise côte-à-côte des deux textes scelle l’union comme la rencontre de tonalités distinctes mais appelées à vibrer ensemble.

Au confluent

Loin de simplement se croiser au fil des pages, la thématique de l’ardente jeunesse et la picturalité se potentialisent dans La Saison sauvage. Une meilleure acceptation du monde de Salomé, tempérant sa fougue, s’exprime par exemple selon un choix de couleur pour repeindre un habitat calciné. Avec récurrence, le roman utilise les excès de l’été, ou de ses apparentés, sur l’âge juvénile qu’ils symbolisent pour texturer la toile et l’imager. Ainsi de l’héroïne face au feu : « Des gouttes de sueur finissaient d’éclore sur le visage et le corps de Salomé comme autant de perles, ses cheveux, divisés en longues mèches grasses, flottaient autour de son visage comme des serpents noirs. » Sur ce passage, et sur d’autres, l’érotisme affleure volontiers du texte, qui travaille les sensations, les peaux, les lumières.

Premier roman, La Saison sauvage en adopte le décalage habituel quand un style d’écriture est déjà singulier, et l’écriture picturale de Sarah Anthony l’est a fortiori, pour servir un canevas habituel aux jeunes auteurs : la transition de l’âge tendre vers la vie adulte. Comme une rencontre d’air chaud et d’air froid propice au nuage, le premier roman réussi sait se nourrir de ces masses contraires. Le défi de son successeur est alors de se définir un nouveau ciel, un climat pérenne aux enjeux cristallisés de la maturité. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à Sarah Anthony. Rendez-vous une saison prochaine.

La Saison sauvage, Sarah Anthony
Éditions Unicité, décembre 2022, 246 pages

T’zée : une tragédie africaine en cinq actes

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À la manière d’une tragédie classique, ce roman graphique dû à Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs) met en scène les derniers soubresauts d’une dictature, quelque part en Afrique centrale, avec ses causes et conséquences sur la situation du pays et sur quelques individus.

L’acte 1 se révèle remarquable par la quantité d’informations qu’il apporte, tout en faisant avancer l’action, située dans un pays jamais cité mais qui doit beaucoup au Zaïre sous l’ère de Mobutu. Intelligemment, les auteurs préfèrent raconter leur histoire plutôt que de chercher à réécrire l’Histoire, trop complexe pour une BD et ce même si on pourra leur reprocher une tendance certaine à la schématisation. Ces simplifications leur permettent de passer rapidement sur tous les clichés bien connus de l’Afrique (notamment la corruption), pour se concentrer sur une ambiance qui ne peut que mal tourner. Pour celles et ceux qui s’intéressent à la vérité absolue, mieux vaut se plonger dans des écrits comme celui qu’envisage le personnage de la journaliste qui interroge son père au cours du quatrième acte, pour raconter l’histoire selon le point de vue du peuple. Bref, T’zée n’est rien d’autre qu’un personnage de fiction très largement inspiré du personnage réel qu’était Mobutu, les auteurs laissant le soin à celles et ceux qui connaissent les faits réels d’effectuer certains rapprochements.

Situation à Gbado

L’essentiel de l’action se passe dans le palais présidentiel, construit loin de la province-capitale, sur « L’île du bout du fleuve » au plus profond de la forêt. Un endroit nommé Gbado et voulu par le Maréchal T’zée, homme fort du pays depuis plus de 36 ans, qui a fait en sorte que « Le palais dans la jungle » trône au milieu d’un ensemble construit de toutes pièces dans sa région natale. Mais T’zée n’apparaît pas au cours de ce premier acte. Par contre, on fait la connaissance d’Hyppolite son dernier fils, ainsi que de Bobbi sa jeune épouse, tous deux résidents de Gbado. Bobbi « L’angolaise » a été envoyée à Gbado par T’zée pour la protéger. Jeune, belle et séduisante, femme superficielle aimant le luxe, Bobbi succède à Mama Maréchale, première épouse décédée de T’zée. Détestant Hippolyte (légèrement plus jeune qu’elle), Bobbi s’est arrangée pour l’envoyer régulièrement en Europe, le plus loin possible d’elle. La tension règne à Gbado car, à la suite d’un soulèvement, des rebelles contrôlent l’essentiel du pays et de l’armée régulière il ne resterait que la garde présidentielle. Les rebelles détiennent T’Zée qui se trouve emprisonné dans la prison de Makala, en attente de son jugement et il ne fait aucun doute qu’il sera condamné à mort. En effet, quoi que T’zée et ses partisans puissent penser, le pays souffre depuis longtemps d’un manque de liberté, car T’zée se comporte en dictateur depuis trop longtemps, avec le soutien des français. Son action a mis le pays en situation de faillite économique. De plus, des antagonismes forts risquent de mettre le pays à feu et à sang.

Rôle de la sorcellerie

L’élément fondamental qui apparaît finalement dès l’acte 1, c’est la place de la sorcellerie dans les mentalités du pays. En effet, Bobbi vient voir Ndoki, un sorcier (aveugle), pour l’interroger : T’zée est-il encore en vie ? Ndoki lui répond que non seulement T’zée est encore en vie, mais que le vieux léopard s’échappera. La suite montre que tous ne croient pas à la sorcellerie, mais que son poids reste sidérant en Afrique. Elle est finalement le pivot de l’intrigue, avec une vengeance qui poursuivra son œuvre par-delà la mort d’un personnage. On le verra aussi lors d’un tournoi de catch bien différent de ce que les occidentaux pratiquent. Tous les éléments sont en place, la tragédie peut commencer, avec son ensemble de drames et ses retournements de situation.

Autour de la mouche T’zée-T’zée

Avec ce roman graphique sélectionné pour le Fauve des lycéens au festival d’Angoulême 2023, les auteurs captivent et séduisent. Le scénario se révèle particulièrement intelligent et dense, tout en évitant les bavardages inutiles. Il réserve quelques flashbacks placés judicieusement et met en scène des personnages aussi étonnants que différents. La forte personnalité de T’zée s’oppose au tempérament plus effacé d’Hippolyte qui connaît sa place dans l’ombre. Hippolyte est partagé entre son admiration de toujours pour son père et ce qu’en pensent ceux qu’il a pu côtoyer comme étudiant à Paris. Il hésite entre une tentative de libération en force de son père co-organisée par Walid (le Libanais) et Arissi (fille d’un héros de l’indépendance que T’zée a fait exécuter comme traître, ce que le peuple n’a jamais pu encaisser), ses amis de toujours ou bien la fuite vers l’étranger pour sauver sa vie. Autre personnage important, Bobbi est montrée comme une femme consciente de son pouvoir de séduction et qui en profite, ce qui ne l’empêche pas d’évoluer. Elle ira jusqu’à endosser un rôle de chef de guerre.

Aspects techniques

Le dessin est parfaitement à la hauteur du scénario. L’ensemble affiche régulièrement une tendance cinématographique (voir le rendu vidéo de mauvaise qualité voulue d’un moment-clé juste avant la fin), avec de nombreux plans et cadrages tout en largeur. Tout cela est parfaitement mis en valeur par les couleurs qui sonnent juste par rapport à ce qu’on connaît et imagine de l’Afrique. Le rendu général est assez somptueux, peut-être même un peu trop. En effet, tout dans cette BD respire l’élégance, que ce soit le trait du dessinateur, les couleurs, ainsi qu’un scénario résultat de longues années de réflexion et de mise au point, comme l’explique Appollo dans le texte de commentaires qu’on trouve après la fin. Bien qu’elle contribue au plaisir de la lecture, je considère que cette recherche esthétique ne colle pas vraiment avec l’esprit général de ce que montre la BD.

T’zée, Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs)
Dargaud, mai 2022

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4

Terrifier 2 : de quoi faire la grimace

Un délire régressif et jouissif qui aurait fait vomir bien des spectateurs lors de sa sortie américaine ? Terrifier 2 n’est finalement qu’un slasher bête et méchant, confondant générosité avec surdose qui n’arrive pas à procurer la moindre sensation si ce n’est de l’ennui.

Synopsis de Terrifier 2 : Un an après la précédente boucherie d’Art le Clown, Sienna Shaw participe à une soirée d’Halloween avec ses amies. Alors que son jeune frère développe une fascination malsaine pour Art, elle finit par croiser la route du clown tueur sanguinaire…

À l’instar de Don Mancini et de sa poupée Chucky, Damien Leone semble avoir trouvé avec Art le Clown un personnage à exploiter sous toutes les coutures. Et pour cause, depuis 2008, le réalisateur fait intervenir sa création aussi bien dans des courts (The 9th Circle, Terrifier) que dans des longs-métrages à part entière (All Hallow’s Eve, en 2013). Jusqu’à lui donner sa propre franchise dès 2016 avec Terrifier premier du nom (titre reprenant celui du court de 2011). Si le personnage reste encore inédit en France, ses performances macabres attirent bon nombre de passionnés du genre et certains médias anglophones, louant le potentiel horrifique de cette saga en gestation. Potentiel que semble vouloir décupler Damien Leone via cette suite et un budget « plus » conséquent – on parle de 250 000 $, ce qui reste encore bien inférieur aux productions des majors hollywoodiennes. Car s’il faut reconnaître quelque chose à Terrifier 2, c’est la générosité et l’envie qu’à Leone de faire entrer son œuvre dans la cour des grands.

Financé avec trois fois rien (35 000 $), le premier Terrifier avait tout du film d’exploitation. Du divertissement qui se fichait bien de proposer ne serait-ce qu’une once de qualité. Tant qu’il arrivait à offrir aux spectateurs ce qu’ils désiraient de la part d’un tel titre. Ainsi, le film nous montrait ni plus ni moins le massacre de personnes par un clown psychopathe. Sans se soucier une seule seconde de son manque de moyens et de son aspect diablement amateur. Pour dire, ceux qui découvriraient aujourd’hui Terrifier se trouveraient face à un film d’étudiants téléchargé sur Youtube. Avec ses comédiens à la ramasse, sa mise en scène fade (décors pauvres, aucun jeu de lumière, ressentis au rabais…) et son manque d’ambiance. Même, le long-métrage se montrait plutôt timide envers son personnage, se contentant de son charisme – et de la prestation déjantée de son comédien David Howard Thornton – et de l’aspect hautement gore de ses meurtres sans pour autant épouser la folie destructrice qui le définit. Avec cette suite, Leone passe en effet à un tout autre niveau ! Bien que Terrifier 2 garde le statut de film d’exploitation, son visuel se trouve être beaucoup plus maîtrisé et « professionnel ». Et grâce à plus de moyens, le réalisateur peut enfin offrir des séquences délirantes à son personnage, qui s’amuse pleinement de ses horreurs. Tel un Freddy Krueger jouant inlassablement avec ses pauvres victimes. Le tout agrémenté d’un gore bien plus prononcé et assumé qui pourrait faire vriller de l’œil des âmes sensibles, comme peuvent d’ailleurs en témoigner les divers commentaires lors des séances américaines du film. Ces derniers parlant de spectateurs ayant vomi ou ayant dû sortir de la salle suite à un malaise. Ce qui, il faut bien le dire, change des grosses productions horrifiques un chouïa édulcorées de ces dernières années ! Malheureusement, à trop jouer la carte de la générosité, Terrifier 2 se prend les pieds dans le tapis de la surdose.

Une surdose qui se remarque déjà dans son envie de créer une véritable mythologie à son clown. Car si le film aurait très bien pu se contenter d’une histoire de psychopathe à la Michael Myers, il préfère s’aventurer dans le domaine du fantastique. Allant jusqu’à invoquer, pour le coup, les plus mauvais épisodes des franchises Vendredi 13, Les Griffes de la Nuit et consorts. Et pour cause, Damien Leone offre à son tueur une aura diabolique pour justifier sa résurrection – Art ayant normalement été tué dans le film précédent. Mais aussi une histoire d’entité maléfique qui permettrait des mises à mort invraisemblables. Le fait que les personnages principaux aient des visions quand l’impose le scénario. Un climax qui convoque la porte des enfers et autres bizarreries incompréhensibles. Et enfin une scène post-générique qui fait exploser le compteur du n’importe quoi pour qu’une nouvelle suite puisse voir le jour. Avec un ton absurde, la pilule aurait pu passer. Mais Terrifier 2 semble dessiner cette mythologie avec tellement de sérieux et de respect pour son clown que le tout vire dans un ridicule sans nom, difficile à avaler. À moins d’être adepte des séries B horrifiques des années 80, pas sûr que l’ensemble puisse pleinement vous captiver.

Une surdose qui se traduit également par la durée du long-métrage. En effet, Terrifier 2, avec ses 2h18, peut être considéré comme le slasher le plus long de l’histoire du cinéma. Il est vrai que la durée d’un film n’en fait pas sa qualité. Et pourtant, cela devrait être un critère pour le genre horrifique, qui était longtemps cantonné au visionnage de 1h30 et des brouettes. Mais depuis quelques temps, même les films d’horreur se permettent de durer plus longtemps que leurs prédécesseurs. Et quand ils dépassent les 2h, cela leur est souvent reproché ! Comme peuvent en témoigner Conjuring 2 (2h14) et Ça : Chapitre 2 (2h49). Surtout que là, nous parlons d’un film qui ne raconte rien d’autre qu’un tueur massacrant des gens qui croisent sa route. Soit un simple Halloween qui ferait 40 minutes de plus par rapport à sa durée initiale juste pour plus de plaisir morbide et ce, sans éviter les poncifs du genre. En somme, cela n’apporte strictement rien à l’ensemble ! Juste des problèmes de rythme assez frustrants, étirant à rallonge des scènes et autres plans qui perdent pour le coup en efficacité. Meublant artificiellement des séquences qui n’avait clairement pas besoin de durer autant. Il suffit de voir le face-à-face final avec l’héroïne, qui n’en finit plus ! Même la scène post-générique est d’une longueur… cela en devient presque une insupportable blague, qui retiendrait le spectateur par le bras à la limite du harcèlement.

Et à trop donner dans la surdose, Damien Leone n’a pas su corriger ses défauts de metteur en scène. Que ce soit sa direction d’acteurs, le casting proposant des jeux d’acteurs ô combien inégaux. D’un côté nous avons des comédiens qui s’amusent pleinement (David Howard Thornton évidemment, mais aussi Kailey Himan, Casey Hartnett, Amelie McLain) ou qui font le strict minimum (Lauren LaVera, Sara Voigt). Voire qui surjouent comme ce n’est pas permis (Elliott Fullam). Mais c’est encore une fois par le manque de mise en scène de son réalisateur que Terrifier 2 pêche le plus. Fade au possible, le film ne parvient jamais à procurer la moindre sensation lors de son visionnage. Les scènes gores n’arrivent pas à provoquer le dégoût et le mal-être tant décriés par les médias américains – des témoignages qui, pour le coup, relèveraient plus d’un aspect marketing que de faits réels – comme The Sadness avait su le faire quelques mois plus tôt. À aucun moment la peur et la tension ne se font ressentir. Et, comble de l’ambition, le métrage n’arrive même pas à retranscrire un aspect mystique dérangeant alors que la mythologie de son clown l’impose. En prenant en compte sa durée excessive citée plus haut, Terrifier 2 n’arrive nullement à capter l’attention. Il ne parvient pas à être autre chose qu’un délire vide et ennuyeux, et ce malgré la générosité qui le caractérise.

Si beaucoup verront en Terrifier 2 un défouloir régressif hautement jouissif, le rédacteur de ses lignes a bien du mal à voir autre chose qu’un slasher maladroit, bête et méchant. Qui jouit d’une notoriété non méritée alors que d’autres titres horrifiques tout aussi « mineurs » se montrent bien plus dérangeants et efficaces question gore. Pour ne pas dire plus intéressants et amusants de manière générale. Reste à savoir si Terrifier 3, déjà annoncé, poussera le curseur de la surenchère encore plus loin que ce second opus. Là, avec plus de maîtrise et de délire pleinement assumée, nous pourrions obtenir une œuvre détonante qui offrirait à Art le Clown son statut de tueur mythique du cinéma. Aux côtés de grands noms tels que Ghostface, Jason Voorhees ou encore Michael Myers. Mais pour le moment, cher Damien Leone, il y a encore du chemin à faire…

Terrifier 2 – Bande annonce

Terrifier 2 – Fiche technique

Réalisation : Damien Leone
Scénario : Damien Leone
Interprétation : David Howard Thornton (Art le Clown), Lauren LaVera (Sienna Shaw), Elliott Fullam (Jonathan Shaw), Sarah Voigt (Barbara Shaw), Amelie McLain (la petite fille pâle), Chris Jericho (Burke), Kailey Hyman (Brooke), Casey Hartnett (Allie)…
Photographie : George Steuber
Costumes : Olga Turka
Montage : Damien Leone
Musique : Paul Wiley
Producteur : Phil Falcone
Maisons de Production : Dark Age Cinema et Fuzz on the Lens Productions
Distribution (France) : ESC Distribution
Durée : 138 min.
Genre : Horreur
Date de sortie :  11 janvier 2023
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes

1.5

A Canterbury tale, portrait spirituel d’une Angleterre pluriséculaire

Tourné juste après le Colonel Blimp, A Canterbury tale est un film passionnant et riche en signification, une œuvre unique et inclassable, au croisement de nombreux genres, mais aussi de plusieurs époques et de multiples thématiques. Une des plus grandes réussites du duo Michael Powell et Emeric Pressburger.

Pour un public britannique, le nom de Canterbury a une résonance religieuse particulière. Si le roi (ou la reine) d’Angleterre est le chef suprême de la religion anglicane, le premier personnage religieux du pays est l’archevêque de Canterbury. La ville est donc un des centres de la vie spirituelle de l’Angleterre, et c’est un des aspects qu’il faut garder à l’esprit au moment d’entamer ce film.
D’emblée, A Canterbury tale fait le lien entre le passé médiéval et l’époque contemporaine du tournage (donc 1944, en pleine guerre). Le titre renvoie, bien évidemment, au classique de Chaucer, un des piliers de la littérature anglaise, dont une voix off nous lit un extrait en ouverture. On y mentionne un pèlerinage annuel qui amène les habitants du comté du Kent vers la cathédrale de Canterbury afin de déclencher des miracles.
Une ellipse de folie nous fait alors passer du Moyen Âge à l’ère moderne : un jeune aristocrate regardant son faucon en plein vol se transforme en un jeune soldat regardant un avion en plein vol. Nous voici alors dans l’époque contemporaine du tournage, dans une Angleterre bombardée quotidiennement par la Luftwaffe, mais les liens entre le passé et le présent forment la trame du film. Ainsi, la jeune Alison Smith croit entendre les pèlerins médiévaux et leur musique alors qu’elle se trouve sur la route antique qui mène à Canterbury. Les convois de pèlerins à cheval se sont transformés en colonnes de chars. Et l’ensemble du film est construit, finalement, comme ce pèlerinage qui conduira ces trois protagonistes modernes (un soldat britannique, un G.I. et une jeune femme) vers la cathédrale de Canterbury.
Un pèlerinage interrompu en ce qui concerne Bob Johnson. Sergent américain, il devait se rendre à Canterbury mais, suite à une inadvertance, il descend du train à la gare précédente, dans le village de Chillingbourne. Là, il rencontre un sergent britannique, Peter Gibbs, qui doit rejoindre son unité, et uen jeune femme, Alison Smith. Celle-ci s’est portée volontaire pour accomplir des travaux des champs, dans un contexte de guerre où, les hommes étant partis au front, il manque de la main d’oeuvre pour les travaux agricoles. Le trio se rendant à l’hôtel du village, en plein couvre-feu (donc avec l’interdiction d’allumer les lumières, Alison se fait agresser par un inconnu qui lui verse de la colle dans les cheveux. Les protagonistes apprennent ensuite que ce type d’agression est devenu fréquent dans Chillingbourne. L’agresseur est surnommé le Colleur.
Le lendemain, Alison parvient à persuader l’Américain d’enquêter avec elle pour découvrir l’identité du Colleur. Une enquête qui va surtout servir d’excuse à une plongée pleine d’émotion dans la vie quotidienne de la campagne britannique, à la rencontre d’un monde paysan dont les pratiques n’ont guère changé depuis l’époque médiévale. Là aussi, les réalisateurs font ressurgir dans le présent les images du passé, les savoirs ancestraux, la vie antique d’un monde qui semble avoir échappé à l’évolution. Tout cela est encore renforcé par le fait que l’un des personnages principaux, Tom Colpeper, donne des conférences sur le Kent, ses beautés et son histoire.
En fait, lors de nombreuses scènes du film, il est difficile de dire dans quelle époque on se situe, tant ce qui s’y passe aurait pu se dérouler 600 ans plus tôt sans grands changements. C’est ce lien constant entre passé et présent, cette résurgence permanente du passé dans le monde contemporain, qui fournit la trame du film.

Mais A Canterbury tale ne se limite pas à cela. A travers les nombreuses discussions qui parsèment ce film, Powell et Pressburger abordent de multiples sujets, toujours de façon légère. La musique, les différences entre les USA et l’Angleterre, beaucoup de choses traversent le film et en font une œuvre riche et dense, sans que jamais les réalisateurs ne cherchent à nous en mettre plein la vue. Bien au contraire, il y a une fluidité du récit qui, bien que lent, ne s’interrompt jamais et reste passionnant d’un bout à l’autre.
Car ce qui va intéresser les réalisateurs, finalement, ce n’est pas de connaître l’identité de ce Colleur, simple excuse pour le reste. Le projet principal est, sans aucun doute, l’éloge de la vie quotidienne dans la campagne anglaise. Lorsque l’identité du Colleur est dévoilée, ses justificatifs sont intéressants : son but, c’est que ses victimes, toutes de passage dans le comté, puissent s’arrêter et avoir une chance de découvrir la beauté, la tranquillité, la douceur de vivre du Kent. De fait, le film se réserve de longues plages contemplatives sur les beautés de la campagne, et le tout est baigné presque constamment d’une lumière superbe. La ruralité reste liée au passé, mais il s’agit aussi d’un enjeu essentiel. Et le film se construit sur une succession de rencontres avec des personnages remarquables qui peuplent ce coin de paradis.
Un coin de paradis troublé par la guerre, bien évidemment. Le conflit est omniprésent : deux des protagonistes sont des soldats, dont un va partir au front. La troisième vient à la campagne pour des raisons directement liées à la guerre. Le ciel est parcouru de dirigeables assurant la défense anti-aérienne, et les chars traversent régulièrement les champs. Quant à Canterbury, elle est transformée, défigurée par les bombardements.
Cependant, si ce conflit a modifié les habitudes de vie, il n’a pas chamboulé l’essentiel : la beauté de la campagne et des petits ruisseaux, la tranquillité, le rythme de la vie, et la spiritualité.
Car, après tout, il s’agit, là aussi, d’un des enjeux importants du film : la spiritualité. Le film est construit sur un parallèle entre le pèlerinage médiéval et l’action qui guide les protagonistes, et le tout se clôt dans la cathédrale de Canterbury, où des miracles s’accomplissent.
Cette spiritualité n’attend pas la fin du film pour se manifester. Elle est, finalement, dans tout le film : dans cette lumière, dans cette sérénité, dans ces champs parcourus dans le vent, et finalement dans cette omniprésence du passé.
C’est tout cela qui donne cette saveur unique à ce film qui ne ressemble à aucun autre. Un récit tout en douceur et en nuances fait du Canterbury tale de Powell et Pressburger un film inclassable, à la fois comédie, romance, drame, film de guerre, film d’enquête, film spirituel, etc. Un film d’une infinie richesse, doté d’une réalisation tout en finesse, sachant nous faire partager cette beauté et cette sérénité dont il chante les louanges. Un chef d’oeuvre.

A Canterbury tale : fiche technique

Production, scénario et réalisation : Michael Powell et Emeric Pressburger
Interprétation : Sheila Sim (Alison Smith), Dennis Price (Peter Gibbs), John Sweet (Bob Johnson), Eric Portman (Thomas Colpeper).
Photographie : Erwin Hillier
Montage : John Seabourne
Musique : Allan Gray
Sociétés de production : The Archers, Independent Producers
Société de distribution : Eagle-Lion Distribution Limited
Genre : comédie, guerre
Durée : 124 minutes

Royaume-Uni – 1944

Marceline ou le monde des autres de Marc Desaubliaux

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Dans une petite ville localisée dans le nord de Paris, Rougemont semble incarner la cité provinciale idéale. Pour les éminentes et bourgeoises familles qui y vivent, il est urgent de préserver les traditions. Leur conservatisme est mis à mal, lorsque Marceline souhaite s’intégrer à ce monde, qui n’est clairement pas le sien. Originaire de la banlieue, elle est prête à tout pour grimper l’échelle et satisfaire ses ambitions. Pour cela, elle entend bien approcher les Frémy, réputés pour leur richesse et très respectés par la communauté… Marc Desaubliaux présente un nouveau roman percutant, nourri par son style reconnaissable. L’auteur décrit avec brio la vie d’une famille fortunée, qui ne parvient pas à atteindre le bonheur pour autant.

Depuis qu’il écrit, Marc Desaubliaux s’est trouvé une vocation pour les maux de l’âme. En 1979, il présente le Journal du désespoir, un plongeon dans l’intimité d’un adolescent qui souffre. Grâce à sa plume précise et riche, digne d’une œuvre de Balzac, il pose les mots justes, sur des réalités qui restent souvent dans l’ombre. Marceline ou le monde des autres est un drame actuel, qui se déroule en 2018. Le lecteur suit différents points de vue.

D’un côté, le texte présente le quotidien du clan Frémy. En apparence, tout semble leur réussir, puisqu’ils vivent dans une luxueuse maison et jouissent d’un confort financier plus que suffisant. Pourtant, derrière cette façade mensongère, le tableau mis en lumière révèle toute sa noirceur. Une mère alcoolique, un père soumis, deux fils qui recherchent le frisson de l’aventure… De l’autre côté, la famille Chérisy subit un quotidien pénible, dans les quartiers populaires. Marceline et sa sœur doivent supporter des parents agressifs et vulgaires. Malgré leurs différences, ces deux mondes sont sur le point d’entrer en collision.

Marceline se révolte contre son propre milieu social

À la maison, l’ambiance est électrique. Malgré des résultats encourageants à l’école, la mère de Marceline insiste pour qu’elle puisse arrêter les cours et travailler. Pourtant, la jeune fille est encore mineure. En effet : à ses yeux, les études ne rapportent pas d’argent. Un salaire en plus permettrait donc au foyer de subvenir à davantage de besoins…

Avec leur accent ch’ti très prononcé et leurs réflexions parfois très crues, les membres de la famille Chérisy incarnent une vraie caricature. Heureusement, Marceline se révèle être une jeune fille très intelligente et vive, qui souhaite s’en sortir coûte que coûte. Au cours du récit, l’héroïne va s’approcher de la lumière, de plus près. Ainsi, elle va réussir à dégoter un stage chez Patrick Frémy, qui va la prendre sous son aile. Protégée par cette famille très influente, Marceline monte les marches, vers l’ascension sociale… Le comble ? Ses parents détestent la famille Frémy. Il semblerait qu’un secret bien gardé soit à l’origine de cette haine irrationnelle. Va-t-elle découvrir les griefs qui opposent les siens à ce foyer confortable ?

Patrick et France Frémont : le naufrage d’un mariage sans saveur

Patrick ressemble au personnage principal d’un autre livre de Marc Desaubliaux, dont le titre est Un homme sans volonté. Malgré son porte-monnaie bien lourd et ses possessions, ce bourgeois se laisse mener par le bout du nez. Pendant tout le roman, le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir de la pitié, de l’empathie pour lui. Abandonné par sa femme, il souhaite préserver l’image et la réputation de sa famille.

Un soir, France fuit son époux dans la nuit noire. Elle quitte Rougemont pour retrouver la capitale, cette ville adorée qu’elle aime de tout son cœur, plus que son propre mari. Soucieux de protéger ses fils Henri et Paul, Patrick n’hésite pas à mentir. Maman n’est pas alcoolique, elle est juste partie en voyage… Mais les deux garçons ne sont pas dupes. D’ailleurs, de leur côté, les frères expérimentent leurs premières bêtises, croisant la route de Marceline.

Des secrets de famille croustillants, qui pimentent l’intrigue

Comme l’œuvre alterne les points de vue entre les Frémy et les Chérisy, le lecteur ne s’ennuie pas une seconde. Si Patrick ne cherche pas à retenir sa femme et n’exprime aucune émotion forte, il semble néanmoins déterminé à résoudre une énigme. Celle de sa propre lignée, qui cacherait une mystérieuse part d’ombre. Parmi les ancêtres, certains éléments nous renvoient donc à la Seconde Guerre mondiale, à la collaboration sous le IIIe Reich. Dans son enquête, Patrick tombe des nues et découvre le pot aux roses, petit à petit. Le lecteur est tout aussi avide d’en apprendre plus, à ce sujet.

Finalement, Marceline ou le monde des autres offre un bon moment de divertissement. C’est un roman qui permet également de dénoncer les systèmes de castes, qui sont toujours actuels. Dans ce Rougemont figé dans le temps, les riches s’assoient sur les premiers bancs de l’église, tandis que les pauvres se contentent du fond. Que l’on soit plein aux as ou ruiné, chacun doit accomplir son propre chemin de croix… Dans ces existences qui s’entremêlent, la corruption et la méchanceté deviennent ordinaires.

Marceline ou le monde des autres, Marc Desaubliaux
Des Auteurs Des Livres, novembre 2022, 323 pages

En bref : Banana Sioule, DMT et Brouillage intégral

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Retour sur quelques nouveautés de ce mois de janvier 2023. Au programme : le second tome de Banana Sioule, DMT et Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral.

Banana-Sioule-avisBanana Sioule (T.02) : Soni. Michaël Sanlaville publie aux éditions Glénat le second tome de la trilogie Banana Sioule. Dans un système médiatico-sportif toujours plus proche du Rollerball de Norman Jewison (ivresse populaire, violence débridée), Héléna tente de faire son trou en dépit des réticences de son père, inquiet, dont elle s’éloigne considérablement. Elle intègre l’École Supérieure de la Sioule, dotée d’infrastructures de premier ordre, et y côtoie un élève à tout le moins mystérieux, Soni, dont les capacités hors du commun ne cessent de surprendre ses camarades. Pour Héléna, l’initiation est à la fois grisante et douloureuse. Elle prend de la distance vis-à-vis de ses proches – dont son compagnon Marco –, s’emploie à trouver sa place dans un environnement parfois hostile, mais peut néanmoins se féliciter de voir sa cote grimper sur les réseaux sociaux et auprès des amateurs de sioule. Alternant les séquences intimistes et spectaculaires, « Soni » prend appui sur un personnage féminin fort, indépendant, cramponné à ses ambitions et faisant preuve de résilience. Une héroïne que Michaël Sanlaville ne ménage pas, entre interlocuteurs inamicaux, rivaux violents, injonctions contradictoires et tensions amoureuses. Le dessin est flatteur, surtout lors des scènes sportives où le mouvement est porté à incandescence. Mais ce que l’on retient avant tout, tandis que de nombreuses questions restent en suspens, c’est l’équilibre périlleux auquel est suspendu le destin d’Héléna, tiraillée entre l’espoir de percer dans le sport professionnel et le besoin de maintenir un lien pérenne avec les gens qu’elle aime. Deux choses qui appellent forcément au sacrifice.

Banana Sioule : Soni, Michaël Sanlaville
Glénat, janvier 2023, 208 pages

Dmt-avisDMT. Irvine Welsh figure sans conteste parmi les auteurs les plus célèbres du XXe siècle, aux côtés de George Orwell, William Faulkner, Cormac McCarthy ou encore Bret Easton Ellis. Son style direct et provocateur aligne les termes argotiques et les monologues intérieurs, pour mieux verbaliser la misère sociale dans laquelle sont engoncés ses personnages, volontiers exposés à la drogue, à la violence et au sexe. Trainspotting, qui explore le thème de la dépendance, est probablement son roman le plus connu. Danny Boyle en a tiré en 1996 un long métrage inventif, peuplé de personnages en perdition, de séquences hallucinées et de situations absurdes. On retrouve dans DMT, des années plus tard, ces mêmes protagonistes marginaux, davantage insérés socialement, mais toujours aussi borderline, et désormais éparpillés aux quatre coins du globe. Cinquième roman consacré à la bande initialement composée de Mark Renton, Jim Francis, Sick Boy, Spud et Tommy, DMT se déroule un quart de siècle après les premières aventures rocambolesques de ces jeunes adultes issus des classes populaires de Leith, terne quartier portuaire d’Edimbourg. Irvine Welsh n’a rien perdu de sa verve, de cette singulière capacité à rendre la langue malléable et percutante, de sa propension à mettre en récit(s) les excès et les tragédies du quotidien. Si le cadre est en mutation permanente et que des personnages secondaires se sont depuis greffés au groupe originel, DMT demeure rythmé par la décadence, les relations interpersonnelles erratiques et l’impossibilité de s’affranchir pleinement d’un passé déterminant à défaut d’être déterministe – la consommation de nouvelles drogues est à la fois symptomatique, touchante (un peu) et désespérante (beaucoup). L’énergie qui s’en dégage apparaît intacte, la caractérisation des protagonistes reste globalement maîtrisée et l’auteur écossais sait ménager ce qu’il faut de surprises pour tenir son lecteur en haleine et suffisamment d’emphase stylistique pour le projeter dans l’histoire. Il est difficile, cependant, de ne pas voir les ficelles un peu trop épaisses qui relient fébrilement les personnages les uns aux autres, de ne pas déplorer des intrigues ou sous-propos parfois capillotractés (le rein en est l’exemple édifiant, mais il y en a d’autres) et de ne pas se montrer nostalgique de la puissance narrative qui animait l’ovni Trainspotting, quand le public s’est familiarisé pour la première fois avec ces junkies surréalistes. Ils sont devenus adultes et plus matures, certains ont réussi à se bâtir une vie de famille et un début de fortune, mais tous continuent de trébucher occasionnellement (ou pas) et de se montrer maladroits – c’est peu dire – dans le maniement des conventions. L’un dans l’autre, DMT devrait apprivoiser le public, content de renouer avec cet univers déluré, tout en peinant à satisfaire pleinement à ses attentes, peut-être démesurées.

DMT, Irvine Welsh
Au Diable Vauvert, janvier 2023, 528 pages

Les-Futurs-de-Liu-Cixin-Brouillage-integral-avisLes Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral. Une nouvelle fois, la collection « Les Futurs de Liu Cixin » se penche sur les matières militaires, en y insufflant une dimension SF à la fois crédible et glaçante. Après la foudre globulaire envisagée en tant qu’arme stratégique ou les civilisations sacrifiées sur l’autel de guerres galactiques, Brouillage intégral entremêle deux histoires familiales douces-amères à des enjeux géopolitiques vertigineux. L’actualité donne une étoffe particulière au récit : les Russes et les membres de l’OTAN sont aux prises et les communications se trouvent au centre des attentions – et des opérations. Marko Stojanovic et Maza dépeignent des conflits futuristes (mais pas tant que ça) où la technologie a pris le pas sur l’humain. Menées par des machines, limitant les contacts avec leurs ennemis à leur portion congrue, les troupes armées s’avèrent plus que jamais tributaires des moyens techniques dont elles disposent. C’est dans ce contexte que le général Levchenko, tout entier dévoué à sa patrie, doit affronter, peut-être pour la première fois, des sentiments ambivalents et douloureux. Car Brouillage intégral met en balance, sous forme de tragédie, les familles classiques et patriotiques, l’intime et le devoir. Et avant cela, l’album énonçait déjà, avec beaucoup de justesse, la manière dont les parents se projettent dans les décisions de leurs enfants. À ces aspérités familiales et psychologiques s’ajoute évidemment un propos plus général, qui tapisse l’ensemble du récit et se ponctue par une double page finale terrifiante : l’adversité est-elle inhérente aux sociétés humaines et doit-elle toujours se matérialiser sous sa forme la plus belliqueuse et abjecte ?

Les Futurs de Liu Cixin : Brouillage intégral, Marko Stojanovic et Maza
Delcourt, janvier 2023, 108 pages

« Corps vivante » : à tâtons…

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Après Éloïse Marseille et ses Confessions d’une femme normale, les éditions Pow Wow publient Corps vivante, de Julie Delporte. Le sexe, ses orientations, ses violences et ses pressions y occupent une place centrale, en toute transparence mais avec ce qu’il faut de pudeur.

Censuré mais omniprésent. Investi de tous les fantasmes, source de toutes les craintes. Sujet inépuisable, le sexe s’invite une nouvelle fois au cœur d’une entreprise artistique. L’auteure et dessinatrice Julie Delporte lui consacre un autoportrait tout en justesse, au cours duquel elle revient sur ses préférences sexuelles – longtemps ignorées – et sur son rapport complexe, souvent contrarié, à l’intimité.

Corps vivante raconte plusieurs histoires dans un même élan. Il s’agit dans un premier temps de s’affranchir des conventions. De s’accepter au-delà des prescriptions sociales et des normes sexuelles. Il est aussi question de la violence, symbolique et réelle, dont s’investit le sexe, à travers des pressions diverses mais aussi des relations interdites, forcées, incestueuses. Julie Delporte conte une maïeutique douloureuse : celle qui consiste à s’inscrire en osmose avec soi-même, fût-ce à l’encontre d’un environnement hétéro-normé.

Structuré par des textes courts et percutants formant une histoire suivie, illustré de dessins souvent métaphoriques ou abstraits, Corps vivante raconte une « décroissance sexuelle » contrainte, un voyage inattendu en « Gouinistan », lesquels forment ensemble un éveil tardif à une sexualité sourde aux injonctions et insoluble dans les normes. Julie Delporte tâtonne longtemps avant de se trouver elle-même. Ce n’est que la trentaine passée, une fois épuisé son exemplaire de La Pensée straight de Monique Wittig, qu’elle se découvre enfin. Le lesbianisme constituera pour elle une forme de liberté. Un épanouissement trop longtemps repoussé. Mais poursuivi non sans obstacle.

L’anxiété, la culpabilité, la dissociation, les déceptions, les traumatismes s’exposent clairement dans le texte. Les dessins, quant à eux, s’avèrent plus doux et poétiques. Ils s’inscrivent presque en contraste. C’est toutefois la conjonction des deux éléments qui donne tout son sel à Corps vivante. De Leonardo DiCaprio aux orgasmes, côté lunaire, des remarques désobligeantes aux intrusions de toutes sortes, face sombre, Julie Delporte s’épanche avec énormément de sincérité. Et si elle s’attache à verbaliser les doutes et douleurs éprouvés, c’est pour mieux affirmer la survivance de ce « corps », enfin libéré de ses carcans.

Corps vivante, Julie Delporte
Pow Wow, janvier 2023, 268 pages

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3.5

« Je suis métisse » : dissonances culturelles

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Je suis métisse, de Sayra Begum, paraît aux éditions Delcourt. Récit doué de justesse et de sensibilité, il raconte l’histoire d’une famille musulmane installée en Angleterre, à travers le point de vue de Shuna, jeune femme tiraillée entre les prescriptions culturelles ou religieuses et l’ivresse d’une liberté vécue à l’occidentale.

La pudeur qui se dégage de Je suis métisse se traduit de prime abord par un dessin soigné, crayonné en noir et blanc, où la sensibilité affleure sans effet de manche. Elle irrigue ensuite l’ensemble du récit, raconté à la première personne par une narratrice écartelée entre deux cultures. Car la jeune Shuna a beau résider en Angleterre, la porte de la maison familiale n’en constitue pas moins une voie d’accès privilégiée vers le Bangladesh. Tout, des odeurs épicées aux musiques bollywoodiennes en passant par ces murs privés d’illustrations, renvoie à ce pays d’Asie de tradition musulmane dans lequel ses parents se sont rencontrés. Soumise à une éducation religieuse corsetée, Shuna n’a d’autre choix que de composer avec les prescriptions islamiques et les contraintes communautaires. Parce que sa mère, qu’elle appelle par son prénom (Amma), s’est mariée avec un Anglais converti à l’islam, elle craint que ses coreligionnaires ne portent un regard encore plus exigeant sur ses enfants, métisses, à qui elle demande par conséquent un comportement irréprochable.

Mais Shuna aspire à autre chose. Dans cette autofiction, Sayra Begum oppose son personnage principal à sa cousine restée au Bangladesh, Ruhi. Quand cette dernière s’inscrit de plein gré dans les traditions musulmanes, Shuna entend quant à elle découvrir le monde, partager les expériences vécues par les adolescents britanniques, échapper aux rigidités d’une éducation qui l’empêche de se réaliser pleinement. Je suis métisse verbalise très bien ce qui résulte de cette confrontation entre deux mondes : des dissonances cognitives douloureuses et une incapacité à s’épanouir sans regret. « Pour pouvoir apprécier un monde qui m’était interdit sans être submergée par la culpabilité, je justifiais mes actes à mes propres yeux. » Shuna ne peut parler librement avec Amma. Enfant, elle est soumise aux cérémonies étouffantes qui entourent la lecture du Coran, dont elle ne comprend pas le moindre mot. Jeune adulte, elle s’inquiète pour le remboursement de son prêt étudiant ou pour son futur loyer. Ou se voit assaillie de visions de l’enfer, comme en atteste une magnifique double page adoptant une vue subjective.

Le monde de Shuna se constitue d’interdits. Amma lui apprend que la vie s’appréhende comme une succession de mises à l’épreuve. Si elle cède, Shaitan ne manquera pas de venir la cueillir. On le devine clairement, la culpabilisation est permanente. Et l’exemple de son frère Aadam, banni de la famille pour avoir succombé à un amour considéré comme déshonorant, n’est pas pour la rassurer. Ses parents ne cherchent pas vraiment à se fondre dans la communauté anglaise : pauvres, ils économisent chaque centime afin de bâtir une maison au pays, dans l’espoir de s’y retirer plus tard. Au fil du temps, Shuna se façonne deux visages, l’un pour l’extérieur, l’autre pour l’intérieur, en essayant de contrôler la porosité entre les deux. En parlant d’Amma, elle pense : « Elle ne sait pas du tout que l’âme de sa fille est déjà souillée d’impuretés. » Les mots ont un sens, et ceux-ci sont porteurs d’un jugement intériorisé.

Je suis métisse est une exploration à triple fond : autobiographique, culturelle, psychologique. L’album raconte, en son cœur, la difficulté d’aimer librement face aux diktats de la tradition religieuse. Il aborde aussi des questions subsidiaires, telles que le regard porté sur les populations immigrées d’origine arabo-musulmane au lendemain des attentats du 11 septembre, quand la méfiance était à son paroxysme. Sa lecture complète utilement des films tels que Mustang ou Hala, articulés autour de thématiques proches. Les conflits intérieurs, les tensions entre la foi et la raison, les interdits légués par l’éducation forment sous la plume et le crayon de Sayra Begum un horizon narratif vertigineux, dans lequel chacun devrait trouver matière à réflexion.

Je suis métisse, Sayra Begum
Delcourt, janvier 2023, 264 pages

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4

« Mediator, un crime chimiquement pur » : scandale(s) pharmaceutique(s)

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Un livre, des reportages, un film et désormais une bande dessinée. Le scandale du Mediator n’a pas fini de faire couler l’encre. Les éditions Delcourt publient un récit de l’intérieur, d’Éric Giacometti et Irène Frachon, racontant la manière dont quelques lanceurs d’alerte ont eu raison du best-seller des laboratoires Servier.

En 2010, la pneumologue française Irène Frachon publie Mediator 150 : combien de morts ? aux éditions Dialogues. Impliquée de longue date dans la dénonciation des dangers du Mediator, elle aurait pu se féliciter du retrait de ce médicament utilisé pour traiter le diabète. Mais elle a le désagréable et légitime sentiment qu’un scandale a été étouffé et que les laboratoires Servier s’en sortent une nouvelle fois à bon compte. Des médecins et des associations de patients ont porté leurs doléances sur la place publique. Mais les autorités sanitaires et le groupe Servier, impliqués dans la production et la distribution du Mediator, ont sciemment ignoré ou minimisé les risques encourus par ceux qui y avaient recours.

Pour comprendre de quoi il retourne, il faut se pencher plus avant sur l’affaire. C’est précisément ce que les scénaristes – et protagonistes – Éric Giacometti et Irène Frachon se proposent de faire dans leur album Mediator, un crime chimiquement pur. Ils présentent Jacques Servier comme un dirigeant d’entreprise autoritaire, peu scrupuleux mais en avance sur son temps en ce qui concerne les conditions de travail de ses salariés. Résultat : chez Servier, on étudie religieusement les écrits du grand patron, on salue sa vision entrepreneuriale et on se sert les coudes devant l’adversité. Et cette dernière prend des formes multiples, puisqu’après avoir dû retirer l’Isoméride du marché en 1997, en raison des dangers pesant sur la santé des patients, c’est au tour du Mediator de susciter, quelques années plus tard, la défiance des médecins et le désarroi des patients…

Les deux médicaments sont intimement liés, et les auteurs s’emploient à en faire la démonstration. Chimiquement proches, ils reposent sur une même molécule, la norfenfluramine, un métabolite libéré dans l’organisme et responsable, notamment, de valvulopathies ayant coûté la vie à des milliers de patients – selon certaines estimations. En Belgique, en Espagne, aux États-Unis et bien entendu en France, l’Isoméride et/ou le Mediator ont fait l’objet de mises en garde et de mesures spécifiques. Mediator, un crime chimiquement pur revient sur les difficultés à documenter les effets indésirables de ces comprimés, dans un contexte savamment déconstruit. Ainsi, des amitiés politiques au pouvoir de domination économique, des agences d’homologation frileuses aux experts compromis, de nombreux obstacles se sont dressés sur le chemin des lanceurs d’alerte et des victimes désireuses d’obtenir justice et réparation.

Trois lignes cardinales structurent le récit d’Éric Giacometti et Irène Frachon. On retrouve en effet, derrière la fable de David contre Goliath, l’abnégation et le courage des lanceurs d’alerte, l’opacité et la paranoïa qui caractérisaient alors les laboratoires Servier et un système favorable aux stratégies d’évitement et au statu quo pharmaceutique. Dans cette histoire, les médecins, les journalistes, la justice ont fait leur œuvre, mais « le trou noir Servier » a étonnamment amorti les impacts résultant des différentes affaires. Documenté et didactique, Mediator, un crime chimiquement pur en restitue les principaux éléments, au cours d’un récit habilement ficelé, qui met en lumière le caractère insidieux de ces dérivés d’amphétamine avalés par des millions de patients, essentiellement des femmes qui, le plus souvent, n’aspiraient qu’à perdre quelques kilos à l’aide d’un « inoffensif » coupe-faim…

Mediator, un crime chimiquement pur, Éric Giacometti, Irène Frachon et François Duprat
Delcourt, janvier 2023, 200 pages

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4

Interview: Philippe Lioret pour 16 ans

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Philippe Lioret n’est pas du genre à se reposer sur ses acquis. Après bientôt 30 ans de carrière, le réalisateur de Je vais bien ne t’en fais pas continue d’apprendre des choses sur la (meilleure) façon de faire son métier. Artiste installé mais artisan qui fuit tout ce qui peut ressembler à une zone de confort, Lioret revient dans les salles obscures avec 16 ans. Un film qui transpire l’amour du cinéma au sens d’en FAIRE, pour le grand-écran et le spectateur. Rencontre avec un cinéaste généreux, au sens le plus noble du terme.

Ce qui est le plus frappant dans 16 ans, c’est le minimalisme extrêmement évocateur avec lequel vous construisez la relation entre les deux personnages. J’imagine que ça a dû demander énormément de répétitions pour arriver à ce résultat.

Oui… Il y en a eu beaucoup. J’ai trouvé un mode opératoire que je ne lâcherai plus. Comme ils (Sabrina Levoye et Teïlo Azaïs) étaient très jeunes, il fallait que je les amène à voir les personnages. J’ai donc organisé un système de répétitions trois mois avant le tournage. On a répété tout le film avec eux, pendant deux mois, j’ai fait venir tous les autres acteurs, et je ne lâchais pas. Je filmais avec une petite caméra, et je n’arrêtais que lorsque j’étais content. Et je leur montrais, ils voyaient le résultat et ils étaient contents. C’était formidable parce qu’une fois qu’on était sur le plateau, ils avaient digéré tout ça. Ils ont le texte comme-ci c’était eux qui l’avaient écrit, voire mieux, ça sort de leur bouche et pas de leur cerveau. Ils ne jouent pas, ils sont. Je leur ai dit d’amener la part documentaire d’eux-mêmes. Je leur disais « C’est vous les personnages, vous n’avez pas à les devenir ». Donc quand on est arrivé sur le plateau ils avaient digéré tout ça, et pour eux c’était naturel.

« J’ai demandé aux acteurs d’amener la part documentaire d’eux-mêmes ».

LMDC : Est-ce que vous-mêmes, vous avez profité de ces répétitions pour concevoir votre mise en scène ?

PL : Eh bien oui, souvent. Bravo pour l’avoir vu. Je filmais souvent les répétitions avec une toute petite caméra de poing. Je ne coupais jamais et ne faisais pas de montage, je les filmais juste. Et je m’arrangeais pour être au meilleur endroit au meilleur moment, en les suivant tout le temps. Comme ça bouge beaucoup, je les suivais en plan-séquence.

Et plus on faisait de répétitions, plus j’affinais le truc pour trouver le meilleur endroit pour les voir. Et quand je regardais ça, je me disais que c’était comme ça que je devais le filmer. Avec mon copain chef opérateur, on a inventé un système. On a trouvé un appareil photo Sony qui utilise le même capteur que les caméras professionnelles. Ils l’avaient développé à grand frais pour le mettre sur une caméra qui vaut 500000 balles, et comme il fallait qu’ils l’amortissent ils l’ont mis sur leurs appareils grand-public haut-de-gamme. Et donc ce capteur-là, il suffisait de lui mettre un très bon objectif, et un enregistreur sur disque dur très puissant qui permet de faire du 4K et autres. Et on avait une caméra professionnelle toute petite.

J’ai donc pu faire au tournage ce qu’on avait fait aux répétitions de façon très professionnelle.

LMDC : C’est comme si vous aviez tourné le film avant de tourner le film finalement.

PL : Je l’avais déjà en tête avant. Mais aux répétitions, je l’ai tourné. J’imaginais ce qu’il fallait faire, et ce que j’imaginais être le mieux pour le film. Et surtout encore une fois faire en sorte qu’on ne voit pas la technique, et pourtant je vous jure qu’il y en a. C’est un film très technique. Mais ça ne se voit pas : la caméra ne bouge jamais quand les acteurs ne bougent pas. J’ai fait le film comme ça, et c’est ce qui lui donne ce côté naturel, presque documentaire.

LMDC : Il y a un plan qui m’a marqué, c’est celui dans lequel le père de Léo se fait licencier. Vous créez un travelling avant avec un mouvement dans le cadre, sans bouger la caméra.

PL : Voilà encore une scène que j’avais répété en un plan. Au début je ne savais pas comment j’allais la tourner, mais je me disais que j’allais probablement la découper. Mais comme je voulais que les acteurs soient dedans de A à Z quand on répétait, je leur ai fait faire la scène 30 fois ! Et quand ça n’allait pas, je les envoyais réapprendre le texte parce que je trouvais qu’ils ne le savaient pas suffisamment. Ils ont beaucoup beaucoup beaucoup travaillé là-dessus, et moi je les ai beaucoup beaucoup beaucoup filmés avec ma petite caméra. Quand ça a été bien à la toute fin, on a vraiment l’impression de voir un mec qui se fait virer, et pas du cinéma. Je leur ai dit que ça tenait à eux, au travail d’une justesse folle qu’ils ont fait. Il y a énormément de travail, mais il y en a tellement qu’on ne le voit plus. Ni le leur, ni le mien parce que c’est un seul plan, et je le tournerais comme ça. Ils ont tellement travaillé qu’on ne voit plus leur travail d’acteurs, ils sont les personnages.

Je l’ai déjà dit et je le redis : un film, c’est un cadeau qu’on fait au spectateur, pour qu’il passe un moment de joie. Si on voit le travail, la technique, des acteurs qui jouent, c’est comme si on avait laissé le prix sur le cadeau. C’est moins bien.

« Un film, c’est un cadeau qu’on fait au spectateur. Si on voit le travail, la technique, des acteurs qui jouent, c’est comme si on avait laissé le prix sur le cadeau. »

LMDC : C’est le même principe pour un athlète finalement. Il faut répéter le geste jusqu’à l’oublier.

PL : Exactement. Et en fait, l’athlète en question se dédouble. C’est plus lui qui lance le javelot, mais une autre part de lui-même. C’était aussi ce que je leur demandais. C’était un peu intellectuel donc je voulais pas trop les emmerder avec ça, mais je leur disais: ne venez pas jouer, amenez la part documentaire de vous-même. Si vous voulez on change les prénoms, Nora et Léo on peut faire en sorte qu’ils s’appellent Sabrina et Teïlo. Mais je trouve ça con, parce que c’est pas vous. Je veux que ça soit à vous que ça arrive tout ça. Et franchement c’est ma grande fierté d’avoir trouvé ces deux-là.

Elle est incroyable. Lui avait déjà un peu de métier, et il a un naturel incassable. Par contre là où il a eu du mal c’est dans les scènes où il fallait perdre pied, il a tellement de naturel qu’il ne savait pas faire, il a fallu que je l’y amène. Mais elle c’est un diamant brut. Il fallait qu’elle apprenne tout.

LMDC : En même temps c’est cohérent avec les personnages. Léo n’est pas à l’aise avec le fait de perdre pied parce qu’il n’en a pas l’habitude. Nora vivant sous une chape de plomb beaucoup plus forte, sait davantage comme se comporter sous la contrainte.

PL : Exact… J’aime beaucoup cette vision du film.

LMDC : J’ai eu l’impression que c’est un film pour la jeunesse, sur la jeunesse mais avec un message destiné aux générations antérieures : pourquoi les enfants doivent-ils vivre en étant tributaires des problèmes de leur parents ?

PL : Bien sûr. C’est évidemment une adaptation contemporaine de Roméo et Juliette, mais dans la pièce de Shakespeare on ne sait pas pourquoi ils ne s’entendent pas. C’est un truc comme ça, on n’en dit pas plus. Moi ça ne me convenait pas : personne n’avait encore expliqué la haine des deux familles, qui venait d’une différence de classes sociales. (note: dans le film le personnage de Léo vient d’une famille aisée, tandis que Nora vit en banlieue). Et un déterminisme qui pousse chacun à rester à sa place, comme c’est souvent le cas dans la vie. Par exemple chez ceux qui ont les moyens, on défend à ses enfants de fréquenter ceux qui n’en ont pas, comme si la précarité était contagieuse. C’est bizarre non ? Par contre chez les plus modestes on s’accroche à son honneur, au poids des traditions comme le père de Nora, car la dignité est la seule chose qui ne se vend pas.

LMDC : C’est finalement ce que disait Jean Renoir, tout le monde a ses raisons. 

PL : Voilà. Tout le monde a ses raisons qui lui semble bonnes C’est la machine sociale qui écrase ceux qui passent du mauvais côté. Et sans distinctions : ça arrive autant à Tarek (le frère de Nora) qu’au père de Théo.

Les remakes dans le cinéma d’horreur à partir des années 2000

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Le phénomène du remake n’est pas nouveau et a connu différentes formes, avant d’être ce à quoi l’on est habitué aujourd’hui. Ce qui va nous intéresser dans cet article, ce sont les enfants de ce procédé, et plus précisément la vague de remakes  survenus au début des années 2000 dans le cinéma d’horreur, et perdurant encore aujourd’hui. Il sera ici purement question de remakes, et non des influences qui se sont construites au fil du temps, faisant, selon un certain relativisme, de chaque nouveau film le remake d’un précédent.

Le reboot

Avant toute chose, il est important de distinguer la notion de remake de celle du reboot. Le reboot se veut être un retour à zéro d’une histoire, en gardant trace ou non du récit original mais en conservant absolument la même diégèse. Son intérêt peut être de permettre une modernisation ou même une nouvelle approche, en changeant de genre par exemple. Le reboot est un sous-genre du remake, c’est d’ailleurs le cas de figure le plus intéressant car il permet une plus grande liberté par rapport aux personnages et à l’histoire. Une suite peut aussi être un reboot, comme Batman Returns qui ne garde presque aucune trace du premier film.

Pourquoi l’horreur en particulier ?

L’horreur est un genre qui est particulièrement touché par le phénomène du remake ; déjà parce que c’est un genre populaire, et que donc le retour sur investissement est quasi garanti, même dans le cas d’un ratage complet ou pire, d’un film fait sans efforts. De plus, ce n’est pas forcément très cher à produire, car ça ne nécessite pas de grands noms et les tournages sont parfois très rapides. Et puis, ça ne doit pas être bien compliqué de faire peur aux gens, comme se disent certains dirigeants de studios. Nous voyons donc au début des années 2000 se profiler une vague de remakes souhaitant retrouver le public après l’avoir noyé sous une vague de slashers post-Scream.

Presque tous ces films seront des reboots, à l’exception par exemple de Funny Games U.S qui est un remake plan par plan ou de The Grudge dont les personnages sont simplement occidentalisés (il y a aussi quelques autres différences mineures mais globalement c’est la même soupe). Maintenant que la situation est clarifiée, nous pouvons commencer notre étude de ce phénomène du remake tant critiqué mais qui a pourtant connu des débuts très prometteurs.

La magie des premiers jours

Nous voici donc en 2003, année de sortie de Massacre à la tronçonneuse de Marcus Nispel. Produit par Michael Bay et réalisé par un inconnu allemand, le film est écrit par Scott Kosar qui travaillera par la suite sur Bates Motel et The Haunting of Hill House. Et ça marche, le film est un succès international, dépassant même, pour certains, le film original de Tobe Hooper. Il s’agit ici d’un reboot ne gardant que « Leatherface » et sa famille comme cœur de l’intrigue, contrairement au film Netflix de 2022 qui se veut être une suite en plus d’un remake, du fait d’une modernisation du propos ainsi que d’une conservation des évènements du premier film dans l’intrigue. Mais revenons à 2003 et à l’impact gigantesque qu’aura le film de Nispel sur le cinéma d’horreur, en lançant véritablement cette mode des remakes.

Nous sommes désormais en 2006 : La colline a des yeux d’Alexandre Aja vient de sortir et frappe encore plus fort, en étant même, selon Wes Craven lui-même, meilleur que celui de 1977. Si le succès critique de Massacre à la tronçonneuse était partagé, celui-ci est quasiment unanime. Le film est cru, viscéral et réussit à être glaçant dans ce désert pas fou pour des vacances en famille.

L’année suivante, Rob Zombie réalise un rêve d’enfant en relevant un challenge jugé impossible, à savoir de reprendre en main la saga Halloween, dont les derniers épisodes montraient des signes d’euthanasie. En résulte une réinvention d’un mythe du cinéma qui surprend dans le bon sens du terme, en réussissant à offrir quelque chose de neuf tout en montrant du respect au travail de John Carpenter et Debra Hill. Le film parvient à apporter une nouvelle dimension au personnage de Michael Myers puis à magnifiquement saccager tous ses efforts avec une suite abominable en 2009, mais ce n’est pas grave, car Halloween 2007 est une réussite. Mais alors, pourquoi tant de haine envers les remakes dans l’horreur ?

Le bon et le mauvais chasseur

Cette haine a deux origines principales : la première est celle qui est la plus logique, à savoir son caractère photocopieur avec toujours les mêmes histoires, les mêmes ressorts, les mêmes thématiques. Ici les films sont creux et n’apportent généralement rien par rapport à l’original.

Ils sont nombreux mais citons Vendredi 13 de 2009 qui nous permet de retrouver ce bon vieux Marcus Niespel. Seulement cette fois le résultat ne sera pas aussi concluant avec un film épouvantable et ringard qui ressemble, au final, plus à Fog avec toute cette fumée qu’au renouveau de la saga Vendredi 13, déjà mal en point.

Nous pourrions aussi parler des remakes de Carrie au bal du diable ou de celui de The Wicker Man, mais pourquoi se faire du mal.

La seconde raison de la haine envers cette mouvance est plus intéressante. Elle provient du fait de trahir l’œuvre originale comme le fait par exemple Zach Snyder avec L’armée des morts, en détournant complètement le propos de Romero pour offrir un 28 jours plus tard mais sans génie (nul).

Peut aussi être placé dans cette catégorie le Suspiria de Guadagnino sorti en 2018. Se distinguer c’est bien, c’est même primordial pour offrir quelque chose de rafraichissant, mais se perdre est une autre chose. Même Argento a descendu le film, en expliquant que Guadagnino n’a ni compris son film, ni l’essence même du Giallo. Là où Argento voit la chaleur des couleurs et des corps, Guadagnino insiste sur la froideur de l’Allemagne.

Enfin, nous ne pouvions passer à côté d’Evil Dead de Fede Alvarez sortit en 2013. Le film réussit à passer à côté de tout ce qui fait la franchise Evil Dead, à savoir du gore cartoonesque accompagné d’une esthétique et d’une réalisation fun et excentrique. Ici, ne demeure que le gore. Fini le projet étudiant fauché, bonjour au faux sang (plus de 25 000 litres) auquel s’ajoutent un sérieux et une redite sans intérêt. Plus prosaïquement, il parait inutile et invraisemblable de refaire un film ayant une telle identité propre, et qui a d’ailleurs déjà connu une sorte de remake avec Evil Dead 2.

Mais un autre film récent arrive à faire pire en se voulant à la fois être un remake et une suite, c’est Scream de Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett, sortit en 2022.

Scream, ou Among Us le film (spoilers)

Après que la franchise Scream s’est vu étoffée du très moyen Scream 4 d’un Wes Craven s’accrochant à l’œuvre de sa vie, peu nombreux étaient ceux à attendre un cinquième volet, encore plus après que son créateur a lui-même, en quelque sorte, clôturé la saga.

C’est donc le duo Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett qui se voit confier les rênes de la saga, avec la réalisation d’une trilogie dont Scream (Scream 5) est le premier volet. Les deux loustics se sont fait connaître avec Wedding Nightmare en 2019, qui souffre malheureusement du syndrome American Nightmare : une bonne idée de départ mais un résultat final qui donne des envies d’aquaplaning à 150km/h.

Le film commence plutôt bien, avec une reprise de la mythique scène d’intro du premier volet, vingt-cinq ans après les faits de ce dernier. La scène est réussie avec une Jenna Ortega impressionnante et une introduction sympathique sans tomber dans l’hommage forcé : la tension s’installe lentement, « Ghostface » tombe tout le temps (le masque n’a visiblement jamais aidé les tueurs à bien voir) et la discussion autour du cinéma d’horreur est intéressante. S’ensuit le classique plan du lycée permettant de présenter les différents membres du groupe. La sœur de Tara, Samantha, et son petit ami se joignent par la suite à l’aventure afin de protéger Tara qui a survécu à son attaque. Et le reste n’a aucun sens.

Le film a de très nombreux défauts, à commencer par son écriture. Samantha n’est pas la vraie sœur de Tara mais la fille de Billy Loomis, l’un des tueurs du premier film, qui lui apparaît parfois en mode Obi-Wan. Cela fait apparemment d’elle quelqu’un capable de tuer, un peu comme un syndrome Gervaise. Plus globalement, tous les personnages sont des psychopathes conscients d’être dans un slasher, permettant de rigoler autour d’une bonne bière sur qui sera la prochaine victime. Le fait que les personnages-fonctions aient conscience qu’ils sont des personnages-fonctions n’aide pas à l’engagement du spectateur. Ils n’ont aucune émotion et dédramatisent tout comme si leurs amis n’étaient pas en train de mourir autour d’eux.

Un autre problème du film est qu’il est schizophrène. Scream 5 passe son temps à critiquer les films qui trahissent les fans, comme Stab 8 de Rian Johnson qui se veut être un reboot complet de la saga Stab (cette saga fictionnelle introduite dans Scream 2 raconte les évènements de Scream et existe dans sa diégèse). Ce nouveau Scream n’offre cependant rien de nouveau au public qu’il cherche à satisfaire, ce qui est dommage.

Afin de continuer, nous pourrions dire que les coups de couteaux se multiplient mais ne viennent pas à bout des T-800 de Woodsboro, que les retournements de situations s’enchainent tout en étant aussi flingués et prévisibles les uns que les autres ou bien que le film critique l’utilisation des jumpscares mais n’hésite pas à en abuser.

En définitive, le film pousse le concept de Scream à l’extrême, effaçant le plausible au profit des codes qu’il critique mais dont il ne s’affranchit pas, en allant même jusqu’à expliquer qu’il fait la même chose ; c’est une parodie de parodie qui se veut originale mais qui se perd dans l’ombre du film de 1996. Scream semble même être une contrainte au film qui se voit forcé de toujours revenir à l’œuvre de Wes Craven et ses personnages qu’il aurait été intéressant de faire mourir (Sydney Prescott, s’agirait de mourir). C’est d’ailleurs devenu symptomatique de faire revenir les personnages des origines, alors qu’une grande partie du public n’était pas né quand les films sont sortis et ne les a peut-être jamais vus. Autant créé quelque chose de neuf et laisser les classiques tranquilles.

Le cas Scream est donc très intéressant car il est unique dans son échec. Le film n’est pas moins bon qu’un Vendredi 13 2009 ou un Evil Dead 2013. Il présente une tentative d’émancipation intéressante mais fait, au final, exactement le contraire, ce qui le rend malheureusement très confus. Et comment croire à une histoire, quand même les personnages n’y croient pas.

Il serait peut-être temps de laisser les anciennes gloires profiter de leur retraite.

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Le phénomène des remakes : une histoire de gros sous ?

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Mais un remake c’est quoi ? La question se pose, tant ce terme peut envelopper bien d’autres pratiques que celle classique dite de refaire, et non de refaisage, qui est « une opération consistant à laisser tremper les peaux dans des cuves contenant le tan pendant un mois à un mois et demi ». On fait les vannes qu’on peut.

Un phénomène aux formes diverses

Commençons par le commencement (original ça), avec la première entreprise de remake de l’histoire du cinéma. Celle-ci date de 1904 avec The Great Train Robbery de Siegmund Lubin, qui est un remake du film homonyme de Edwin Stanton Porter, sorti l’année précédente. Le contexte est amusant, car le film de Porter est le plus connu du fait de son innovation, ayant permis un grand succès à l’époque. En plus de cela est créée la même année une nouvelle loi sur les copyrights censée éviter le genre de situation qui va arriver.

Le problème, c’est que cette loi ne couvre pas la propriété intellectuelle, ce qui a permis à Lubin de tranquillement faire son propre film quasiment à l’identique, le tout en surfant sur le succès de celui de Porter. Ce ne fut d’ailleurs pas la dernière affaire du genre, menée par l’appât du gain offert par l’idée de recopier littéralement un film au lieu d’en créer un original, dont le succès ne serait pas garanti. Des débuts sympas donc.

D’une origine malhonnête à la naissance d’un mythe

Le mari de l’indienne sorti en 1918 et réalisé par Cecil B. DeMille est quant à lui le premier « vrai » remake légitime et guidé par une volonté qui n’est plus seulement pécuniaire mais artistique. Le film original de 1914 est d’ailleurs lui aussi l’œuvre de Cecil B. DeMille et sera le premier long-métrage hollywoodien de l’histoire, entrainant des suites de son succès le financement de nombreux autres films ainsi que la naissance de la Paramount Pictures. A noter que le premier film tourné à Hollywood date de 1910, soit avant l’arrivée des studios : il s’agit d’un court-métrage de D. W. Griffith du nom de In Old California. Enfin, DeMille réalisera une dernière adaptation de son film en 1931, afin d’offrir une version parlante du film qui lui a permis de passer du théâtre au cinéma et ainsi de lancer sa carrière de réalisateur à succès.

Un problème de son

Cette dernière forme de remake, à savoir celle de passer du muet au son, a connu un destin particulier du fait de l’Europe. En effet, la période 1926-1934 n’a pas offert que de simples films américains que l’on refait avec du son, mais aussi un problème culturel majeur, celui des dialogues dans un monde en tour de Babel. Forcément, chaque marché se retrouve concentré sur lui-même, tant le public bilingue se fait rare. Alors, comment faire ?

Des versions semi-muettes ou « adaptées » aux marchés visés furent rapidement mise en place avec des ajouts de cartons, de sous-titres, et en coupant certains passages afin de ne pas trop sous-titrer car le public n’aime pas entendre une langue qu’il ne comprend pas. Ce fut par exemple le cas pour Innocents of Paris de Richard Wallace, sorti en 1929. Le problème de ce procédé est qu’il sent vite la bricole et le chatterton, il faut donc offrir quelque chose de plus propre, en commençant donc le travail d’adaptation dès le tournage. Il faut de vraies versions pouvant satisfaire pleinement les différents publics, il faut des remakes.

Une collaboration Hollywood-Europe…

Dès lors, une idée vient en tête, pourquoi ne pas faire des versions multiples d’un même film, en le tournant dans différentes langues ?  Pour cela il faudrait des acteurs et des réalisateurs locaux selon les versions, afin d’offrir au public un produit fidèle à sa culture. Le choix est donc fait de garder un même scénario comme tronc, avec les mêmes décors pour chaque version, et de faire un film à peu de chose près le même film, mais adapté selon les langues.

Titanic de 1929 et réalisé par Ewald Andre Dupond disposera de trois formes : une anglaise, une allemande, et une française, réalisée par Jean Kemm. Les versions supplémentaires des films étaient tournées après, avec une mise en scène généralement plan pour plan par rapport à la version originale.

Ce stratagème fut négocié entre Hollywood et les grands acteurs du cinéma européen, principalement la France et l’Allemagne, afin de permettre une universalisation de productions artistiques qui sans cela ne pourraient passer leurs propres frontières (le pognon). Plus sérieusement, le phénomène éphémère des versions multiples a permis certaines adaptations très intéressantes, passant d’une simple copie, à un film véritablement différent.

Le Tunnel de Kurt Bernhardt de 1933 illustre parfaitement cela : en français, l’ingénieur motivant les ouvriers à terminer leur ouvrage, malgré les sabotages, est joué par Jean Gabin, figure populaire et populiste qui apporte ainsi un sentiment de camaraderie proche des films syndicalistes de Gueule d’amour. Dans la version allemande en revanche, le même personnage est incarné par Paul Hartman dont le ton cassant et autoritaire pousse à l’obéissance au chef, et ce malgré un texte identique.  Ce procédé est gagnant-gagnant entre Hollywood et l’Europe, chaque parti pouvant bénéficier de ce travail en commun à raison d’un partage des coûts de production.

…avant la mainmise américaine

Cela n’empêchera cependant pas Hollywood de s’imposer dès les années 30 comme le leader mondial du marché audiovisuel, en se permettant des remakes transnationaux de films européens, principalement français, du fait d’une excellente réputation du cinéma hexagonal en termes d’idées et de récits.

L’une des raisons de la prise de pouvoir américaine est la chute des studios Gaumont et Pathé-Nathan qui participe à la fuite de cerveaux européens qui a lieu au début des années 30. Ces derniers se dirigent vers un horizon leur offrant plus de moyens et une plus grande visibilité, ainsi, accessoirement, qu’une opportunité pour certains de fuir le nazisme. Ainsi, ce sont des réalisateurs européens prometteurs qui sont conviés, comme Jacques Tourneur, Fritz Lang, Otto Preminger ou encore Billy Wilder.

Des producteurs européens, comme les frères Robert et Raymond Hakim, vivront eux aussi une aventure américaine en participant à la production de remakes transnationaux. Ce qu’Hollywood souhaite en définitif, c’est amener l’innovation du cinéma européen et plus particulièrement du cinéma parisien à Hollywood afin d’offrir quelque chose de neuf au public américain, tout en adaptant les scénarios aux mœurs locales du fait du Code Hays en vigueur depuis 1934.

Un retour en force avec le Nouvel Hollywood

Après que le Cléopâtre de 1963 a, malgré lui, enterré le cinéma américain avec une production de trois ans, un budget explosé et un Mankiewicz au bout du rouleau, le public ne suit plus et les studios ne savent plus ce qu’il veut. Ils se retrouvent, en effet, face à un public plus jeune et engagé socialement, que cela soit sur la question du racisme ou de la guerre au Vietnam : ces jeunes ne veulent plus de péplums ronflants toujours plus chers et gigantesques, ils veulent de l’authenticité et des personnages, bons ou mauvais, mais dans tous les cas foncièrement humains.

Cela tombe bien, la France connaît son âge d’or avec un cinéma social qui soulève des thématiques nouvelles et amène comme la fraîcheur d’une nouvelle vague. L’Italie n’est bien sûr pas en reste avec son renouveau entamé dès la fin des années 50.

Cette partie de l’article peut passer pour une tromperie car il s’agit plus d’une époque de grande influence (Le Voyou (1970) de Lelouch est, par exemple, une grande inspiration de Pulp Fiction) que d’une véritable période de remakes pour le cinéma américain. Ce dernier doit d’abord retomber sur ses pattes en se créant une nouvelle identité, avant de penser à refaire les films qui l’inspirent.

Ce sera cependant le cas à partir des années 80, période où les studios reprennent la main sur le cinéma grand public, et ce au mépris du cinéma indépendant. Ayant profité des décennies précédentes pour obtenir les droits sur bon nombre de films européens, ils peuvent désormais les exploiter, pour le meilleur et pour le pire.

Pour conclure

La mécanique du remake est en somme un procédé ancien et globalement très filou. Hollywood en est le principal instigateur et bénéficiaire, dans un objectif pécuniaire et quelquefois artistique. Aujourd’hui encore, les remakes pullulent, notamment dans les genres de la comédie et de l’horreur, avec plus ou moins de succès. Le phénomène a cependant su offrir de bonnes surprises, résultant généralement de bons metteurs en scène guidés par une envie de bien faire, comme L’armée des Douze Singes (remake de La Jetée de Chris Marker, 1962), Le Convoi de la peur (remake de Le Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot, 1953) ou encore Certains l’aiment chaud (remake de Fanfaren der Liebe de Kurt Hoffmann, 1951).

Les remakes ne sont pas forcément de mauvaises choses, ce sont cependant leurs exécutions qui ont pu donner au public une mauvaise image du procédé. Cela l’a amené à être vu comme une fainéantise et un choix de la facilité de la part des studios, ce qui est historiquement vrai, mais bon, « Nobody’s Perfect ».

https://www.youtube.com/watch?v=wYLA7haHrZ8

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