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L’Immensità… un parfum de Respiro

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Avec L’Immensità (présenté à la Mostra de Venise et sorti en Italie en 2022), le réalisateur italien Emanuele Crialese livre un nouveau portrait de mère de famille inclassable. Clara vit dans un milieu petit bourgeois de l’Italie des années 1970, entre un mari peu présent et trois enfants qu’elle adore et qui ont besoin d’elle.

A cette époque (crédible à l’écran), le cinéma italien est d’une force assez exceptionnelle, puisque Fellini, Visconti, Scola, Comencini, Risi, Antonioni, Bolognini et Rosi sont en activité. D’ailleurs, à un moment nous voyons Clara (Penélope Cruz) avec ses enfants au cinéma, pour un film difficile à identifier puisque nous n’en connaîtrons que la musique du générique de fin. Cette sortie de Clara avec ses enfants est révélatrice de l’ambiance familiale, car Clara et Felice (Vincenzo Amato) son mari se disputent régulièrement alors qu’ils ne se voient pas tant que ça. Très pris par son travail, Felice est un col blanc qui dispose d’une secrétaire.

Malaise identitaire

Ce thème majeur du film est porté par Adri/Adriana (Luana Giuliani), douze ans, qui se sent mal dans sa peau de fille, allant jusqu’à dire à sa mère « Papa et toi m’avez mal faite ». Elle s’imagine même qu’en réalité son père serait un extraterrestre qui viendra un jour la chercher. Adri se comporte régulièrement en garçon et adopte un look à l’avenant. Dans l’Italie de l’époque, encore très marquée par le catholicisme, envisager un changement de sexe reste impensable. Mais, l’ultime scène fait sentir que la pensée de la jeune fille est en train d’évoluer. Il faut dire qu’Adri est une adolescente qui se cherche. Proche de sa mère qui se montre très présente et compréhensive pour elle, Adri va vivre ses premiers émois amoureux et découvrir la difficulté de sa position. Bravant un interdit pour explorer un endroit du voisinage, elle fait la connaissance d’une fille de son âge. Leur rapprochement est basé sur un malentendu, puisqu’Adri se présente comme Andrea, prénom masculin.

Malaise familial

Si Clara se comporte en mère très concernée par l’éducation de ses enfants, elle manque un peu de la maturité correspondante. Je pense ainsi à cette scène de repas de fête familiale où elle gêne Adri en la rejoignant sous l’immense table. Ce qui apparaît, c’est qu’Adri, son frère Gino et sa sœur Diana ne s’amusent jamais autant que lors des vacances, en particulier à Noël et pendant l’été, lorsqu’ils retrouvent leurs cousins cousines avec qui ils découvrent le sentiment de la liberté et se laissent aller à quelques bêtises. L’une d’elles inquiète particulièrement les mères et fait apparaître qu’Adri déplore le manque d’autorité de Clara. Adri regrette probablement que sa mère abandonne à son mari des décisions qui équilibreraient un peu mieux la famille Borgheti. On note ainsi que Clara a proposé à son mari une séparation à l’amiable. Mais pour Felice le divorce reste une sorte de tabou. Probablement veut-il avant tout sauver les apparences pour sa famille. On remarque alors qu’on ne sait rien de l’histoire entre Clara et Felice : comment se sont-ils rencontrés ? Pourquoi cet Italien a-t-il épousé une Espagnole (Clara utilise encore quelques mots d’espagnol à l’occasion) ? D’ailleurs, il n’est jamais question de la famille de Clara. Noël et les vacances d’été se passent avec les cousins-cousines du côté de Felice et lorsque Clara part se reposer, c’est bien la mère de Felice qui vient s’occuper des enfants.

Petits défauts de conception

Tout laisse à penser que le réalisateur met en scène des souvenirs personnels, avec l’inconvénient d’un assemblage parcellaire amenant un certain manque de liant. On remarque aussi que dans le couple Borgheti, Felice est beaucoup plus fautif que Clara, alors que finalement c’est Clara qui va devoir se mettre à l’écart un moment, pour se « reposer ». Bien évidemment, le malaise de Clara (la grande enfant), bien que diffus, ne supporte pas la réalité des faits, surtout dans une société encore très machiste. Les écarts de Felice le coureur de jupons ne sont peut-être connus que de Clara et Adri (qui écoute, très à l’affût, dans une scène où nous devinons ce qui se passe, mais où les informations ne nous parviennent que par les attitudes et les mimiques des personnages).

L’Italie en chansons

La vision de L’Immensità permet donc de mesurer le chemin parcouru en un demi-siècle, vis-à-vis des mentalités et comportements. On peut néanmoins espérer pour Adri, qu’elle ait pu s’en sortir en s’épanouissant grâce à la chanson, élément essentiel de ce film agréable. On en a un aperçu remarquable au début avec la scène de dressage de table chorégraphiée qui montre Clara et ses enfants dans un moment de bonheur partagé. Un bonheur que le père ignore complètement, car l’ambiance à table est autrement plus tristounette. On observe à l’occasion un aspect de l’ambivalence d’Adri, puisque dans cette scène façon comédie musicale, elle se montre autrement plus à l’aise dans son corps de fille que lors de la séance de prise de photographies. On remarque également que la connivence de la fratrie joue un rôle primordial ici. Adri l’aînée est la protectrice, Gino le garçon le plus proche du père et Diana la petite dernière celle qui ne supporte pas les dissensions familiales. Au chapitre des dissensions, Gino se manifeste plus qu’à son tour et va même jusqu’à prétendre qu’il acceptera un effort précis lorsqu’Adri cessera d’attendre les extraterrestres ! La BO est donc ici fondamentale, avec quelques scènes spectaculaires de chorégraphies musicales, le tout agrémenté des prestations très naturelles des enfants et de celle de Penélope Cruz, à l’aise en mère de famille charmante, sensible et fragile. La mise en scène d’Emanuele Crialese ne recherche pas trop les effets spectaculaires (malgré quelques scènes surprenantes), elle se met plutôt au service des situations décrites.

Fiche technique : L’Immensità

Production : Wildside Media, Chapter 2 et Warner Bros. Pictures
Distribution : Pathé
Réalisateur : Emmanuele Crialese
Scénaristes : Emmanuele Crialese, Francesca Manieri et Vittorio Moroni
Sortie française : le 11 janvier 2023 – 97 minutes
Avec :

  • Penélope Cruz : Clara
  • Vincenzo Amato : Felice
  • Luana Giuliani : Adriana
  • Patrizio Francioni : Gino
  • Maria Chiara Goretti : Diana
  • Alvia Reale : la grand-mère
Note des lecteurs4 Notes
3.5

16 ans : Seuls contre le monde

Dans un monde parfait, rien ne devrait-être autant protégé des réalités du monde extérieur que les amours adolescents. Mais dans une société qui marche sur des charbons ardents comme la nôtre, l’utopie se paie au prix fort et les enfants restent débiteurs des fautes de leurs parents. C’est vrai depuis bien avant que William Shakespeare n’écrive Roméo et Juliette et ça l’est toujours autant dans 16 ans, le nouveau film de Philippe Lioret.

Teenage Love Affair

Balayons tout de suite toutes ambiguïtés éventuelles : le cinéaste français n’adapte pas le texte du dramaturge anglais à proprement parler. Ne cherchez ni Capulets ni Montaigu dans l’histoire, 16 ans ne reprend de la pièce de Shakespeare que son postulat. Deux jeunes s’aiment, leurs familles se font la guerre, ils vont en payer le prix. On connait l’histoire mais le secret de la tragédie, au cinéma comme ailleurs, l’essentiel n’est pas de faire croire au spectateur que ça va se terminer autrement, mais de lui faire espérer.

En l’occurrence, le réalisateur du Fils de Jean nous chope dès les premières minutes. Ça en est même redoutable, on tombe amoureux de l’amour que partagent Nora et Léo dès leur premier échange de regard. C’est furtif, mais Lioret a l’art et la manière de nous faire imprimer les détails que l’on ne discerne pas (ou à peine). Il en faut de la précision derrière la caméra pour parvenir à autant de spontanéité devant, et les trois premiers quarts d’heure de 16 ans ne sont pas loin de correspondre à ce que le réalisateur a proposé de plus abouti.

Le film prend la main du spectateur pour peindre avec lui le tableau des grands sentiments qui se cachent dans les petites histoires du quotidien. Un regard qui fuie et revient, des corps qui ont du mal à s’éloigner, deux mains qui s’enlacent : le grand cinéma, c’est celui qui touche le sublime sans rien montrer d’extraordinaire. Seuls avec du monde autour, comme si David Fincher filmait du John Hugues, Nora et Léo n’ont pas besoin d’autres histoires que la leur pour embraser l’écran. D’autant plus à l’aune de la direction d’acteurs stellaire de Lioret : retenez-bien les noms de Sabrina Levoye et Teïlo Azaïs, vous les recroiserez.

« Il y avait de la place pour deux sur cette putain de planche ! »

Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes de cinéma. Puis, l’extérieur s’en mêle : un licenciement abusif, une situation qui dégénère, et l’amour met de l’huile sur un feu qui se nourrit lui-même. Ces personnages qui sentent le couteau s’aiguiser sur leur carotide, Lioret sait parfaitement les raconter séparément. Pour ce qui est d’orchestrer leur collision, le game-plan du réalisateur accuse quelques trous dans sa raquette. Le propre de la tragédie, c’est de faire regarder le spectateur au loin de la catastrophe vers laquelle les personnages se dirigent en courant. Mais dans 16 ans, on a du mal à discerner ce qui appelle à la fatalité du pire. Sinon une mécanique dramatique à laquelle le film finit par tordre le poignet pour arriver à sa fin.

Ce n’est pas tant un souci de construction que de point de vue : les personnages semblent poussés vers l’inéluctable presque malgré eux. Tout le monde a ses raisons, Jean Renoir le disait. Mais dans 16 ans ce sont aussi des circonstances atténuantes, et le déterminisme social et dramatique semble décider à la place de l’individu. A l’instar de ce départ de feu qui refait surface in fine en fusil de Tchekhov omniscient, et achève de transformer les personnages en victimes des forces les dépassant. « Tout ça pour ça ? ». Oui, mais pas forcément dans le sens dans lequel le voudrait Lioret. Son 16 ans est une formidable histoire d’amour compliquée, mais aussi une tragédie inutilement compliquée. Donc (quelque peu) inutilement tragique.

https://www.youtube.com/watch?v=9DqIOkU-6Ig

16 ans un film de Philippe Lioret
Par Philippe Lioret
Avec Sabrina Levoye, Teïlo Azaïs, Jean-Pierre Lorit

« Blue in green » : requiem à contretemps

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Les éditions HiComics publient Blue in green, du scénariste Ram V. et du dessinateur Anand RK. Doté d’un univers graphique inventif et de reliefs psychologiques vertigineux, l’album prend pour antihéros un musicien en lutte avec lui-même, mais aussi avec les démons du passé familial.

Le début de Blue in green ressemble à une fausse piste. Prodige du saxophone, Erik Dieter a renoncé à une carrière dans l’industrie musicale, par manque d’ambition et d’abnégation, et se contente de donner des cours de musique le samedi matin à des étudiants qui, en retour, lui témoignent un respect pour le moins relatif et mesuré. Dans un style graphique très original et personnel, sur lequel ils ont mis un certain temps à s’accorder, Ram V. et Anand RK semblent dans un premier temps se pencher sur les échecs professionnels, puis personnels, de cet homme qui a tout laissé en jachère : ses talents artistiques, sa famille – on apprend lors du décès de sa mère qu’il a toujours été un fils distant – et même cette femme, Vera Carter, qu’il continue d’aimer secrètement mais qui a cependant construit sa vie avec un autre homme.

Caractérisés par une abstraction partielle et des traits diffus, aux abords flous, volontiers jazzy, les dessins de Blue in green constituent une invitation à la contemplation. Poétiques, colorés et parfois oniriques ou cauchemardesques, toujours éloignés des canons de la ligne claire et étrangers aux aplats de couleurs, ils portent à merveille le récit échafaudé par Ram V., qui prend un tour plus psychologisant dans sa seconde moitié. En perdition et désireux d’obtenir des réponses, Erik Dieter enquête après avoir découvert une photographie mystérieuse dans les effets personnels de sa mère. Cela le mène dans un vieux club incendié, le plonge dans un état second où les distorsions du temps et de la mémoire l’affectent, mais cela aboutit surtout à le lier de manière irrémédiable à cette mère qu’il s’échinait à tenir à distance. Et c’est à travers le deuil, d’une certaine façon inconsolable, que le fils et la mère vont se retrouver, dans une situation douloureuse qui se réplique d’une génération à l’autre.

D’une tonalité mélancolique, Blue in green met en scène un personnage ambivalent, obsédé par la musique autant que par un saxophoniste disparu. La folie qui l’assaille peu à peu a de nombreux équivalents cinématographiques, allant de Fenêtre secrète à Barton Fink en passant par Shining. Si toutes ces œuvres possèdent leurs ressorts dramatiques et caractéristiques narratives propres, elles ont en commun de présenter un artiste en proie aux doutes et en perdition. C’est cependant du côté de Kurt Cobain et Charlie Parker qu’Erik Dieter trouve ses résonances les plus complètes et pertinentes, en tant qu’artiste torturé et bientôt déchu. Ces sortes de croquis vaporeux d’Anand RK semblent alors se lester d’un discours caché : ils évoquent, en filigrane, la vulnérabilité et l’instabilité d’un musicien poursuivi par ses échecs. Pas forcément l’histoire la plus imaginative qui soit, mais elle aura en tout cas rarement été mise en images avec autant d’inspiration et de maîtrise.

Blue in green, Ram V. et Anand RK
HiComics, janvier 2023, 152 pages

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3.5

« Légendes urbaines » : perspectives

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Dans Légendes urbaines, l’auteur et dessinateur Hicham Bouhennana met en scène des créatures géantes dont nos métropoles deviennent les terrains de jeu. L’ordonnancement du monde est définitivement rompu : les éléments urbains se voient réinvestis de fonctions nouvelles et l’activité humaine, soumise au bon vouloir d’animaux et insectes démesurés, réels ou imaginaires.

En installant des monstres géants au cœur de nos villes modernes, Hicham Bouhennana se lance dans une entreprise qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de l’artiste pop art américain Claes Oldenburg. Comme ce dernier, l’auteur et dessinateur né à Casablanca choisit d’expurger les objets du quotidien de leur fonction première et de les remettre en perspective dans un environnement aux échelles redéfinies. Légendes urbaines renvoie également, de manière indirecte, à un autre artiste, Jack Arnold, qui avait fait de la taille l’argument premier de l’excellent L’Homme qui rétrécit. C’est ainsi que des immeubles deviennent des plateaux de jeu, qu’un bernard-l’hermite choisit l’opéra de Sydney pour coquille, que des abeilles butinent dans de grandes paraboles satellites ou qu’une autoroute devient le comptoir d’un bar improvisé. En adoptant un point de vue original, cette exploration décalée des villes questionne nos habitudes, nos modes de vie, nos conventions sociales et urbanistiques.

Le silence (la bande dessinée est entièrement muette) et le gigantisme constituent deux des principaux invariants de Légendes urbaines. On y croise, en cours de lecture, des figures sacrées de la culture populaire et de la mythologie, telles que Godzilla, King Kong, la Créature du lac noir (autre film de Jack Arnold sorti dans les années 1950) ou le Cyclope. Le premier sommeille au fond des mers jusqu’à ce que des hommes belliqueux le sortent inopportunément de sa torpeur. Le dernier s’apparente à un impitoyable mangeur d’hommes, qui se ravitaille, comme chacun de nous… dans des centres commerciaux bondés. Ailleurs, on retrouve une chauve-souris accrochée à l’Arc de Triomphe, un boeuf musical improvisé avec des éléments urbains, un ver géant irrité par des activités de forage… Hicham Bouhennana n’a pour seule limite que son imagination, de toute évidence nourrie de références télévisuelles et cinématographiques.

Dessiné avec soin, jamais dénué d’humour et de second degré, Légendes urbaines décentre notre regard et expose les dessous d’un monde dans lequel des monstres géants auraient adopté certains de nos comportements. Ce qui en ressort est souvent destructeur, et parfois même apocalyptique. Volontairement ou non, cette prédation à grande échelle constitue une démonstration par l’absurde, bien plus amusée que professorale, de nos attitudes écocides et irresponsables. Un autre point à mettre au crédit d’Hicham Bouhennana.

Légendes urbaines, Hicham Bouhennana
Lapin, janvier 2023, 160 pages

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3.5

« Souviens-toi que tu vas mourir » : union par défaut(s)

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Le scénariste Dobbs et le dessinateur Nicola Genzianella publient Souviens-toi que tu vas mourir aux éditions Glénat. Alors que la guerre de Sécession touche à sa fin, un sergent nordiste noir et un combattant sudiste se voient contraints de faire équipe face aux épreuves, malgré le passif qui les oppose.

« On a affaire à des bouchers de la pire espèce. » C’est en ces termes que les soldats nordistes décrivent Quantrill et ses hommes, des admirateurs du général Lee retranchés dans leur repère à la fin de la guerre de Sécession. « Nous sommes recherchés et traqués dans plusieurs États, et nos familles nous manquent », se désole-t-on pourtant dans ces rangs sudistes, divisés, où l’anxiété et l’éloignement produisent leurs effets. Nous sommes en mai 1865, dans la région du Kentucky. La nation américaine apparaît fracturée. La guerre civile a accouché de deux aires géographiques et idéologiques antagonistes.

Blackwood et Meadows personnifient ces dissensions plus encore qu’ils ne le voudraient. Le premier a participé au massacre de Lawrence, qui a coûté la vie à la femme du second. Il a prêté main-forte à des troupes sudistes harnachées au racisme et aux conservatismes. Après en être venus aux mains, ils se retrouvent tous deux prisonniers. « J’ai pas échappé au Nord toutes ces années pour finir esclave de deux bouseux consanguins », assène Blackwood, tandis que des orpailleurs de seconde zone les tiennent en respect. Ils ont beau s’extirper de ce guêpier, d’autres épreuves, pas plus avenantes, les attendent : des Indiens hostiles voyant leur arrivée comme un signe du destin, puis un ours particulièrement vorace se mettront en travers de leur route. C’est la loi de Murphy sur fond de western crépusculaire.

Pourtant, Dobbs et Nicola Genzianella vont ingénieusement lier les deux hommes, qui ne se contentent pas de partager un sort commun et contraint. Unis par le deuil, moins différents qu’il n’y paraît, les deux hommes, qui s’affrontaient auparavant sur le terrain militaire, s’ouvrent l’un à l’autre, sans pathos, à travers une considération mutuelle. Après la cruauté guerrière et l’animosité personnelle, Souviens-toi que tu vas mourir prend des airs d’ode au dialogue. Une logique poussée à son paroxysme au cours d’une séquence finale très réussie, investie d’affects universels. Entretemps, Blackwood aura fait montre d’altruisme et d’humanité. Il aura exposé ses motivations et ses regrets. Et démontré qu’en sus de séquences spectaculaires dans les contrées sauvages du Kentucky, l’album vaut aussi pour les reliefs psychologiques dont il se fait le porte-voix.

Souviens-toi que tu vas mourir, Dobbs et Nicola Genzianella
Glénat, janvier 2023, 56 pages

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3.5

« Mauvais monstre » : dualité(s) adolescente(s)

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Les éditions Glénat publient Mauvais monstre, d’Enzo Berkati. Au programme : les pérégrinations d’adolescents mal dans leur peau et cherchant leur place dans un monde en mutation.

Le jeune auteur Enzo Berkati met en vignettes un monde fantaisiste où chaque individu est associé à un monstre dont l’œuf éclot à la puberté. Cette seconde nature ayant partie liée avec l’adolescence est une manière de sursignifier la transition vers l’âge adulte, une étape complexe, et souvent douloureuse. C’est le cas pour Éloïse, peu populaire, qui peine à trouver sa place dans les groupes sociaux formés au sein de son lycée, et qui se voit en outre affublée d’un « mauvais monstre », qu’elle baptise aussitôt, par mépris, « Machin ». Craignant de subir des railleries redoublées de la part de ses camarades, elle cache aux autres cette petite entité dotée de pouvoirs étranges et encore largement insoupçonnés.

Mauvais monstre pourrait se ranger aux côtés de Bunker, Absolument normal ou Alienated en ce sens qu’il déconstruit l’adolescence. Marginalisée, peu soucieuse de son apparence, Éloïse a conscience du désamour qui entoure sa personne. Mais plutôt que de traiter la question de l’acception de soi et de l’intégration sur un ton mélancolique ou plaintif, Enzo Berkati préfère recourir à l’humour, le sens de l’absurde et le fantastique. « Machin » va se voir requalifié en redresseur de torts capable de faire tomber le ciel, presque littéralement, sur la tête d’une adolescente un peu trop sûre d’elle. Les apparences peuvent cependant se révéler trompeuses et le (jeune) lecteur va l’apprendre à ses dépens, en révisant les jugements un peu trop hâtifs qu’il aura probablement adossés à Célie ou Victor – respectivement rivale et prétendant romantique d’Éloïse.

Comédie teenage doublée d’un discours sur le passage vers l’âge adulte et ses relations normées, Mauvais Monstre prend des voies détournées pour démystifier l’adolescence et ses pérégrinations quotidiennes. En se penchant sur les dynamiques de groupe, la dualité, la parentalité ou l’amour, Enzo Berkati place ses personnages dans des structures qui les enserrent et parfois empêchent leur épanouissement. Il le fait avec sensibilité, à hauteur d’enfant(s) ou d’adolescent(s), sans empeser son propos. Ce premier tome de Mauvais Monstre n’en est que plus léger et astucieux.

Mauvais monstre, Enzo Berkati
Glénat, janvier 2023, 80 pages

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3

La constance du prédateur, le parfait polar ?

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Roi du polar, intriguant par sa précision et redoutable dans ses descriptions, voici les termes que l’on peut utiliser pour décrire Maxime Chattam. Amateurs d’enquêtes, du glauque et même de l’horreur (humaine ou surnaturelle), vous avez sûrement déjà croisé la route de cet auteur français, aussi brillant que taré. Si tous ses romans ne se valent pas (notamment Le Signal ou Un(e)secte, deux de ses dernières œuvres), je ne peux que conseiller aux mordus du genre de courir vers la trilogie du mal, véritable référence du genre car réellement exceptionnelle de A à Z.  Sinon, et c’est plus elle qui nous intéresse, vous pouvez foncer vers la saga Ludivine Vancker, dont La Constance du prédateur est le quatrième opus. Verdict ?

Synopsis : Ils l’ont surnommé Charon, le passeur des morts. De son mode opératoire, on ignore tout, sauf sa signature, singulière : une tête d’oiseau. Il n’a jamais été arrêté, jamais identifié, malgré le nombre considérable de victimes qu’il a laissé derrière lui. Jusqu’à ce que ces crimes resurgissent du passé, dans les profondeurs d’une mine abandonnée. Plongez avec Ludivine Vancker dans le département des sciences du comportement, les profiler, jusque dans l’âme d’un monstre.

Faut-il avoir lu la trilogie originale pour comprendre cet opus ? Pas vraiment. C’est mieux, bien sûr. Cela permet de mieux comprendre la psychologie de son héroïne principale, et c’est peu dire qu’elle en bave sérieusement. Toutefois, Chattam, bien conscient que cinq ans se sont écoulés depuis L’Appel du néant (contre deux ans entre chaque tome pour les précédents), a parfaitement effectué son travail pour expliquer son univers aux nouveaux venus. Soyez donc rassurés, La Constance du prédateur se lit parfaitement, que vous soyez familiarisés, ou non, avec l’univers de Ludivine.

Si Maxime s’est aussi essayé au surnaturel et à l’horreur, La Constance du prédateur est un polar pur et simple. Bien que, comme souvent avec ce monsieur, l’horreur absolue n’est jamais loin (et c’est ça qu’on aime). Que ce soit à travers le prologue ou dans le ton même du roman, on flirte constamment avec l’atrocité, quand on n’y plonge pas la tête la première. La traque de Charon se révèle passionnante, dans tous les aspects. Comme à son habitude, Chattam est parvenu à créer de toutes pièces un tueur en série crédible et fascinant. Cela n’en a pas l’air, mais créer toute une psychologie aussi complexe d’un être tel que Charon et lui donner vie sur tout un roman est un exercice extrêmement difficile, réussi haut la main. Le monstre est crédible, tout comme l’enquête.

Pour les nouveaux, comment décrire le style de Maxime Chattam ? Le premier mot qui vient à l’esprit est descriptif. Passionné par la criminologie, qu’il a étudiée en même temps que la psychologie criminelle, l’art de la médecine légale et la police technique et scientifique, l’auteur est toujours très complet dans la description de ses univers et surtout, de ses scènes de crime. Certains de ses romans sont même réellement déconseillés aux âmes sensibles, Chattam ne nous privant pas de détails aussi ignobles que malaisants. La Constance du prédateur suit ce modus operandi avec la plus grande efficacité. Les amoureux du dialogue seront donc un poil frustrés par la capacité de l’écrivain à enchainer les pages sans qu’aucun protagoniste ne prononce un mot… sauf pour crier. Les autres dévoreront les longues pages de description, que ce soit celles des scènes de crimes, ou les passages qui accompagnent les victimes dans leur calvaire.

La force du roman, c’est surtout la cohérence du tout. La quantité de détails apportés par l’auteur, qui use ici de tout son savoir dans les domaines policiers, ou dans la psychologie des personnages, est hallucinante. On pourrait presque s’en servir comme cours de criminologie, tant les techniques de profiler déployées sont passionnantes et instructives. On imagine parfaitement chaque scène, de l’apparence des protagonistes jusqu’aux décors. Chattam livre une enquête parfaitement menée, aux twists constants (souvent en fin de chapitre, évidemment) pour nous mener à un final d’une belle intensité. Bien sûr, si on aime autant le monsieur, c’est aussi pour sa capacité à plonger encore plus loin dans l’horreur. Ce roman ne déroge pas à la règle et offre des scènes de crimes et des descriptions vraiment dérangeantes qui pourraient vraiment créer un malaise pour les plus sensibles. On n’est pas sur un niveau tel que La Promesse des ténèbres ou In Tenebris (le préquel et le 2nd opus de la trilogie du mal), mais on s’en rapproche. On attendait une suite à suite aux histoires de Joshua Brolin, on a eu celle de Ludivine… Et bien, on est très heureux!

La Constance du prédateur, Maxime Chattam
Albin Michel, novembre 2022, 448 pages

Sur Le bateau-usine, on la ramène pas

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Ce court roman japonais est un document très révélateur portant sur la dure condition des travailleurs sur ces bateaux-usines tels qu’ils existaient. Une lecture éprouvante mais révélatrice de la qualité d’écriture de son auteur, Kobayashi Takiji, qui nous immerge vraiment dans cet univers impitoyable.

Kanikōsen (titre original) date de 1929 (première parution dans une revue) et décrit de façon particulièrement réaliste la vie sur le Hakkô-maru, bateau de pêche (au crabe) en mer d’Okhotsk (dans l’océan Pacifique, au large du Kamtchatka). Il relate une véritable compétition entre l’Union soviétique et le Japon qui revendiquent tous deux l’exclusivité de cette zone de pêche, prétexte tout trouvé pour mener la vie dure à tous ceux, plusieurs centaines de personnes en tout, qui s’activent à bord du Hakkô-maru, dont beaucoup de pauvres garçons d’à peine 14-15 ans. La dureté de la vie menée sur ce bateau est symbolisée par l’action au jour le jour de l’intendant Asakawa, seul personnage désigné par son nom. Pour être tout à fait exact, un autre nom apparaît, celui d’un des travailleurs, mais seulement après sa mort. Asakawa fait donc régner la terreur dans les esprits, au point que des velléités de révolte apparaissent au sein de l’équipage, car la tension monte de jour en jour. L’autre point symbolisant la dureté de la vie à bord du Hakkô-maru, c’est l’expression « le merdier » utilisée pour désigner l’espace de vie partagé par les travailleurs dans les flancs du bateau (basé à Hakodate, le Hakkô-maru part pour plusieurs mois), qui laisse entendre naturellement que les hommes ne pensent qu’à s’allonger pour tenter de trouver un peu de repos réparateur, lorsqu’ils y descendent. On imagine très bien le peu de soin qu’ils trouvent le courage et la force d’y consacrer, la saleté et le désordre s’y accentuant jour après jour. La déshumanisation vient aussi du peu de contacts avec les familles (un courrier de temps en temps, à tel point qu’on pourrait se croire en temps de guerre).

Un système

Kobayashi n’hésite pas à faire comprendre que la situation catastrophique à bord du bateau-usine est le résultat d’un système qui profite à quelques investisseurs, au détriment de tous ceux qui s’échinent à bord, ce que l’État et l’armée contribueraient à favoriser (le roman date de 1929 année du… krach boursier à New York). Bien entendu, la déshumanisation vient de la dureté des conditions de travail (accompagnée de véritables actes de violence, voire de barbarie) et contribue à annihiler les volontés, mais l’auteur nous fait sentir que cela ne peut pas fonctionner au-delà d’un certain point. Si la direction y va trop fort, les débrayages ponctuels (en réalité, davantage des ralentissements pratiqués en douce) pourraient dégénérer en véritable révolte.

Une solution

Les 10 chapitres (plus un appendice) enchaînent les péripéties, entre tout ce qui se passe en mer (dont les maladies), les variations extrêmes des conditions météo et les risques de la pêche elle-même puisqu’elle se fait à bord de petites embarcations descendues depuis le Hakkô-maru, mais aussi les discussions qui permettent même d’évoquer des souvenirs. Enfin, l’insupportable condition des ouvriers fait apparaître une solution possible, le syndicalisme, moyen de fédérer ces hommes soumis à une forme d’esclavagisme. Ce roman-témoignage est donc d’une belle richesse en plus d’être particulièrement émouvant.

À noter

Le Bateau-usine a été interdit au Japon dès sa parution, pas seulement parce que l’Empereur s’est senti insulté par un détail, mais plus généralement parce que le Japon était en pleine vague de répression. Kobayashi écopa de six mois de prison et n’en sortit que pour rechercher la clandestinité. Le 20 février 1933, il est arrêté pour son appartenance au parti communiste japonais et meurt le même jour au commissariat, probablement sous la torture. Issu d’un milieu modeste, l’écrivain avait réussi comme employé de la Banque du Défrichement de Hokkaidô, avant de perdre cet emploi suite à ses premiers écrits engagés. Le Bateau-usine a été traduit dans de nombreuses langues, mais assez tardivement (2009) en français. Il connut une deuxième carrière lors de son édition de 2008, de nombreux étudiants japonais y trouvant un écho à leur condition de l’époque.

Le Bateau-usine, Kobayashi, Takiji
Allia, février 2015

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4

L’énigmatique femme de l’Alaska

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De l’américain James Oliver Curwood, nous connaissons en France essentiellement des romans classés en littérature jeunesse. En éditant La femme de l’Alaska (parution originale en 1923), les éditions Arthaud nous rappellent que cet amoureux du Grand Nord écrivait pour tous les publics.

D’emblée, quand elle embarque à l’improviste sur le Nome (du nom de sa ville de destination auquel il est certainement rattaché), Mary Standish apparaît comme mystérieuse et fascinante. Dès les premières pages, un échange sur le pont avec le capitaine Rifle (un franc-tireur ?) nous fait comprendre qu’elle fuyait quelque chose et que c’est uniquement grâce à l’intervention du capitaine qu’elle a pu monter à bord, au dernier moment et sans réservation préalable, avec un sac à main comme simple bagage. Elle prétend aller vers l’Alaska uniquement pour apprendre. Mais comme l’indique le titre, elle aimerait devenir une femme de l’Alaska (titre original : The Alaskan, plus neutre), alors qu’à ce moment, elle peut juste se considérer comme une Américaine. Elle se fait présenter les principaux passagers par le capitaine, en particulier Alan Holt, un homme qui vit plus au Nord (il retourne vers chez lui), propriétaire d’un ranch où il élève des rennes. Aux yeux d’Alan Holt, Mary Standish apparaît comme une ravissante jeune femme de 23 ans, mince et élancée, à la resplendissante chevelure brune. Au gré des allées et venues sur le bateau, des repas dans la salle commune, les uns et les autres font sa connaissance et, rapidement, on la sent en confiance vis-à-vis d’Alan Holt. À tel point qu’elle se promène très naturellement avec lui en posant sa main sur son bras, en particulier un jour d’escale où il lui fait découvrir la ville de Skagway. Ce qui n’empêche pas Alan Holt d’observer des faits bizarres autour de cette charmante personne. Ainsi, elle semble connaître un certain Rossland, ou au moins s’en méfier. Or, Alan Holt sait parfaitement qui est ce Rossland, ni plus ni moins que l’homme de main de celui qu’il déteste le plus au monde (pour des raisons personnelles graves), le dénommé John Graham.

Les événements se précipitent

Un soir (tard), Alan Holt entend du bruit derrière la porte de sa cabine. Un indice l’incite à penser que Mary Standish a probablement hésité là, mais pourquoi ? Quelques jours plus tard, il observe une conversation houleuse entre elle et Rossland. Enfin, un autre soir, Mary Standish vient carrément toquer à sa porte, pour lui demander de l’aider à organiser sa disparition. Sinon, elle risque de ne jamais arriver à Nome. Troublé, Alan Holt hésite et la jeune femme s’échappe précipitamment. Le lendemain, un incident dramatique survient, puisque quelqu’un saute par-dessus bord. Bien évidemment, il s’agit de Mary Standish… qu’on ne retrouve pas, malgré une rapide intervention des secours. Ne comprenant pas pourquoi elle s’est suicidée, Alan Holt en est très affecté et réalise un peu tard qu’il est amoureux ! Mais ce n’est bien évidemment que la fin d’une première partie (non marquée par l’auteur comme telle), à bord du Nome, et le roman ne fait que commencer. Cependant, cette partie constitue à mon avis la plus réussie car la plus marquante. Il faut dire que l’auteur a su établir une situation mystérieuse. Au centre de ce tableau, trône une créature fascinante, aussi bien par sa beauté et son élégance que par ses faiblesses et son caractère et surtout le mystère qu’elle dégage.

Un roman d’amour et d’aventures

James Oliver Curwood se montre inspiré par ses personnages et, n’y allons pas par quatre chemins, il fait de l’Alaska un personnage à part entière, notamment lorsqu’il décrit ses paysages magnifiques, mais également ses habitants. Là-bas, un certain nombre d’Américains comme Alan Holt côtoient bon nombre de personnages originaires du cru, soit des esquimaux appartenant à différentes tribus. Ces Indiens ne sont pas ici les personnages les mieux caractérisés (contrairement à Mary Standish et Alan Holt, ainsi que, dans une moindre mesure, Stampede, ami d’Alan Holt), mais ils contribuent à établir une certaine ambiance à laquelle l’auteur tient visiblement. En effet, dès le début, il s’attache à montrer les effets désastreux de la mentalité apportée par ceux qui, à l’image de John Graham, ne sont là que pour exploiter les ressources de la région comme on presse un citron. Au contraire de John Graham, Alan Holt se montre très respectueux de l’intégrité de l’Alaska, au point de se déplacer à Washington pour défendre ses vues. La préface de Dominique Lanni le rappelle, l’Alaska est le plus grand des États américains (avec le Canada pour les séparer) et son histoire remonte loin, avec ses tribus inuites, mais aussi un mouvement de trappeurs venus de la Russie, de l’autre côté du détroit de Béring, avant que la Russie ne vende cet immense territoire aux États-Unis pour une somme dérisoire. Un territoire qui vit le naufrage dramatique de deux embarcations françaises quand L’Astrolabe et La Boussole de l’expédition La Pérouse y passèrent, y laissant un souvenir fort. Une région qui voit un long hiver où le soleil ne fait que de timides apparitions succédant à un long été où il ne se couche jamais vraiment. Tout cela imprègne avec bonheur La femme de l’Alaska et ses rebondissements, roman auquel on peut malheureusement reprocher une trop grande transparence vis-à-vis des éléments de suspense. Ainsi, le secret de Mary Standish. Lorsqu’elle se décide enfin à le révéler à Alan Holt, on s’en doutait depuis un moment. Il n’empêche que leur histoire d’amour est de celles qu’on apprécie, avec toutes ses péripéties. Je retiens notamment cette période où Alan Holt parcourt la côte à la recherche de son corps qu’il espère rejeté par la mer et où son amour pour elle l’envahit au point qu’il passe ses journées à tout observer en partageant ses pensées avec elle, car, dans son esprit, elle est plus vivante que jamais.

La Femme de l’Alaska, James Oliver Curwood
Arthaud, avril 2022

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3.5

Caravage de Michele Placido: un clair-obscur bâclé…

Le 29 Décembre 2022 sort Caravage, film de Michele Placido. Son titre original « L’Ombra di Caravaggio », est à la mesure de la réputation du peintre, Michelangelo Merisi, dit Le Caravage. Un « punk » dans le monde académique canonique et exigeant, le méprisant autant que lui le rejette. Retour sur un biopic qui mérite qu’on s’y attarde, malgré son échec.

Après une Renaissance Italienne aussi longue que fastueuse, le style baroque prend la relève. L’art baroque reste difficile à définir. Cependant, la plupart des spécialistes s’accordent à dire que ses caractéristiques intrinsèques sont les suivantes: le mouvement des personnages d’une toile, figés dans une action particulière, un contraste étrange dans la lumière. Mais surtout, ce style est instrumentalisé par l’Église Catholique afin de présenter à ses fidèles des récits bibliques et leurs épisodes les plus marquants. Pour vous figurer ce qu’est ce mouvement artistique, nous vous invitons à regarder des toiles connues de l’époque telles :  Le Jugement de Pâris, par Rubens (1639) , La Laitière de Vermeer (1658) et enfin, la célèbre toile d’Artemisia Gentileschi Judith terrassant Holopherne (1620).

Synopsis: 1609, Le Caravage est en cavale après le meurtre d’un rival. Le Saint-Siège charge donc un personnage mystérieux, l’Ombre, de le pourchasser afin qu’il puisse être exécuté. Mais il n’y a pas que ce crime que l’Église met sur le dos du Caravage, il y a aussi son œuvre…

Qui est le Caravage?

Avant de parler du long-métrage, nous voudrions dresser un portrait historique de Michelangelo Merisi da Caravaggio. Pour cela, nous nous sommes documentés sur sa vie. Vous trouverez nos références à la fin de cet article.

Jeunesse et formation

Michelangelo Merisi naît à Milan ou Caravaggio, dans le nord de l’Italie, le 29 septembre 1571. Sa famille n’est ni pauvre comme il a longtemps été prétendu, ni riche. Le père est contremaître (d’après José Frèches) ou architecte décorateur du Marquis de Caravage, Francesco Ie Sforza (d’après Gilles Lambert). Dans tous les cas, cela met la famille à l’abri financièrement. Mais la peste frappe Milan de plein fouet entre 1575 et 1577. Michele perd son père et son oncle dans cette tragédie. Ses biographes lui attribuent un caractère belliqueux et querelleur depuis sa jeunesse, qui lui valent déjà des plaintes.

En 1584, Merisi intègre l’atelier du peintre Simone Peterzano, vraisemblablement sous la protection du nouveau marquis de Caravage, un membre de la famille Colonna. Peterzano est héritier de l’école Vénitienne et un élève de Titien. Il peint dans un style maniériste et « sévère », cher aux académistes de la Renaissance tardive. Celui-ci se caractérise par un mouvement plus contrôlé et quasiment moins naturel.  Après avoir voyagé, Merisi intègre l’atelier du Cavalier d’Arpin, qui est un intermédiaire, prenant déjà commande auprès du clergé et lui achetant quelques œuvres.

À l’époque, Merisi peint surtout des œuvres de petites tailles, contrairement aux fresques chères au cœur des autres artistes. Mais c’est le Cardinal Del Monte qui repère le grand talent de Merisi et qui lui permet de s’exprimer pleinement. Sous son mécénat, Michelangelo peint parmi ses plus belles œuvres profanes: L’Amor vincit Omnia, Le Joueur de Luth, ou Le Bacchus couronné de Pampres. Ce ne sont pas que des œuvres d’art sublimes : elles sont aussi provocantes, sensuelles et posent une certaine ambiguïté quant à ce qu’elles transmettent.

Un « punk » du XVIIe

Mais Michelangelo se distingue aussi par une remarquable dextérité artistique lorsqu’il s’attaque aux commandes de type religieux. Nous lui devons nombre de toiles remarquables telles Le Repos de la fuite d’Égypte, La Conversion de St-Paul ou La Crucifixion de St-Pierre, qui oscillent entre la beauté dépouillée et un naturalisme presque brutal. Ce sont ces toiles à thème religieux qui donne ses lettres de noblesse au Caravage. Et c’est cela le Baroque, une sorte de capture à l’instant t d’une image, avec un éclairage, une action figée dans un mouvement et de la noirceur pour mettre en avant la scène.

Cependant, si son Amour charnel (Amor vincit Omnia) « passe » encore, on crie au scandale quant à son utilisation des courtisanes et des prostituées pour ses madones et ses saintes. Par exemple, sa (supposée) maîtresse Lena Antognetti a été utilisée pour deux portraits de Vierge à l’enfant: La Madone des Palefreniers et La Madone de Lorette. On remarque alors une Vierge qui n’est pas dénuée de sensualité.

Mais l’opinion publique s’insurgera contre La Mort de la Vierge. C’est son dernier tableau fait à Rome et il représente la Vierge sur son lit de Mort. D’après Gilles Lambert, son expérience en tant que malade de la fièvre romaine (ou de la peste) à l’hôpital Sainte-Marie-de-la-consolation résonne encore dans cette toile. Cette Vierge dans toute la décrépitude de la mort, pieds nus et corps gonflé a été une source de grand scandale. Le public a pris ce tableau pour une marque « d’irrespect » (selon les mots de l’historien de l’art José Frèches). En effet, la représentation de la Sainte des Saintes, mère du Christ dans un état de décrépitude quasi-humain n’est pas passé. Le tableau a failli être détruit, racheté à temps par un noble italien.

Le début des problèmes

La personnalité de Michelangelo est assez complexe, ou « clair-obscure » comme son œuvre. Mais son travail atteste quand même d’une grande piété religieuse, au moins pour la Madone. Pour l’historien de l’art José Frèches, « Le Caravage avait de la Vierge Marie la perception de Saint Ignace de Loyola dans ses Exercices: la mère du Christ est enracinée dans le monde des humains pour lequel elle joue le rôle d’intercesseur avec la puissance divine. […] Marie incarnait « la » femme et il lui consacrera ses œuvres les plus émouvantes, toutes empruntes de piété. » (p. 61-66)

Mais d’un autre côté, c’est un homme au tempérament turbulent et belliqueux qui avait déjà des procès pour coups et blessures depuis Milan, et cela ne s’est pas amélioré en allant à Rome. Il a un casier judiciaire plutôt consistant, alors de ports d’armes illégales jusqu’à l’agression physique d’un notaire.

À ce tempérament de feu, s’ajoute un penchant pour la promiscuité. Pendant longtemps, lui sont attribués des relations quasiment homosexuelles, allant de pair avec sa réputation d’artiste maudit. Cependant, il a bien été prouvé qu’il a eu au moins deux amantes. De toute façon, sa fréquentation nocturne pouvait le mettre en rapport avec des hommes prostitués aussi, donc qu’il en ait eu comme amant occasionnel ou pas ne change pas grand chose à son art. Mais la fusion de la violence et des plaisirs charnels lui sera fatale en 1606, lorsqu’il tue accidentellement Ranuccio Tomassoni à cause d’une lutte pour la courtisane Fillide Melandroni. Il fuit Rome pour Naples.

Période d’exil et mort

Ainsi, en 1606, il part à Naples grâce à la complicité de la famille Colonna qui l’aidera tout au long de sa cavale, en échange de commandes. Il s’y réfugie, parvenant à vivre de son art. La plupart seront des commandes religieuses, avec un David tenant la tête de Goliath. Mais malgré ce confort, il quitte Naples à peine quelques mois après pour se réfugier à Malte en 1607. Il est fait Chevalier de grâce de l’Ordre de Malte une année plus tard, en 1608. Il continue son travail en représentant Alof de Wignancourt, son Grand Maître.

Radié de l’ordre pour une raison obscure (mais probablement à cause du meurtre qu’il a commis sur Tomassoni), il part de Malte pour aller à Syracuse. Il ne s’installe jamais longtemps ces dernières années-là. De Syracuse, il part à Messine pour retourner à Naples quelques temps plus tard et, finalement, revenir à Rome où il meurt dans des conditions plus que mystérieuses à l’hospice de la confrérie San Sebastiano, le 18 Juillet 1610. Pendant cette cavale, il a continué de prendre des commandes et à les exécuter avec minutie. Sa dernière œuvre datée est Le Martyr de Sainte-Ursule.

Ce que le film a retenu du Caravage

L’image du Caravage « maudit » a été fort heureusement laissée au placard. Dans ce long-métrage, il a une aura christique. C’est un marginal qui traîne auprès de ceux que la société rejette: les malades, les prostitués, les mendiants, les abandonnés.  Il fréquente les bas-fonds de Rome, sa misère et sa débauche pour s’en inspirer.

Un reflet dans une mare: tordre l’image pour en faire ce qu’on veut

Son art est représenté comme une image brute de la misère humaine. Dans l’Histoire de l’art, c’est une représentation qui est simplement naturaliste plus par intérêt et formation artistique, que par volonté de dénonciation de la richesse de l’Église et de la pauvreté du peuple, par exemple. La figure messianique se dessine par sa rébellion contre les autorités par son art dans ce long-métrage et par sa fin inévitable. Mais en réalité, il semblerait juste qu’il ait eu un tempérament trop querelleur.

Le Caravage Charnel

Ce Caravage sur pellicule est aussi un homme charnel, mais il y a une grande volonté de le montrer attiré seulement par l’univers qu’il connaît et dont il aime faire partie. C’est un univers sombre, celui de la nuit, de ceux qui expirent sans que les puissants ne daignent tourner la tête vers ce dernier souffle douloureux.

C’est peut-être même cela qui explique qu’il ne cède jamais au désir caché de Costanza Colonna, jouée par Isabelle Huppert.  Cette « intrigue » est d’ailleurs assez superflue et inutile au film. Nous avons bien compris qu’il y avait une certaine tension sexuelle autour de Michelangelo et le Cardinal Del Monte et entre Michelangelo et la Marquise Colonna, mais nous ne comprenons pas ce qui attire ces deux personnes de pouvoir vers lui.

La vie sentimentale de cet artiste n’est pas claire, mais il nous semble vraiment inadéquat d’en avoir fait un homme qui fasse tourner les têtes, sans même que cela ne serve l’intrigue. Sauf bien évidemment pour le cas de Lena Antognetti (Micaela Ramazzotti). Non seulement elle est une relation attestée, mais elle a été un modèle pour plusieurs des œuvres du peintre qui a agressé le notaire auquel elle était fiancée.

L’Ombre

Le personnage joué par Louis Garrel a un certain intérêt scénaristique. Le personnage a beau être assez antipathique et austère, il reste incroyablement superficiel, malgré tout le potentiel qu’il aurait pu montrer. Mais touché par l’œuvre du Caravage, et devant quand même le faire disparaître à cause de la dangerosité de son art, c’est un dilemme cornélien plutôt intéressant. Le rôle sied bien à Louis Garrel mais nous sommes bien déçus par le simplisme de ce personnage, alors qu’il semble comprendre la portée du génie du Caravage.

Une esthétique aussi clair-obscur que son personnage

Le film joue continuellement sur cette technique d’art. Le contraste entre l’obscurité où se cache tout le temps le Caravage, celle des bordels, des rues, de la nuit, de son atelier, dans la prison, l’hospice, et de la lumière des églises et des lieux où se réunissent les plus fortunés, donne un rendu intéressant. Mais ce ton-sur-ton entre le personnage et l’esthétique du film est aussi un signe de faiblesse.

En fait, le clair-obscur appliqué au film mais utilisé pour expliquer les nuances d’un personnage aurait pu bien marcher. Cependant, on a beaucoup trop bâclé toute la partie comprenant sa vie personnelle et son apprentissage. Il n’est donc montré que sous le jour du « génie incompris ».

La dispute avec Ranuccio est montrée comme une sorte de malentendu, une histoire destinée à mal finir dès le début, mais c’est si mal expliqué que nous ne sommes même pas vraiment sûrs de l’origine de leur rixe. Le personnage est aussi mal construit.

Un film bâclé

Nous pensons que la plupart des défauts de ce film viennent d’une trop grande rapidité à l’avoir tourné. Apparemment, le tournage s’est déroulé de septembre à novembre 2020. Pour un biopic pareil, il est évident qu’il aurait fallu plus de temps, ne serait-ce que pour s’immerger densément dans la tête et la vie d’un Michelangelo Merisi. C’est normal que les navettes temporelles nous perdent autant, surtout si nous n’arrivons pas à comprendre ce qui a fait de ce peintre ce qu’il est.

Ce qui se dégage de ce film est finalement une impression de « documentaire » dont les scènes sont filmées pour une immersion, ne manquant plus que les spécialistes de l’art et les historiens pour nous parler de l’artiste. Nous sommes profondément déçus de ce long-métrage parce qu’il se concentre sur une intrigue sans intérêt. Il n’a pas su mettre en valeur les étapes par lesquelles le personnage est passé afin de devenir ce qu’il est.

Enfin, ce ratage est absolument dommage parce que le jeu des acteurs est excellent, que l’image est sublime, les décors sont parfaits de réalisme. C’est dommage qu’il ait fallu des siècles qu’on reconnaisse au Caravage son génie, qu’on travaille à restituer sa vie et son art, d’enfin le couvrir de lumière… pour ce résultat.

Une exploration de l’Art du Caravage

Un aspect apprécié malgré tout est l’exploration de l’œuvre du Caravage. C’est un peintre qui a beaucoup marqué son époque, au point d’inspirer tout un mouvement, le caravagisme. Les sentiments contradictoires que suscitait son œuvre sont en partie bien expliqués, bien que cette image de justicier soit assez fantasmée. Son Amor Vincit Omnia ou sa Mort de la Vierge méritent leur réputation. C’est même l’une des plus belles parties du long-métrage de constater l’émoi de la foule face à ce qu’il fait si bien : peindre.

Conclusion

Le Caravage est un mauvais film.  Comme toutes les adaptations, on a choisi un angle de narration pour construire une intrigue. Ce n’est pas grave que l’on n’ait pas représenté le « vrai » Caravage, avec sa pseudo-folie ou sa débauche entière. Ce n’est pas grave de ne jamais raconter l’histoire vraie. Mais il a fallu attendre le 20e siècle en histoire de l’art pour redonner ses lettres de noblesse au Caravage.

Il aura fallu beaucoup de recherche afin de démêler le vrai du faux que ses biographes haineux (comme un certain Giovanni Baglione) ont répandu sur son compte, avec des calomnies. Mais la superficialité de l’intrigue aurait pu être évitée. Les personnages auraient dû être mieux creusés, tout comme la période de pré-exil du peintre. Il n’était pas nécessaire d’attribuer certains rôles, qui n’apportent rien à l’intrigue.

Nous recommanderions de le voir seulement comme une immersion dans l’Italie post-Renaissance qui continue d’éblouir par la créativité de ses artistes.

Le Caravage : Bande annonce

Le Caravage : Fiche technique

Réalisateur: Michele Placido

Scénario: Sandro Petraglia, Michele Placido, Fidel Signorile

Casting: Ricardo Scamarcio, Louis Garrel, Isabelle Huppert, Micaela Ramazzotti, Lolita Chammah, Michele Placido, Brenno Placido

Musique: Umberto Iervolino

Costumes: Carlo Poggioli

Langue: Italien

Durée: 2h

Sortie: 28 Décembre 2022 en France

Sources à la rédaction de cet article:

Caravage, imdb

L’ombra du Caravaggio, wiki

Caravagisme, wiki

Frèches, J. Le Caravage Peintre et assassin, éditions Gallimard, 1995

Lambert, G. Caravage, éditions Taschen, 2015

Maniérisme, wiki

 

Films 2022 : le top de la rédaction du MagDuCiné

Qui dit début d’année dit regard rétrospectif sur l’année écoulée. Alors, comme le veut la tradition, voici les onze films élus par la rédaction du MagDuCiné comme meilleurs films de l’année 2022. Un top où, cette année, nous croisons beaucoup de grands noms, entre Paul Thomas Anderson et Dominik Moll, Ruben Östlund et Park Chan-wook, Bruce Wayne et Elvis Presley…

8ème ex aequo : Coupez !, de Michel Hazanavicius

« Coupez ! L’expression est devenue si associée au septième art qu’elle en constitue aujourd’hui l’antonomase classique. Le cinéma est un collectif. Un film ne saurait voir le jour sans les mille et un trucages qui s’inventent lors d’un tournage. Michel Hazanavicius rend hommage à l’art de Méliès en revisitant un film japonais. Coupez ! décortique la manière dont se construit une œuvre cinématographique. Cette dimension méta fait écho à la mise en abyme sur laquelle repose le scénario. L’humour ravageur qui jalonne l’ensemble de l’oeuvre offre également un regard plein de tendresse vis-à-vis de celles et ceux qui font du cinéma. »

8ème ex aequo : Leïla et ses frères, de Saeed Roustaee

« Déjà auréolé d’un grand succès en 2021 avec La Loi de Téhéran, Saeed Roustaee était de retour sur les écrans français avec Leila et ses frères. Après un thriller âpre et sombre sur l’omniprésence du trafic de drogue en Iran, c’est dans une véritable saga familiale qu’il charge une nouvelle fois son pays avec virulence. On y suit cette famille, composée de quatre frères ainsi que Leila, qui tente tant bien que mal de survivre dans un pays miné par la crise économique. Et les crises sont présentes à plusieurs niveaux dans le long-métrage. Roustaee dépeint avec justesse la chute d’une société, minée par des valeurs archaïques comme le patriarcat, symbolisé par ce père de famille, bourreau de ses propres enfants. Cette famille au bord de l’implosion n’est donc en quelque sorte qu’un simple reflet d’un pays iranien rongé par les traditions. Et on ne peut malheureusement que souligner l’acuité du cinéaste, car l’actualité du monde réel l’oblige. Dans le film, le personnage de Leila est prisonnière de sa condition de femme. Dans la vrai vie, son interprète, Taraneh Alidousti, vient d’être arrêtée car elle prônait la liberté et le droit des femmes. »

8ex aequo : Sans Filtre, de Ruben Östlund

« Le titre international « Triangle of Sadness » du film de Ruben Östlund couronné de la palme d’Or à Cannes, fait référence à un petit triangle de rides qu’on trouve entre les deux sourcils d’une personne. C’est ainsi qu’au début du film, Carl, un jeune candidat au mannequinat se fait refouler par le jury du haut de sa jeunesse, car estimé trop âgé avec son « Triangle of Sadness ». Une scène d’ouverture qui donne le ton du dernier film du Suédois, un film extrêmement sarcastique, caustique, dénonçant de manière virulente mais très drôle les afféteries de la bourgeoisie et des nantis. Les personnages d’Östlund sont de drolatiques caricatures d’eux-mêmes, d’une société que le cinéaste estime corrompue par l’argent, par la conscience de classe, par le pouvoir. Dans une première partie d’une croisière pour multimillionnaires, à laquelle se joignent Carl et Yaya sa copine prospère jouée par la jeune Charlbi Dean décédée depuis, on montre ces « Rich & Beautiful » dans tout ce qu’ils ont de plus abjects sous des dehors lustrés, selon la vision du cinéaste, un marxiste assumé qui a déjà planté sa petite graine avec ses films précédents, avec l’autre palme d’or The Square, notamment : cynisme, racisme, mépris de classe et tutti quanti. Dans une deuxième partie, le voyage se corse pour les protagonistes. Une violente tempête secoue le yacht de luxe, et le pire des cauchemars s’abat sur eux. La métaphore d’une classe ouvrière et d’un retournement de situation peut sembler grossière et facile ; elle est en réalité assez rondement menée. Elle est surtout très drôle, tout comme l’inattendu épilogue, et explique la palme qui lui est attribuée. Östlund réussit en effet la prouesse d’un film d’auteur à thèse encapsulé dans un autre plus divertissant , presque populaire. Triangle of Sadness, Sans Filtre en français, le meilleur de son auteur à nos yeux, mérite amplement sa place dans le top de l’année 2022. »

8 ex aequo : Blonde, d’Andrew Dominik

« Démantelant la notion de biopic pour exprimer sa propre version de la violence aussi psychologique que physique, Andrew Dominik bouleverse les chaumières par son image crue et mélancolique de Marilyn Monroe, bien loin des projecteurs. Un parti pris culotté qui ne plaira pas à tout le monde mais qui s’installera au plus profond des mémoires. A la manière de David Lynch, tout est dans l’ambiance, la réalisation et la bande son, histoire d’installer un climat étouffant enclin à de nombreux fantasmes. Ainsi, Blonde n’est que le reflet d’un mal qui grandit en Norma, un corps étranger qui l’étouffe et la force à se briser pour ne demeurer que Marilyn, devenue à ses dépens le tombeau dont elle n’arrivera pas à se défaire. Un combat continuel pour démêler le réel de l’imaginaire. La crise identitaire est sublimée par la musique de Nick Cave et Warren Ellis. Une œuvre sensorielle qui résonne à tous les étages, prend possession des lieux et balaye les utopies sur une icône maudite où Ana de Armas est pour Andrew Dominik ce que Patricia Arquette est pour David Lynch ou Gena Rowlands pour John Cassavetes. »

5ème ex aequo : As Bestas, de Rodrigo Sorogoyen

« Trois ans après le très recommandable Madre, le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen resserre encore son propos dans ce qui est son meilleur opus à ce jour et un de nos coups de cœur en 2022. Thriller rural sur fond de xénophobie et de misère sociale, As bestas installe une lourde tension dès la première minute, et le spectateur partagera jusqu’au bout l’angoisse des deux personnages principaux. Les comédiens sont époustouflants, non seulement les Français Dénis Ménochet et Marina Foïs (qui s’impose définitivement dans le registre dramatique) qui s’expriment dans la langue de Cervantès, mais également les deux acteurs espagnols qui campent des culs-terreux racés et haineux plus vrais que nature. Sans effet de manche et en réduisant la violence graphique au minimum, As bestas illustre avec une glaçante maestria l’engrenage des passions humaines qui mène à l’irréparable. Basé sur des faits réels, le film s’inscrit tout à fait dans notre époque. Celle des fossés qui deviennent infranchissables, des dialogues impossibles, des haines sourdes qui menacent d’exploser. Et Sorogoyen y parvient en ménageant quelques séquences visuellement saisissantes. Sans parler de l’affiche du film, absolument magnifique. Un grand film, tout simplement. »

5ème ex aequo : Everything everywhere all at once, de Daniel Scheinert et Daniel Kwan

« Aidé par une inventivité hors du commun et une mise en scène particulièrement soignée, Everything Everywhere All At Once rappelle pourquoi on aime le cinéma. Particulièrement drôle, émouvant et extrêmement surprenant, le film alterne entre poésie, grand n’importe quoi et drame avec une belle efficacité. On retiendra particulièrement un montage de génie, qui se renouvelle et renouvelle la mise en scène constamment. De l’art, tout simplement ! »

5ème ex aequo : Elvis, De Baz Luhrmann

« Sorti en juin 2022, le Elvis de Baz Luhrmann est un film magistral, suffisamment haut en couleurs pour rendre hommage au King.
Campé par un Austin Butler très convaincant, Elvis Presley nous est conté de l’enfance au trépas, de la misère au succès planétaire qui finira par avoir raison de sa santé. En face de lui, Tom Hanks, affublé d’un faux nez, joue le rôle du colonel Parker, impresario toxique qui pousse à bout son protégé devenu poule aux oeufs d’or, pour en récupérer le moindre dollar, aussitôt dépensé en jeu d’argent. Car l’histoire d’Elvis Presley, ce n’est pas seulement du rock, des tubes et des costumes de scène flamboyants, c’est aussi un décès prématuré à seulement 42 ans, une carrière menée tambour battant et un glissement vers le statut de légende de la musique.
Baz Luhrmann réussit avec Elvis un long-métrage superbe, rempli d’effets de style qui donneront l’impression que ce film de presque trois heures passe en un clin d’oeil, à l’image de la vie de ce musicien hors pair, courte mais en même temps si trépidante. »

3ème ex aequo : The Batman, de Matt Reeves

« S’emparer d’une icône déjà largement usitée (en atteste sa palanquée d’itérations depuis 80 ans) pour la réinventer a tout l’air d’une gageure sur le papier. C’est pourtant le pari insensé qu’a relevé Matt Reeves avec The Batman : nouvel interprète (Robert Pattinson), nouvelle déclinaison du chevalier noir mais aussi et surtout nouvelles inspirations. Exit donc le recours au sacro-saint décorum superhéroïque et place à des références étonnantes : Nietzsche, Trump, les attentats du Capitole, les réseaux sociaux et la corruption des puissants sont ainsi autant d’éléments qui vont s’entrechoquer dans une intrigue à la dimension homérique mais aussi profondément dépressive.
Ce n’est ainsi pas une surprise de voir que le hit culte de Nirvana, Something In The Way imprègne de tout son être les quasi 3h du récit tant il agit autant comme une ambiance que comme la lettre d’intention de tout le projet : dépeindre une cité déliquescente rongée par le crime, la peur et le noir profond. Il fallait au moins ça et une vraie richesse dans le story-telling pour redonner à l’écran, quelque chose qui faisait cruellement défaut dans les itérations signées Zack Snyder et Christopher Nolan : la peur du noir. »

3ème ex aequo : Decison to leave, de Park Chan-wook

Park Chan-Wook revient derrière la caméra pour obtenir le Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes. Decision to leave est une enquête mystérieuse, où l’inspecteur Hae-Joon, pourtant chevronné, peine à garder son sang froid face à son attirance envers l’énigmatique Sore. Le réalisateur manipule bien les codes du thriller, parsemant le long-métrage d’une romance amer, compliqué, meurtrière. Avec de puissantes scènes visuelles, un scénario bien cousu et une mise en scène chatoyante, Decision to leave est à coup sûr une grande réussite de l’année 2022.

2ème : Licorice Pizza, de Paul Thomas Anderson

« La pizza au réglisse, c’est un concept, mais dans Licorice Pizza l’expression est celle construite culturellement par les vinyles. Paul Thomas Anderson raconte son adolescence comme d’autres cinéastes avant lui, parsemée de visages heureux refusant de s’arrêter en chemin. Ceux de Gary Valentine, qui sonne comme un pseudo des années 50, séduisant Alana Kane tant bien que mal. Si beaucoup de spectateurs se sont demandés dès la seconde semaine de Janvier 2022 si avec cette romance jubilatoire nous tenions déjà le meilleur film de l’année, c’est parce qu’il recèle tout ce qu’il fallait pour en oublier ce qui la dessine comme si anxiogène : une foi en tout, surtout en ce qu’on ressent, une passion pour les autres, le bonheur de dessiner avec eux une belle nostalgie. »

1er : La nuit du 12, de Dominik Moll

« La Nuit du 12 est un film d’obsessions : pour une enquête impossible à résoudre, pour ces hommes qui tentent de vivre avec la mort au quotidien tout en restant des hommes rationnels, pas des fous, pour ces femmes qui luttent pour être libres, pour ceux qui tentent de les brimer. Surtout, pour un spectateur dont le corps brûlé d’une femme hante cette histoire du quotidien des flics de la PJ mêlée à un crime terrible, injustifiable et pourtant si complètement banal pour beaucoup, car une morte de plus, une liberté de moins deviennent aussi commun qu’une sauvagerie jamais loin, tapie dans l’ombre d’une nuit fatale. La Nuit du 12 lutte contre cette habitude, contre un simple décompte et redonne toute sa place à cette femme, à ceux qui cherchent à résoudre son crime et à lutter contre une société qui voudrait la réduire à rien. Un grand film rempli de trous béants, de questions sans réponse… »

Rothko au Cinéma et en Mode : De Moonlight aux Palettes Monochromes

« Je ne m’intéresse pas aux relations de couleur ou de forme. Je ne m’intéresse qu’à exprimer les émotions humaines fondamentales : la tragédie, l’extase, le destin. » Lorsque Mark Rothko prononçait ces mots, il définissait une vision révolutionnaire : la couleur comme vecteur d’émotion pure. Des champs chromatiques vibrants de ses toiles aux palettes incandescentes de Moonlight, de l’hyperréalisme néon d’Euphoria aux vestiaires monochromes de Phoebe Philo, ce langage visuel traverse les arts. Au cinéma comme en mode, la couleur ne décore pas — elle ressent, pulse, communique l’indicible.

« Je ne m’intéresse qu’à exprimer les émotions humaines fondamentales : la tragédie, l’extase, le destin. » Lorsque Mark Rothko définissait sa vision, il créait un langage que le cinéma contemporain poursuit : de Moonlight à Euphoria, de Drive à Blade Runner 2049, la couleur pure devient vecteur d’émotion.

I. Rothko : Quand la Couleur Devient Expérience Mystique

Mark Rothko (1903-1970) n’était pas peintre de couleurs, mais peintre d’émotions. Ses vastes toiles, composées de rectangles flottants aux contours flous, plongent le spectateur dans une contemplation méditative. Le MoMA de New York conserve plusieurs de ses œuvres majeures, témoins d’une quête spirituelle où l’orange contre le violet, le rouge profond sur le marron créent des dialogues silencieux qui ébranlent.

« Les gens qui pleurent devant mes tableaux font la même expérience religieuse que j’ai eue en les peignant. Et si vous dites que vous n’êtes ému que par leurs relations de couleur, alors vous passez à côté du sujet. »
— Mark Rothko

À la différence des impressionnistes ou des expressionnistes abstraits gestuels, Rothko refuse le mouvement. Ses aplats immobiles invitent à l’immersion. Le spectateur se tient face à la toile comme devant un précipice intérieur. La couleur n’illustre pas une émotion ; elle *est* l’émotion. La Tate Modern de Londres souligne cette dimension transcendante : Rothko cherchait à abolir les frontières entre l’œuvre et celui qui la regarde, créant une « expérience ouverte et indéfiniment expansive ».

Cette philosophie de la couleur-émotion trouve aujourd’hui des échos puissants au cinéma. Lorsque Barry Jenkins baigne Moonlight de bleu et de rose, lorsque Sam Levinson sature Euphoria de néons violets et oranges, ils poursuivent la quête de Rothko : transformer la lumière en affect, la teinte en vertige.

II. Le Cinéma : Champs de Couleur en Mouvement

Moonlight (Barry Jenkins, 2016) : Le Bleu de la Vulnérabilité

Moonlight raconte la trajectoire de Chiron, jeune homme noir en quête d’identité dans le Miami des années 2000. Le directeur de la photographie James Laxton et le coloriste Alex Bickel créent une palette radicale : bleu océan, rose néon, vert émeraude. Contrairement aux conventions du cinéma social américain (tons gris, réalisme documentaire), Jenkins choisit une approche onirique qu’il nomme « réalisme émotionnel ».

Le bleu domine le chapitre I, lorsque Juan (Mahershala Ali) apprend à nager à Little. IndieWire rapporte que Laxton voulait « créer une épaisseur de couleur en extrayant l’information des tons moyens, ajouter du bleu aux noirs, et faire ressortir les hautes lumières ». Le bleu symbolise la renaissance : baptême dans l’eau, pureté vulnérable, identité en devenir. Comme chez Rothko, cette teinte ne décore pas — elle *porte* le poids émotionnel de la scène.

Le rose intervient dans les moments de tension maternelle : la mère de Chiron, Paula, hurle dans un couloir baigné d’une lumière rose magenta. Cette couleur, à la fois douce et violente, exprime l’ambivalence de l’amour maternel toxique. Jenkins cite Wong Kar-wai comme influence majeure, et cette scène évoque le cinéaste hongkongais : la couleur comme fièvre, comme rêve éveillé.

Euphoria (Sam Levinson, 2019-) : Néons de l’Adolescence en Crise

Si Moonlight utilise la couleur pour sublimer le réel, Euphoria l’emploie pour l’hyperréaliser. Le directeur de la photographie Marcell Rév et Sam Levinson créent un monde saturé où chaque frame vibre de néons — violet, bleu électrique, orange, rose vif. « Nous voulions montrer comment les adolescents de la génération Z s’imaginent eux-mêmes, plutôt que ce à quoi ils ressemblent de l’extérieur », explique Rév dans un entretien avec StudioBinder.

La palette d’Euphoria repose sur le contraste orange/bleu, « un contraste basique mais très efficace ». Lorsque Rue (Zendaya) sombre dans la dépression, les verts et jaunes citron envahissent l’écran ; dans les moments d’euphorie (artificielle), le violet et le lilas dominent. Les scènes de fête explosent en bleus et rouges purs, créant une surstimulation sensorielle qui mime l’état psychique des personnages.

Comme Rothko qui superposait des couches translucides pour créer de la profondeur, Rév utilise la fumée et les sources lumineuses multiples pour diffuser la couleur dans tout le cadre. Résultat : chaque plan ressemble à un tableau abstrait en mouvement, où l’émotion prime sur le récit littéral.

Drive (Nicolas Winding Refn, 2011) : Rose et Bleu, Violence Esthétisée

Nicolas Winding Refn souffre de daltonisme — il ne perçoit pas les tons moyens. Cette limitation devient signature : ses films sont baignés de couleurs ultra-saturées, contrastées à l’extrême. Dazed Digital révèle : « Je suis daltonien, je ne vois pas les couleurs intermédiaires. C’est pourquoi tous mes films sont très contrastés. »

Dans Drive, le rose néon et le bleu nuit créent un Los Angeles onirique, quasi fantomatique. Le Driver (Ryan Gosling) porte une veste satinée avec un scorpion doré ; les scènes de jour avec Irene (Carey Mulligan) baignent dans des jaunes chauds (vie normale, espoir) ; la violence nocturne éclate en rouges profonds et bleus glacés (danger, destin). La palette de Refn fonctionne comme les Color Fields de Rothko : des blocs émotionnels qui s’affrontent, se complètent, créent du sens par juxtaposition pure.

Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017) : Orange du Mystère, Violet du Rêve

Roger Deakins remporte enfin l’Oscar de la meilleure photographie pour Blade Runner 2049, film où la couleur structure le récit. Chaque séquence possède sa teinte dominante : gris pollué pour le Los Angeles dystopique, orange/rouge pour le Las Vegas radioactif, violet/rose pour les scènes avec Joi (Ana de Armas), blanc pur pour la révélation finale.

Premium Beat analyse : « L’orange signale le mystère et le danger imminent. Le violet représente l’ambiguïté romantique, l’artificialité des sentiments. Le blanc symbolise la vérité. » Deakins utilise des filtres colorés, des gels sur les lumières, et la fumée omniprésente pour diffuser ces teintes. Comme Rothko qui peignait par couches translucides, Deakins crée des atmosphères où la couleur flotte, enveloppe, imprègne chaque particule d’air.

Her (Spike Jonze, 2013) : Chaleur Sans Bleu

Pour raconter l’amour entre Theodore (Joaquin Phoenix) et Samantha, une IA, Spike Jonze et le directeur de la photographie Hoyte van Hoytema font un choix audacieux : bannir le bleu. « Le bleu est trop utilisé dans la science-fiction et les films technologiques », explique van Hoytema à No Film School. « Nous voulions éviter le sentiment futuriste froid. »

Résultat : une palette de rouges, oranges, roses, jaunes, marrons et crèmes. Le Los Angeles de Her ressemble à un coucher de soleil permanent. Cette chaleur chromatique rend l’amour technologique étrangement humain, tactile, réconfortant. Le rouge revient systématiquement dans les moments d’intimité avec Samantha — Theodore porte même une chemise rouge sur l’affiche du film. Comme les rouges profonds de Rothko évoquaient la passion et la tragédie, le rouge de Her exprime le désir impossible, la tendresse vers l’immatériel.

Wong Kar-wai : Maître Absolu de la Couleur Émotionnelle

Impossible de parler de couleur au cinéma sans évoquer Wong Kar-wai. Avec son directeur de la photographie Christopher Doyle, il développe dans les années 1990 un langage visuel unique : couleurs saturées, filtres colorés, slow motion, cadrages serrés. In the Mood for Love (2000) reste l’apogée de cette esthétique.

Le film raconte une liaison impossible dans le Hong Kong de 1962. Chaque cheongsam de Maggie Cheung change de couleur — bleu, vert, rouge, violet — pour signaler l’écoulement du temps et les fluctuations émotionnelles. Le rouge domine les intérieurs (passion retenue, désir interdit) ; le vert des lampes crée une atmosphère onirique ; les murs jaune moutarde, les rideaux bordeaux, chaque surface vibre d’une intensité chromatique qui évoque les toiles de Rothko.

The Criterion Collection souligne : « La cinématographie de Doyle et Mark Lee Ping-bing est exquisément abstraite. » Les personnages évoluent dans des espaces où la couleur semble presque palpable, dense, épaisse. Wong Kar-wai utilise la lumière comme Rothko utilisait la peinture : en couches, en transparences, en vibrations.

Wes Anderson : Architecture de la Couleur

Wes Anderson construit ses films comme des dioramas. The Grand Budapest Hotel (2014) déploie une palette pastel — rose bonbon, violet lavande, bleu ciel, jaune citron — qui évoque l’enfance, le conte de fées, la nostalgie. Mais cette douceur visuelle raconte une histoire de violence, de vol, de meurtre.

Anderson utilise la couleur pour créer des mondes artificiels où l’émotion authentique peut éclore. Chaque période temporelle du film possède sa propre palette : les années 1930 vibrent de roses et de mauves, les années 1960 se teignent de bruns et d’oranges, le présent s’assombrit en gris. Comme Rothko qui superposait des rectangles de couleur pour créer du sens, Anderson superpose des blocs chromatiques symétriques qui structurent l’espace émotionnel.

III. La Mode : Éloquence du Monochrome

Si le cinéma utilise la couleur pour intensifier, la mode minimaliste contemporaine choisit la soustraction. Pourtant, ce refus de la polychromie rejoint paradoxalement Rothko : créer de l’émotion par la pureté, l’épure, l’essentiel.

Phoebe Philo : Minimalisme Féministe

Phoebe Philo, directrice artistique de Céline de 2008 à 2017, révolutionne la mode de luxe. Ses collections reposent sur des palettes neutres — camel, noir, blanc, gris, beige — ponctuées de couleurs franches (rouge, bleu Klein, vert). Pas de logos ostentatoires, pas de séduction facile : des coupes impeccables, des matières luxueuses, une élégance radicale.

FMMÉ analyse : « Philo a enseigné au monde de la mode que le pouvoir peut être discret, et la pensée féministe peut se porter sur une manche. » Ses manteaux oversize camel, ses chemises blanches impeccables, ses pantalons larges noirs créent un uniforme pour femmes modernes qui refusent de plaire pour exister. Le monochrome devient ici langage politique : absence de distraction, présence totale.

Depuis 2021, Philo dirige sa propre maison éponyme avec la même philosophie. Ses « drops » limités — pièces vendues exclusivement en ligne, sans boutiques physiques — perpétuent cette esthétique du raffinement monochrome. Une robe beige Philo, un pull noir Philo : ce ne sont pas des vêtements, ce sont des états d’esprit.

Jil Sander : Sérénité Absolue

La maison allemande Jil Sander incarne depuis les années 1990 le minimalisme européen. Aujourd’hui dirigée par Lucie et Luke Meier, la marque perpétue une vision où le blanc, le noir, le beige dominent. Les coupes sont architecturales, les silhouettes fluides, les matières nobles (cachemire, soie, laine vierge).

L’Officiel Ibiza observe : « Jil Sander représente le minimalisme avec une attitude couture. » Les Meier réinterprètent l’héritage de la fondatrice : un minimalisme qui n’est jamais froid, toujours sensuel. Un manteau blanc Jil Sander n’est pas austère ; il respire, il enveloppe, il apaise. Le monochrome devient refuge, cocon, silence visuel dans un monde saturé d’images.

The Row : Luxe Discret des Sœurs Olsen

Mary-Kate et Ashley Olsen fondent The Row en 2006. Leur philosophie : l’anti-mode. Pas de défilés tape-à-l’œil, pas de campagnes publicitaires criantes. Des collections restreintes, des prix élevés, une esthétique monochrome radicale.

Noir, crème, gris anthracite, marine profond : The Row cultive l’art de la nuance dans la discrétion. Un t-shirt blanc The Row coûte 200 dollars, un manteau noir 4000 dollars. Ce que l’on achète n’est pas un logo, mais une coupe parfaite, une matière exceptionnelle, un vestiaire d’investissement. Russh Magazine confirme : « The Row est le bastion du minimalisme. »

Lemaire : Poésie du Quotidien

Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran dirigent la maison Lemaire, incarnation du minimalisme parisien contemporain. Leurs collections mélangent neutres classiques et touches de couleur sourde — terracotta, olive, bordeaux vineux. L’esprit reste monochrome : construire des looks ton sur ton, jouer sur les textures plutôt que les contrastes.

Un total look beige Lemaire évoque les monochromes de Rothko : variations subtiles dans une même teinte, profondeur créée par la superposition, émotion née de l’épure. Le vêtement devient méditation, refuge contre le bruit visuel ambiant.

Comme des Garçons, Yohji Yamamoto : Noir Absolu

Les créateurs japonais Rei Kawakubo (Comme des Garçons) et Yohji Yamamoto révolutionnent la mode occidentale dans les années 1980 en imposant le noir total. Avant eux, le noir était marginal, réservé aux beatniks. Après eux, il devient langage universel d’élégance et de radicalité.

FashionABC rappelle : « Ce n’est que dans les années 1980 avec les Japonais que les gens ont vraiment commencé à porter du noir. Aujourd’hui, cela vous fait vous sentir en sécurité. » Le noir de Yamamoto n’est jamais uniforme : il joue sur les matités, les brillances, les textures. Un costume noir Yamamoto possède autant de variations qu’un Color Field de Rothko.

IV. Convergences : Lumière, Émotion, Silence

Qu’ont en commun les champs de couleur de Rothko, les palettes de Barry Jenkins, et les vestiaires monochromes de Phoebe Philo ? Une conviction : la forme pure porte plus d’émotion que le récit illustratif.

Rothko refusait l’anecdote. Ses rectangles ne racontent rien ; ils *sont*. De même, les bleus et roses de Moonlight ne décorent pas l’histoire de Chiron — ils *incarnent* sa vulnérabilité. Les néons d’Euphoria ne signalent pas simplement une ambiance de fête ; ils plongent littéralement le spectateur dans l’état mental des adolescents en crise. Le manteau camel de Phoebe Philo ne suit aucune tendance ; il affirme une présence, une dignité, un refus du superflu.

Cette convergence révèle une aspiration contemporaine : dans un monde saturé d’informations, de stimuli, de bruit, la pureté devient révolutionnaire. Que ce soit à travers une teinte unique (le orange de Blade Runner 2049 à Las Vegas), une palette restreinte (le noir et blanc d’un total look Jil Sander), ou l’absence de tout ornement (le minimalisme radical de The Row), artistes et créateurs cherchent l’essentiel. Non par pauvreté, mais par richesse intérieure.

Rothko disait : « Je peins de très grandes toiles. Je réalise que la fonction historique de peindre de grandes toiles est de peindre quelque chose de grandiose et pompeux. La raison pour laquelle je les peins, cependant, est précisément parce que je veux être très intime et humain. » Paradoxe fondateur : le monumental crée l’intime, le simple génère le profond. Cette dialectique traverse le cinéma et la mode contemporains.

Lorsque Denis Villeneuve inonde un cadre de brume orange, lorsque Spike Jonze évacue tout le bleu de Her, lorsque Christophe Lemaire compose un look entièrement beige, ils poursuivent la même quête que Rothko : toucher l’émotion pure, non médiée, en utilisant la couleur (ou son absence) comme langage premier. Non pas raconter le sentiment, mais le donner à éprouver directement.

« Une peinture vit de la compagnie, s’élargit et s’anime dans le regard du spectateur sensible. »
— Mark Rothko

C’est peut-être là le point de convergence ultime : ces œuvres — qu’elles soient toiles, films ou vêtements — ne se suffisent jamais à elles-mêmes. Elles attendent le spectateur, le regardeur, le porteur. Un film de Barry Jenkins n’existe pleinement que lorsque nous nous y plongeons, que nous acceptons d’être enveloppés par ses bleus et ses roses. Un manteau noir Yohji Yamamoto ne révèle sa poésie que sur un corps qui l’habite, qui le fait vivre. La couleur-émotion n’est pas un objet : c’est une relation, un dialogue, une résonance.

Rothko cherchait des « poches de silence où nous pouvons nous enraciner et grandir ». Au cinéma et en mode, la couleur pure — ou son retrait — crée ces poches de silence. Dans le bleu de Moonlight, dans le violet d’Euphoria, dans le beige de Lemaire, nous trouvons des respirations, des pauses, des espaces pour ressentir sans comprendre, pour être touchés sans être expliqués. C’est cela, l’héritage de Rothko : un art qui refuse de traduire l’émotion, qui préfère la transmettre par vibration chromatique, par présence pure, par silence éloquent.