16 ans : Seuls contre le monde

Dans un monde parfait, rien ne devrait-être autant protégé des réalités du monde extérieur que les amours adolescents. Mais dans une société qui marche sur des charbons ardents comme la nôtre, l’utopie se paie au prix fort et les enfants restent débiteurs des fautes de leurs parents. C’est vrai depuis bien avant que William Shakespeare n’écrive Roméo et Juliette et ça l’est toujours autant dans 16 ans, le nouveau film de Philippe Lioret.

Teenage Love Affair

Balayons tout de suite toutes ambiguïtés éventuelles : le cinéaste français n’adapte pas le texte du dramaturge anglais à proprement parler. Ne cherchez ni Capulets ni Montaigu dans l’histoire, 16 ans ne reprend de la pièce de Shakespeare que son postulat. Deux jeunes s’aiment, leurs familles se font la guerre, ils vont en payer le prix. On connait l’histoire mais le secret de la tragédie, au cinéma comme ailleurs, l’essentiel n’est pas de faire croire au spectateur que ça va se terminer autrement, mais de lui faire espérer.

En l’occurrence, le réalisateur du Fils de Jean nous chope dès les premières minutes. Ça en est même redoutable, on tombe amoureux de l’amour que partagent Nora et Léo dès leur premier échange de regard. C’est furtif, mais Lioret a l’art et la manière de nous faire imprimer les détails que l’on ne discerne pas (ou à peine). Il en faut de la précision derrière la caméra pour parvenir à autant de spontanéité devant, et les trois premiers quarts d’heure de 16 ans ne sont pas loin de correspondre à ce que le réalisateur a proposé de plus abouti.

Le film prend la main du spectateur pour peindre avec lui le tableau des grands sentiments qui se cachent dans les petites histoires du quotidien. Un regard qui fuie et revient, des corps qui ont du mal à s’éloigner, deux mains qui s’enlacent : le grand cinéma, c’est celui qui touche le sublime sans rien montrer d’extraordinaire. Seuls avec du monde autour, comme si David Fincher filmait du John Hugues, Nora et Léo n’ont pas besoin d’autres histoires que la leur pour embraser l’écran. D’autant plus à l’aune de la direction d’acteurs stellaire de Lioret : retenez-bien les noms de Sabrina Levoye et Teïlo Azaïs, vous les recroiserez.

« Il y avait de la place pour deux sur cette putain de planche ! »

Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes de cinéma. Puis, l’extérieur s’en mêle : un licenciement abusif, une situation qui dégénère, et l’amour met de l’huile sur un feu qui se nourrit lui-même. Ces personnages qui sentent le couteau s’aiguiser sur leur carotide, Lioret sait parfaitement les raconter séparément. Pour ce qui est d’orchestrer leur collision, le game-plan du réalisateur accuse quelques trous dans sa raquette. Le propre de la tragédie, c’est de faire regarder le spectateur au loin de la catastrophe vers laquelle les personnages se dirigent en courant. Mais dans 16 ans, on a du mal à discerner ce qui appelle à la fatalité du pire. Sinon une mécanique dramatique à laquelle le film finit par tordre le poignet pour arriver à sa fin.

Ce n’est pas tant un souci de construction que de point de vue : les personnages semblent poussés vers l’inéluctable presque malgré eux. Tout le monde a ses raisons, Jean Renoir le disait. Mais dans 16 ans ce sont aussi des circonstances atténuantes, et le déterminisme social et dramatique semble décider à la place de l’individu. A l’instar de ce départ de feu qui refait surface in fine en fusil de Tchekhov omniscient, et achève de transformer les personnages en victimes des forces les dépassant. « Tout ça pour ça ? ». Oui, mais pas forcément dans le sens dans lequel le voudrait Lioret. Son 16 ans est une formidable histoire d’amour compliquée, mais aussi une tragédie inutilement compliquée. Donc (quelque peu) inutilement tragique.

https://www.youtube.com/watch?v=9DqIOkU-6Ig

16 ans un film de Philippe Lioret
Par Philippe Lioret
Avec Sabrina Levoye, Teïlo Azaïs, Jean-Pierre Lorit

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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