« Légendes urbaines » : perspectives

Dans Légendes urbaines, l’auteur et dessinateur Hicham Bouhennana met en scène des créatures géantes dont nos métropoles deviennent les terrains de jeu. L’ordonnancement du monde est définitivement rompu : les éléments urbains se voient réinvestis de fonctions nouvelles et l’activité humaine, soumise au bon vouloir d’animaux et insectes démesurés, réels ou imaginaires.

En installant des monstres géants au cœur de nos villes modernes, Hicham Bouhennana se lance dans une entreprise qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de l’artiste pop art américain Claes Oldenburg. Comme ce dernier, l’auteur et dessinateur né à Casablanca choisit d’expurger les objets du quotidien de leur fonction première et de les remettre en perspective dans un environnement aux échelles redéfinies. Légendes urbaines renvoie également, de manière indirecte, à un autre artiste, Jack Arnold, qui avait fait de la taille l’argument premier de l’excellent L’Homme qui rétrécit. C’est ainsi que des immeubles deviennent des plateaux de jeu, qu’un bernard-l’hermite choisit l’opéra de Sydney pour coquille, que des abeilles butinent dans de grandes paraboles satellites ou qu’une autoroute devient le comptoir d’un bar improvisé. En adoptant un point de vue original, cette exploration décalée des villes questionne nos habitudes, nos modes de vie, nos conventions sociales et urbanistiques.

Le silence (la bande dessinée est entièrement muette) et le gigantisme constituent deux des principaux invariants de Légendes urbaines. On y croise, en cours de lecture, des figures sacrées de la culture populaire et de la mythologie, telles que Godzilla, King Kong, la Créature du lac noir (autre film de Jack Arnold sorti dans les années 1950) ou le Cyclope. Le premier sommeille au fond des mers jusqu’à ce que des hommes belliqueux le sortent inopportunément de sa torpeur. Le dernier s’apparente à un impitoyable mangeur d’hommes, qui se ravitaille, comme chacun de nous… dans des centres commerciaux bondés. Ailleurs, on retrouve une chauve-souris accrochée à l’Arc de Triomphe, un boeuf musical improvisé avec des éléments urbains, un ver géant irrité par des activités de forage… Hicham Bouhennana n’a pour seule limite que son imagination, de toute évidence nourrie de références télévisuelles et cinématographiques.

Dessiné avec soin, jamais dénué d’humour et de second degré, Légendes urbaines décentre notre regard et expose les dessous d’un monde dans lequel des monstres géants auraient adopté certains de nos comportements. Ce qui en ressort est souvent destructeur, et parfois même apocalyptique. Volontairement ou non, cette prédation à grande échelle constitue une démonstration par l’absurde, bien plus amusée que professorale, de nos attitudes écocides et irresponsables. Un autre point à mettre au crédit d’Hicham Bouhennana.

Légendes urbaines, Hicham Bouhennana
Lapin, janvier 2023, 160 pages

Note des lecteurs5 Notes
3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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