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Ariaferma, une utopie carcérale

Fiction intimiste et carcérale, le film, Ariaferma de Di Costanzo se révèle pourtant être une puissante méditation sur la possibilité à la marge d’une communauté par-delà les limites sociales.

Si regarder un film consiste à regarder un regard, le dispositif scopique du cinéma est ici doublé dans l’étalement quasi-théâtral de la dramaturgie : tout se passe dans la rotonde centrale d’une ancienne prison désaffectée sarde, vétuste, aux murs décrépis. Les détenus y doivent être constamment sous les yeux des quelques gardiens dont le nombre réduit suscite chez eux la peur omniprésente d’un débordement venant entamer et délégitimer leur responsabilité. Panoptique à la Foucault oblige, dans ce drame carcéral, c’est le jeu de regards qui dit plus que les dialogues et conduit l’action.

A la faveur d’une réduction de budget, la prison où ce petit groupe de détenus est enfermé va fermer définitivement ses portes mais des déboires administratifs et bureaucratiques sont venus empêcher leur transfert pour le moment. C’est dans cet entre-deux ouvert par les failles de la bureaucratie que tout un drame peut se jouer. Le plus gradé des gardiens, Gargiulo (Toni Servilio) se retrouve à donner les ordres mais surtout à endosser la responsabilité des douze détenus qui attendent leur transfert, et dont les droits par la force des choses se retrouvent émiettés dans une situation mi-flegmatique, mi-explosive que seule la transition est censée rendre soutenable. Tout micro-événement devient dès lors l’occasion peut-être, d’une rébellion ou d’une domination côté détenus, et d’un casse-tête organisationnel côté gardiens. Emerge alors rapidement Lagioia (Silvio Orlando), peut-être un ancien parrain, en tout cas désormais nouveau leader des prisonniers, qui ne cesse d’opposer au respect scrupuleux du règlement des gardiens, d’habiles tentatives de négocier des conforts et libertés supplémentaires autorisées par cet entre-deux exceptionnel.

A partir de cette situation conflictuelle simple, au centre d’un cercle d’où toutes les cellules sont visibles, le film s’échine à détricoter cette logique binaire pour faire surgir de véritables personnages touchants, des moments de grâce communautaire qui font s’évanouir les rôles bien établis de l’espace social.

Lorsque le personnage de Toni Servilio répond à Lagioia que c’est lui qui est en prison, non le gardien, les faux-semblants de la société effacent l’amertume toute spirituelle de cette répartie glacée. Le gardien est lui aussi dans une case sociale, froide comme une cellule – on apprendra d’ailleurs que sa supériorité d’homme libre n’est que l’envers de sa condition sociale de fils du coiffeur du village, dont se moque Lagioia alors privé de sa liberté mais jadis surélevé par son métier et sa fonction de criminel au sein de la petite communauté sarde. Mais ces réflexions profondes ne sont abordées qu’au détour d’une réplique, d’un plan ou d’une expression faciale qui vient complexifier un jeu souvent très juste mais sans fioritures.

L’important, ce qui se dévoile peu à peu sous les regards, ce sont ces moments de convivialité qui font communauté comme le repas entre détenus autour de plats cuisinés faits maison et auquel certains gardiens acceptent de se joindre, transgressant quelques règles qui sont finalement sans importance surtout face à cette familiarité retrouvée. L’occasion pour Di Costanzo, qui a fait ses armes dans le documentaire, de donner plus d’ampleur à ses scènes et à ses personnages dans la longueur des scènes et la valeur des plans – plus larges, tout en les laissant se déplier à mesure que le temps de la détention laisse place à du lien social qui se tisse sous nos yeux. Ainsi, c’est autour de la confection des repas – nous sommes bien en Italie – que les matons baissent la garde, et les prisonniers se calment et deviennent des amis jusqu’à un moment improbable où le repas est pris ensemble, toujours dans cette rotonde mais chacun assis à la même table, se regardant mutuellement comme des convives.

Peut-être parce qu’au sein d’une société si peu inclusive dont la prison est le symbole par excellence, ce n’est que dans le cas d’une subversion exceptionnelle qu’on peut trouver le terrain d’une utopie (ou plutôt d’une hétérotopie pour rester sur le terrain foucaldien) véritablement émancipatrice.

Rejeton de ces deux genres bien italiens que sont le drame social et la comédie all’italiana, Ariaferma hérite du premier l’étude fine des rôles au sein de la société, et du second l’amertume finale des situations limites qui donnent pourtant à réfléchir – et à s’attendrir.

https://www.youtube.com/watch?v=Y93dURMrKrE

Ariaferma : fiche technique

Réalisation : Leonardo Di Costanzo
Scénario : Leonardo Di Costanzo, Bruno Oliviero, Valia Santella
Interprétation : Toni Servillo (Gaetano Gargiuolo), Silvio Orlando (Carmine Lagioia), Fabrizio Ferracane (Franco Coletti)…
Image : Luca Bigazzi
Montage : Carlotta Cristiani
Production : Tempesta, Amka Films Productions, Vision Distribution, Rai Cinema, RSI-Radiotelevisione Svizzera
Distributeur : Survivance
Date de sortie : 16 novembre 2022
Durée : 1h57

The Playlist : plongée dans les coulisses de Spotify

Spotify est la plateforme de streaming musical qui a révolutionné notre façon d’écouter de la musique. On le voit aujourd’hui, quelques semaines après la découverte de son Spotify Wrapped qui vient clôturer l’année 2022, Spotify ne cesse d’évoluer et de grandir avec son temps. Mais quelle est son histoire ? Comment en est-on arrivé là ? Qui est à l’origine de cette révolution ? C’est ce qu’a documenté Netflix avec la mini-série The Playlist qui plonge le spectateur dans les coulisses du géant suédois.

Synopsis : l’histoire du jeune entrepreneur suédois Daniel Ek et de ses principaux partenaires, qui ont révolutionné le monde de la musique en proposant des morceaux en streaming gratuitement dans le monde entier. Armés de convictions solides, d’une volonté inébranlable, d’un réseau efficace et de grands rêves, ces modestes passionnés ont renversé les règles en transformant notre façon d’écouter de la musique.

6 épisodes, 6 points de vue différents

La mini-série Netflix retrace les origines de Spotify à travers 6 épisodes de 45 minutes. Cela n’est pas sans rappeler le film The Social Network sorti il y a quelques années et qui venait raconter l’histoire du réseau social Facebook.

En choisissant de faire un biopic à travers une série plutôt qu’un film, The Playlist a pris le parti d’aller plus en profondeur dans les détails et d’offrir aux spectateurs un tableau plus complet de son histoire. Pour cela, l’ordre des épisodes a son importance. En effet, la série ouvre le bal avec un épisode phare qui vient marquer le début de l’aventure Spotify : The Vision. Ce premier épisode vient retracer le point de vue et le quotidien du jeune entrepreneur suédois Daniel Ek, à l’origine de la plateforme. Les épisodes se suivent et sont narrés par un personnage différent à chaque fois, donnant ainsi plusieurs points de vue sur une seule et même situation. De ce fait, chaque membre de l’entreprise est mis en avant.

En tant que spectateur, ce choix de storytelling est particulièrement intéressant pour comprendre toutes les ficelles d’un business en devenir et comment chaque personne – du juriste au développeur informatique – peut jouer un rôle dans la naissance d’une entreprise. Cette façon de procéder fait transparaître la culture de l’entreprise et met en avant la force du collectif au sein de Spotify. En plus de documenter la naissance du géant suédois, le fait d’articuler la série avec des points de vues différents offre un rythme intéressant à la série.

Un tsunami dans l’industrie musicale

The Playlist est avant tout un biopic de la plateforme Spotify. Sa naissance a vu le jour dans un contexte tendu de piratage informatique. En effet, pouvoir écouter la musique de son choix gratuitement, en libre service, de bonne qualité et rapidement était un véritable challenge il y a quelques années de cela. Et pourtant, Daniel Ek a décidé de relever le défi en créant un service de musique totalement gratuit et légal. Si cela peut paraître anodin de nos jours, c’était pourtant une véritable révolution à l’époque. Spotify a définitivement joué un rôle dans notre société en remodelant notre façon de consommer de la musique.

La mini-série Netflix peint ce bouleversement de l’industrie musicale avec brio, en montrant les multiples obstacles en interne – notamment la soif de pouvoir qui vient avec le succès – mais aussi via le monde extérieur – quid des obstacles légaux – que Daniel Ek et son équipe devront surmonter pour mener à bien la naissance de la plateforme.

The Playlist est une mini-série intéressante qui vient narrer son portrait sans paillettes, de façon originale, en repensant à sa manière le format de biopic et documentaire. Certaines applications établies depuis longtemps et connues de tous font tellement partie de notre quotidien que nous n’y pensons même plus. The Playlist est un moyen de prendre du recul et d’en apprendre plus sur une application aujourd’hui mondialement connue mais qui a pourtant failli ne pas voir le jour.

Bande annonce The Playlist

Fiche technique : 

Titre : The Playlist
Réalisation : Per-Olav Sørensen / Hallgrim Haug
Plateforme : Netflix
Date de sortie : 13 octobre 2022
Format : mini-série de 6 épisodes
Durée : 45 minutes par épisode
Genre : biopic

Quand le Rêve Devient Écran et Tissu : Le Surréalisme de Lynch à van Herpen

« Le rêve est une seconde vie », écrivait Gérard de Nerval. Un siècle et demi plus tard, cette phrase résonne avec une actualité troublante dans les salles obscures et sur les podiums. Depuis les toiles hallucinées de Dalí jusqu’aux robes imprimées en 3D d’Iris van Herpen, le surréalisme n’a jamais cessé de questionner notre rapport au réel. David Lynch transforme Twin Peaks en labyrinthe onirique, Darren Aronofsky métamorphose Natalie Portman en cygne noir, tandis qu’Alexander McQueen et Schiaparelli matérialisent l’impossible sur les corps. Entre Red Room et impression 3D, entre Club Silencio et sculptures textiles, le surréalisme contemporain nous rappelle que les images les plus puissantes sont celles qui défient la logique — celles qui naissent là où le conscient s’efface devant l’inconscient.

I. Le Surréalisme : L’Automatisme de l’Inconscient

Les Fondations du Mouvement

En 1924, André Breton publie le Manifeste du Surréalisme et révolutionne la conception de l’art. Le MoMA définit le mouvement comme inspiré des théories psychanalytiques de Sigmund Freud sur les rêves et le subconscient. Breton écrit dans son manifeste que le surréalisme est un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer le fonctionnement réel de la pensée », libéré de toute préoccupation esthétique ou morale.

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

— Gérard de Nerval, Aurélia, 1855

Le surréalisme se reconnaît à ses stratégies visuelles distinctives : la Tate Modern identifie l’automatisme (expression directe de l’inconscient), la juxtaposition d’éléments incongrus, et la création d’images impossibles comme ses caractéristiques majeures. Salvador Dalí peint des montres molles, René Magritte fait pleuvoir des hommes en costume, Max Ernst invente des créatures hybrides — tous cherchent à court-circuiter la raison pour libérer l’imagination.

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas. »

— André Breton, Nadja, 1928

Les Codes Surréalistes

L’automatisme psychique : Technique privilégiée des surréalistes, elle consiste à créer sans intervention du contrôle rationnel. Dessins automatiques, écriture automatique, cadavres exquis — toutes ces méthodes visent à court-circuiter la censure consciente pour accéder directement aux profondeurs de l’inconscient.

La juxtaposition impossible : Un fer à repasser hérissé de clous (Man Ray), une tasse et une soucoupe recouvertes de fourrure (Meret Oppenheim), un homme au chapeau melon dont le visage est caché par une pomme verte (Magritte). Le surréalisme crée du sens par le choc de l’impossible.

Le symbolisme onirique : Inspirés par Freud, les surréalistes utilisent les symboles du rêve — métamorphoses, dédoublements, objets animés, espaces impossibles. Le rêve devient langage, et ce langage défie toute traduction rationnelle.

II. Lynch et les Maîtres du Rêve Télévisé

Twin Peaks : La Logique du Cauchemar Américain

David Lynch est probablement le cinéaste vivant le plus fidèle à l’esprit surréaliste. Dès Eraserhead (1977), il crée un univers onirique oppressant où la narration linéaire s’efface devant la logique du cauchemar. Mais c’est avec Twin Peaks (1990-1991, puis 2017) que Lynch démocratise le surréalisme télévisuel.

La Red Room : Scène iconique de la série, cet espace impossible — sol en zigzag noir et blanc, rideaux rouges, nain qui parle à l’envers — fonctionne comme un portail vers l’inconscient. Une analyse détaillée montre comment Lynch utilise la répétition, le ralenti et le son inversé pour créer une temporalité surréaliste où passé, présent et futur coexistent.

Bob et le dédoublement : L’entité Bob incarne le mal absolu, mais refuse toute explication rationnelle. Est-il réel ? Symbolique ? Hallucination ? Lynch maintient volontairement l’ambiguïté, fidèle au principe surréaliste selon lequel le rêve et la réalité ont la même valeur ontologique.

Mulholland Drive : « No Hay Banda »

En 2001, Lynch réalise ce que beaucoup considèrent comme son chef-d’œuvre : Mulholland Drive. Le film, initialement conçu comme pilote TV puis transformé en long-métrage, adopte une structure en deux parties — rêve puis réveil brutal — qui déconstruit Hollywood autant que la narration classique.

Club Silencio : Scène hypnotique où une chanteuse interprète une version espagnole de « Crying » de Roy Orbison. Soudain, elle s’effondre, mais la voix continue — c’est un playback. « No hay banda », proclame le maître de cérémonie. Il n’y a pas d’orchestre, pas de chanteur, tout est enregistrement. Métaphore du cinéma lui-même, cette séquence résume la philosophie lynchienne : la réalité n’est qu’illusion, et l’illusion seule existe vraiment.

La boîte bleue : Objet surréaliste par excellence, cette mystérieuse boîte bleue et sa clé deviennent le portail entre deux réalités. Quand Naomi Watts l’ouvre, le film bascule, la structure narrative implose. Lynch refuse d’expliquer, fidèle à la démarche surréaliste : l’interprétation rationnelle tue le mystère.

« I love daydreaming and dream logic and the way dreams go. »

— David Lynch

III. Le Cinéma Surréaliste Contemporain : Corps et Métamorphoses

Black Swan : La Perfection Monstrueuse

Black Swan (2010) de Darren Aronofsky utilise le surréalisme pour explorer l’obsession de la perfection. Nina Sayers (Natalie Portman) doit incarner à la fois le Cygne blanc (innocence) et le Cygne noir (sensualité) dans le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Une analyse académique montre comment Aronofsky utilise la morphose numérique pour matérialiser la désintégration psychique.

Les scènes de métamorphose : Nina se gratte compulsivement le dos, arrachant des lambeaux de peau qui révèlent des plumes noires. Ses jambes se tordent en pattes de cygne. Les ongles se transforment en griffes. Ces hallucinations — magnifiquement réalisées — fonctionnent comme des manifestations visuelles de sa psyché fracturée. Le corps devient le théâtre de l’inconscient.

Les miroirs : Omniprésents dans le film, ils multiplient Nina, la dédoublent, créent des reflets qui acquièrent leur propre volonté. Technique surréaliste classique (Cocteau dans Orphée, 1950), le miroir chez Aronofsky devient portail vers une altérité menaçante.

Pan’s Labyrinth : Le Symbole Politique

Guillermo del Toro transforme le conte de fées en cauchemar surréaliste avec Pan’s Labyrinth (2006). L’Espagne franquiste de 1944 se double d’un monde souterrain peuplé de créatures impossibles.

Le Pale Man : Créature horrifique aux yeux dans les paumes, ce monstre aveugle incarne la répression fasciste. Del Toro fusionne surréalisme et allégorie politique — technique utilisée par Buñuel dans Los Olvidados (1950).

Le Faune : Mi-homme mi-bouc, guide ou prédateur ? Del Toro maintient l’ambiguïté jusqu’au bout. Le fantastique n’est pas évasion mais révélateur de la violence du réel.

The OA : Mouvements Interdimensionnels

Brit Marling et Zal Batmanglij créent avec The OA (2016-2019) une série qui pousse le surréalisme télévisuel encore plus loin que Lynch. Prairie Johnson (Marling) enseigne cinq mouvements chorégraphiques qui seraient capables d’ouvrir des portails vers d’autres dimensions.

Les mouvements : Ces gestuelles étranges, presque ridicules, fonctionnent comme des rituels magiques. Leur efficacité reste ambiguë — sont-ils réels ou métaphore de la croyance ? Marling refuse de trancher, créant une tension surréaliste permanente entre foi et folie.

Les expériences de mort imminente (NDE) : Prairie a vécu plusieurs NDE qui l’ont connectée à d’autres dimensions. Ces séquences oniriques — espaces blancs infinis, êtres de lumière, messages cryptiques — rejouent l’esthétique surréaliste de l’entre-deux-mondes.

Under the Skin : L’Étrangeté Absolue

Jonathan Glazer signe avec Under the Skin (2013) l’un des films les plus radicalement surréalistes du XXIe siècle. Scarlett Johansson incarne une entité extraterrestre qui séduit des hommes pour les piéger.

La pièce noire : Les hommes suivent Johansson dans une pièce entièrement noire, sol réfléchissant comme un miroir d’eau. Ils s’enfoncent progressivement, absorbés par un liquide noir, leurs corps flottant en apesanteur avant de se liquéfier. Séquence hypnotique qui matérialise l’inconnu absolu.

Annihilation : Mutation et Beauté

Alex Garland adapte le roman de Jeff VanderMeer en cauchemar bioluminescent. Le « Shimmer » — zone extraterrestre qui réfracte l’ADN — transforme toute vie en hybrides surréalistes.

L’ours-cri : Un ours mutant qui reproduit les cris d’une victime humaine. Fusion horrifique du règne animal et humain, cette créature incarne le surréalisme organique.

La séquence finale : Natalie Portman face à son double alien dans une chorégraphie mimétique hypnotique. Pure logique onirique où l’identité se dissout dans l’altérité.

The Lobster : Absurdité Sociale

Yorgos Lanthimos imagine une société dystopique où les célibataires ont 45 jours pour trouver l’âme sœur, sinon ils sont transformés en l’animal de leur choix. Cette prémisse absurde est traitée avec un sérieux implacable, créant un effet surréaliste glaçant.

IV. La Mode Surréaliste : Quand le Vêtement Défie la Gravité

Schiaparelli & Dalí : Les Pionniers

En 1937, Elsa Schiaparelli collabore avec Salvador Dalí pour créer la robe homard : une robe de soie blanche sur laquelle Dalí peint un homard géant. Portée par Wallis Simpson, elle inaugure la fusion mode-surréalisme. Le duo crée aussi le chapeau chaussure (1937) et la robe squelette (1938) — objets impossibles rendus portables.

Alexander McQueen : Le Romantisme Sombre

Voss (Printemps-Été 2001) : Défilé légendaire dans un cube de verre, modèles enfermées comme dans un asile. À la fin, les vitres se brisent, révélant une femme nue masquée entourée de papillons. McQueen fusionne beauté et morbidité, créant un tableau surréaliste vivant.

Plato’s Atlantis (Printemps-Été 2010) : Sa dernière collection complète explore l’évolution inversée — l’humanité retournant à la mer. Robes aux imprimés reptiliens, chaussures impossiblement hautes, esthétique cyborg-organique. McQueen matérialise une vision darwinienne cauchemardesque.

Iris van Herpen : La Biomimétique Futuriste

La créatrice néerlandaise Iris van Herpen est probablement la figure contemporaine la plus fidèle à l’esprit surréaliste. Formée chez Alexander McQueen, elle lance sa marque en 2007 et devient en 2011 la première créatrice à présenter une robe imprimée en 3D lors de la Fashion Week.

Crystallization (2010) : En collaboration avec l’architecte Daniel Widrig, van Herpen crée des robes qui semblent faites d’eau cristallisée. Les formes organiques imprimées en 3D défient toute couture traditionnelle — ce sont des sculptures portables.

Sensory Seas (2020) : Inspirée par les hydrozoaires (cousins des méduses), cette collection fusionne biologie marine et haute technologie. Les robes semblent vivantes, ondulant comme des organismes sous-marins. Van Herpen collabore avec des scientifiques du CERN et des bio-designers pour créer des tissus bioluminescents contenant des algues vivantes.

Méthodologie surréaliste : Van Herpen grandit près de ‘s-Hertogenbosch, ville natale de Jérôme Bosch, et revendique l’influence du peintre flamand. Comme les surréalistes, elle crée des hybrides impossibles — robes faites d’acier et de soie, exosquelettes insectoïdes, formes qui semblent défier les lois physiques.

Viktor & Rolf : Le Théâtre de l’Absurde

Le duo néerlandais transforme ses défilés en performances surréalistes. Upside Down (2006) présente des modèles suspendues à l’envers. Wearable Art (2015) transforme des toiles de Mondrian et Van Gogh en robes sculptural es. Leurs créations questionnent : où commence le vêtement, où finit la sculpture ?

Thom Browne : L’Absurdité Cérémonielle

Les défilés de Thom Browne sont des opéras surréalistes. Modèles aux têtes de chien (Automne-Hiver 2014), proportions grotesquement déformées, mise en scène théâtrale — Browne crée un univers absurde traité avec un sérieux implacable, exactement comme Magritte peignait ses pommes flottantes.

V. Quand la Mode Rencontre l’Écran : Matérialiser l’Impossible

Costumes Surréalistes au Cinéma

Le costume de cinéma peut être surréaliste par lui-même. Eiko Ishioka pour The Cell (2000) crée des tenues qui semblent échappées d’un tableau de Dalí. Sandy Powell pour Orlando (1992) dessine des vêtements qui transcendent les époques et les genres, créant une temporalité onirique.

Défilés Cinématographiques

Les défilés haute couture deviennent eux-mêmes des films. McQueen filmait ses shows comme des performances, créant des narrations oniriques. Van Herpen collabore avec des vidéastes pour transformer ses présentations en expériences immersives — l’eau digitale ruisselle, des projections créent des dimensions parallèles.

Instagram : Le Surréalisme Démocratisé

Les réseaux sociaux propagent l’esthétique surréaliste. Les comptes mode multiplient les collages impossibles, les juxtapositions absurdes, les corps morcelés. Filtres AR qui transforment les visages, deepfakes qui créent des doppelgängers — le surréalisme n’est plus avant-garde mais langage visuel quotidien.

Le Rêve Est Devenu Réalité

De la Red Room de Lynch aux robes bioluminescentes d’Iris van Herpen, le surréalisme contemporain prouve que l’inconscient n’a jamais été aussi présent dans notre culture visuelle. Le mouvement fondé par Breton n’est pas mort — il a muté, s’est adapté aux nouvelles technologies, aux nouveaux médiums.

Lynch filme les rêves comme Dalí les peignait : avec une précision hallucinée qui rend l’impossible crédible. Aronofsky transforme Portman en cygne avec la même logique que Magritte transformait des hommes en oiseaux. Van Herpen imprime des robes en 3D qui matérialisent les visions organiques d’Ernst.

Le surréalisme nous rappelle une vérité essentielle : la réalité n’est jamais aussi stable qu’elle le prétend. Sous la surface lisse du quotidien grouillent des désirs, des angoisses, des métamorphoses. Le cinéma et la mode surréalistes percent cette surface, nous montrant que le rêve et la veille ne sont pas des opposés mais des continuum.

« Le surréalisme, c’est moi. »

— Salvador Dalí

Dans un monde saturé d’images, où TikTok génère des millions de vidéos quotidiennes et où la réalité augmentée efface les frontières entre virtuel et réel, le surréalisme n’a jamais été aussi pertinent. Chaque filtre Instagram qui déforme nos visages, chaque deepfake qui crée des doubles numériques, chaque robe imprimée en 3D qui défie les lois du tissu traditionnel — tout cela prolonge le projet surréaliste : libérer l’imagination en court-circuitant la raison.

Les images les plus puissantes restent celles qui nous désorientent, qui nous forcent à abandonner nos certitudes. Lynch, Aronofsky, del Toro à l’écran ; van Herpen, McQueen, Schiaparelli sur les podiums — tous sont les héritiers de Breton, Dalí et Magritte. Tous nous rappellent que le rêve est bien une seconde vie, et que cette vie onirique mérite d’être explorée, célébrée, matérialisée.

Bienvenue dans le monde invisible. Les portes d’ivoire et de corne sont grandes ouvertes.

Les Cyclades : l’amitié au féminin

2.5

Les Cyclades reprend le schéma des comédies romantiques pour raconter une amitié entre deux femmes qui se sont connues dans l’enfance et que tout oppose. Un premier rôle pour une Olivia Côte qui opère un « retour à la vie » salvateur.

Fêlures et lumière

Les Cyclades est le 9e long métrage de Marc Fitoussi, une comédie qu’il a construite comme solaire et optimiste. Sur les îles grecques, loin de la dolce vita, mais dans un élan qui les pousse toujours à avancer, Blandine et Magalie se retrouvent, s’apprivoisent. Que dire à une amie de jeunesse qu’on a perdue de vue ? Est-ce possible de construire quelque chose ensemble, de se comprendre ? De ces questionnements simples, Marc Fitoussi déroule un scénario assez classique, à l’image d’une comédie romantique (les retrouvailles, les galères, la dispute, la réconciliation), qui est porté par la drôlerie des deux interprètes principales : Laure Calamy (pétillante) et Olivia Côte (qui obtient enfin un premier rôle!!). On pense aussi beaucoup au film Premières vacances, où deux amoureux qui se connaissent à peine enchaînent les galères. Le ressort de la comédie ici est de montrer des personnages qui vont mal mais dont les fêlures, exposées dans l’opposition des caractères, nous font sourire parce qu’elles sont exagérées.

Cette histoire d’amitié féminine, sans rivalité (ou presque !), arrive à point nommé. Il manque de vrais récits de sororité, car si finalement les deux femmes passent leur temps à s’exaspérer, elles croient au pouvoir de l’amitié, s’accrochent et tentent d’exister un peu mieux ensemble. Que ce soit au nom d’une amitié adolescente ou d’une envie de bousculer l’avenir, leur relation est souvent touchante dans son apparente impossibilité. Pourtant, ça fonctionne « parce que c’était elle, parce que c’était moi » pourraient-elles presque dire.

Madeleines

Marc Fitoussi joue beaucoup sur les non-dits, les émotions cachées. Entre Bijou (irrésistible Kristin Scott Thomas) qui cache un secret ou Magalie qui s’évertue à être extravagante, seule Blandine montre son désespoir profond. Graphiquement, le film ne cesse de jouer, à l’image d’une BD, des oppositions entre les deux personnages, en les effaçant petit à petit, on voit ainsi Laure Calamy en blonde… comme son amie ! Entre les références au disco ou la passion adolescente des deux amies pour Le Grand bleu, Les Cyclades agit comme une madeleine, un jeu de souvenirs… Les îles grecques ne sont pas filmées comme des endroits touristiques, puisque nos personnages n’arrivent pas vraiment à destination,  cependant on est loin du regard porté sur le pays par I Love Greece, qui regardait la crise en face. A mi-chemin entre le film de vacances et la comédie dramatique, Les Cyclades est une petite comédie sans prétention avec de sympathiques interprètes, qui se consomme sans trop réfléchir ! Le film entraîne cependant ses héroïnes vers la lumière, au moins vers le choix d’être ensemble, de quitter l’amertume.

Les Cyclades : Bande annonce

Les Cyclades : Fiche technique

Synopsis : adolescentes, Blandine et Magalie étaient inséparables. Les années ont passé et elles se sont perdues de vue. Alors que leurs chemins se croisent de nouveau, elles décident de faire ensemble le voyage dont elles ont toujours rêvé. Direction la Grèce, son soleil, ses îles mais aussi ses galères car les deux anciennes meilleures amies ont désormais une approche très différente des vacances… et de la vie !

Réalisation : Marc Fitoussi
Scénario :Marc Fitoussi
Interprètes : Olivia Côte, Laure Calamy, Kristin Scott Thomas, Alexandre Desrousseaux, Panos Koronis
Photographie : Antoine Roch
Montage : Catherine Schwartz
Production : Avenue B Productions, France 3 Cinéma, Scope Pictures
Distributeur : Memento Distribution
Durée : 1h50
Genre : Comédie
Date de sortie : 11 janvier 2023

France – 2022

« Monsieur Apothéoz » : tout en fêlures

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Les éditions Glénat publient dans leur collection « Vents d’Ouest » Monsieur Apothéoz, de Julien Frey et Dawid. Le récit, doux-amer, s’articule autour de trois personnages vulnérables qui se serrent les coudes… à leur façon.

« Tout ce que nous entreprenions se terminait par une magnifique catastrophe. » Théo en est convaincu : porter le nom d’Apothéoz est, si pas une malédiction, le signe que rien ne pourra jamais fonctionner comme escompté. À ses yeux, « aller de l’avant, chez les Apothéoz, c’était aller inexorablement droit dans le mur ». Dernière preuve en date : en faisant goûter l’un de ses gâteaux au maire du village, son père a provoqué sa mort par suffocation. Persuadé qu’une sorte de déterminisme plane sur son existence, le jeune homme a décidé de vivre d’expédients, de ne rien tenter dans la vie. Celui qui s’était inscrit à des cours de violon pour se rapprocher de Camille l’abandonne sans un mot du jour au lendemain pour s’installer dans un appartement que son père a obtenu en héritage et aussitôt revendu en viager, probablement davantage préoccupé par ses fonds de bouteilles que par l’avenir de son rejeton.

Une rencontre va cependant tout chambouler. Un jour, Théo s’assoit à une terrasse à côté d’Antoine Pépin, auteur renommé de livres de développement personnel. De prime abord, il s’agit du mariage antinomique parfait : celui qui vit dans la peur de la fatalité se lie d’amitié avec celui qui prodigue des conseils visant à l’épanouissement et l’accomplissement de soi. Mais les choses s’avèrent un peu plus compliquées que cela. Dans une veine comique astucieusement menée, Julien Frey et Dawid mettent en vignettes deux personnages tout en fêlures, renfermant un lourd secret et ne se maintenant debout qu’au contact l’un de l’autre. L’éveil entre les deux hommes se matérialise définitivement lors d’une séquence d’ébriété joliment restituée, avant que Camille, revenue d’un passé lointain, ne vienne se greffer au duo.

Et de quelle façon ! Le sens de l’absurde poussé à son paroxysme, les auteurs réintroduisent un personnage en proie à des troubles psychologiques, ayant privilégié la lecture des bouquins d’Antoine à un réel suivi thérapeutique. Avec un effet qui ne tardera pas à se manifester, mais dont on préservera évidemment le mystère. Ce sont maintenant trois personnages abîmés, vulnérables, qui se réunissent autour d’un congélateur et d’un violon, dans une scène à l’ironie mordante. Monsieur Apothéoz se caractérise par ce trio attachant et borderline, ses dessins soignés et ses airs de buddy story contrariée. Il tourne par ailleurs en dérision les apparences et les visions normatives. Dumony en constitue évidemment l’exemple le plus criant. Ainsi, Camille annonce à son sujet : « Avec les années, Monsieur Parfait est devenu Monsieur Très Chiant. » Ce ne sont pas ses deux billards et ses succès immobiliers qui le sauveront d’une haine sourde.

Monsieur Apothéoz, Julien Frey et Dawid
Glénat, janvier 2023, 120 pages

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3.5

« The Amusement Park » : use âge

Commandé par une société luthérienne afin de sensibiliser le public aux enjeux du troisième âge, le moyen métrage d’éducation The Amusement Park (1973) s’ajoute au catalogue des éditions Potemkine, dans une restauration 4K. Derrière la caméra : un George A. Romero qui, en quelques jours de tournage (de un à trois selon les sources), parvient à faire d’un parc d’attractions lambda un véritable enfer pour nos aînés.

The Amusement Park (1973) est un document hybride, à mi-chemin entre le geste cinématographique et l’outil d’éducation. Son introduction en indique les principaux tenants : les personnes âgées constituent « une ressource naturelle mal employée », dont l’épanouissement est mis à mal par un déficit de compassion et la marginalité à laquelle la société tend à les cantonner. Parce qu’ils ne peuvent plus se prévaloir d’en être des membres productifs (tels que l’entend en tout cas le libéralisme occidental), les aînés subiraient un flot ininterrompu d’ostracisme et de discriminations. Venant de la publicité, George A. Romero n’en est pas à son coup d’essai lorsqu’il décide, pour témoigner de cet état de fait, de transformer un parc de loisirs en enfer sartrien. Sa société The Latent Image s’est en effet déjà distinguée pour ses spots publicitaires imaginatifs.

L’âgisme mis en images dans The Amusement Park prend différentes formes. Victime d’un accident dans les auto-tamponneuses, un couple de vieillards fait l’objet des récriminations injustifiées du conducteur « en tort ». Le héros de l’histoire, témoin, se verra quant à lui disqualifié… parce qu’il ne portait pas ses lunettes au moment des faits. Ailleurs apparaît la scène anodine mais toujours édifiante des sacs de courses trop nombreux et volumineux pour être manipulés par un vieil homme : bien qu’en difficulté, le personnage campé par Lincoln Maazel suscite tout au plus une indifférence polie autour de lui. De quoi objectiver ces « Reject » tamponnés sans délicatesse ou ces écriteaux de prévention aboutissant à des formes d’exclusion.

Techniquement, The Amusement Park se caractérise par plusieurs fulgurances très « romeriennes ». Une séquence de manège découpée au cordeau, une mise en scène normative de la foule à des fins d’oppression et de tension, des vues subjectives vertigineuses sur les attractions, une série de raccords dans l’axe avant l’agression du malheureux protagoniste par une bande de voyous… Quand ils ne se soumettent pas à des tests oculaires ou ne font pas l’objet de prémonitions catastrophées (incluant des médecins démissionnaires et des immeubles délabrés), les personnes âgées souffrent de malaise, se voient adressées un baratin commercial proche de l’escroquerie ou finissent dans une sorte de pensionnat visant à prévenir l’atrophie musculaire. Cyniquement, l’une des rares attractions où les aînés demeurent les bienvenus n’est autre qu’un cimetière militaire.

« Pourquoi personne ne m’aide ? » Cette interrogation résignée pourrait résumer à elle seule le propos de The Amusement Park. Mais George A. Romero déploie une grande inventivité pour l’illustrer de manière métaphorique. Le point de vue adopté, tragique, est conçu de telle sorte à ne laisser personne indifférent. Que ressentir, en effet, lorsqu’une foire aux monstres se contente de présenter sur scène des individus qui vous ressemblent en tout point ? Ignorés, volés, brutalisés, les personnages de ce moyen métrage n’ont plus qu’à se retirer, seuls, dans une pièce aseptisée, d’un blanc immaculé, rappelant par analogies les salles d’attente de nos hôpitaux.

BONUS

On soulignera la présence d’un document dans lequel Julien Sévéon mentionne le travail de George A. Romero à la télévision et les conditions dans lesquelles The Amusement Park lui fut commandé. Le scénario rudimentaire, le tournage à la hâte, les touches personnelles du cinéaste, les Grey Panthers, les expérimentations sonores du film y figurent également en bonne place.

Un livret de très bonne facture accompagne cette édition. Il permet aux lecteurs de revenir sur la passion précoce de Romero pour le cinéma et sur l’aventure The Latent Image, après que le metteur en scène de Zombie a fait ses classes dans les chaînes de télévision de Pittsburgh. Le succès de La Nuit des morts-vivants, les désillusions financières qui s’ensuivent, ainsi que le travail sur les campagnes politiques de la firme de Romero complètent le propos, avant l’évocation de circonstance de The Amusement Park.

Fiche technique : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020074619-the-amusement-park-george-a-romero/

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« La Fabrique des héros » : la folle ascension d’un éditeur

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C’est une sorte de mise en abîme. Les éditions Dupuis se racontent à travers une exposition carolorégienne qui s’accompagne d’un ouvrage indispensable. Intitulé La Fabrique des héros, ce dernier fourmille d’histoires passionnantes et d’anecdotes amusantes.

En revenant sur cent années d’histoire éditoriale, La Fabrique des héros permet d’objectiver le chemin parcouru par la maison Dupuis, établie à Marcinelle en avril 1922, et dont les activités d’éditeur s’inscrivent alors en complément à celles d’imprimeur, datant elles de 1909. Aussitôt, elle hérite de son créateur, Jean Dupuis, un conservatisme catholique dont les premiers faits d’armes se nomment Les Bonnes soirées et Le Journal de Spirou. Ces deux magazines ont en effet en commun de promouvoir des valeurs morales traditionnelles – sur la place et le rôle des femmes pour l’un, sur le patriotisme ou l’éducation des enfants pour l’autre. Positionnés aux antipodes des publications Elle ou Le Journal de Mickey, ils sont symptomatiques d’une ligne éditoriale relativement réactionnaire, sur laquelle vont buter, au cours des décennies suivantes, nombre de rédacteurs en chef et de dessinateurs. Ainsi, le supplément agrafé Le Trombone illustré (1977) constituera pour Yvan Delporte une tentative, fragile, de rompre avec le conservatisme du Journal de Spirou, à une époque où la liberté de ton avait cours dans les rédactions concurrentes.

Passer en revue l’histoire des éditions Dupuis, c’est prendre langue avec des artistes visionnaires – de Peyo à André Franquin en passant par Jijé ou Morris. Beaucoup d’entre eux ont enfanté des personnages passés à la postérité, et souvent transculturés. Ainsi, René Goscinny publie les premiers récits du Petit Nicolas dans Le Moustique, Peyo crée Les Schtroumpfs, Morris dédie presque l’intégralité de son œuvre à Lucky Luke, Franquin met en vignettes un Gaston Lagaffe bientôt nanti d’une conscience écologique et politique… Mais son premier best-seller, la maison Dupuis le doit à l’incontournable Jijé, dont la biographie dessinée sur Don Bosco s’écoulera à plus de 125 000 exemplaires. Joseph Gillain de son vrai nom, l’auteur et dessinateur, influencé par la BD américaine, devient, sitôt intronisé, omniprésent dans la rédaction dupuisienne, au moment où la seconde génération Dupuis (celle de Charles et Paul) prend les rênes. Durant les années difficiles de la décennie 1940, l’activité freine en raison de la Seconde guerre mondiale et de l’occupation allemande. Les nazis cherchent d’ailleurs à imprimer leur journal de propagande Signal sur les presses de Marcinelle. Et Jean Doisy, premier rédacteur en chef du Spirou, communiste parmi les catholiques, s’emploie, à son échelle, à insuffler de l’espoir et de la combativité aux quelque 36 000 adhérents des Amis de Spirou…

Tant les aventures que les obstacles ont été nombreux pour la maison Dupuis. La Fabrique des héros s’épanche ainsi sur la loi française de 1949 interdisant de montrer sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la débauche ou les délits. Une définition très vague, suffisamment en tout cas pour édulcorer ou, plus prosaïquement, censurer certains albums belges (ou américains). Morris, dont Franquin saluait volontiers la maîtrise de la dynamique narrative et des codes graphiques, reprocha quant à lui aux Dupuis leur frilosité, au point de claquer la porte. Ailleurs, ce sont les rivalités avec Hergé et Tintin ou avec Le Lombard qui sont évoquées, ou encore le théâtre du farfadet, au moment où les troupes allemandes rationnaient le papier, les déménagements et restructurations de la rédaction, la récupération de Marsupilami par Walt Disney (le personnage fera même partie de la célèbre parade du parc parisien !) ou le fiasco états-unien TV Family, sur lequel l’éditeur a depuis jeté un voile pudique.

Des anecdotes croustillantes aux succès les plus retentissants, ce sont des pans entiers de la vie dupuisienne qui se voient restitués dans La Fabrique des héros. On apprend ici que des primes de Noël étaient jadis distribuées dans des enveloppes après la messe de minuit, de telle sorte que les absents n’y avaient pas droit. On nous explique là-bas qu’Albert Frère, qui rachète les éditions Dupuis au milieu des années 1980, initie des synergies importantes avec le groupe RTL et que l’installation de Dupuis Audiovisuel à Paris a été motivée, notamment, par les aides financières apportées par le CNC. Spirou, Cédric ou Kid Paddle seront adaptés par le studio de fabrication français. Au milieu de tout cela : le succès de Largo Winch, la collection « Aire Libre » et l’invention du roman dessiné, les voies poreuses entre le dessin animé et la bande dessinée, des réflexions sur la co-création (ouvertement ignorée par Jean Dupuis dans un premier temps), les droits d’auteur et ceux qualifiés de « dérivés ».

En tant qu’éditeur, Dupuis a acquis une renommée qui a très largement dépassé le (minuscule) marché belge. Ses héros, de bandes dessinées mais aussi de films d’animation, ont accompagné des générations entières d’enfants et d’adolescents, lesquels, devenus adultes, ont ensuite pu dériver vers les romans graphiques et une offre éditoriale plus en phase avec leurs attentes. Certaines choses, en revanche, ne s’expliquent pas : bien que conservatrice sur le plan éditorial, la maison Dupuis a attendu longtemps, c’est-à-dire Jean Roba et Boule & Bill (1959), pour mettre en scène une famille traditionnelle, vivant dans un microcosme à l’abri des mutations sociétales. L’auteur et dessinateur ayant filé chez Dargaud, c’est Cédric qui prit le relai, avec le succès que l’on sait. Cette riche et passionnante histoire, composée de talents uniques et d’un contexte économico-éditorial si particulier, méritait bien un examen scrupuleux. C’est désormais chose faite : joliment illustré (le contraire aurait été un comble !), plus étayé que compilatoire, La Fabrique des héros constitue un carnet de vie léger et généreux, finalement assez représentatif de ce qui a fait l’étoffe de certains personnages dupuisiens.

La Fabrique des héros, José-Louis Bocquet et Serge Honorez
Dupuis, janvier 2023, 208 pages

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4.5

« Bandes originales » : Thierry Jousse esquisse un portrait de la musique au cinéma

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Les éditions EPA devraient contenter plus d’un cinéphile : la publication de Bandes originales est une occasion quasi unique de faire, en compagnie de l’excellent Thierry Jousse, le bilan de l’évolution de la musique de films. Avec passion et didactisme.

Il suffit de quelques notes de musique pour identifier instantanément Halloween, la nuit des masques, Psychose ou Massacre à la tronçonneuse. Le cinéma d’horreur a, peut-être mieux que n’importe quel autre genre, conféré à la bande-son de ses films une fonction séminale, d’orchestration et d’accompagnement, que les accords répétitifs et stridents de Bernard Herrmann dans le Bates Motel incarnent parfaitement. Les trois œuvres mentionnées ci-avant répondent toutefois à des logiques différentes : Tobe Hooper a opté pour des partitions bruitistes en adéquation avec une imagerie minimaliste ; Bernard Herrmann a fait son deuil d’un certain classicisme influencé par Claude Debussy ou Maurice Ravel pour privilégier des cellules rythmiques plus courtes et saccadées ; John Carpenter a lui-même composé ce qui deviendra, on peut le dire, l’hymne du slasher. Thierry Jousse cite également, dans ses Bandes originales passionnantes, l’exemple du giallo, indissociable d’une certaine esthétique sonore.

Certaines des plus belles pages de l’histoire du cinéma se sont écrites par la conjugaison parfaite de la mise en scène et de la mise en musique, de l’image et du son. Les coups d’archet de Bernard Herrmann portent l’effroi dans Psychose, mais la collaboration entre le compositeur et Alfred Hitchcock comprend d’autres chefs-d’œuvre tels que Sueurs froides, La Mort aux trousses ou Les Oiseaux. D’autres duos sont passés à la postérité : Steven Spielberg et John Williams, Tim Burton et Danny Elfman ou Sergio Leone et Ennio Morricone. Difficile en effet d’évoquer l’un sans mentionner l’autre. Thierry Jousse verbalise avec érudition les synergies nées de ces collaborations répétées. Pendant que le cinéaste sculpte l’espace et l’image, le compositeur vient en appui, donne des élans, colore les séquences en les nappant d’ambiances sonores créées sur mesure. Si le rôle des compositeurs de musiques de films demeure généralement sous-estimé, il faut rappeler que les bandes originales ont pris leur essor, irréversible, dès les années 1930 et l’avènement du cinéma parlant. Max Steiner, Franz Waxman ou Dimitri Tiomkin façonnent alors, parmi d’autres musiciens souvent venus d’Europe, le son hollywoodien.

Au fil des décennies, les évolutions sonores ont foisonné. Bandes originales ne manque pas de rappeler quelques-unes de ces étapes itinérantes sans lesquelles le septième art n’aurait certainement pas eu la même saveur. Le jazz qui s’invite dans les salles obscures dans les années 1950, la Nouvelle vague facilitant la percée d’une nuée de nouveaux compositeurs en France (Georges Delerue, Michel Legrand, Antoine Duhamel…), la musique électronique qui apporte une touche nouvelle dans les années 1980, l’apparition des metteurs en scène-DJ tels que les deux Quentin (Tarantino et Dupieux). Si Max Steiner est reconnu pour avoir posé les jalons des principales techniques de composition en prise avec l’image (il s’occupe notamment des comédies musicales interprétées par le duo Ginger Rogers/Fred Astaire), la mécanique sonore n’a cessé de muter au cours des années et des personnalités-phares qui l’incarnaient. Parmi elles, Thierry Jousse met en exergue John Williams, Quincy Jones, Henry Mancini, Jerry Goldsmith, James Horner ou encore Howard Shore.

Beau-livre, Bandes originales dispose un espace considérable, propice aux illustrations. Ces dernières accompagnent des textes succincts qui, une fois rassemblés, possèdent un réel caractère encyclopédique. Traversant les époques, les genres et les compositeurs, l’ouvrage fait passer le lecteur de la carrière de Max Steiner à celle de Bernard Herrmann, des partitions rejetées les plus célèbres à l’usage du vieux jazz dans les films de Woody Allen, des années 60 coincées entre le classicisme et l’irruption prochaine du Nouvel Hollywood aux comédies musicales ou à l’attelage durable entre le rock et le septième art. Le langage musical contemporain est le fruit d’une patiente construction, dans laquelle chacun des éléments rapportés par Thierry Jousse a eu son importance. Comment, en effet, comprendre le parcours d’un John Williams ou d’un Ennio Morricone sans expliciter les liens de l’un avec Henry Mancini et Bernard Herrmann ou la formation classique de l’autre, doublée d’une expérience d’arrangeur sonore à la RAI ? Comment mieux décrire le premier qu’en mettant en lumière le mariage parfait entre l’exigence artistique et le succès populaire (de Star Wars à Harry Potter), ou le second, dont l’auteur énonce les sonorités variées caractérisées par un savant mélange de cris sauvages, de clavecin, de flûte à bec ou de cordes rythmiques et psychédéliques ?

De par sa générosité et la passion qui s’en dégage, Bandes originales devrait satisfaire aux attentes des cinéphiles et des mélomanes. Il a en outre l’immense mérite de raconter un récit suivi, aux imbrications diverses, de l’évolution de la musique de films à travers les époques. Car des Etats-Unis à la France en passant par le Japon ou l’Italie, la bande-son d’un long métrage a toujours eu des fonctions séminales, de suggestion, d’émotion, voire de citation (la présence de Bernard Herrmann au générique des films de François Truffaut ou Brian De Palma n’est évidemment pas innocente quand on considère l’influence d’Alfred Hitchcock sur leur cinéma respectif). On peut conclure, sans courir le risque de se fourvoyer, que le livre de Thierry Jousse a sa place dans la bibliothèque de tous les amoureux du cinéma.

Bandes originales, Thierry Jousse
EPA, novembre 2022, 288 pages

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4.5

Le Secret des Perlims : l’Amazonie chatoyante et timorée d’Alê Abreu

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Le nouveau film d’animation brésilien d’Alê Abreu est une sortie événement pour tous ceux ayant voyagé avec Le Garçon et le Monde. Huit ans se sont écoulés et sa mosaïque espiègle, onirique et cruelle reste incontournable. Convoquant des références plus évidentes et une linéarité explicite et bavarde, Le Secret des Perlims rate le coche de la malice créative et narrative de son prédécesseur. Il n’en reste pas moins un sommet technique à la direction artistique foisonnante.

Récital écologique d’un spectacle visuel d’exception

D’emblée, ce qui force l’admiration dans le travail d’Alê Abreu et de ses animateurs, c’est la volonté de proposer un spectacle visuel florissant, toujours au service des caractéristiques de ses héros. En cela, le métrage tend bien la main au jeune public qu’il cible avant tout. Le Secret des Perlims nous conte la pérégrination de deux jeunes espions cartoonesques, que tout oppose, dans la jungle amazonienne. Ils devront dépasser leurs différences pour préserver une nature mise en péril par des Géants, prônant la folie industrielle. Bien qu’il réservera son lot de mystères, ce postulat narratif, au demeurant clair et inutilement surligné, tient davantage du récital que d’un appel à l’éveil et à l’imagination.

Contemplation et psychédélisme tropical

Au fond, c’est plutôt dans sa dimension anthropologique et méditative que le film vise juste, permettant l’éveil et l’aventure. À la lumière de récentes découvertes archéologiques, Le Secret des Perlims explore, partiellement, les vestiges d’une civilisation prospère et mystique. L’occasion d’apporter ce nouveau regard sur l’Amazonie qu’on avait longtemps cru sauvage et, pour ainsi dire, inhabité. Cet autre postulat, cette fois en filigrane, est servi par une direction artistique fabuleuse, entre l’expérience psychédélique et la contemplation. Les communautés amérindiennes ne sont jamais très loin, vectrices de la richesse visuelle et thématique du film d’Alê Abreu.

Narration timorée et surchargée

Pourtant, le métrage s’enlisera dans de navrantes références au studio Ghibli. Il est clair que le cinéaste emprunte thématiquement à ces mastodontes de l’animation, le beau couplage du dessin à l’encre et de l’animation numérique s’y raccrochant également visuellement. De fait, avec sa durée modeste, Le Secret des Perlims se complaît dans ses références et peine à trouver sa narration propre. Des limites qui pèsent sur un récit excessif, ne trouvant pas toujours une pertinence dans sa dimension contestataire et politique. C’est d’autant plus criant qu’à mesure que le secret se dévoile, le lien avec le jeune public se dissipe.

Malgré cela, Le Secret des Perlims reste un film d’animation passionnant et d’une générosité remarquable. Une fable à voir pour sa richesse visuelle et symbolique.

Bande Annonce – Le Secret des Perlims

Synopsis : Claé et Bruô sont deux agents secrets de royaumes rivaux, ceux du Soleil et de la Lune, qui se partagent la Forêt Magique. Lorsque les Géants menacent d’engloutir leur monde sous les eaux, les deux ennemis doivent dépasser leurs différences et allier leurs forces. Ils partent alors à la recherche des Perlims, des créatures mystérieuses qui, elles seules, peuvent sauver la Forêt…

Fiche Technique – Le Secret des Perlims

Titre original : Perlimps
Brésil – 2022 – 76 mns
Réalisation : Alê Abreu
Musique originale : André Hosoi
Distribution française : UFO Distribution
Sortie le 18 janvier 2023

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« Freud, le moment venu » : cancers

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La Boîte à bulles publie Freud, le moment venu, de Suzanne Leclair et William Roy. Deux formes de cancer y cohabitent avec pour point commun de profondément affliger le père de la psychanalyse : la montée du nazisme, qui le pousse à l’exil à Londres, et un épithéliome engendré par un tabagisme excessif.

On connaît par cœur les étapes inhérentes de l’addiction : un plaisir éphémère, parfois doublé d’une culpabilité sur laquelle on jette aussitôt un voile pudique, les difficultés à reprendre pied quand le « vice » vous aspire dans des profondeurs insoupçonnées, une lente et trop souvent irréversible dégradation physique et/ou psychique. Dans Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy dépeignent le tabagisme du père de la psychanalyse comme une forme d’addiction. Ils lui prêtent même une couleur rouge sang contrastant avec le noir et blanc au carmin de l’album, et ayant partie liée avec les teintes du drapeau nazi. Car ce sont finalement deux cancers bien distincts qui s’abattront de concert sur Sigmund Freud. D’un côté, un attrait immodéré pour le cigare, bientôt responsable de lésions malignes, et de l’autre, des nazis qui annexeront son Autriche natale, jusqu’à le pousser à l’exil en Grande-Bretagne.

Quand il réalise qu’on lui a caché la gravité de sa maladie, Freud décide dans un premier temps de ne plus recourir aux services de médecins. Ces derniers l’estimaient inaptes à faire face à la réalité de son cancer. Et l’aveuglement relatif qui entourait sa consommation de tabac – qu’il diagnostiquait pourtant chez les autres comme un substitut de la masturbation – semble apporter du crédit à leurs craintes. Quand il entame ses soins, Freud est affublé d’une prothèse incommodante baptisée le « monstre », puis gêné par des douleurs aiguës, et enfin tourmenté par des récidives cancéreuses successives. Sa vie est bouleversée, mais son tabagisme ne fléchit pas, malgré les recommandations répétées des spécialistes qu’il consulte. Freud, le moment venu se caractérise ainsi fortement par l’addiction qui le sous-tend, et qui illustre les contradictions du neurologue viennois.

Sur le plan politique, le récit n’est guère plus optimiste. Les nazis s’en prennent à l’art dégénéré et aux sciences juives. Freud et ses proches sont harcelés. La délation, les perquisitions, les vexations, les violences, les spoliations font partie intégrante de la vie des Juifs sous le régime nazi. « Je serai comme le capitaine du Titanic qui n’a jamais abandonné son poste ! », annonce d’abord le père de la psychanalyse, avant de se rendre à l’évidence : il n’a d’autre choix que de quitter Vienne pour Londres, où il pourra retrouver un semblant de vie normale. Car s’il échappe à un cancer idéologique, il est aussitôt rattrapé par la maladie qui l’assaille et le contraint à des dizaines d’opérations en quelques années…

Intimiste, partagé entre la biographie, la fresque politique et les incidents médicaux, Freud, le moment venu parvient à un équilibre appréciable, en sortant la figure freudienne du seul champ académique pour lui donner une vraie chair humaine et la confronter aux démons, personnels et structurels, qui se dressaient alors sur son chemin. Les représentations du tabagisme et des pathologies de Freud sont nombreuses et viennent en appui d’une représentation de l’addiction à la fois psychologique et visuelle. En ce sens, l’album s’inscrit dans la lignée du Bird de Clint Eastwood ou du Ray de Taylor Hackford. Le tout avec une forte personnalité graphique.

Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy
La Boîte à bulles, janvier 2023, 144 pages

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3.5

« Le Boucher de Stonne » : éloge des blindés français

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La collection « Machines de guerre » des éditions Delcourt accueille Le Boucher de Stonne de Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik. Les auteurs se penchent sur le char français B1 bis, le meilleur en son temps, dont le blindage chrome-colbalt résistait à toutes les armes antichar et dont les canons venaient à bout des Panzer ennemis.

La performance des blindés français durant la Seconde guerre mondiale a rarement été saluée. Au contraire, l’histoire a tendance à ne retenir que les faits d’armes des Panzer allemands. Dans Le Boucher de Stonne, c’est pourtant bel et bien le char B1 bis que Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik mettent à l’honneur. La machine, presque indestructible, ne semblait craindre que la pièce anti-aérienne 88mm ; assemblée à partir d’éléments provenant des quatre coins de France, elle était dotée d’une carapace chrome-colbalt, d’un moteur Renault et de redoutables capacités offensives, caractérisées par ses canons et mitrailleuses sophistiqués.

Gourmand en carburant, nécessitant de l’huile de ricin industrielle, le B1 bis a fait l’objet de mésusages dus à l’incurie militaire française. Cet état de fait est parfaitement énoncé par les auteurs, au détour d’un personnage complexe, symptomatique de cette époque, un Juif allemand exilé dans l’Hexagone, ayant œuvré dans les usines Renault avant de rejoindre le front sous une fausse identité. Fred Rosenfeld, puisque c’est de lui qu’il s’agit, se pose en seul protagoniste de chair capable de rivaliser avec le B1 bis dans la construction narrative du scénariste Jean-Pierre Pécau. Les autres protagonistes demeurent en effet secondaires et fonctionnels.

Le Boucher de Stonne alterne les mises en situation du char B1 bis et des parenthèses moins spectaculaires, permettant notamment de narrer les relations dysfonctionnelles entre l’armée française et les villageois qu’elle s’emploie à protéger. Les territoires pris et repris, les problèmes d’approvisionnement, l’impréparation des troupes et de l’état-major, les machines détournées par l’ennemi trouvent également leur place dans un album où l’ingénierie technologique rime avec l’horreur guerrière. Ce dernier se complète d’un important cahier technique sur le B1 bis, ses caractéristiques et ses batailles.

Machines de guerre : Le Boucher de Stonne, Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik
Delcourt, janvier 2023, 56 pages

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3.5

« Le Mythe de l’entrepreneur » : derrière les idées reçues

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La collection « Zones » des éditions La Découverte accueille, un peu plus de deux ans après La Fabrique du consommateur, un nouvel essai d’Anthony Galluzzo portant sur l’entrepreneur et ses représentations, tant médiatiques que populaires.

Dans Le Mythe de l’entrepreneur, Steve Jobs peut être appréhendé comme le symptôme d’une représentation en souffrance. Elle permet notamment au cofondateur d’Apple de prendre rang aux côtés de Benjamin Franklin, Albert Einstein ou Léonard de Vinci dans les biographies consacrées de Walter Isaacson.

Maître de conférences à l’Université de Saint-Étienne, Anthony Galluzzo revient longuement sur la manière dont a été façonnée l’image – et donc la mythologie – jobsienne. Pas tout à fait étrangère au monomythe de Joseph Campbell, cette dernière se compose de plusieurs idées reçues dont l’inlassable répétition, à travers les articles de presse ou les publications littéraires, tient désormais lieu de vérité. Ainsi, comme à certains de ses prédécesseurs (Thomas Edison, Frederick Douglass, Andrew Carnegie, John Rockfeller), on attribue à Steve Jobs des qualités de self-made man et de visionnaire, on le gratifie d’une intelligence supérieure, indépendante, capable de subvertir les marchés au point de les « disrupter », on l’affranchit de tout déterminisme social et on en vient à présenter ses défauts comme un pendant, voire une condition sine qua non, de son génie créatif.

Il faut cependant rappeler, et l’auteur s’y attelle avec succès, que les innovations jobsiennes doivent beaucoup à leur environnement technologique, que l’essor d’Apple passe aussi par Mike Markkula, Steve Wozniak ou Homebrew et que si le natif de San Francisco a si bien « vu », ce n’est pas tant par sagacité mais avant tout parce qu’il disposait d’une position privilégiée pour le faire (milieu familial et professionnel, situation géographique…). De la patiente démonstration d’Anthony Galluzzo, on retiendra ainsi que l’Alto de Xerox a inspiré Steve Jobs et son Macintosh, que l’iPod ne peut être désencastré de son environnement technologique, que les changements induits par Apple ont été incrémentaux et souvent favorisés par les travaux fondateurs issus de la recherche publique, et a fortiori militaire.

La vision de l’ordinateur personnel ? Le Stanford Research Institute et Douglas Engelbart la nourrissaient déjà dans les années 1960. La culture Apple ? Un syncrétisme qui se contente souvent de combiner les expertises accumulées par plusieurs entreprises parentes. Les topoï associés à Steve Jobs ? Issus de la tradition littéraire romantique, ils s’appliquaient déjà, dans une certaine mesure, à Henry Ford, Wolfgang Amadeus Mozart ou Isaac Newton. Le fameux garage séminal ? Jobs a grandi dans la Silicon Valley des années 1960, où circulait l’essentiel des composantes électroniques et où il a croisé nombre de techniciens et d’ingénieurs, auprès desquels il a eu l’opportunité d’acquérir un savoir inestimable, tant en apprentissages formels qu’informels.

D’un entrepreneur à l’autre…

On l’a vu, et Le Mythe de l’entrepreneur ne manque jamais d’en faire état, les prédispositions médiatiques et publiques envers Steve Jobs trouvent des racines plus anciennes, remontant (au moins) aux entrepreneurs du nord-est américain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Anthony Galluzzo indique que la promotion de l’éthique du caractère et les manuels de réussite avaient le vent en poupe entre 1870 et 1910. La Nouvelle Pensée qui apparaît à la fin du XIXe siècle célèbre le pouvoir de l’esprit sur la matière. Une opinion commence à se répandre : tout individu pourrait passer d’une classe sociale à l’autre à force de volonté. Dans cette négation des déterminismes sociaux et des capitaux bourdieusiens, la pauvreté constituerait même un avantage comparatif, puisqu’elle permettrait à ceux qui s’y exposent de se familiariser tôt avec les obstacles.

Comme Steve Jobs, Andrew Carnegie et Thomas Edison ont édifié leur propre mythe auprès des journalistes. À ceci près que l’inflation des productions médiatiques, et notamment celles dédiées à la vie économique et managériale, place aujourd’hui des individus comme Steve Jobs et Elon Musk, son excroissance contemporaine, dans une position encore plus propice à la starification et l’auto-célébration. Et Anthony Galluzzo de préciser : le mythe de l’entrepreneur peut être considéré comme un sous-ensemble du mythe du progrès, qui participerait d’un fétichisme de la révolution (technologique, industrielle).

L’auteur pousse la réflexion plus loin, en arguant, à dessein, que ces mythes s’apparentent à « des fictions nécessaires à la légitimation de l’ordre social ». Ainsi, s’inscrivant de plain-pied dans le néolibéralisme, l’individualisme et le New Management, tout individu occuperait désormais la place qui doit lui revenir en vertu de ses compétences, de ses succès et de sa productivité. Si Steve Jobs et les autres ont si bien réussi, c’est parce qu’ils le méritaient, qu’ils en avaient l’envie et les qualités, et non pas parce que les dés seraient pipés. Le storytelling, le personal branding et le romantisme prométhéen à leur paroxysme, en somme…

Le Mythe de l’entrepreneur, Anthony Galluzzo
La Découverte/Zones, janvier 2023, 240 pages

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