« Monsieur Apothéoz » : tout en fêlures

Les éditions Glénat publient dans leur collection « Vents d’Ouest » Monsieur Apothéoz, de Julien Frey et Dawid. Le récit, doux-amer, s’articule autour de trois personnages vulnérables qui se serrent les coudes… à leur façon.

« Tout ce que nous entreprenions se terminait par une magnifique catastrophe. » Théo en est convaincu : porter le nom d’Apothéoz est, si pas une malédiction, le signe que rien ne pourra jamais fonctionner comme escompté. À ses yeux, « aller de l’avant, chez les Apothéoz, c’était aller inexorablement droit dans le mur ». Dernière preuve en date : en faisant goûter l’un de ses gâteaux au maire du village, son père a provoqué sa mort par suffocation. Persuadé qu’une sorte de déterminisme plane sur son existence, le jeune homme a décidé de vivre d’expédients, de ne rien tenter dans la vie. Celui qui s’était inscrit à des cours de violon pour se rapprocher de Camille l’abandonne sans un mot du jour au lendemain pour s’installer dans un appartement que son père a obtenu en héritage et aussitôt revendu en viager, probablement davantage préoccupé par ses fonds de bouteilles que par l’avenir de son rejeton.

Une rencontre va cependant tout chambouler. Un jour, Théo s’assoit à une terrasse à côté d’Antoine Pépin, auteur renommé de livres de développement personnel. De prime abord, il s’agit du mariage antinomique parfait : celui qui vit dans la peur de la fatalité se lie d’amitié avec celui qui prodigue des conseils visant à l’épanouissement et l’accomplissement de soi. Mais les choses s’avèrent un peu plus compliquées que cela. Dans une veine comique astucieusement menée, Julien Frey et Dawid mettent en vignettes deux personnages tout en fêlures, renfermant un lourd secret et ne se maintenant debout qu’au contact l’un de l’autre. L’éveil entre les deux hommes se matérialise définitivement lors d’une séquence d’ébriété joliment restituée, avant que Camille, revenue d’un passé lointain, ne vienne se greffer au duo.

Et de quelle façon ! Le sens de l’absurde poussé à son paroxysme, les auteurs réintroduisent un personnage en proie à des troubles psychologiques, ayant privilégié la lecture des bouquins d’Antoine à un réel suivi thérapeutique. Avec un effet qui ne tardera pas à se manifester, mais dont on préservera évidemment le mystère. Ce sont maintenant trois personnages abîmés, vulnérables, qui se réunissent autour d’un congélateur et d’un violon, dans une scène à l’ironie mordante. Monsieur Apothéoz se caractérise par ce trio attachant et borderline, ses dessins soignés et ses airs de buddy story contrariée. Il tourne par ailleurs en dérision les apparences et les visions normatives. Dumony en constitue évidemment l’exemple le plus criant. Ainsi, Camille annonce à son sujet : « Avec les années, Monsieur Parfait est devenu Monsieur Très Chiant. » Ce ne sont pas ses deux billards et ses succès immobiliers qui le sauveront d’une haine sourde.

Monsieur Apothéoz, Julien Frey et Dawid
Glénat, janvier 2023, 120 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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