« La Fabrique des héros » : la folle ascension d’un éditeur

C’est une sorte de mise en abîme. Les éditions Dupuis se racontent à travers une exposition carolorégienne qui s’accompagne d’un ouvrage indispensable. Intitulé La Fabrique des héros, ce dernier fourmille d’histoires passionnantes et d’anecdotes amusantes.

En revenant sur cent années d’histoire éditoriale, La Fabrique des héros permet d’objectiver le chemin parcouru par la maison Dupuis, établie à Marcinelle en avril 1922, et dont les activités d’éditeur s’inscrivent alors en complément à celles d’imprimeur, datant elles de 1909. Aussitôt, elle hérite de son créateur, Jean Dupuis, un conservatisme catholique dont les premiers faits d’armes se nomment Les Bonnes soirées et Le Journal de Spirou. Ces deux magazines ont en effet en commun de promouvoir des valeurs morales traditionnelles – sur la place et le rôle des femmes pour l’un, sur le patriotisme ou l’éducation des enfants pour l’autre. Positionnés aux antipodes des publications Elle ou Le Journal de Mickey, ils sont symptomatiques d’une ligne éditoriale relativement réactionnaire, sur laquelle vont buter, au cours des décennies suivantes, nombre de rédacteurs en chef et de dessinateurs. Ainsi, le supplément agrafé Le Trombone illustré (1977) constituera pour Yvan Delporte une tentative, fragile, de rompre avec le conservatisme du Journal de Spirou, à une époque où la liberté de ton avait cours dans les rédactions concurrentes.

Passer en revue l’histoire des éditions Dupuis, c’est prendre langue avec des artistes visionnaires – de Peyo à André Franquin en passant par Jijé ou Morris. Beaucoup d’entre eux ont enfanté des personnages passés à la postérité, et souvent transculturés. Ainsi, René Goscinny publie les premiers récits du Petit Nicolas dans Le Moustique, Peyo crée Les Schtroumpfs, Morris dédie presque l’intégralité de son œuvre à Lucky Luke, Franquin met en vignettes un Gaston Lagaffe bientôt nanti d’une conscience écologique et politique… Mais son premier best-seller, la maison Dupuis le doit à l’incontournable Jijé, dont la biographie dessinée sur Don Bosco s’écoulera à plus de 125 000 exemplaires. Joseph Gillain de son vrai nom, l’auteur et dessinateur, influencé par la BD américaine, devient, sitôt intronisé, omniprésent dans la rédaction dupuisienne, au moment où la seconde génération Dupuis (celle de Charles et Paul) prend les rênes. Durant les années difficiles de la décennie 1940, l’activité freine en raison de la Seconde guerre mondiale et de l’occupation allemande. Les nazis cherchent d’ailleurs à imprimer leur journal de propagande Signal sur les presses de Marcinelle. Et Jean Doisy, premier rédacteur en chef du Spirou, communiste parmi les catholiques, s’emploie, à son échelle, à insuffler de l’espoir et de la combativité aux quelque 36 000 adhérents des Amis de Spirou…

Tant les aventures que les obstacles ont été nombreux pour la maison Dupuis. La Fabrique des héros s’épanche ainsi sur la loi française de 1949 interdisant de montrer sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la débauche ou les délits. Une définition très vague, suffisamment en tout cas pour édulcorer ou, plus prosaïquement, censurer certains albums belges (ou américains). Morris, dont Franquin saluait volontiers la maîtrise de la dynamique narrative et des codes graphiques, reprocha quant à lui aux Dupuis leur frilosité, au point de claquer la porte. Ailleurs, ce sont les rivalités avec Hergé et Tintin ou avec Le Lombard qui sont évoquées, ou encore le théâtre du farfadet, au moment où les troupes allemandes rationnaient le papier, les déménagements et restructurations de la rédaction, la récupération de Marsupilami par Walt Disney (le personnage fera même partie de la célèbre parade du parc parisien !) ou le fiasco états-unien TV Family, sur lequel l’éditeur a depuis jeté un voile pudique.

Des anecdotes croustillantes aux succès les plus retentissants, ce sont des pans entiers de la vie dupuisienne qui se voient restitués dans La Fabrique des héros. On apprend ici que des primes de Noël étaient jadis distribuées dans des enveloppes après la messe de minuit, de telle sorte que les absents n’y avaient pas droit. On nous explique là-bas qu’Albert Frère, qui rachète les éditions Dupuis au milieu des années 1980, initie des synergies importantes avec le groupe RTL et que l’installation de Dupuis Audiovisuel à Paris a été motivée, notamment, par les aides financières apportées par le CNC. Spirou, Cédric ou Kid Paddle seront adaptés par le studio de fabrication français. Au milieu de tout cela : le succès de Largo Winch, la collection « Aire Libre » et l’invention du roman dessiné, les voies poreuses entre le dessin animé et la bande dessinée, des réflexions sur la co-création (ouvertement ignorée par Jean Dupuis dans un premier temps), les droits d’auteur et ceux qualifiés de « dérivés ».

En tant qu’éditeur, Dupuis a acquis une renommée qui a très largement dépassé le (minuscule) marché belge. Ses héros, de bandes dessinées mais aussi de films d’animation, ont accompagné des générations entières d’enfants et d’adolescents, lesquels, devenus adultes, ont ensuite pu dériver vers les romans graphiques et une offre éditoriale plus en phase avec leurs attentes. Certaines choses, en revanche, ne s’expliquent pas : bien que conservatrice sur le plan éditorial, la maison Dupuis a attendu longtemps, c’est-à-dire Jean Roba et Boule & Bill (1959), pour mettre en scène une famille traditionnelle, vivant dans un microcosme à l’abri des mutations sociétales. L’auteur et dessinateur ayant filé chez Dargaud, c’est Cédric qui prit le relai, avec le succès que l’on sait. Cette riche et passionnante histoire, composée de talents uniques et d’un contexte économico-éditorial si particulier, méritait bien un examen scrupuleux. C’est désormais chose faite : joliment illustré (le contraire aurait été un comble !), plus étayé que compilatoire, La Fabrique des héros constitue un carnet de vie léger et généreux, finalement assez représentatif de ce qui a fait l’étoffe de certains personnages dupuisiens.

La Fabrique des héros, José-Louis Bocquet et Serge Honorez
Dupuis, janvier 2023, 208 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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