Accueil Blog Page 226

Comme une actrice : le vertige du douloureux désir !

Céder ou « ne pas céder sur son désir ». Résister ou capituler c’est la formule de Lacan, l’éthique de la psychanalyse, mise en scène dans un film bancal et masqué de Sébastien Bailly « Comme une actrice », réfléchissant cet obscur acteur de nos vies, le lancinant désir et ses visages-fables.

Synopsis : Anna, actrice proche de la cinquantaine, est quittée par son mari, Antoine, metteur en scène de théâtre. Prête à tout pour ne pas le perdre, elle va jusqu’à prendre l’apparence de la jeune femme avec laquelle il entretient une liaison. Mais ce double jeu pourrait se retourner contre elle…

Le pari de Sébastien Bailly est ambitieux : faire se rencontrer en 1h33 les univers du conte, du thriller et des scènes de la vie conjugale version Desplechin en plus charnel somme toute.

L’ambition d’un film d’ores et déjà offre un crédit au spectateur: celui d’accéder au vertige fantasmé par son réalisateur. Et ce vertige ici est fort. Accepter un postulat qui tient de l’imagerie des films fantastiques avec des clins d’œil lointains et subtils à Bunuel et Demy.

Dans Comme une actrice, Sébastien Bailly nous propose donc de croire à une idée folle: une actrice (jouée par Julie Gayet) à l’aube de la cinquantaine se sent en perdition dans son couple et va abuser des gouttes d’un breuvage hallucinogène pour prendre le visage et l’apparence d’une femme plus jeune (Agathe Bonitzer) que son mari désire. Ou s’imagine désirer.

Les tourments du film portent précisément sur l’imaginaire du désir. Que désire au fond le personnage joué par Benjamin Biolay et le sait-il vraiment ? Et sa femme, quel frisson cherche-t-elle ? Un rôle au théâtre qu’elle n’a jamais eu ou à faire renaître l’histoire de son propre couple ? Le film est juste et soyeux dans ce suspens ou cette hébétude, assez bien rendue par le grand corps d’indolence faussement (ou vraiment ?) détachée jouée par Biolay. Surtout le long métrage, Comme une actrice de Bailly cherche sous les visages, les corps et les peaux des acteurs cadrés très près une vérité inquiète, celle de l’incompréhension et du malentendu qui peuvent surgir au sein d’un couple, endeuillant des années de complicité et de confiance.

Comme une actrice est assez beau dans cette auscultation délicate de la cellule- couple, cet animal étrange à l’alchimie mystérieuse. On sent que c’est cette passion grise, grave et mélancolique qui intéresse le réalisateur mais au lieu de s’en tenir à cette clinique austère du couple. Le film bascule ailleurs, comme s’il cherchait lui- même à se donner un vertige, un frémissement qui fait défaut à la mise en scène.

Le postulat- à la fois fantastique et donc très invraisemblable- accordé, nous voyons Julie Gayet se métamorphoser en Agathe Bonitzer, la jeune fille avec laquelle son mari (interprété donc par un Benjamin Biolay à la nonchalance étirée, exaspérante et prenante) croit retrouver la jeunesse de son désir. Le film prend alors des allures polymorphes oscillant entre le thriller hitchcockien (où Julie Gayet au chignon de Vertigo excelle en retenue exacerbée et blondeur propice), le conte triste et diaphane version Peau d’âne, le gore esquissé et le drame existentiel.

Malheureusement Comme une actrice ne suit radicalement aucune de ses voies. Sébastien Bailly analyse davantage les atermoiements du couple à bout de souffle, il le filme à flanc de visages et d’emportements contenus. Surtout il s’intéresse au vertige de son actrice principale. Vraie sœur de Catherine Deneuve dans Peau d’âne, le personnage de Julie Gayet ne cesse de guetter son miroir, questionnant son image, son devenir et l’on devine aisément la mise en abyme pour une actrice trop rare telle Julie Gayet.

On se prend à rêver de ce que David Fincher ferait du visage et des déchirements de Julie Gayet s’il l’avait filmée dans son furieusement cruel Gone Girl. C’est peut-être de cela dont souffre  Comme une actrice : de ne pas être suffisamment radical en un endroit : de ne pas choisir nettement son genre. Thriller horrifique, drame conjugal, Conte cruel ? Tout est là à même niveau. Donc rien n’y est! Ou plutôt nous sommes au cœur du sujet de Comme une actrice : comment faire pour désirer encore? D’où le désir jaillit ? D’un visage, d’une confiance commune, d’une parole, d’une peau, d’un passé ?

Le film réussit à troubler et retenir par son élégance inquiète, sa confiance aiguë dans le pouvoir de crédibilité du cinéma et ses acteurs, sans convaincre, il réussit à interroger sans résoudre.

Sans doute les partis pris de Sébastien Bailly auraient trouvé une plus forte ampleur dans un format sériel autorisant alors son sujet à vivre toutes ses pistes dans un rythme plus adéquat. C’est tout ce que nous lui contons pour l’avenir : devenir le showrunner de l’adaptation sérielle USA de son propre film.

Comme une actrice : Bande-annonce

Comme une actrice : Fiche Technique

Réalisateur : Sébastien Bailly
Scénariste : Sébastien Bailly, Zoé Galeron
Avec Julie Gayet, Benjamin Biolay, Agathe Bonitzer, Cyril Gueï, Jenny Arasse, Zhiying Yan, Meiling Wang, Ava Baya…
Distributeur : Epicentre Films / Jour2fete
En salle le 8 mars 2023 / 1h 33min / Comédie dramatique

Quentin Victory Leydier : « Un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet »

Il s’était déjà penché sur la saga Rocky et sur le binôme Stéphane Brizé-Vincent Lindon. Quentin Victory Leydier publie cette fois, toujours aux éditions LettMotif, une monographie consacrée à John Cassavetes.

Très libre sur la forme, plus passionnée qu’académique sur le fond, cette dernière nous permet de papillonner dans la filmographie du cinéaste américain, au gré des pérégrinations discursives de l’auteur. Avec John Cassavetes conjugue l’analytique, le définitoire et l’anecdotique, au sein d’une publication aérée faisant la part belle aux illustrations et caractérisée par son papier noble et épais. Une édition soignée, qui se lit avec légèreté, sans toutefois rien sacrifier des sophistications d’un cinéaste passé à la postérité. On a voulu creuser plus avant le sujet et adresser quelques questions à l’auteur, qui a eu l’amabilité de nous répondre.

Dans votre ouvrage, vous portez un regard critique sur ce que vous qualifiez d’« onanisme interprétatif ». Bien qu’il soit difficile de plaquer une grille de lecture uniforme sur le cinéma de John Cassavetes, qu’est-ce qui, selon vous, en constitue l’étoffe ?
Effectivement, je pense que trop souvent l’analyse permet à l’analyste de briller sans que cela rejaillisse sur le film. C’est régulièrement une entreprise assez narcissique. Je ne crois pas que ce soit comme ça qu’on donne envie de voir les films.
Assez simplement, je dirais que ce qui constitue l’étoffe des films de Cassavetes, c’est la liberté. J’ai conscience qu’en disant cela, on n’avance pas beaucoup ! Une liberté de ton et une liberté dans la façon de filmer les choses. Bien entendu, il y a des thématiques récurrentes, mais il me semble que ce que l’on retient surtout après le visionnage d’un de ces films, c’est le tourbillon dans lequel il nous entraîne, un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet.

À mesure que vous commentez les différents films de John Cassavetes, vous vous demandez quelle en aurait été la réception critique et publique s’ils voyaient le jour aujourd’hui. Pourquoi ?
Au risque de passer pour un réactionnaire (que je ne suis pas), il m’arrive d’être inquiet lorsque je vois tout ce qui passe à la moulinette de la « cancel culture » aujourd’hui. Je me méfie du courant qui emporte et de l’air du temps. Ainsi, logiquement, je me questionne sur la place que pourraient occuper ces films aujourd’hui, tant l’intégrisme fait rage un peu partout. Est-ce que les personnages masculins seraient considérés tour à tour comme des pervers narcissiques (terminologie tellement à la mode), des machistes faisant des barbecues ou comme la quintessence de la toxicité de l’homme ? (Si l’homme est par nature toxique, ce que je ne crois pas, est-ce qu’on peut parler de la toxicité des femmes, ou est-ce interdit ?) Cela ne m’étonnerait pas et j’imagine que ces analyses hautement scientifiques rejailliraient sur le cinéaste. J’ai moi-même été confronté à cela : il y a par-ci par-là des chantres de la tolérance qui se révèlent en réalité de nouveaux censeurs, et on ne peut plus discuter. Il ne faudrait pas dire telle chose ni même la penser… Je serais même à leurs yeux un crétin parce que je loue un artiste plutôt que je ne l’attaque. Ça me met en colère et surtout m’effraie beaucoup. J’en parle peu dans le livre car, si j’aime bien faire de l’humour, j’essaie au maximum de ne pas être provocateur pour le seul plaisir de l’être. Mais quand j’observe la manière de penser de toute une catégorie de personnes, je me dis que je pourrais y aller bien plus fort par endroits ! Après tout, mon avis vaut bien celui d’un autre.
Cependant, il se peut que je me trompe, peut-être que les relations hommes-femmes décrites dans ces films ne poseraient de problèmes à personne et que les spectateurs seraient capables de saisir les situations. Je le souhaite d’ailleurs. En ce qui concerne la réception critique, je dois dire que cela m’intéresse nettement moins. Car de quelle critique parle-t-on ? De celle qui par essence se coule dans le moule de la doxa ? Celle qui donne des prix à des films qui se lovent dans une pensée à la mode ? Je n’ai pas l’impression que nous soyons dans une période qui cherche à rassembler mais bien plutôt, encore et toujours, dans l’ère de la division.

Vous revenez abondamment sur la consommation d’alcool ainsi que le langage gestuel et corporel des personnages de John Cassavetes. En quoi ces deux éléments structurent-ils son cinéma ?
Je crois que ces deux éléments sont intrinsèquement reliés : sous l’effet de l’alcool, notre corps ne fonctionne plus tout à fait de la même façon (notre esprit encore moins !). Et cela produit alors toute une variété de corps : ceux qui s’effondrent, ceux qui au contraire sont électrisés. L’alcool est le personnage qui revient le plus dans tous ces films. Il occupe des fonctions diverses : remontant, excitant, calmant… Et je trouve que cette substance est très bien représentée car sous toutes ses coutures, Cassavetes montrent tous les états que la consommation d’alcool fait naître, du premier au dernier verre (qui est toujours l’avant-dernier, si l’on en croit Deleuze).

Vous le confessez vous-même, Avec John Cassavetes est un essai peu académique. Vous papillonnez et digressez autant que vous analysez, avec une large place accordée aux photogrammes et aux anecdotes personnelles. Pourquoi ce choix éditorial ?
Tout à fait franchement, je n’avais pas envie de repartir sur un livre rigoureusement construit comme l’était celui consacré à Brizé et Lindon. Avec mon premier livre sur Rocky, j’avais eu le besoin de prouver que j’avais bien étudié donc il y avait quantité de notes en bas de pages, de références… Là, ça ne me disait rien parce que j’ai grandi avec Cassavetes. Je voulais donc me replonger là-dedans sans faire le professeur ou l’étudiant. Je sais aussi que certains de mes rares lecteurs apprécient que ce livre se lise plus facilement, comme un roman (peut-être plutôt comme un recueil de nouvelles, je dirais). Je crois que l’on peut apporter quelque chose avec humilité et il me semble que l’on n’est pas obligé de couper les cheveux en quatre pour parler d’art. Je ne sais pas si ce livre fait avancer le champ des idées et je m’en fous, je n’ai pas cette prétention. Je crois en revanche qu’il est sincère et qu’il donne envie. Peut-être même qu’on passe un bon moment !
En ce qui concerne ce choix de l’utilisation de nombreux photogrammes : Cassavetes, c’est une texture d’image et des morceaux de corps humains, il fallait pouvoir montrer ça et le montrer bien. C’est pour cette raison qu’avec Jean-François Jeunet, nous avons décidé de faire un livre plus beau que mes précédents, je veux dire un vrai livre d’art, avec un papier qui reçoit bien mieux les photos, avec le choix d’images pleine page… Le livre est donc un peu plus cher, mais j’en suis fier, parce qu’il se lit autant qu’il se regarde.

La mort rose… morose

0

Conçu comme de la science-fiction, ce roman graphique signé de l’Espagnol Jaume Pallardó ne peut que faire résonner en nous certains souvenirs, presque comme s’il était déjà dépassé. Il ne manque néanmoins pas d’intérêt, même s’il pourrait aller plus loin dans son investigation.

Un virus a décimé l’humanité de façon foudroyante, cela vous rappelle quelque chose ? Effectivement, par bien des points, La mort rose rappelle ce que nous connaissons avec la pandémie de Covid-19, comme si l’auteur exploitait un filon bien balisé. Or, si l’album date de 2022 pour sa version française, il a été conçu et réalisé avant 2019. À le lire, on se dit que l’humanité était en quelque sorte préparée psychologiquement à la pandémie que nous connaissons, ce qui se révèle particulièrement troublant.

Pandémie et conséquences

Les survivants se sont organisés, en limitant drastiquement leurs sorties (très contrôlées). Ainsi, le personnage principal (Miguel), travaille comme enseignant à domicile pour des adolescents de niveau lycée. Il utilise la vidéo et Internet, comme ont fait les enseignants pendant le confinement. Les sorties ne se font qu’en portant une combinaison plastique à laquelle il faut faire très attention, car si jamais elle se déchire, les risques de contamination reviennent. Bien entendu, toutes les livraisons se font selon un protocole bien précis, avec décontamination et utilisation de systèmes du genre sas. L’action se situe à un moment où l’humanité espère entrevoir le bout du tunnel. D’ailleurs, Miguel se voit proposer un nouvel emploi dans le cadre de la reconstruction de la ville.

Pandémie et socialisation

Miguel vit seul, avec des relations limitées aux échanges virtuels par l’intermédiaire d’un écran. Son hobby est d’écrire. C’est ainsi que, sur un site de rencontres, il retient l’attention d’une jeune femme qui veut dépasser le cadre des échanges virtuels. Visiblement, elle connaît des lieux où on peut profiter en oubliant les contraintes imposées par le protocole sanitaire, une fois celles-ci réglées à l’entrée. Là, Miguel redécouvre avec plaisir quelques sensations un peu oubliées. Surtout, avec la jeune femme avec qui il fait connaissance, il fait d’autres rencontres. Il découvre ainsi que tout le monde ne perçoit pas la situation de la même façon.

Perception de la pandémie

Ainsi, certains doutent de l’existence même du virus et d’autres considèrent que l’épidémie est derrière eux depuis longtemps et que le gouvernement maintient la pression artificiellement pour profiter du fait que les tensions sociales sont étouffées dans l’œuf. Enfin, quelques-uns s’en fichent, n’ont pas d’opinion.

Pandémie, oui ou non ?

Avec cette BD, l’auteur se montre donc incroyablement visionnaire. Ce qu’il imagine ressemble de manière hallucinante à ce que nous avons connu, à quelques variations près. C’en est presque décevant pour qui chercherait une lecture originale. À cela viennent s’ajouter d’autres remarques négatives. D’abord, au niveau du dessin (trop dépouillé, surtout au niveau des décors, malgré quelques efforts), avec des personnages que l’auteur peine un peu à différencier physiquement. Quand on sait qu’ils portent très régulièrement une combinaison leur couvrant tout le corps, cela n’aide pas. Ensuite, pour un album épais (256 pages), il comprend des longueurs. Je pense ainsi à une double planche où, comme seuls dialogues, nous trouvons « putain » puis « merde » qui n’apportent pas grand-chose. La seule couleur de l’album est le rose, sous plusieurs nuances, justifiant parfaitement le titre. Mais certaines parties sont en noir et blanc. On finit par réaliser qu’elles se situent aux endroits sûrs, alors que le rose correspond aux lieux où réside un danger de contamination. Mais on a vu que certains personnages doutent de la présence de ce virus (et même de son existence). Autrement dit : la couleur se justifie-t-elle ici ou non ? Cela devrait conduire à de vrais doutes sur l’action des autorités. Mais du pouvoir en place nous ne saurons jamais rien d’intéressant (les seules informations proviennent de flashes télévisés). Tout juste si on apprend que celles et ceux qui ont les moyens ont accès à des lieux de liberté inaccessibles aux autres. Émergent finalement cette observation de groupes qui versent dans les théories conspirationnistes. On notera que l’auteur se contente de décrire ces individus avec leurs façons de raisonner et de se comporter. En effet, il n’apporte pas de réponse, nous laissant imaginer s’ils ont tort ou raison. Par contre, on voit bien ce qui se passe pour Miguel qui tente de faire comme si de rien n’était après avoir couru un risque évident par rapport au virus (ou prétendu virus). D’ailleurs, on observe aussi qu’il se comporte de manière assez naïve dès lors qu’une jeune femme cherche à le rencontrer. Il se laisse manipuler comme un débutant, agissant avec la seule motivation de pouvoir passer un peu de temps avec elle, découvrir ce qui lui tient à cœur et le partager.

La mort rose, Jaume Pallardó
La Cafetière, mars 2022
Note des lecteurs0 Note
3

En bref : Capitaine Vaudou, Ange Leca, Les Petits Voyageurs de L’art et Eugénie de l’orthographe

Retour sur plusieurs parutions récentes. Au programme : Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb, Ange Leca, Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci et Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes.

Capitaine-Vaudou-avisCapitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb. Série directement inspirée du jeu de rôle éponyme édité par Black Book, Capitaine Vaudou entremêle différents éléments typiques des histoires de pirates, en y ajoutant une dimension surnaturelle et des enjeux à fort relief historiographique tels que l’esclavagisme ou les tensions anglo-irlandaises. Cette suite prolonge avec un vrai sens du spectacle un premier tome déjà prometteur. Aux Bahamas, une procession étrange est en marche, dans le but de capturer l’un des nombreux zombis qui hantent une île maudite. Les services de Cormac McLeod sont aussitôt sollicités, avec son frère Angus, réduit à l’état de mort-vivant, comme moyen de pression. Il va aussi entreprendre une initiation à la magie vaudou dans les Blue Mountains. Sombre, dessiné à traits fins par Darko Perovic, « Le trésor de Christophe Colomb » organise une ronde de personnages bien construits, dont les motivations entrent en collision les unes avec les autres. Entre Robert Louis Stevenson et la franchise Pirates des Caraïbes, Capitaine Vaudou parvient, à mi-chemin (quatre tomes sont prévus en tout), à un équilibre plaisant et à une efficacité appréciable.

Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb (T02), Jean-Pierre Pécau et Darko Perovic
Delcourt, février 2023, 56 pages

Ange-Leca-avisAnge Leca. Inspirés du magnat de la presse Alfred Edwards et de la jeune comédienne Geneviève Lantelme, les personnages Alfred Clouët des Pesruches et Emma Capus disent quelque chose de la Belle Époque. Lui est un entrepreneur volage et souvent tyrannique, en délicatesse avec l’éthique et la loi. Elle est une comédienne bien mariée mais loin d’être épanouie, au point d’ailleurs d’entretenir une relation extraconjugale avec un journaliste alcoolique, Ange Leca, par ailleurs employé… par son mari. Ange porte assez mal son nom : ayant quitté la Corse après une déception amoureuse, il traîne ses guêtres dans les bars et se montre autant obsédé par l’alcool que par sa maîtresse Emma ou ce cadavre décapité et démembré que les eaux de la Seine, sorties de leur lit, ont fait remonter à la surface de Paris. Tout est là : le triangle amoureux, les mœurs de l’époque, une capitale sous les eaux, une enquête tapissée de mystère. Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe n’ont plus qu’à faire avancer l’ensemble pour tenir le lecteur en haleine et caractériser plus avant leurs personnages tout en fêlures. On peut penser à Citizen Kane à travers le personnage d’Alfred Clouët des Pesruches. On décèle des parallèles évidents entre le meurtre impossible à élucider sur lequel enquête Ange et les victimes anonymes retrouvées en France et en Angleterre au début du XXe siècle, avant les avancées de la police scientifique. Sous ses dehors romanesques, bien maîtrisés, le récit se teinte d’un réalisme évident. Pour le reste, entre le drame, la romance et le polar, Ange Leca fait son œuvre, avec savoir-faire.

Ange Leca, Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe
Bamboo/Grand Angle, mars 2023, 72 pages

Les-petits-voyageurs-de-l-art-La-Joconde-de-Leonard-de-Vinci-avisLes Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci. Comme le rappelle le dossier pédagogique glissé en fin d’album, Léonard de Vinci n’est aucunement réductible à La Joconde, bien que ce tableau, le plus célèbre du Musée du Louvre, constitue probablement sa réalisation la plus commentée. Ingénieur, scientifique, architecte, anatomiste en plus d’être un artiste accompli, l’homme a déployé ses talents à travers les disciplines et a pu compter sur bon nombre de mécènes au cours de sa vie, dont Laurent le Magnifique, Cesare Borgia ou François 1er. C’est ce dernier, justement, qui l’accueille au Clos Lucé, le parraine et tombe amoureux du tableau de Mona Lisa, qu’il va acquérir. Une œuvre de commande, qui se caractérise par la fixation des spectateurs par le regard de Lisa Gherardini, par un sourire mystérieux mais aussi par la technique du sfumato, qui consiste à superposer des couches fines de peinture pour créer des effets diffus et novateurs. Dans leur album, Carbone et Moon Li verbalisent chacun de ces points, à travers l’histoire de Lucas et Jade, capables de traverser les tableaux pour aller à la rencontre des artistes qui les façonnent. Évidemment, la fiction se mêle aux faits historiques et l’on reste, considérant le public auquel s’adresse cette nouvelle collection, à la surface des choses. Mais il n’empêche que le génie de Léonard de Vinci et l’histoire de La Joconde – de sa création à sa vénération en passant par son vol par un ouvrier du musée en 1911 – sont très bien restitués et constituent une entrée en matière plutôt engageante.

Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci, Carbone et Moon Li
Kennes, février 2023, 48 pages

Eugenie-de-l-orthographe-les-regles-mechantes-avisEugénie de l’orthographe – Les règles méchantes. Dans cet album à finalité pédagogique, les célèbres patates de David Berry prennent part à des scènes de la vie quotidienne. À ceci près qu’une manifestation inattendue, prénommée Eugénie, apparaît pour corriger la moindre de leurs fautes syntaxiques, grammaticales ou orthographiques. Les « règles méchantes » annoncées dans le titre de l’album concernent des liaisons, des accords, des participes passés ; elles sont souvent bafouées, parfois contre-intuitives, la plupart du temps source d’hésitations pour les locuteurs et rédacteurs que nous sommes. Aurore Ponsonnet et David Berry mettent en vignettes des personnages loufoques dans des situations ordinaires. Chacune de leurs incartades donne lieu à une correction immédiate d’Eugénie, présentée comme un génie de la langue française. Évidemment, ces remises en question paraissent d’abord intempestives, mais les Lambert, puisque c’est eux que le lecteur est appelé à suivre, finissent par s’en accommoder, quand ils ne réclament pas eux-mêmes l’intervention de leur magicienne ! Bon enfant, bien moins empesé que les ouvrages de référence sur la question (c’est le but affiché !), Eugénie de l’orthographe comprend une vingtaine de fiches didactiques, illustrées par des exemples concrets, et aisément assimilables par les enfants.

Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes, Aurore Ponsonnet et David Berry
Lapin, mars 2023, 112 pages

« L’Âme au bord des cheveux » : le Cambodge en état de rupture

Le scénariste et dessinateur Séra publie L’Âme au bord des cheveux aux éditions Delcourt. Il y revient sur les événements dramatiques qui ont secoué le Cambodge, où il est né, dans les années 1970.

Le 17 avril 1975, alors qu’il n’a que 13 ans, Séra voit Phnom Penh tomber entre les mains des Khmers rouges. L’épisode a ceci de tragique qu’il fait suite à un conflit mortifère et qu’il vient signifier de manière définitive la mise au ban d’une partie de la population cambodgienne, avec laquelle les communistes ont décidé de faire rupture. Quelques années auparavant, en 1970, le prince Norodom Sihanouk, alors chef d’État, avait été renversé lors d’un putsch organisé par le général Lon Nol. Ce dernier prit ensuite le pouvoir et proclama la République Khmère, avec le soutien des États-Unis. Dans le cadre de la guerre du Vietnam, Washington avait lancé une série de bombardements au Cambodge en 1969. Le pays servait de base arrière aux Viet Cong et aux forces nord-vietnamiennes. Les pertes civiles ont été significatives ; elles ont bien entendu contribué à la montée de l’insurrection communiste dans le pays.

En 1972, tandis les États-Unis se désengageaient du Vietnam, la guerre se poursuivait au Cambodge, victime collatérale, où les forces communistes, appelées Khmers rouges, continuaient à se dresser contre le gouvernement de Lon Nol. C’est donc en avril 1975 que ces forces insurrectionnelles ont pris le contrôle de la capitale, Phnom Penh, mettant ainsi fin à la guerre civile. Mais pas à l’horreur. Car leur régime a été caractérisé par une répression brutale de l’opposition, par des « disparitions » de masse, ainsi que par des politiques économiques désastreuses qui ont notamment débouché sur une famine. Les estimations font état de plus d’un million de Cambodgiens tués sous le régime des Khmers rouges. Dans L’Âme au bord des cheveux, Séra s’emploie, dans un style proche du documentaire, à présenter les événements ayant présidé à la prise de pouvoir des communistes. Il ne tait rien des divisions et douleurs locales, ni des responsabilités franco-américaines.

Des soldats cambodgiens coupant la tête de leurs ennemis au sable béni et dispersé dans les villes pour les protéger des roquettes communistes, L’Âme au bord des cheveux nous immerge dans une réalité méconnue, glaçante, où les guerres se font autant par procuration que par conviction. Séra fait cohabiter différents styles graphiques, tous habilement exploités, pour conter, à travers ses propres yeux d’adolescent, un Cambodge en pleine implosion. Ce sont des enseignants qui deviennent le moteur d’un mouvement contestataire, c’est la désolation qui investit la capitale, ici des enfants soldats, là Henry Kissinger, Gerald Ford, Françoise Demulder ou Sylvain Julienne. En 1975, il n’y a déjà plus qu’un seul conseiller militaire américain au Cambodge, alors que le pays souffre de la faim et de pénuries diverses. Le dénuement et la souffrance sont indicibles, la tristesse inconsolable. Les Khmers rouges, une fois au pouvoir, vident les villes de leur population. Séra confie pourtant que beaucoup, parmi lesquels ses propres parents, ont longtemps pensé que les Cambodgiens ne pourraient entrer en conflit les uns avec les autres. À tort.

Le coût de la guerre au Cambodge durant les années 1970 à 1975 fut astronomique. Si Séra en mathématise les conséquences financières, l’essentiel est évidemment ailleurs. C’est par la sensibilité et l’intimité de son regard, par les descriptions à la fois personnelles et documentaires qu’il (r)apporte, que L’Âme au bord des cheveux parvient à toucher et fasciner le lecteur.

L’Âme au bord des cheveux, Séra
Delcourt, février 2023, 176 pages

Note des lecteurs0 Note

4

Women Talking : la parole pour apaiser la colère

Il existe des blessures qui ne peuvent pas cicatriser. Sarah Polley prend le temps de débattre sur plusieurs formes d’injustices que le patriarcat a réussi à institutionnaliser dans une communauté mennonite. Les femmes muselées qui la composent vont toutefois élever leur voix, en rêvant d’une réconciliation universelle, tandis que d’autres cauchemardent à l’idée de résister, de fuir ou encore de pardonner à leurs bourreaux.

Inspiré de faits similaires, rencontrés dans une colonie bolivienne du Manitoba (Canada), le livre de fiction de Miriam Toews, Women Talking, relate la peine et la haine de femmes de tout âge. La plupart se réveillent au petit matin, étourdies par des substances anesthésiantes, découvrant les traces de violence et d’abus sexuels à leurs dépens. Une décision doit être prise, impérativement, avant que la cruauté des hommes ne les condamne à capituler en silence.

Partir ou résister ?

C’est donc à Sarah Polley que l’on confie la lourde tâche de transposer une œuvre aussi militante qu’essentielle dans le paysage cinématographique d’aujourd’hui. La petite Sally Salt des Aventures du baron de Münchausen, sous l’œil et la fantaisie de Terry Gilliam, a bien grandi et s’est trouvé un nouveau refuge derrière la caméra. La canadienne continue de tourner autour des rapports homme-femme, qui les unissent ou les éloignent. En 2006, cette dernière abordait déjà les stigmates d’une séparation entre deux seniors dans Loin d’elle, avant de se rabattre sur une romance moins nuancée dans Take This Waltz. Et après avoir bouclé son documentaire Stories we tell, sur des portraits de famille, son initiative sur la série Captive (Alias Grace) la conduit exactement là où elle devrait être.

Le bouquin de Toews met en évidence une cohabitation impossible pour ces femmes, tiraillées entre le désir de déserter et de se battre. Le premier choix peut alors s’assimiler à de la lâcheté et le second à des pensées meurtrières. Quoi qu’il en soit, leur foi et leur intégrité sont mises à mal. Il convient donc de discuter les avantages et les inconvénients d’un potentiel départ. Tout l’enjeu de l’intrigue réside dans une discussion à huis clos, dans une grange où les hommes ne sont pas les bienvenus, à une exception près. Ne sachant ni lire, ni écrire, onze femmes meurtries font appel à August (Ben Whishaw), un éducateur qui revient trop tard pour diffuser sa bienveillance. Autrefois excommunié, il porte en lui cette seule présence masculine qu’on ne qualifiera pas de démoniaque, car ce dernier s’arme d’une compétence que les autres hommes n’ont probablement pas ou peu, à savoir l’écoute. Rédacteur du procès-verbal visant à hiérarchiser les options des femmes de la communauté, il met en retrait sa personne et ses sentiments.

De la colère à la confession

Sous ses airs de film d’époque, il est important d’impliquer moralement le spectateur, avant même qu’il se rende compte qu’on se situe bien au début du XXIe siècle. La photographie de Luc Montpellier souligne ainsi l’intemporalité de l’intrigue, figeant le système de domination masculine à un stade primitif. Les hommes ne sont ici que des silhouettes dans les mémoires et des fantômes qui hantent les débats du jour. La lumière du soleil entretient également l’espoir, évidemment éphémère, car les femmes n’ont plus que quelques heures de répit, avant le retour de leurs agresseurs.

Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand, Judith Ivey, Sheila McCarthy et bien d’autres encore se sont mobilisées afin d’arracher une vérité, difficile à reconnaître. C’est pourtant à travers les mots et le ton employé que leurs personnages se révèlent. Leur culture religieuse est longuement nuancée, rendant leurs échanges plus pertinents que jamais. Par ailleurs, il n’y aura nul besoin d’illustrer les crimes, commis par les « démons », car les interprètes rendent déjà les confessions bouleversantes. On devine sans peine leur colère, celle-là même qui anime cette réunion de fortune, où l’on évoque les possibilités utopiques aux réactions les plus sanguines. Mais ce cri de rage se transforme tout d’un coup en une force exceptionnelle qui unit ces femmes, qui chantent pour apaiser leur douleur et renforcer un sentiment de solidarité.

Délibération

Fruit d’une imagination féminine, Women Talking achève donc son procès avec malice et sans la noirceur escomptée, au vu du sujet traité. Sortir de la grange permet à toutes de respirer et de prendre le souffle nécessaire, afin d’avoir plus de recul sur le nouveau pouvoir qu’elles se sont découvertes. En minimisant les artifices, Sarah Polley a su libérer la parole des femmes, que l’on a longtemps conditionnées par un manque d’éducation ou une foi aveugle aux hommes de leur communauté. On y trouve une admirable fresque, pleine de justesses et d’intérêts, là où la culpabilité n’est pas à confondre avec le pardon. Ces dernières n’ont plus qu’à tendre leur bras vers le ciel pour trouver leur chemin et se rapprocher un peu plus de cette paix intérieure qui les fait tant rêver.

Bande-annonce : Women Talking

Fiche technique : Women Talking

Réalisation : Sarah Polley
Scénario : Sarah Polley, Miriam Toews
Photographie : Luc Montpellier
Son : Carlos Ibañez, Mathieu Farnarier, Denis Séchaud
Décors : Peter Cosco
Costumes : Quita Alfred
Montage : Christopher Donaldson, Roslyn Kalloo
Musique : Hildur Guðnadóttir
Production : Orion Pictures, Plan B Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 8 mars 2023

Synopsis : Des femmes d’une communauté religieuse isolée luttent en 2010 pour réconcilier leur foi et leur réalité quotidienne.

Women Talking : la parole pour apaiser la colère
Note des lecteurs0 Note

3.5

A mon seul désir de Lucie Borleteau : un conte moderne et libre sur le corps et le désir des femmes

4

A mon seul désir est le 3e film réalisé par Lucie Borleteau. Après Fidelio, l’odyssée d’Alice en 2014, la réalisatrice parle de nouveau du corps des femmes, de leur désir, de liberté aussi, dans un conte aux accents érotiques qu’elle a voulu léger et joyeux (et un peu romantique!). Une utopie de puissance féminine qui se regarde comme une nouvelle odyssée du féminin, un regard qui ose. Au cinéma le 5 avril 2023.

Conte 

En débutant son film par une adresse au spectateur qui en fait un conte, une fantasmagorie aussi baroque que burlesque, Lucie Borleteau appelle de ses vœux, la possibilité de « tout oser. » A mon seul désir est un questionnement, sans jugement ni morale, sur les femmes qui choisissent de mettre leurs corps en représentation pour « s’interroger sur notre rapport au désir, que l’on cherche à le susciter ou qu’il nous submerge » *. L’immersion dans leurs spectacles de strip-tease (ou théâtre érotique) est totale. Des scènes comme figées dans le temps, tant ce petit théâtre est « à l’ancienne », sans alcools et autres musiques fortes, juste des spectateurs qui regardent et que l’on regarde. Deux points de vue qui s’entremêlent mais que la réalisatrice raconte depuis la scène, rendant les femmes qui performent puissantes, avec une ascendance claire sur ceux qui sont statiques et qui attendent la naissance du désir, voire du plaisir (pas de contact physique avec les clients cependant). Cette représentation s’apparente à des formats qui pensent le corps des femmes dénudés autrement que comme des objets. ,

A mon seul désir n’est pas un film à thèse, c’est un film qui observe, qui interroge, qui rêve aussi, qui assume ses fantasmes. On pense notamment à Tournée de Mathieu Amalric, ou au plus récent Trois nuits par semaine dont Lucie Borleteau n’a pas eu connaissance de l’écriture au tournage, mais qu’elle relie facilement à son travail depuis qu’elle l’a vu. Pour autant, la proposition de la réalisatrice est plus radicale. En effet, le personnage de novice, ici interprété par Louise Chevillotte, n’est pas extérieur à la mise en scène du corps (là où dans Trois nuits par semaine, Baptiste était photographe donc à distance de son sujet), elle fait partie du spectacle dès les premières minutes, elle se lance. Il n’y a pas de réelle hésitation pour elle et une aisance quasi immédiate à entrer dans ce monde dans lequel, comme le rappelle le synopsis, elle ose entrer.

Corps

Lucie Borleteau filme ce microcosme joyeux et bordélique sans en faire un sujet, juste une réalité qu’elle veut légère et utopique, non pas pour minimiser les agressions ou autres risques, mais pour offrir aux femmes un récit où l’on ose, où la peur n’a pas sa place. Pour autant, le récit d’A mon seul désir n’est pas naïf, il ancré dans une sororité réelle, une solidarité aussi qui pousse les filles à s’entraider, se protéger. Le film de Lucie Borleteau est, comme le dit Céline Sciamma à propos de son propre travail de cinéaste, créateur d’images manquantes. Si mise en danger il y a, elle est toujours un supplément de vie. Si Mia se confie sur son viol, qui encore une fois est rapporté comme une réalité et non comme un sujet, à aucun moment quand elle ne danse ni ne marche dans la rue, on ne sent pas de peur dans son regard, son attitude. On sent à certains moments que la situation pourrait basculer, mais elle parvient toujours, avec l’aide d’Aurore/Manon, à la retourner à son avantage. Il en va de même pour la représentation de la prostitution que la réalisatrice propose, rien de glauque encore une fois, ce qui lui a valu des difficultés à faire financer son film car comme elle le confiait lors d’une avant-première « le personnage n’était pas puni de se prostituer, ce qui m’a valu des remarques outrées dans les commissions de financement ». On est dans la filiation avec Seule la joie dont la réalisatrice déclarait dans l’interview donné au Mag : « les femmes dont je fais le portrait font ce métier non pas parce qu’elles aiment ça, mais parce que c’est le choix qu’elles ont fait. Ce n’est pas une situation que je cautionne mais, dans nos sociétés patriarcales, c’est une réalité ». Pas de portrait dégradant ou volontairement misérable du choix fait par Aurore de vendre son corps, même si la situation a des conséquences sur sa vie et ses relations.

Mise en scène et puissance

La force d’A mon seul désir est cette liberté de ton, l’humour insufflé dans le film et l’absence de violence ou de hiérarchie dans les relations entre les personnages. Ni les hommes, ni les femmes ne cherchent ici à s’écraser, se piétiner. Dans la relation amoureuse, qui est le fil conducteur du film, cette égalité de puissance, de caractère et d’âge (malgré des personnages très différents) est aussi bienvenue. Nous ne sommes pas dans un récit de domination, mais dans un fantasme d’unité, de corps à corps qui fait de l’égalité un sentiment « doux à vivre ». Dans la représentation des corps aussi, le grain des peaux; le regard est fier et non stigmatisant. Bien que la nudité soit présente, elle n’est jamais négative ou simplement voyeuriste, elle fait partie du spectacle. On pense notamment à Aurore qui, à l’intérieur du conte dont elle est le personnage, voit tous ceux qu’elle croisent nus (elle les déshabille du regard littéralement sans pour autant avoir un regard dérangeant sur eux). Peu à peu, elle fait tomber les barrières et s’émancipe de son propre corps. A ce titre, A mon seul désir est plein d’inventivité, de clins d’oeil, on pense notamment au collage de rue « on te croit » aperçu dans deux plans du films (au début et à la fin). Ce récit radical mais doux est porté par de nombreuses formidables comédiennes, mélangées à des performeuses, il est surtout traversé par deux étoiles filantes : Zita Hanrot et Louise Chevillotte qui tout en se livrant comme rarement, ne versent jamais dans la vulgarité. Elles offrent des corps, des voix à ces deux femmes qui certes mettent en scène leur nudité avec pour objectif de susciter du désir, mais qui ont la main sur leurs destinées respectives. Ainsi, ce sont des personnages qui font de véritables choix, dont les vies se croisent, qui s’élèvent à deux, dont les chemins peut-être ne seront pas toujours communs. A mon seul désir parle aussi de transport amoureux, sa forme est une mosaïque de corps, d’humanités.

Ces représentations tiennent par la joie (du moins la légèreté de la romance, des saynètes) sans cesse insufflée par le scénario et cette croyance en la puissance des corps et en des utopies qui réconcilient féminin et masculin, sans occulter la question du désir. Les grands films vous laissent avec des questions, des doutes, des envies aussi de sortir, de courir, de se libérer, surtout d’oser et A mon seul désir n’est que cela, sans proposer une morale, et surtout sans aucune culpabilité ni dans les choix esthétiques, ni dans les actions des personnages … Un film de sensations, plus que de réponses toutes prêtes, ce qui est rare et précieux : » je cherchais à restituer la puissance du corps des femmes, la puissance de la sensation, de l’intime. Le film est rythmé, et je voulais qu’il recèle des surprises […] J’attends d’un film, y compris des miens, qu’il soit complexe, inattendu et bouleversant… » *, contrat rempli pour A mon seul désir.

*les propos de Lucie Borleteau sont tous issus du dossier de presse du film.

A mon seul désir : Fiche technique

Synopsis : Vous n’avez jamais été dans un club de strip-tease ? Mais vous en avez déjà eu envie … au moins une fois… vous n’avez pas osé, c’est tout. Ce film raconte l’histoire de quelqu’un qui a osé.

Réalisation – Lucie Borleteau
Scénario – Lucie Borleteau et Clara Bourreau
Interprètes – Zita Hanrot,  Louise Chevillotte, Laure Giappiconi, Pedro Casablanc , Sieme Miladi, Yuliya Abiss, Tokou Bogui, Céline Fuhrer, Sipan Mouradian, Thimotée Robart. Avec la participation de Melvil Poupaud
Montage – Clémence Diard
Photographie – Alexis Kavyrchine
Production – Marine Arrighi de Casanova, Apsara Films
Durée : 1h57
Date de sortie : 5 avril 2023

Toi chez moi et vice versa : une énième comédie romantique sortie sur Netflix

Après Le diable s’habille en Prada ou encore Crazy Ex-Girlfriend, la réalisatrice Alice Brosh McKenna revient sur Netflix avec une comédie romantique – qui a pointé le bout de son nez pile-poil quelques jours avant la Saint-Valentin – mettant en scène un couple habitué des histoires d’amour sur grand écran : Reese Witherspoon (Debbie) et Ashton Kutcher (Peter). Tous les ingrédients sont réunis pour un téléfilm d’amour réconfortant réussi, mais qu’en est-il dans les faits ?

Synopsis : Debbie et Peter, deux meilleurs amis que tout oppose, échangent leurs maisons pour une semaine et découvrent ainsi la vie de l’autre sous un angle qui pourrait vite les attendrir.

Une romcom aux airs de déjà-vu

Alice Brosh McKenna semble tout miser sur la nostalgie en réunissant des acteurs bien connus des comédies romantiques des années 2000, Reese Witherspoon et Ashton Kutcher, mais aussi en ayant comme scène d’ouverture la musique The Sweet Escape de Gwen Stefani. D’ailleurs, toute la bande-son originale du téléfilm est comme un blind test de l’enfance des millenials, à tel point que chaque scène clé du film est ponctuée d’une musique feel good ou en contexte avec la scène en question. Ainsi, dès les premières minutes du film, nous sommes plongés dans une capsule temporelle où chaque comédie romantique était empreinte de clichés et de musique kitsch.

L’histoire est plutôt simple : le quotidien de deux meilleurs amis, qui se connaissent depuis vingt ans, va radicalement changer en une semaine. Ayant eu une histoire d’un soir ensemble il y a vingt ans – la scène d’ouverture du film -, les deux amis ne s’en sont pas arrêtés là en continuant, vingt ans après, à garder cette complicité malgré le temps passé et la distance. Ils ont maintenant des vies totalement différentes. Debbie vit à Los Angeles où elle élève seule son ado, alors que Peter vit pleinement sa vie de célibataire riche à New York dans un loft en plein centre-ville avec vue sur le pont de Brooklyn. Leur seul moyen de communication reste donc principalement le téléphone, symbolisé par l’écran qui se divise en deux pour le spectateur, ce qui accentue leur deux vies complètement opposées.

Une histoire d’amour difficile à croire

Le quotidien établi des deux protagonistes va être complètement chamboulé lorsque Debbie doit se rendre à New York pendant une semaine pour suivre une formation importante pour ce métier. Tout est prévu pour que les deux amis se retrouvent, mais ce n’est pas sans compter sur le fait que la personne qui devait garder l’enfant de Debbie ne pouvait pas se rendre disponible à ce moment-là.

Ayant passé une journée catastrophique (rupture et démission de son travail le jour de son anniversaire), c’est tout naturellement que Peter se propose de venir à Los Angeles garder son fils et de proposer à Debbie de loger dans son loft le temps de sa formation. Les deux amis vont donc échanger leur vie le temps d’une semaine, et c’est sur cette dualité que le film trouve son rythme. Cette démarche est intéressante, mais à pour contrepartie de ne jamais voir les deux acteurs au même endroit une seule fois dans le film à part à la toute fin, ce qui crée un manque dans l’histoire et on a du mal à voir une quelconque alchimie entre les deux meilleurs amis/amants secrets.

Car oui, il s’avère que depuis toutes ces années Debbie et Peter, du moment où ils se sont embrassés pour la première fois à aujourd’hui, se sont toujours aimés – une histoire d’amour plutôt prévisible pour ce genre de film – mais qui aurait pu être plus touchante si les deux acteurs avaient été davantage mis en avant dans les mêmes endroits pour que nous puissions ressentir une réelle complicité ou une alchimie. En fait, le film se précipite vers la réalisation de leur amour secret, sans tact. Ainsi, on tombe assez rapidement dans le pathos et dans le cliché.

Ce peu de complicité entre Debbie et Peter et le fait de ne pas creuser leur histoire fait que les autres éléments du film paraissent futiles et sans importance. Cela reste en tout cas une comédie romantique légère, un petit plaisir coupable à regarder sous la couette, mais on reste quand même sur notre faim.

Bande annonce – Toi chez moi et vice versa

Fiche technique – Toi chez moi et vice versa

Titre original : Your Place or Mine
Réalisation : Aline Brosh McKenna
Scénario : Aline Brosh McKenna
Interprètes : Reese Witherspoon, Ashton Kutcher, Wesley Kimmel,…
Plateforme : Netflix
Date de sortie : 10 février 2023
Format : long métrage
Durée : 1h49
Genre : comédie, romance

Note des lecteurs0 Note

3

« Ceux qui n’existaient plus » : complot gouvernemental

La collection « Grand Angle » des éditions Bamboo accueille le premier album de Ceux qui n’existaient plus, intitulé « Projet Anastasis ». Philippe Pelaez et Olivier Mangin y multiplient les références cinématographiques dans un récit à l’ambiance proche de X-Files.

La série de Chris Carter X-Files avait l’habitude de dissimuler de vastes complots derrière la pellicule fine des apparences. L’étrangeté et le mystère en nappaient chaque épisode ; nul ne pouvait douter que le cartésianisme de Dana Scully ne suffisait pas à tout expliquer. À certains égards, Ceux qui n’existaient plus reproduit les codes du show diffusé sur la Fox entre 1993 et 2002. Les deux œuvres ont en effet en commun un climat de paranoïa doublé d’une machination gouvernementale.

Au début de « Projet Anastasis », le lecteur découvre un groupe de volontaires prêts à se soumettre à des expériences neurobiologiques. Tous auraient été affectés par des traumatismes divers : certains ont échappé à des attentats, d’autres ont vu leurs proches disparaître. Dans un centre médicalisé à la pointe de la technologie et de l’imagerie médicale (IRM fonctionnelle, PET-scan…), ils se voient coupés du monde, privés de moyens de communication et totalement déconnectés. Le Professeur Vetrov et ses collaborateurs l’assurent : tout est mis en place de manière à ce que les résultats soient les plus rapides et probants possibles.

Philippe Pelaez et Olivier Mangin charpentent tôt une ambiance anxiogène, tapissée de non-dits. Dotée d’un quotient intellectuel extraordinaire, Natacha, à qui l’on a diagnostiqué une forme précoce de la maladie d’Alzheimer, se doute que quelque chose cloche. Elle assiste à une scène étrange en pleine nuit, observant par la fenêtre de sa chambre des officiels s’affairer. Elle prend ensuite conscience d’être le cobaye d’une expérience inavouable, sous une fausse identité, laquelle masque en réalité les méfaits dont elle se serait rendue coupable par le passé.

Partant, les révélations vont se succéder les unes aux autres, dans un récit échevelé faisant la part belle aux références cinématographiques. Ces dernières sont d’autant plus claires qu’elles servent à titrer les différents chapitres : Fenêtre sur cour, La Vie est belle, Vol au-dessus d’un nid de coucou ou Orange mécanique voisinent avec Eisenstein ou Dziga Vertov, quand il ne s’agit pas de paraphraser Jurassic Park ou de se gorger d’expériences sulfureuses qu’on aurait pu voir dans Soleil vert ou The Island. La science sans conscience, chapeautée par un gouvernement cherchant à lutter contre la criminalité et la récidive par tous les moyens (même les plus abjects), donne sa chair narrative à l’album.

Philippe Pelaez et Olivier Mangin y ajoutent toutefois une composante à taille humaine, dans la relation ambiguë qu’entretiennent Natacha et le Professeur Vetrov. S’opposant vigoureusement au FSB, protégeant sans l’avouer sa cobaye, le scientifique répond en fait à des affects hérités d’un passé commun, que les auteurs maintiennent longtemps secret. Trois dimensions cohabitent alors, sans se parasiter, dans « Projet Anastasis » : la politique, l’humaine et la dystopique, cette dernière prenant par exemple la forme de projections mentales fixées sur une image. S’il se suffit à lui-même, ce premier tome vaut certainement la peine d’en creuser les enjeux. À suivre…

Ceux qui n’existaient plus : Projet Anastasis, Philippe Pelaez et Olivier Mangin
Bamboo/Grand Angle, mars 2023, 72 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« John Carpenter, un ange maudit à Hollywood » : l’anti-Spielberg

Stéphane Benaïm publie aux éditions LettMotif l’essai John Carpenter, un ange maudit à Hollywood. Il y revient, en clerc, sur le caractère fondateur, dérangeant et inventif d’un cinéaste dont le talent a été indexé, à son corps défendant, à une forme d’incompréhension publique.

S’il a disparu des radars hollywoodiens depuis The Ward (2011), John Carpenter n’en reste pas moins l’un des cinéastes les plus influents et innovants du cinéma américain. Tout au long de sa carrière, il a façonné des œuvres de grande qualité, redéfini les codes du cinéma de genre et multiplié les clins d’œil aux classiques et aux westerns. En explorant sa filmographie, Stéphane Benaïm peut marteler cette évidence : en délicatesse avec les studios – il ne se remettra jamais de l’échec de The Thing (1982) et se verra renvoyé d’Universal à sa suite –, Big John a pourtant donné ses lettres de noblesse aux boogeyman et initié le slasher avec Halloween, la nuit des masques (1978). Il a mis en scène plusieurs personnages iconiques, dont l’anti-héros Snake Plissken, indissociable de sa barbe, de ses cheveux longs et de son bandeau noir, qu’il arbore dans un monde post-apocalyptique rendu au dernier degré du désespoir. On lui doit des représentations de petites communautés menacées (The Fog ou Le Village des damnés s’ajoutent ici à Halloween) par des monstres essentiellement nocturnes (qu’il s’agisse de « The Shape », d’un brouillard ou de la faune ensauvagée de New York 1997). Admirateur d’Alfred Hitchcock ou Howard Hawks, il n’hésitera pas à parsemer ses propres films de références, que ce soit à travers Assaut, western urbain calqué sur Rio Bravo, les lieux de tournage (The Fog investit les mêmes contrées de Bodega Bay que Les Oiseaux) ou les noms de ses personnages, voire le choix de ses acteurs (la liste est longue, mais Psychose y est bien représenté).

L’anti-Spielberg

Après une monographie consacrée aux extra-terrestres au cinéma, Stéphane Benaïm se penche cette fois sur un « ange maudit » du septième art. Et quoi de mieux, pour en expliquer l’essence, qu’invoquer… les extra-terrestres ? Adapté d’une nouvelle de John W. Campbell, The Thing met en scène une créature venue d’ailleurs, ayant la capacité de se fondre dans une petite communauté sise dans une station scientifique en Antarctique, et s’apprêtant à la décimer dans un climat anxiogène et paranoïaque qui n’est pas sans rappeler L’Invasion des profanateurs de sépultures, de Don Siegel. John Carpenter prend le parti de surexposer son monstre, un animatronique protéiforme inspiré d’une représentation de Gustave Doré pour la Divine Comédie de Dante. Elle ne veut rien en cacher. Mais tandis que Big John est convaincu (à juste titre) des potentialités de son film, ce dernier essuie les critiques de la presse et le désintérêt du public. Stéphane Benaïm revient à plusieurs reprises sur le traumatisme qu’a constitué cette mésaventure. Contrairement à Steven Spielberg, son contemporain qui change en or tout ce qu’il touche, Carpenter va échouer à faire accepter son extra-terrestre, bien plus sombre, à Hollywood.

Évincé des studios Universal, John Carpenter doit accepter, à contrecœur, de réaliser Christine, une adaptation du roman de Stephen King. Bien qu’il exprime de nombreuses réserves sur les qualités intrinsèques de son film, il le tapisse de trouvailles visuelles et scénaristiques, racontant la déshumanisation de son jeune protagoniste à mesure qu’il humanise sa mystérieuse et sanguinaire Plymouth Fury. C’est dans le même esprit de « rachat » qu’il mettra en chantier les films Starman et Big Trouble in Little China, une romance fantastique et une comédie burlesque aux antipodes de ce que Big John a l’habitude de réaliser. Stéphane Benaïm l’énonce parfaitement : un décalage subsiste entre Carpenter et son public. On pourrait l’expliquer, au moins en partie, par sa volonté de dépeindre dans ses pires travers la société américaine. Racisme, individualisme, violence, instinct de prédation, dualité ne cessent de transparaître à travers sa filmographie. They Live en constitue un exemple édifiant : le cinéaste y interroge l’esprit critique, les messages subliminaux et le conditionnement mental dans une société américaine shootée au néolibéralisme et sous la coupe d’entités extraterrestres avançant masquées. Ces citoyens aux esprits formatés incapables de faire preuve de sagacité ne représenteraient-ils pas, sous forme d’écho, ces masses de spectateurs biberonnées à un cinéma conventionnel expurgé d’aspérités ? L’ouvrage apporte des éléments de réponse qui abondent dans ce sens.

Pour la postérité

Cinéphile, technicien éprouvé, John Carpenter s’inspire de nos cauchemars pour façonner son cinéma. Formé à l’Université de Californie du Sud, il aura contribué, durant sa longue carrière, à redéfinir le cinéma fantastique et d’horreur. Avec Halloween, la nuit des masques, il a introduit un nouveau type de méchants : un tueur en série impitoyable, muni d’un masque et d’une arme blanche, incarné par Michael Myers, qui a ensuite servi d’incubateur au genre du slasher. Nommément cité par Scream, parrain de Freddy Krueger ou Jason Voorhees, le film est aux boogeyman ce que The Thing sera à l’isolement et à la paranoïa au cinéma.

John Carpenter a créé des personnages iconiques et mémorables qui ont laissé une empreinte durable dans l’imaginaire cinématographique. On pourrait citer L’Antre de la folie ou They Live en plus des Halloween ou New York 1997 pour leur recours à des antihéros atypiques et ambigus, souvent confrontés à des ennemis inhumains. Par ailleurs, comme le rappelle l’auteur, le personnage de Laurie Strode (Jamie Lee Curtis) dans La Nuit des masques a consacré un nouveau modèle pour les héroïnes de films d’horreur, la final girl.

Aux motifs horrifiques (enfermement, menaces extérieures et/ou dissimulées, etc.) s’ajoutent dans son œuvre des thèmes politiques et sociaux. On l’a vu, John Carpenter, un ange maudit à Hollywood en fait abondamment état. L’ouvrage n’omet pas non plus de revenir sur ses premières productions, y compris universitaires, ni de souligner son important travail sur la bande sonore de ses films, puisque Big John a composé lui-même de nombreuses partitions passées à la postérité. Comparé à Josef von Sternberg par Stéphane Benaïm, Carpenter a certes connu des difficultés pour produire ou faire accepter ses films par le public, mais il figure aujourd’hui incontestablement parmi les réalisateurs hollywoodiens les plus influents. Réhabilité, cité, et souvent vénéré.

John Carpenter, un ange maudit à Hollywood, Stéphane Benaïm
LettMotif, octobre 2022, 216 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Toxic Data » : comment l’opinion publique est manipulée à notre insu

La collection « Champs » des éditions Flammarion compte un nouveau titre avec Toxic Data, du mathématicien et écrivain français David Chavalarias. Ce dernier explique comment les biais cognitifs et les opérations sémantiques concourent, sur les réseaux sociaux, à altérer notre jugement et à influer sur notre opinion. Avec en ligne de mire : la crise sanitaire de la Covid-19 et nos systèmes démocratiques, passablement éprouvés.

Les réseaux sociaux ont pris une place considérable dans nos vies et ont modifié significativement notre manière de communiquer, d’interagir et de consommer l’information. Si leur impact sur la société a été bénéfique sous de nombreux aspects, ils ont cependant des effets plus discutables, voire néfastes, sur la démocratie et la perception de la réalité. Car les réseaux sociaux engendrent une bulle de filtre qui entraîne une distorsion des faits et une polarisation toujours plus forte de l’opinion publique. David Chavalarias revient longuement sur les biais cognitifs, dont ceux de confirmation et de négativité, qui nous poussent à accepter et à partager des informations qui corroborent nos opinions préexistantes, et qui nous invitent à creuser plus avant les théories les plus pessimistes. Aussi, face à deux informations contradictoires, l’une attestant des effets bénéfiques de la vaccination et l’autre mettant en garde contre ses supposés dangers, l’internaute ordinaire aura tendance à s’enquérir de la seconde.

Toxic Data démontre à quel point les algorithmes des réseaux sociaux sont conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs, en leur proposant du contenu qui correspond à leurs centres d’intérêt et à leurs opinions. Une personne ayant tendance à partager des publications politiques favorables à un parti ou à une idéologie va faire l’objet d’un matraquage de contenus similaires, créant ainsi, peu à peu, une bulle cognitive expurgée d’éléments dissonants. Ce phénomène est encore exacerbé par le biais de négativité, qui fait que les informations négatives, qui ont plus de poids émotionnel, seront davantage partagées. En partant des sciences sociales computationnelles, David Chavalarias s’interroge sur l’avènement et l’attrait des démocraties illibérales, du trumpisme et des extrêmes, dans un environnement numérique qui pèse considérablement sur l’opinion publique et dont Twitter, Facebook, 4chan, Reddit ou Discord constituent les pointes avancées.

L’auteur note que les réseaux sociaux ont une influence sociale considérable. Par homophilie, les utilisateurs ont tendance à se rapprocher des individus partageant leurs opinions et à former des communautés virtuelles plus ou moins structurées. Chacun peut trouver en quelques clics des individus défendant les mêmes théories que lui, fussent-elles marginales ou franchement complotistes. David Chavalarias examine l’activité des fermes à trolls russes, revient sur l’utilisation des mèmes, radiographie le phénomène d’astroturfing et passe au crible des campagnes de dénigrement telles que les MacronLeaks, le PizzaGate ou l’affaire Ali Juppé. Souvent, en France, deux communautés sont à l’œuvre, l’alt-right américaine (parfois aidée par les Russes) et l’extrême droite locale. Les opérations sémantiques menées sur les réseaux sociaux nécessitent alors la création de sites Internet dédiés, des échanges anodins prenant peu à peu une coloration polémique et la mise en service de bots relayant en abondance les messages.

Des milliers de faux comptes sur les réseaux sociaux sont créés pour diffuser de fausses informations et semer la discorde. Cela a été notamment le cas pendant les élections présidentielles américaines de 2016. Les ingérences étrangères constituent par ailleurs une menace réelle pour les démocraties. L’affaire Cambridge Analytica, liée à l’élection de Donald Trump mais aussi au Brexit, est un exemple flagrant de l’exploitation intéressée des données personnelles des internautes pour influencer l’opinion publique et, au bout du chemin, les scrutins démocratiques. Cette société a en effet utilisé les données personnelles de millions d’utilisateurs de Facebook pour élaborer des profils psychologiques et pour générer des publicités politiques ciblées. David Chavalarias décrit les réseaux sociaux comme une chambre d’écho opaque. Il utilise l’exemple de Mat Honan pour démontrer comment un internaute peut, sans même le désirer, se faire le porte-parole des discours les plus radicaux et alternatifs.

L’auteur démontre aussi que certains comptes politiques sont surexposés par rapport à d’autres en fonction d’algorithmes qui nous échappent. Il nous apprend par exemple que les personnalités conservatrices sont avantagées, en se basant sur une étude scrupuleuse. Est-il besoin d’expliciter les conséquences fâcheuses que cela peut avoir sur la bonne marche de la démocratie ? Les scandales politiques sont amplifiés ou minimisés en fonction d’algorithmes sur lesquels les pouvoirs publics et les sociétés civiles n’ont aucune prise. David Chavalarias nous invite à adopter des comportements de défense pour tempérer l’influence des réseaux sociaux sur la démocratie. Il conclut ainsi son ouvrage par une série de conseils pour agir au niveau individuel et collectif afin de lutter contre les manipulations de l’information : aiguiser son sens critique, identifier ses vrais amis, percer à jour les causes et les motifs du populisme, fuir les toutologues et accorder du crédit à l’expertise… Il souligne l’importance de l’éducation et de la recherche indépendante. Il en appelle à questionner le système démocratique et les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux. L’intellectuel canadien Marshall McLuhan expliquait que l’homme façonne des outils qui, ensuite, nous façonnent à leur tour. Il suffit de se référer aux nombreux exemples rapportés par David Chavalarias dans Toxic Data, des États-Unis à la France en passant par la Birmanie ou l’Éthiopie, pour le comprendre.

Si l’ouvrage agit essentiellement comme une piqûre de rappel – les initiés n’apprendront pas grand-chose de neuf sur l’intermédiation algorithmique –, l’agglomération des faits a cependant quelque chose de glaçant. David Chavalarias compare Facebook à la radio Mille Collines ayant servi d’incubateur au génocide rwandais. Il adosse l’apparition du mouvement des Gilets jaunes à un changement de l’algorithme de Facebook visant à privilégier les informations de proximité. Il revient sur les déclarations de Matteo Salvini remerciant Dieu (sic) pour le ciblage publicitaire permis par les réseaux sociaux. Il démontre comment l’ordre des suggestions sur Google ou la mimésis de René Girard – par une boucle de rétroaction positive aboutissant à un renforcement mutuel des désirs et des motivations – affectent l’opinion publique et altèrent la démocratie. Il cite Umberto Eco ou Sun Tzu pour étayer son argumentaire et insiste sur cette « simple » évidence : discréditer, déformer, distraire, dissuader, diviser, (faire) douter constituent aujourd’hui le programme de tous ceux qui, en France comme à l’étranger, cherchent à imposer leurs vues et leurs politiques au plus grand nombre, par les moyens détournés des réseaux sociaux. Rappelons ce fait édifiant : d’après les éléments communiqués par Facebook, plus de 126 millions d’Américains ont été exposés à des contenus de la ferme à trolls russe Internet Research Agency entre 2015 et 2017 !

Toxic Data, David Chavalarias
Flammarion/Champs Actuel, mars 2023, 288 pages

Note des lecteurs1 Note

4

« La Nuit de la tarentelle » : le chant de la liberté

La Nuit de la tarentelle, de Christiana Moreau, paraît aux éditions Les Presses de la Cité. L’auteure y sonde la région des Pouilles, les sentiments humains et la passion artistique.

Cachemire rouge et La Dame d’argile, ses deux précédents romans, se caractérisaient par des portraits de femmes remarquables. Christiana Moreau ne déroge pas à la règle avec La Nuit de la tarentelle, puisque ses deux héroïnes, Elisa et sa grand-mère Raffaella, forment le cœur battant du récit et se répondent à travers les époques et les sauts temporels. Depuis ses débuts littéraires avec La Sonate oubliée, l’auteure sérésienne s’emploie à investir l’Italie et les arts, deux motifs que l’on retrouve en abondance dans La Nuit de la tarentelle. En un certain sens, on pourrait même arguer qu’Elisa s’inscrit en écho à Sabrina, la restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles qui, endeuillée par la mort de sa grand-mère, décidait dans La Dame d’argile de renouer avec son héritage familial en se rendant à Florence. Elle y découvrait l’histoire de Costanza Marsiato et Simonetta Vespucci. Ici, ce n’est ni Florence ni Sandro Botticelli, autre figure importante du récit, qui vont irriguer la trame romanesque de Christiana Moreau, mais bien les régions paysannes des Pouilles et le Milan métropolisé dans lequel le compositeur romantique Giuseppe Verdi a créé et financé la pension d’artistes qui accueillera Elisa…

Cette dernière vit dans la pointe des Pouilles, au sein d’une exploitation arboricole décimée par la Xylella. Sa famille est tellement enracinée dans cette terre qu’il lui semble presque inconcevable de s’en émanciper. D’ailleurs, son père Vito désapprouve vigoureusement les ambitions d’Elisa. Quand elle exprime sa volonté de quitter le Salento pour étudier le chant à Milan afin de devenir cantatrice, il l’accuse d’avoir honte de ses origines et lui reproche de ne pas suffisamment se soucier des affaires familiales. Rien n’est pourtant plus éloigné de la réalité. Avec une grande sensibilité, Christiana Moreau explore les doutes de la jeune Italienne, écartelée entre sa passion pour la musique et son amour pour cette campagne qui se meurt sous ses yeux. Si la balance finit par pencher en faveur de ses désirs d’accomplissements musicaux, on le doit avant tout à Raffaella, 80 ans, qui se remet avec peine d’une chute l’ayant considérablement affectée. Placée par son fils Vito dans une maison de repos le temps de la convalescence, la vieille femme comprend rapidement qu’elle y restera jusqu’à son dernier souffle. Elle qui était jadis réputée pour danser la pizzica de manière effrénée s’abandonne peu à peu à son funeste sort, dans un état de lassitude et d’accablement qui heurte Elisa, parfaitement énoncé par l’auteure.

Mais comment la grand-mère, placée dans une institution pour personnes âgées et passablement diminuée, peut-elle constituer une telle force motrice pour sa petite-fille Elisa ? C’est par le récit d’un amour passé, mort-né, par le truchement de Giuseppe Verdi et par une soif commune d’affranchissement que les deux femmes, si éloignées d’un point de vue générationnel, vont préfigurer l’avenir proche d’Elisa. Cette dernière hérite de Raffaella son courage, sa détermination et des lingots d’or précieusement conservés, qui financeront son voyage à Milan et lui permettront de donner suite à ses aspirations. Cachemire rouge racontait l’histoire d’Alessandra, une Italienne issue des classes populaires s’employant à percer dans le prêt-à-porter de luxe en plein cœur de Florence. La Dame d’argile s’intéressait à une artiste contrainte de se travestir pour pouvoir exercer son art dans une Cité florentine tenue d’une main de fer par le moine conservateur Savonarole. La Nuit de la tarentelle épinglera d’autres facettes de l’Italie rétrograde, par exemple en l’opposant au mouvement libérateur de mai 1968, et s’appuiera sur deux femmes résolues et à l’écoute de leurs désirs (bien que contraintes par leur contexte de vie). Aussi, plus on pénètre dans l’œuvre de Christiana Moreau, mieux on perçoit les contours d’une vision et d’un discours artistiques qui excèdent de loin la somme de ses composantes.

Pour moitié, La Nuit de la tarentelle repose sur l’histoire d’amour contrariée entre Raffaella et Angelo, un ouvrier agricole qui deviendra ténor des années plus tard. Promise à Fabio De Marzo en vertu d’un arrangement interfamilial qui profite à ses proches, Raffaella doit honorer, à contrecœur, des fiançailles sans amour. Éprise d’Angelo, elle se présente pourtant devant l’autel avec ce jeune homme maladroit qui la laisse au mieux indifférente. Et qui, bientôt, la blessera dans son amour-propre. Narré comme une tragédie, ce triangle amoureux débouchera sur une paternité usurpée, des souvenirs impérissables, une passion indicible et éternelle. Il est surtout marqué du sceau d’une société patriarcale au sein de laquelle les femmes demeurent quantité négligeable : on ne tient compte ni de leur avis ni de leurs envies, on régente leur existence selon le bon vouloir des chefs de famille, on les cantonne à la cuisine et on s’offusque même qu’elles puissent y trouver quelque chose à redire. Mais Raffaella n’est pas faite de ce bois-là : elle ne sera pas l’une de ces femmes portant perpétuellement le deuil, incapable de se baigner dans l’eau alors même que la mer jouxte leur village. Elle développe tôt un attrait pour la lecture que ses frères Paolo et Piero voient d’un mauvais œil et ne peuvent décemment comprendre. Elle s’évade à travers les livres, s’extrait d’une vie morose, mais une chose l’anime plus encore : danser la pizzica, pratique folklorique locale censée permettre au venin de la tarentule de s’écouler dans la sueur de sa victime. Une anecdote symbolise bien les tensions qui se manifestent au sein de ce personnage haut en couleur : au lieu d’une bague de fiançailles, Raffaella demande à Fabio de lui offrir un électrophone qui lui permettra d’écouter ses chansons favorites. La passion avant la tradition.

La pizzica, cette danse, cette araignée tapissent l’ensemble du roman, de même que les évolutions sociales des Pouilles (les touristes qui engendrent étals et trattorie, les Africains débarqués en Europe le temps des récoltes pendant que les jeunes autochtones partent étudier à la ville, le schisme ville/campagne énoncé à travers le regard hautain d’un banquier, etc.). Christiana Moreau le rappelle : les Pouilles possèdent alors la plus grande concentration de plantes millénaires du monde, la région constitue le plus ancien paysage agraire arboricole existant. Mais ce n’est pas tout. Cachemire rouge évoquait les ateliers de Prato aux mains des Triades, ainsi que l’essor de la Chine capitalistique. La Dame d’argile faisait de même avec la Florence des Botticelli, De Vinci, Poliziano ou Medici, et l’immigration italienne en Belgique et les mineurs parqués dans des baraquements disposés en villages de fortune. La Nuit de la tarentelle distille lui aussi ses messages sous-jacents, en opérant des ponts entre la crise de la Xylella, qui ravage les oliviers et celle de la Covid-19, les deux mettant aux prises les experts et les profanes complotistes.

Précis dans ses descriptions, enlevé sur le plan émotionnel, d’une grande acuité, La Nuit de la tarentelle confirme tout le bien que l’on pensait de Christiana Moreau, capable de nous transporter avec fascination dans un ailleurs fictif traversé d’enjeux universels – et parfois d’une grande actualité.

La Nuit de la tarentelle, Christiana Moreau
Les Presses de la Cité, mars 2023, 272 pages

Note des lecteurs0 Note

4