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Le Point de non-retour (Point Blank) de John Boorman : Critique du film

Quand un réalisateur mythique s’attelle à l’adaptation d’une nouvelle policière sombre et pessimiste, il produit un polar désabusé annonciateur de ce qu’allait être la décennie suivante au cinéma.

Le renouveau du polar urbain

S’il est un genre au cinéma qui a subit de profondes mutations dans les années 1970, ce fut bien le polar. Aussi bien sur le fond que sur la forme, cette période a largement redéfini le genre avec des œuvres devenues cultes comme French connection, Serpico ou Klute. Cette évolution difficilement perceptible à l’époque a cependant connu ses prémices à la fin des années 1960 à l’occasion du relâchement de la censure (permettant une plus grande violence graphique) et l’émergence de jeunes réalisateurs novices et ambitieux qui apporta un sang neuf au Hollywood de l’époque.

C’est en 1967 que Irwin Winkler et Judd Bernard décident d’adapter, pour le compte de la Metro Goldwyn Mayer, la nouvelle Comme une fleur (The Hunter) de Donald E Westlake (alias Richard Stark) relatant la trahison puis la vengeance du gangster Parker (devenu Walker dans le film). Ce dernier accepte à la seule condition de changer le nom du personnage principal. Très vite, le choix du réalisateur se fait sur John Boorman qui devait signer là son deuxième long-métrage de cinéma et premier film hollywoodien, de même que celui de Lee Marvin pour l’interprète principal. Ce dernier est alors en plein tournage des Douze salopards et c’est sur ce tournage qu’il rencontre le réalisateur et les producteurs. Marvin apprécie le personnage, mais pas le script et demande des modifications.

La MGM accepte et finance le projet à hauteur de 2 millions de dollars. Alors que Stella Stevens était voulue par le directeur de production dans le rôle féminin principal, Marvin et Boorman insistent pour avoir Angie Dickinson (qui avait déjà donné la réplique à Marvin dans À bout portant, adaptation de la nouvelle The Killers d’Ernest Hemingway). Le tournage a lieu de février à avril 1967 à Los Angeles et Santa Monica, alors qu’il devait se faire initialement à San Francisco. Le long-métrage fut d’ailleurs le premier à être tourné sur le célèbre site d’Alcatraz, fermé en 1963.

Signe des temps, bien qu’étant encore novice au cinéma, Boorman eut droit à une grande liberté artistique de la part du studio, signe annonciateur du Nouvel Hollywood des années 1970. À sa sortie, Le Point de non retour eut un succès commercial, récoltant 9 millions de dollars de recette et de bonnes critiques, notamment de Pauline Kael et David Thomson. Il passa à la postérité par sa présence dans l’ouvrage de Stephen Jay Schneider 1001 films à voir avant de mourir et est actuellement largement considéré comme un classique du genre. Accessoirement, la nouvelle originelle connaîtra une autre adaptation 32 ans plus tard, Payback, réalisé par Brian Helgeland avec Mel Gibson, plus violent visuellement mais moins sombre et plus humoristique.

Le film sort la même année que Bonnie and Clyde d’Arthur Penn et l’année précédent Bullit de Peter Yates, soit une période de renouvellement du polar urbain tant du point de vue de la réalisation que du scénario. Cette tendance va vers une violence graphique plus prononcée, des personnages plus sombres et ambigus, des ambiances plus pessimistes et saisissantes. Pour autant, le film est aussi l’œuvre d’un vrai cinéaste qui a su y imposer sa patte.

Le coup de main d’un futur monstre du cinéma britannique

Le film sort de la norme à plus d’un titre. Ce qui frappe en premier lieu, c’est la construction de son récit en forme de flashbacks qui ponctuent régulièrement le récit, forme très inhabituelle pour l’époque. Cette option a pour but de coller à la structure narrative du roman mais contribue aussi à déstabiliser le spectateur et à brouiller la notion du temps dans le récit, d’autant plus que les moments lents et contemplatifs succèdent à des scènes très rapides et soudaines de violence. Par ailleurs, on notera une utilisation très méticuleuse des lieux, le plus souvent de vastes espaces filmés en profondeur, utilisés en vue de donner une impression de solitude écrasante. De fait, le film utilise des éléments stylistiques de la Nouvelle Vague européenne qu’il ajoute au contexte du film noir américain. Une influence qui annonce également le cinéma du Nouvel Hollywood des années 1970.

L’aspect le plus déroutant du Point de non retour, et qui demeure encore largement discuté de nos jours, est l’incertitude sur le fait de savoir si la vengeance du personnage principal tout au long du film est bien réelle ou seulement rêvée par ce dernier, Boorman lui-même n’ayant jamais tranché. En revanche, il déclara, révélant la grande implication de Lee Marvin, que le film lui avait permit de refléter une mémoire traumatique liée à son passé d’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique. Signalons que Marvin s’impliqua beaucoup tant dans la réécriture du script que durant le tournage. De fait, l’acteur et le réalisateur s’entendront bien et se retrouveront l’année suivante sur Duel dans le Pacifique où Marvin aura encore l’occasion d’exorciser ses souvenirs d’ancien combattant.

La théorie qui veut que le personnage de Walker soit mort et rêve sa vengeance a notamment été popularisée par le critique américain David Thomson, d’autres suggérant que le personnage serait en fait une incarnation de l’esprit de vengeance inextinguible, et voient le film comme un rêve perpétuel comparable à l’œuvre d’Alain Resnais. Une impression renforcée par les scènes de flashbacks savamment distillées, les seules où l’on verra sourire Walker. Cette relative ambiguïté, concentrée dans un final en demi-teinte où Walker demeure indécis et pas forcément satisfait, fait la particularité du film qui, non seulement n’a pas de véritable happy end, mais dont l’ensemble de la trame pourrait n’avoir jamais eu lieu (dans sa diégèse). Walker y acquiert une certaine stature mythique illustrée d’emblée par la scène où il quitte l’île d’Alcatraz à la nage, blessé, à la suivante où, un an plus tard, il revient sur les lieux en ferry, indemne. Une ambiance assez étrange qui mêle sensiblement le mystère fantastique au ton beaucoup plus terre à terre du polar urbain.

Boorman inclut également dans le film ce qui sera un de ses thèmes de prédilection, la sauvagerie et la brutalité humaine mal dissimulées sous un vernis de fausse respectabilité, à travers notamment le portrait de ces truands reconvertis en hommes d’affaires réglementaires. La vision de notre société humaine est foncièrement pessimiste et désabusée, collant bien avec l’ambiance de l’époque et annonçant cette vision de la société urbaine déglinguée et criminogène que l’on verra notamment sous les caméras de Martin Scorcese ou William Friedkin durant la décennie suivante. Le rebondissement final portant sur l’identité du mystérieux allié de Walker illustre aussi l’ambiguïté des rapports humains et les faux-semblants de la société.

Mais le film reste aussi un polar hard boiled avec son ambiance prenante, son suspens ciselé et son personnage principal dur à cuir et taiseux, fermement décider à obtenir vengeance et indemnisation. Sa réalisation stylisée et sobre offre un bon exemple de parfaite utilisation de ses décors, mis au service de l’intrigue et de l’ambiance. La violence dans Point Blank est par ailleurs assez peu présente, en quelques scènes courtes et dynamiques, cédant ensuite la place à un rythme plus lent et contemplatif. Il se note que le personnage de Walker, censé se venger férocement, ne tue personne (le personnage de Mal Reese se tue accidentellement) et se contente de tirer sur des meubles, comme une espèce de catharsis compensatoire. Un polar à la fois novateur, personnel et très efficace pour un classique du film policier américain qui nous renseigne bien sur son époque.

Bande-annonce : Le Point de non-retour

Fiche technique : Le Point de non-retour

Titre original : Point Blank
Réalisation : John Boorman
Scénario : Alexander Jacobs (en), David Newhouse et Rafe Newhouse, d’après le roman Comme une fleur (The Hunter) de Richard Stark
Acteurs principaux : Lee Marvin (Walker), Angie Dickinson (Chris), Keenan Wynn (Yost), John Vernon (Mal Reese), Carroll O’Connor (Brewster)…
Musique Johnny Mandel
Image : Philip H. Lathrop
Montage : Henry Berman
Sociétés de production : Judd Bernard-Irwin Winkler Production, Metro-Goldwyn-Mayer
Genre : crime, action, thriller
Durée : 92 minutes
Date de sortie : En France le 5 avril 1968

Empire of Light : une lettre d’amour sans émotion

Voulant à la fois brasser une époque qui lui est personnelle et faire une véritable lettre d’amour à l’expérience de la salle de cinéma, Sam Mendes se montre ici un chouïa boulimique. Malgré les intentions, le visuel et l’interprétation de son actrice principale, Empire of Light semble vouloir traiter tous les sujets qui puissent lui tomber sous la main. Au point d’en oublier la magie et l’émotion, pourtant tant attendues de la part d’un tel projet.

Synopsis de Empire of Light Hilary est responsable d’un cinéma dans une ville balnéaire anglaise et tente de préserver sa santé mentale fragile. Stephen est un nouvel employé qui n’aspire qu’à quitter cette petite ville de province où chaque jour peut vite se transformer en épreuve. En se rapprochant l’un de l’autre, ils vont apprendre à soigner leurs blessures grâce à la musique, au cinéma et au sentiment d’appartenance à un groupe…

Après avoir fait un petit tour du côté de la machinerie hollywoodienne (Skyfall, 007 Spectre et 1917), voici que le cinéaste Sam Mendes revient avec Empire of Light à un cinéma beaucoup plus personnel. Beaucoup plus intimiste. Et encore moins détonnant, comme peuvent l’être les blockbusters. Ici, il est plutôt question pour le réalisateur de suivre les pas de ses prédécesseurs quant à parler de cinéma avec un grand C, à l’instar de Damien Chazelle (Babylon) ou de Steven Spielberg (The Fabelmans). Mais aussi d’évoquer une époque avec nostalgie, au point de vouloir se dévoiler auprès de son public en racontant du vécu – comme Paul Thomas Anderson (Licorice Pizza), James Gray (Armageddon Time) et… Steven Spielberg encore une fois ! Et si ces sujets semblent aujourd’hui « à la mode » auprès de tels metteurs en scène, tous ont réussi à nous livrer des œuvres a minima touchantes. Voire magiques et bouleversantes pour certaines d’entre elles. Ce qui n’est malheureusement pas le cas avec Empire of Light. Mais pourquoi donc ?

Surtout que de parler cinéma en ces temps qui courent, de lui rendre hommage, c’est quasiment du pain béni pour un réalisateur aussi chevronné que Sam Mendes. D’autant plus qu’avec Empire of Light, il n’est même plus question de rendre hommage à un art, mais bien de s’intéresser à d’autres personnes du milieu qui n’ont pas encore été mis sous le feu des projecteurs, à savoir les exploitants de salles. En plaçant son récit au sein d’un cinéma même, Mendes nous dépeint les portraits de diverses personnes. De ce projectionniste discret et rêveur qui arrive à transmettre toute sa passion pour ce qu’il fait au quotidien. De ces caissiers qui animent à leur manière et prennent soin des lieux dont ils ont la garde. De ce directeur qui, malgré le fait qu’il soit antipathique au possible, a permis la réunion de cette équipe et que certains grands événements se fassent – comme une avant-première – afin d’offrir aux spectateurs cet instant unique et magique que doit procurer le visionnage d’un grand film. En nous livrant Empire of Light, Sam Mendes veut à tout prix pointer du doigt les plateformes de streaming qui ont profité de la récente crise sanitaire pour asseoir leur suprématie. Mettre en avant l’expérience même de la salle de cinéma, et crier haut et fort qu’il n’y a clairement rien de mieux que de s’installer face à un grand écran, parmi d’autres personnes, pour se laisser porter et vivre quelque chose d’exaltant. Ce que ne peut procurer une banale séance dans son salon, et ce même si les conditions techniques (qualité du son, de l’image…) vous semblent optimales.

Mais Empire of Light, c’est également un drame romantique qui anime ce cinéma. Un récit dans lequel une femme mal dans sa peau – car ayant une santé mentale fragile due à son passé, sa relation toxique avec son patron et sa vision des choses – va tomber amoureuse de la nouvelle recrue de l’équipe. Un jeune Noir qui dégage une sympathie et joie de vivre communicatives, et ce malgré le fait qu’il soit persécuté au quotidien (le mot est faible…) pour sa couleur de peau. En voulant raconter cette idylle qui risque à tout moment de s’écrouler, Sam Mendes veut brasser bon nombre de thématiques. Comme parler de cette Angleterre des années 80 qui connut bon nombre de mouvements sociaux et ethniques sous le règne de Margaret Thatcher (montée en puissance du racisme et des skinheads). Mais aussi de l’amour, cette émotion qui permet de réunir deux être et ce sans soucier une seule seconde de leurs différences culturelles, de leur différence d’âge. Tout en passant également du côté du harcèlement sexuel, notamment via ce patron marié qui abuse de son statut pour profiter de son employée et qui n’hésite pas à ouvertement l’humilier si elle ne va pas dans son sens. Et enfin, Empire of Light, c’est également l’occasion pour Sam Mendes de rendre hommage à un membre de sa famille, lui-même confronté à une maladie mentale.

Vous l’aurez compris, le long-métrage se montre plutôt ambitieux en voulant traiter bon nombre de sujets ô combien intéressants. Mais au lieu de dire « ambitieux », le mot « gourmand » serait plus approprié tant Empire of Light veut en faire trop. Car à trop vouloir traiter de thématique, le film n’arrive jamais à trouver le juste équilibre pour toucher le spectateur en plein coeur. Pendant près de deux heures, l’ensemble donne l’impression de n’être qu’une succession de thématiques qui ne font que cohabiter. Qui attendent le bon moment pour se faire entendre et s’exécutent sous nos yeux de manière assez artificielle. Que ce soit ces dernières ou bien le récit en lui-même, tout semble très premier degré dans l’écriture – Sam Mendes livre ici son tout premier scénario en solo – et mécanique dans le déroulement. À tel point que le sujet du cinéma, cité plus haut et pourtant primordial sur le papier, se retrouve relégué au second plan par cette romance qui ne sait pas trop quel chemin emprunter. Un constat qui ne peut que renforcer la déception face à Empire of Light, le film devenant pour le coup longuet et ennuyeux. Ne parvenant jamais à procurer ce soupçon d’émotion et de magie pourtant promis par le projet. Et ce malgré l’indiscutable talent des diverses personnes qui entourent ici Sam Mendes. L’immense Roger Deakins, qui fait (comme à son habitude) d’Empire of Light une œuvre à la photographie sublime. Le duo de compositeurs Trent Reznor et Atticus Ross, qui offrent au film une ambiance forte, poétique et sincère. Ou encore l’incroyable Olivia Colman, qui illumine l’écran à chacune de ses apparitions, dans un rôle qui plus est assez complexe. Mais même avec tous ces grands noms et leur travail respectif, Empire of Light n’arrive nullement à décoller et nous laisse finalement de marbre.

De tous les films cités en préambule de cette critique, le nouveau long-métrage de Sam Mendes n’est clairement pas celui qui retiendra le plus notre attention. Et encore moins le plus abouti de la filmographie du cinéma, ce dernier ayant à son actif des titres beaucoup plus maîtrisés et en tout point mémorable. Est-ce aussi parce qu’avec tous ces metteurs en scènes nostalgiques et défenseurs du cinéma, nous sommes arrivés en tant que spectateurs à un point de saturation non négligeable ? Ou bien que sortir après un film tel que The Fabelmans s’avère pour le moins handicapant ? Il n’empêche qu’Empire of Light reste une œuvre maladroite dans son écriture, malgré la sincérité de ses propos. Nous ne nous faisons pas de soucis quant au fait que Sam Mendes saura nous revenir en meilleure forme. Mais à l’heure actuelle, c’est avec déception que nous accueillons sa dernière création.

Empire of Light – Bande annonce

Empire of Light – Fiche technique

Réalisation : Sam Mendes
Scénario : Sam Mendes
Interprétation : Olivia Colman (Hilary Small), Michael Ward (Stephen), Colin Firth (Donald Ellis), Toby Jones (Norman), Tom Brooke (Neil), Tanya Moodie (Delia), Hannah Onslow (Janine), Crystal Clarke (Ruby)…
Photographie : Roger Deakins
Décors : Mark Tildesley
Costumes : Alexandra Byrne
Montage : Lee Smith
Musique : Trent Reznor et Atticus Ross
Producteurs : Pippa Harris et Sam Mendes
Maisons de Production : Searchlight Pictures et Neal Street Productions
Distribution (France) : Walt Disney Company France
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  01 mars 2023
Royaume-Uni, Etats-Unis – 2022

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2.5

Creed III : échapper à son passé

Adonis Creed est de retour, et cette fois, Rocky n’est pas là. Signe de cette prise d’indépendance de cette franchise spin-off, c’est Michael B. Jordan lui-même qui se charge de la réalisation. Et pour un premier film, l’acteur s’en sort avec les honneurs. Creed III, quand bien même jamais surprenant dans son déroulé, demeure un très bon divertissement notamment grâce à ses bonnes idées de mise en scène et un antagoniste charismatique.

Prise d’indépendance totale ?

Lorsque l’on retrouve Adonis Creed, tout va pour le mieux pour lui. Jeune retraité, il n’a plus rien à prouver, ayant déjà tout raflé sur les rings. Il consacre désormais son temps libre à s’occuper de son académie et de sa famille. Mais cette vie de rêve va être perturbée par Damian ( Jonathan Majors ), un ami d’enfance du boxeur. Celui-ci refait surface dans sa vie, après des années d’absence. Rapidement, on comprend qu’un lourd passé lie les deux hommes, et que Damian semble être revenu avec un objectif clair à l’esprit : se venger et reprendre ses droits.

Lorsque l’on a appris que Sylvester Stallone, figure majeure de cette franchise dérivée, ne serait pas de la partie, on pouvait redouter le nouvel opus. Car si le premier Creed était une si belle réussite, c’est en grande partie dû au tandem Stallone-Jordan. Ryan Coogler a parfaitement su allier le passé et le futur d’une même franchise. Pourtant, Creed II, bien que convenable, ne retrouvait pas l’équilibre du premier film. Le retour de la famille Drago montrait que la franchise n’arrivait pas à se séparer de son glorieux passé. Une belle dose de nostalgie pour la franchise, mais une stagnation pour son nouveau héros.

Heureusement, malgré l’absence inexpliquée de Rocky, Adonis Creed est un personnage suffisamment incarné pour porter ce troisième opus sur ses seules épaules. Michael B. Jordan semble vraiment avoir la mainmise sur son personnage, et l’apport de sa famille aide grandement à ressentir cette sympathie pour le boxeur. Malheureusement, le personnage de Tessa Thompson est bien trop passif dans le film. Son faible temps d’écran est dommageable, d’autant plus que l’ébauche de son arc scénaristique autour de son handicap avait du potentiel.

Paradoxalement, malgré cette volonté d’indépendance, des échos à Rocky sont toujours là. D’un point de vue scénaristique, le film ressemble beaucoup à Rocky 3. Dans les deux films, les héros n’ont plus rien à prouver. En quelque sorte, ils se sont embourgeoisés, vivant dans une grande maison avec leur famille. Et c’est l’apparition soudaine d’un personnage qui vient faire dérailler la douce vie menée par le héros. Autre paradoxe, en voulant aller de l’avant sans Rocky, le film essaie de se séparer de ses origines. Pourtant, il fait appel au passé de Creed à travers le personnage de Damian.

Divertissant mais sans surprise

L’une des grandes qualités de Creed III est assurément son antagoniste. Jonathan Majors est impressionnant dans le rôle de Damian. Il arrive à imposer son incroyable physique à l’écran, à travers sa démarche et son visage, signe de ses blessures de vie. Le lourd passé le liant à Adonis rend la tension plus que palpable. La confrontation paraît inévitable et la construction scénaristique arrive convenablement à faire ressentir cette tension graduelle. Mais sans s’en rendre compte, le film n’arrive jamais à créer un protagoniste contre lequel le spectateur prend véritablement partie. Malgré certaines actions litigieuses sur le ring, le parcours semé d’embûches du personnage ne fait que renforcer notre empathie pour lui.

Ainsi lorsque les deux anciens amis se retrouvent sur le même ring, on ne sait qui supporter. Justement, d’un point de vue sportif, les scènes de boxe sont elles aussi très réussies. Michael B. Jordan a déclaré lors de la promotion du film s’être inspiré des mangas. Une très bonne idée, qui insuffle une fraîcheur bienvenue dans les scènes de combat de la franchise. Ainsi, des gros plans en ralenti ou certains choix de découpage mettent l’emphase sur l’intensité des combats et des coups portés. La mise en scène du match final, audacieuse, nous immisce aussi dans l’intériorité des personnages.

Malheureusement, ces bonnes idées s’inscrivent dans un film bien trop prévisible. Au-delà des éléments le liant à Rocky 3, le film est sans surprise. Tous les grands éléments dramaturgiques s’enchaînent de manière attendue. Heureusement pour le film qu’il repose sur des combats de boxe, car l’imprévisibilité dramaturgique propre à chaque combat permet de pallier le manque de saveur du scénario. Le long-métrage se déroule très ( trop ? ) rapidement, chacune des sous-intrigues paraissent seulement esquissées. Sur ce point, le montage quelque peu elliptique de Creed III n’aide pas.

Finalement, Michael B. Jordan a réussi à nous faire oublier Rocky. Malgré la banalité de son scénario on ne peut plus classique, Creed III est un solide divertissement. Grâce à des scènes de boxe intenses et un Jonathan Majors charismatique, l’acteur a réussi à soigner sa première réalisation. Cependant, si l’on doit revoir Adonis Creed dans le futur, il faudra très certainement trouver un second souffle. Car ce qui nous liait à Rocky tenait de son appartenance sociale. Véritable représentant du prolétariat philadelphien, chacun avait une part de Rocky en lui. Ce questionnement social désormais absent de la franchise, reste à Jordan d’inscrire son personnage au sein de quelque chose de plus grand que lui.

Creed III : bande annonce

Creed III : fiche technique

Réalisation : Michael B. Jordan

Scénario : Keenan Coogler, Zach Baylin

Interprétation : Michael B. Jordan ( Adonis Creed ), Jonathan Majors ( Damian Anderson ), Tessa Thompson ( Bianca Creed )

Photographie : Kramer Morgenthau

Musique : Joseph Shirley

Montage : Tyler Nelson

Genre : Drame, sport

Société de distribution : Warner Bros ( international )

Date de sortie : 01 Mars 2023

Durée : 1h56

Pays : États-Unis

Creed III : échapper à son passé
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3

N’oublie pas les fleurs de Genki Kawamura : Se souvenir des belles choses…

Genki Kawamura adapte son propre roman pour N’oublie pas les fleurs, ce film tout en délicatesse, qui traite de la mémoire et de l’oubli, ainsi que des souvenirs sur lesquels notre cerveau règne en maître, au détriment de nos sentiments…

Synopsis de N’oublie pas les fleurs :  Lors du réveillon du Nouvel An, Izumi retrouve sa mère Yuriko errant dans un parc par un froid glacial. Quelques mois plus tard, elle est diagnostiquée comme souffrant d’Alzeihmer et sa mémoire décline rapidement. Pour son fils, les souvenirs de la mère qui l’a élevé seule sont toujours aussi vivaces. L’un d’eux en particulier, lorsqu’il croyait qu’elle avait disparu, le hante terriblement. Alors que Yuriko sombre lentement dans l’oubli, Izumi doit accepter de perdre à nouveau sa mère, cette fois pour toujours. En prenant soin de sa mère – au moment où lui-même s’apprête à devenir père – Izumi tente de comprendre ce qui l’a éloigné d’elle et s’interroge sur le sens de leur relation, pour retrouver l’essentiel de ce qui leur reste.

 The Son

Le cinéma japonais est cette source inépuisable de films qui sont en apparence calqués les uns sur les autres, et qui, au visionnage, finissent toujours par apporter ce petit supplément qui va le rendre unique et intéressant. Ainsi en est-il pour N’oublie pas les fleurs, le film  de Genki Kawamura, adapté de son propre roman. La douceur du Tokyo Sonata de Kyoshi Kurosawa, le drame familial qui ramène à Kore Eda, l’efficacité d’un minimalisme que ne renierait pas le maître Yasujiro Ozu. Tout cela , et tout à fait autre chose en même temps. Car ici , on touche à une question sensible du Japon d’aujourd’hui, de maintenant : celle du vieillissement de la population, et son corollaire sanitaire qu’est la démence sénile et l’Alzheimer.

Certes, le sujet n’est pas neuf, et rien que ces dernières années, nous avions eu Still Alice de Richard Glatzer & Wash Westmoreland qui a valu à Julianne Moore son oscar ; nous avions eu le poignant Poetry de Chand Dong Lee ; le remuant Falling de Viggo Mortensen, et bien sûr le très médiatique The Father de Florian Zeller. Mais ce qui est différent, c’est la nostalgie qui enrobe le film, et l’approche du cinéaste qui consiste à adopter les points de vue de deux personnages, ce en quoi il se rapproche peut être le plus du film de Zeller.

Yuriko est une professeure de piano, encore passablement jeune mais déjà au soir de sa vie : les notes lui font un peu défaut, les fleurs s’étiolent dans les soliflores. Elle oublie de faire ses courses et se retrouve au contraire sur une balançoire à ressasser des souvenirs anciens. Son parapluie reste irrémédiablement fermé contre son corps sous une pluie torrentielle. Le verdict tombe : C’est l’Alzheimer qui frappe Yuriko.  Izumi , son fils, semble excédé plutôt que compatissant face au comportement de sa mère. On comprend qu’un passif existe entre mère et fils, que le film s’emploiera de dévoiler par petites touches.

Sur fond de ce sujet anti-spectaculaire, et de ce qui semble être un traumatisme se dessinant en filigrane, le film repose sur une esthétique à l’avenant, avec des plans lents, voire quasi-fixes par endroits, des profondeurs de champ vaporeuses, des silences prolongés, et une musique plus ou moins lancinante. Ce rythme  ralenti est tout à fait adéquat pour montrer le temps qui passe ou ne passe pas, la maladie qui aspire l’énergie ambiante et bloque la protagoniste dans une diégèse parallèle. Notre émotion résulte du côté inexorable de la détérioration  et des questions qui restent sans réponse, puisque la mémoire s’efface.

N’oublie pas les fleurs est en réalité une réflexion plus globale sur la mémoire : celle qui s’en va, celle qui ne veut pas revenir, celle qu’on invente de toutes pièces au travers de l’intelligence artificielle. Ainsi, les flash blacks sont nombreux, ceux du fils qui tente une course désespérée contre la montre en essayant de coller les bribes de souvenirs, et ce d’autant qu’il va lui-même devenir père pour la première fois ; ceux de la mère, ou plus exactement ceux qui montrent la mère dans le passé, et qui ont une vocation explicative. S’il y a d’ailleurs un reproche qu’on peut faire au film, ce sont ces digressions dans le passé de Yuriko, qui entraînent des ruptures de rythme. Mais l’Alzheimer étant l’Alzheimer, on imagine que ces souvenirs anciens sont en réalité tout ce qui reste et peuple la mémoire de Yuriko…

Bien que N’oublie pas les fleurs soit un film plutôt atone, on se laisse emporter par ces relations humaines complexes et fragiles : la mémoire et l’oubli, le ressentiment et le pardon. Une fois de plus, le cinéma japonais nous submerge par sa délicatesse et ses non-dits qui nous engagent plus que n’importe quel film bien plus démonstratif.

N’oublie pas les fleurs – Bande annonce 

N’oublie pas les fleurs – Fiche technique

Titre original : Hyakka
Réalisateur : Genki Kawamura
Scénario : Genki Kawamura, Hirase Kentaro
Interprétation : Mieko Harada (Yuriko Kasai), Masaki Suda (Izumi Kasai),  Masami Nagasawa (Kaori), Masatoshi Nagase (Yohei Asaba)
Photographie : Keisuke Imamura
Montage : Sakura Seya
Musique : Shouhei Amimori
Producteurs : Taichi Itô, Kenji Yamada
Maisons de Production : AOI Pro.
Distribution (France) : Eurozoom FranceSan Sebastian 2022
Durée : 104 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 01 Mars 2023
Japon– 2022

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3.5

Pulse : 120 Battements par minutes

Si vous avez raté la sortie de Pulse – dans les salles depuis le 22 février – pas de panique, il est encore temps de voir le film d’Aino Suni. Voici trois raisons de (re)voir Pulse au cinéma.

De la couleur avant toute chose

Verlaine définissait la poésie comme « de la musique avant toute chose ». La réalisatrice finlandaise Aino Suni réinvente le geste du poète. Son premier long-métrage Pulse est une petite bombe rythmée par des couleurs pop et acidulées. De quoi séduire la nouvelle génération. L’esthétique du film emprunte beaucoup à celle des clips US. Chaque scène du film est construite à la manière d’un tableau où dominent le rouge et vert. L’éclairage flashy accentue la présence des couleurs primaires à l’écran. L’univers dépeint par Pulse apparaît volontiers irréel. On passe ainsi du faste d’une villa de la Côté d’Azur, décorée à la manière de Gatsby le Magnifique, à une ambiance crépusculaire à la Blade Runner.

Elina est une jeune rappeuse qui vit en Finlande avec sa mère. Elle est contrainte de quitter son pays natal lorsque sa mère décide d’emménager chez son compagnon qui habite dans le sud de la France. Elina atterrit dans un monde fait de villas luxueuses et de piscines à débordement. Elle doit très vite composer avec Sophia (Carmen Kassovitz), la fille de son beau-père. L’héroïne tombe sous le charme de la jeune fille. La relation entre les deux adolescentes oscille très vite entre fascination et rapport de pouvoir. Cette ambiguïté se traduit dans les décors. Ces derniers évoluent en même temps que les sentiments de l’héroïne à l’instar de la musique.

Et le rap (finlandais) réinventa le cinéma

Pulse prend à contre-pied la tendance stylistique du cinéma contemporain. Celle-ci veut que les films soient de plus en plus sombres et crépusculaires. Les couleurs n’ont plus bonne presse. La musique, quant à elle, doit jouer le jeu de la discrétion. Aino Suni choisit volontairement d’introduire une bande-son explosive. Celle-ci, constituée de morceaux de rap finlandais et de house, vient rythmer les images filmées. Pour interpréter la jeune Elina, Elsi Sloan a du apprendre à rapper en finlandais et en français. L’actrice se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau de cette jeune rappeuse prête à tout pour attirer l’attention de celle qu’elle aime. Comme dans nombre de films, la musique tient une place primordiale dans l’histoire. Ici, elle rythme les désillusions d’Elina. Là, elle souligne l’acmé narratif. Elle est aussi un élément qui alimente l’ambiguïté entre les deux adolescentes.

Le travail de la mise en scène fait oublier la faiblesse relative du scénario. L’histoire d’une relation amicale qui vire à l’ambiguïté toxique, sur fond de sentiments amoureux non réciproques, a déjà été traitée par le cinéma. On pense notamment à Naissance des pieuvres (2008) de Céline Sciamma ou encore Respire (2014) de Mélanie Laurent. De même, on pourrait reprocher au film sa dimension « cage dorée ». Il décrit un monde d’ultras privilégiés où Elina et Sophia déambulent dans des villas gigantesques. Leurs quotidiens semblent se résumer à aller à des soirées sélects, en cachette de leurs parents, en papotant avec « des fils et filles de ». Dans ce monde dégoulinant de luxe, on peine à s’y retrouver, voire à s’identifier avec les personnages. Si la cinéaste a sans doute consciente de jouer avec des clichés éculés, elle innove en choisissant de mettre en scène une héroïne non binaire.

La non binarité (enfin) abordée sur grand écran

Elina est une jeune fille qui se moque des stéréotypes de genres. Son apparence joue avec les normes de genre. Ses cheveux verts et son crâne rasé lui confèrent une allure androgyne. Pulse n’aborde jamais de front la non binarité. D’abord parce que Elina n’en parle pas. Il n’est pas question de parler pour elle.

Pour le film comme pour sa réalisatrice, la non binarité ne constitue pas une « question » ou une « thématique » du film. La cinéaste impose Elina comme un personnage lambda. Ni son identité de genre ni son orientation ne font l’objet de discussion. Celles-ci vont de soi. Ce qui intéresse la cinéaste est l’ambiguïté qui unit Sophia et Elina.

Celle-ci est d’ailleurs poussée au paroxysme. D’ange protecteur, Elina s’improvise volontiers démon tentateur, poussant sa bien-aimée sur les cimes de la mort. En dépit de ses faiblesses, Pulse a le mérite de réinventer le topo de l’amitié-amoureuse toxique, en impulsant à la musique et à la couleur un pouvoir de signification inédit.

Pulse – Bande-annonce

 

Pulse – Fiche technique

Réalisation : Aino Suni
Interprétation : Elsi Sloan (Elina), Carmen Kassovitz (Sophia)
Production déléguée : Adastra Films
Exportation / Vente internationale :
Kinology
Productions :Made, Oma Inge Film
Distribution : Wayna Pitch

Synopsis : Manuel, 16 ans, est un adolescent comme les autres. Dans sa petite ville côtière d’Argentine, il traîne avec ses amis et sa petite-amie, va à la plage, et joue de la basse dans un groupe de rock. Une routine parfaite pour un garçon de son âge. Mais sa vie se complique lorsqu’il commence à ressentir quelque chose de spécial pour son meilleur ami Felipe.

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3.6

Cycle Addictions : trois exemples en bandes dessinées

Dans le cadre de notre cycle consacré aux addictions, nous nous penchons, une fois n’est pas coutume, sur la bande dessinée. Trois parutions récentes permettent d’en évoquer la teneur et les représentations, dans des domaines et avec des procédés qui peuvent fortement varier.

Freud-le-moment-venu-avisAu début de Freud, le moment venu, l’addiction au cigare se traduit par une dissonance cognitive. En tant que médecin, le père de la psychanalyse sait très bien à quels risques il s’expose en fumant parfois jusqu’à vingt havanes par jour. En tant que neurologue spécialiste de l’esprit humain, il a même assimilé cette pratique à un substitut de la masturbation. Cela ne l’empêche toutefois pas de céder à ce plaisir – et de se refuser à interpréter ses propres penchants pour le tabac. Plus loin, alors que les premiers signes d’un épithéliome apparaissent, Suzanne Leclair et William Roy prennent le parti de rompre le noir et blanc pour donner aux tissus et aux lésions une couleur sang. Une teinte dont le rouge des drapeaux nazis constituera le seul équivalent. Ce sont ainsi deux formes de cancer qui sont appelées à cohabiter dans l’album et qui affligeront, dans un même élan, Sigmund Freud. Les tumeurs, les scalpels, les cigares qui se consument, la fumée suspendue dans l’air seront représentés en alternance, à plusieurs reprises, comme pour sursignifier leur état de permanence, lui-même profondément symptomatique de l’addiction. L’homme n’est pas n’importe qui. Il a révolutionné les sciences. Il souffre terriblement. Le plus souvent en silence. Mais inlassablement revient pourtant cette image de cigare, devenue indissociable de sa personne. On ne saurait mieux le verbaliser : une addiction, ça s’impose à vous, peu importe votre rang, votre sagacité, les conseils avisés qu’on peut vous prodiguer, les risques encourus, que vous avez par ailleurs parfaitement intériorisés, et même la dégradation pathétique de votre état de santé. Souvent dans les récits sur l’addiction, les séquences finales sont porteuses d’effroi : dans Freud, le moment venu, on découvre le psychanalyste viennois attendant la mort sur un lit médicalisé, protégé par un rideau de tulle des mouches attirées par l’odeur des plaies…

Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy
La Boîte à bulles, janvier 2023, 144 pages

Fahrenheit-451-avisLa drogue, l’alcool, le sexe, le pouvoir : dans les œuvres de fiction, l’addiction prend souvent les mêmes formes. Dans son adaptation dessinée de Fahrenheit 451, Tim Hamilton en met en scène une autre, beaucoup moins attendue. Il faut se figurer un public ébahi, captivé, absorbé par des murs transformés en autant d’écrans géants pour comprendre en quoi l’ignorance y constitue une forme d’addiction. Cette dernière est d’ailleurs auto-entretenue, sous prétexte qu’elle permettrait de préserver l’ordre social, de se prémunir des tracas, voire de la dépression. Une sorte de paradis artificiel, baptisé « La Famille » comme pour sursignifier une forme d’intimité réconfortante. L’activité de Montag s’inscrit dès lors en pendant logique : en multipliant les autodafés sans même les questionner (dans un premier temps en tout cas), il annihile ce qui pourrait servir d’incubateur à toute pensée critique. Mais celui qui se shoote littéralement à l’ignorance, c’est le pouvoir en place, dont la stabilité est conditionnée à cette incapacité de remise en cause. L’addiction à l’ignorance prend alors des voies plus retorses : la lance à pétrole est l’aiguille avec laquelle les pompiers anesthésient l’opinion publique. Elle est aussi l’anabolisant des autorités. L’interstice dans lequel elles s’engouffrent. Pendant ce temps, l’esprit humain n’est plus qu’une grande surface vide, dans lequel le discours officiel trouve des échos de plus en plus nets. Dans Fahrenheit 451, les personnages se sont tellement accoutumés à la vie simple et « divertissante » qu’ils mènent, qu’ils ont choisi de ne pas chercher à comprendre le monde qui les entoure. Ils ont perdu tout intérêt pour la culture, la politique et la sociologie, préférant se gorger de distractions éphémères. Cachez donc ce livre qui pourrait vous sevrer.

Fahrenheit 451, Ray Bradbury et Tim Hamilton
Philéas, janvier 2023, 152 pages

Btk-avisSurnommé « BTK », Dennis Rader est un candidat idoine dès lors qu’il s’agit de se pencher sur l’addiction et ses représentations. Faisant face à l’auteur français Étienne Jallieu, venu l’interroger, il déclare : « Vous êtes-vous demandé si j’étais capable de résister ? Et dans le cas contraire, ce qui me rendait à ce point dépendant au mal ? » Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une dépendance au mal, au meurtre plus particulièrement, lequel est adossé, dans le cas présent, à une série de cérémonies abjectes – filature, ligotage, soumission… Dans leur album BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo caractérisent un homme ordinaire doublé d’un monstre abject, une dualité dont les explications rappellent un certain Dexter Morgan. « Il me contrôle corps et âme. C’est comme si je passais du côté passager de mon propre corps alors que lui prenait la place du pilote. » Là où l’expert en projections de sang évoquait un « passager noir » dans la célèbre série Showtime, Dennis Rader avoue devenir lui-même le passager d’un autre, un peu à la manière d’Ed Gein ou du personnage fictif de Norman Bates dans le film Psychose d’Alfred Hitchcock. Son addiction au mal est double : elle repose sur un alter ego maléfique tapi au plus profond de lui-même et s’objective à travers des obsessions tenaces et une purgation des passions seulement permise par le passage à l’acte – au meurtre. Sourire en coin, « BTK » aime à se penser supérieur aux autres tueurs en série, dont il établit volontiers un classement qu’il domine en compagnie du serial killer qui l’a inspiré durant son enfance. Les auteurs révèlent cette fascination précoce pour le mal, en le figeant longuement en lecteur-spectateur des atrocités commises par d’autres. Ils évoquent par ailleurs une seconde addiction, pas tout à fait étrangère au palmarès des tueurs susmentionné. En effet, Dennis Rader ne supporte pas qu’on passe sous silence ses exploits criminels, ou que d’autres cherchent à s’en attribuer les mérites. Il effectue sa propre publicité en communiquant avec la presse et en disséminant des messages çà et là. Si « BTK » est sous l’emprise d’un autre, il n’en oublie pas, néanmoins, de se montrer orgueilleux et mégalo.

BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo
Glénat, février 2023, 144 pages

La Syndicaliste de Jean-Paul Salomé : la voix des victimes

3.5

La Syndicaliste revient, à partir du livre de Caroline Michel-Aguirre, sur l’histoire incroyable mais vraie de Maureen Kearney (interprétée à l’écran par Isabelle Huppert), syndicaliste chez Areva, dont la parole est remise en cause après une agression subie à son domicile. Une agression à laquelle personne ne croit et qui l’entraîne dans un véritable cauchemar filmé par Jean-Paul Salomé comme un thriller, sans verser dans le spectaculaire outrancier.

Reflet dans un œil d’homme

La Syndicaliste est avant tout un film de points de vue. Celui de Jean-Paul Salomé est clair et il le dit dès le début du film lorsqu’un carton signale qu’il s’agit d’une histoire « inspirée de faits réels ». La précision est d’importance car l’histoire de Maureen Kearney fait encore couler beaucoup d’encre. Une question de regard(s) se pose clairement à son encontre et ce sont ces regards que le film ne cesse d’interroger, de faire se succéder. Dès la première scène où Maureen apparaît, combative, face à des femmes dont le droit au travail est bafoué et à un homme qui pense pouvoir la renvoyer à son statut, mais auquel elle offre une répartie sans faille. Maureen est d’abord une femme dans un monde d’hommes, la tête haute, combative, proche de la future ex-directrice d’Areva, Anne Lauvergeon (superbe Marina Foïs), autre figure féminine de pouvoir, une force qui dérange. Deux forces que l’on tente de faire taire, de mettre à l’écart. La volonté de Jean-Paul Salomé dans ce portrait est clairement de lorgner du côté de La Fille de Brest, plus que de son précédent film, à l’humour assumé, La Daronne : « J’avais déjà eu envie de faire un film sur une lanceuse d’alerte, autour d’Irène Frachon et du scandale du Mediator, mais ça ne s’était pas fait. Les pressions qu’avait subies Maureen Kearney, « la » syndicaliste d’Areva, l’agression violente dont elle avait été victime étaient puissamment dramatiques. On était allé très loin pour la contraindre à arrêter ses investigations*… »

Isabelle Huppert apparaît donc dans un premier temps comme la Erin Brokovich française bien qu’elle ait troqué sa chevelure rousse pour le blond de Maureen Kearney, dont la garde robe, le style (pensons aux lunettes) inspire clairement l’allure du personnage dans le film. C’est ce qui permet de faire oublier un peu que c’est Isabelle Huppert qui incarne cette « vraie personne » avec tout le poids symbolique que cela engendre forcément. On pense très souvent au rôle qu’elle avait incarné dans Elle, déjà très chargé en terme de regard sur une victime de viol. La force de l’interprétation d’Isabelle Huppert, au-delà de l’apparence physique, est de donner à ce personnage toute la distance intellectuelle et non-sentimentaliste dont l’actrice est capable : « Il y avait une espèce de fantaisie du personnage, amusante à rendre à l’image. C’était quelqu’un qui par son look se fabriquait une armure, et cela plaisait beaucoup à Isabelle. Une armure qui tombait par instants, selon les circonstances*… » Tout l’enjeu est d’aller voir au-delà de l’armure, en passant par la ronde des regards (plutôt malveillants) qui tournent autour de Maureen.

Parole et silence 

C’est ainsi que le film bascule dans une interrogation constante de la parole de la victime, puisque très vite après son agression Maureen ne va pas être entendue dans sa vérité. Tout est alors une réinterprétation des images à priori déjà vue ou du moins imaginées par le spectateur (la mise en scène de l’agression n’est jamais réellement montrée, en tout cas pas de manière directe et linéaire). On pense notamment à la première auscultation gynécologique de Maureen (il y en aura pas moins de trois en une semaine !!), quand après s’être rhabillée, elle prend le temps de se remaquiller, sous l’œil médusé du médecin (celui-là même qui la reverra quelques jours plus tard) : « Cela figurera dans ses rapports médicaux : elle n’a pas réagi « comme une femme violée »… » Voilà tout le propos du film, montrer comment une victime devient coupable parce qu’elle n’est pas ce que la société attend d’elle. Maureen prend d’abord trop de place, puis est trop fragile, enfin considérée comme folle… Si bien que dans la mise en scène de son premier procès en tant qu’affabulatrice, elle peine à s’exprimer, voire même semble se trahir sans le vouloir. Des scènes de procès d’ailleurs rendues fidèlement « au mot près », à l’image du récent Saint Omer d’Alice Diop. Libre à la vérité d’émerger de ces reconstitutions, de ces mots, de ces regards. Pourquoi une parole qui n’est pas entendue ne finirait-elle pas par se briser ?

Le travail de mise en scène de Jean-Paul Salomé relève par moment du thriller. On a ainsi droit à l’attendue scène dans un parking souterrain, aux lumières qui clignotent. Ce qui compte pourtant, c’est l’agression subie par Maureen, qui est au centre de tout. D’abord par les mots, puisque le film commence par l’appel de la femme de ménage qui trouve Maureen ligotée dans son sous-sol. Le reste n’est que flashs issus de la mémoire de Maureen, ou reconstitutions. Il y a aussi la confrontation entre l’esprit de Maureen et d’autres récits, du moins un récit. Une victime seule n’a pas d’écho, ce n’est qu’ensemble que les victimes le deviennent, une seconde violence qui leur est faite après celle de l’agression. Le film fait le choix dès le début d’être du côté de Maureen, de la croire, tout en mettant en scène le doute permanent. Il y a un avant l’agression, fait de joutes verbales, de confrontations et de duels d’acteurs souvent savoureux.

Puis il y a l’après, la solitude, le silence, le corps rendu à la vie domestique, sans combat collectif, juste une blessure personnelle. Pour cela, Jean-Paul Salomé s’attèle dès les premières minutes du film à la mise en scène de l’intimité de Maureen :  « Il me manquait une dimension intime. C’est ce que j’ai expliqué à Maureen Kearney, quand je l’ai rencontrée, accompagnée de son mari et de sa fille. Je lui ai dit que ce serait ma vision d’un personnage, qu’il nous faudrait, avec Fadette Drouard, imaginer des scènes de famille d’après ce que l’on percevait des rapports avec son mari et avec sa fille. Il fallait nous laisser inventer*. » Dans les relations entre Grégory Gadebois, qui interprète le mari de Maureen, et Isabelle Huppert, tout se joue dans des postures, des regards, des silences : « On est après la bataille et leurs rapports passent par une présence, des regards, ou même des évitements*. » Le duo fonctionne avec une magie propre au cinéma, de l’improbable nait le miracle d’une alchimie inattendue. Pourtant, son regard de mari, bien que d’un incroyable soutien, participe aussi du questionnement de la vérité, il est un autre regard : « L’intérêt de ce sujet, parmi d’autres, c’est le scepticisme : laisser l’ambiguïté fabriquée par le regard des autres sur le personnage* », déclare Isabelle Huppert. Le rythme s’engage entre thriller et solitude, et les deux heures ne souffrent aucun temps mort.

Au final, La Syndicaliste est un film singulier, posé et combatif à la fois sur un sujet fort. Si le choix d’Isabelle Huppert pour incarner, avec l’idée tenace de la ressemblance, ce personnage réel, peut interroger, il paraît bientôt naturellement le meilleur tant la comédienne apporte une force et une stature bienvenues à un personnage qui s’extirpe sans cesse de son statut de victime, tout en portant une voix, des voix et en remettant au centre le combat tout simple, au départ, de sauvegarder des emplois. Le film se singularise par son ton, la manière dont il va raconter cette histoire de femme bâillonnée dans sa vérité, détruite mais qui se relève : « Je crois qu’il y a dans le film quelque chose de chabrolien, une certaine sécheresse mais dans le bon sens, rien de sentimental, peut-être une espèce d’ironie empreinte de morale*. » Il n’y a pas meilleurs mots que ceux d’Isabelle Huppert elle-même pour le dire. Cette apparente « sécheresse » du ton déstabilise autant qu’elle force le spectateur à interroger sans cesse son propre regard sur cette femme dont La Syndicaliste est le portrait, mais aussi sur toutes les paroles dont le statut n’est jamais autant remis en cause qu’aujourd’hui, où la justice se fraye difficilement un chemin à la hauteur de l’enjeu humaniste.

*Toutes les citations sont tirées du dossier de presse du film, interview de Jean-Paul Salomé et propos d’Isabelle Huppert.

La Syndicaliste : Bande annonce

La Syndicaliste : Fiche technique

Synopsis : Un matin, Maureen Kearney est violemment agressée chez Elle. Elle travaillait sur un dossier sensible dans le secteur nucléaire français et subissait de violentes pressions politiques. Les enquêteurs ne retrouvent aucune trace des agresseurs… est-elle victime ou coupable de dénonciation mensongère ?

Réalisateur : Jean-Paul Salomé
Scénario : Jean-Paul Salomé, Fadette Drouard d’après l’oeuvre de Caroline Michel-Aguirre
Interprètes : Isabelle Huppert, Grégory Gadebois, Marina Foïs, Yvan Attal, François Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps, Aloïse Sauvage, Gilles Cohen
Photographie : Julien Hirsch
Montage : Valérie Deseine
Sociétés de production: Le Petit Bureau,, Heimatfilm
Distributeur : Le Pacte
Durée : 2h01
Genre : Drame
Date de sortie : 1er mars 2023

France – 2022

El Agua : ingrédient de vie et de mort

De tous les éléments les plus indomptables, l’eau, résolument vitale pour l’Homme comme outil ou pour subsister, nous cache encore bien des mystères. Pour son premier long-métrage, Elena López Riera s’empare des légendes urbaines de son village natal, qui sommeillent dans la rivière, pour en faire une chronique sur l’adolescence, celle des premiers amours et des premiers tourments.

L’eau, une créature de l’esprit

Dans une petite bourgade, amputée de son attraction touristique, rien ne se passe et la vie coule de source. C’est en tout cas ce sur quoi un groupe d’adolescents médite, étendu au bord de la rivière du coin, avant de lever les yeux sur leurs fantasmes. Ces jeunes rêvent d’un ailleurs, de grandes mégalopoles ou tout simplement de liberté. Pourtant, tout les ramène chez eux, dans une routine sans surprise, où chacun vit de l’agriculture, de petits commerces ou d’autres boulots répétitifs dans les usines. Cette lassitude gagne l’inconscient collectif jusqu’à ce que l’annonce d’une pluie torrentielle vienne réveiller les inquiétudes d’Ana (Luna Pamies), 17 ans, amoureuse du voyou fugueur José (Alberto Olmo).

À travers leurs pulsions, Elena López Riera convoque habilement les caractéristiques de l’adolescence et ses envies de franchir les barrières sociales et morales. Tant d’éléments décrivent l’enfermement de ces personnages, comme la vue d’oiseaux en cage ou encore des contes sordides, qui maintiennent une emprise sur Ana, qui se voit peu à peu comme une prochaine cible de l’eau, envieuse de sa beauté et de sa volonté. Il s’agit d’El Agua, ou de l’eau, comme le reflet de l’âme qui s’évapore sous le soleil. Ici, pas question de laisser filer une seule goutte. On y plonge le cœur léger, prêt à s’abandonner à la rivière, qui ne dégage qu’une aura purifiante et polluée en apparence. Sur l’autre versant, ce liquide peut également irriguer les terres ou bien les submerger, c’est ce qui en fait une force de la nature, un fléau qui prend tout ce qu’il touche.

Tends-moi la main

Au fur et à mesure que l’on confronte son omniprésence, les témoignages face caméra de femmes de différents foyers se multiplient, racontant cette légende de la belle demoiselle à sacrifier avec des tons qui diffèrent, mais avec des mots qui trouvent un écho similaire en parallèle de la fiction qui se joue sous nos yeux. Dès lors, il sera possible de comprendre cette fascination ou cette peur, transmise à travers les générations. Ce goût du risque et de la névrose capitalise ainsi sur un mode de vie, qu’il s’agit d’intérioriser pour mesdames, tandis que la gent masculine devra passer par tous les aveux verbaux, dans le but de se racheter une seconde chance.

Et c’est au détour de petits gestes que la cinéaste espagnole capte cette transmission, entre Ana et sa grand-mère (Nieve de Medina), puis entre José et son père (Pascual Valero), chacun et chacune la main à la pâte. Ce relai, que l’on explore, nous en apprend plus sur l’autre, bienveillant dans sa manière de réconforter, alors que les signes d’un déluge sont de plus en plus insistants. Les amoureux transis se persuadent donc que tout va pour le mieux, jusqu’à ce que les convictions d’Ana dominent ses pensées et questionnent ses sentiments. La malédiction qui semble la frapper, autant que sa mère célibataire (Bárbara Lennie), résulte justement de ses doutes. Le spectateur sera constamment convié à investir sa psyché et à raisonner autour des métaphores qui la noient.

Les Espagnols disent que l’amour d’un adolescent s’apparente à de l’eau dans un panier. Si cet amour ne déborde pas, elle peut toutefois s’échapper d’ailleurs pour se trouver un nouveau réceptacle, ou bien se mélanger à cette fameuse rivière, qui parcourt le récit, dont l’issue fantastique restera en suspens. Il s’agit avant tout de rester ancré dans la réalité et de rendre hommage aux victimes des inondations passées. El Agua libère ainsi la parole féminine et suggère fatalement qu’une émancipation dépend des liens que l’on tisse. Ces ficelles seront pour la plupart du temps trop visibles pour nous, mais tout ce qui compte au fond, c’est un peu de foi et d’amour, un peu de documentaire et de fiction. En somme, tout cela réunit, c’est la définition d’un rêve éveillé et le résultat est suffisamment envoûtant pour qu’on ne boive pas la tasse.

Bande-annonce : El Agua

Fiche technique : El Agua

Réalisation : Elena López Riera
Scénario : Elena López Riera, Philippe Azoury
Photographie : Giuseppe Truppi
Son : Carlos Ibañez, Mathieu Farnarier, Denis Séchaud
Décors : Miguel Ángel Rebollo
Montage : Raphaël Lefèvre
Musique : Mandine Knoepfel
Production : Alina Film, SUICAfilms, Les Films du Worso
Pays de production : Suisse, Espagne, France
Distribution France : Les Films du Losange
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 1 mars 2023

Synopsis : C’est l’été dans un petit village espagnol du sud-est. Une tempête menace de faire déborder à nouveau la rivière qui le traverse. Une ancienne croyance populaire assure que certaines femmes sont prédestinées à disparaître à chaque nouvelle inondation, car elles ont « l’eau en elles ». Une bande de jeunes essaie de survivre à la lassitude de l’été, ils fument, dansent, se désirent. Dans cette atmosphère électrique, Ana et José vivent une histoire d’amour, jusqu’à ce que la tempête éclate…

El Agua : ingrédient de vie et de mort
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3

Le Royaume de Séraphin de Mélodie Ducoeur

Mélodie Ducoeur a eu la brillante idée d’écrire l’histoire de Dimitri et Timéo. Et ce, sous plusieurs formats pour différents publics. En effet, le texte original est destiné aux adolescents et aux adultes. Mais elle a également publié une version adaptée pour les petits ! Cette idée donne l’occasion à chacun de se confronter à la perte d’un être cher à sa manière, en fonction de son âge et de son vécu personnel…

Dans la version pour enfants, les illustrations viennent compléter l’œuvre pour faciliter la compréhension et permettre une approche plus douce et plus poétique du sujet. D’ailleurs, les plus petits pourront également appréhender l’épreuve de la mort avec un peu plus de légèreté. Quant au format pour adultes, il est plus complexe et plus détaillé, avec des phrases plus longues et des descriptions plus poussées. Le récit est plus mature et plus profond. Les lecteurs pourront se plonger dans les pensées et les émotions des personnages et ainsi mieux comprendre les enjeux du deuil…

Cette adaptation pour différents publics est une excellente idée de la part de Mélodie Ducoeur. Elle permet à chacun de se reconnaître dans l’intrigue et de trouver une certaine paix (relative). Quel que soit son âge ou son vécu. Pour débuter, le roman Le Royaume de Séraphin de Mélodie Ducoeur est un livre touchant sur la vie et la mort. Mais aussi la douleur et le réconfort. L’histoire suit le parcours de Dimitri, un petit garçon neuroatypique qui souffre depuis son plus jeune âge de harcèlement et de rejet. La raison ? Sa différence. Après son suicide dès les premières pages, il se retrouve dans un monde parallèle où il rencontre Timéo, un chérubin, qui lui apprend qu’il a été spécialement choisi pour accomplir une mission sur Terre. Ensemble, ils doivent utiliser leurs superpouvoirs pour accompagner les humains en leur apportant du réconfort et de l’espoir…

Le roman traite d’un sujet difficile, celui de la perte d’un être cher, et de la manière dont les survivants peuvent continuer à vivre malgré la souffrance. Mélodie Ducoeur a écrit une histoire émouvante qui montre comment le soutien d’autres personnes peut aider à surmonter la douleur et le chagrin.

Un roman qui marque au fer et qui émeut à la fois

Le Royaume de Séraphin est un roman qui ne se destinait pas à un tel succès. L’auteure a écrit la trame pour un concours qui a été salué. Elle n’avait pas pensé en faire toute une saga ! En définitive, ce choix de pluralité permet d’atteindre une cible plus large. Voilà qui soutient son lectorat, à se confronter à la perte d’un être cher à travers des histoires adaptées à leur âge. Les petits, les adolescents et personnes de toutes les générations pourront ainsi lire. Ils découvrent alors un message d’espoir dans cette histoire qui explore comment, malgré les difficultés, il est possible de continuer à vivre.

La saga de Mélodie Ducoeur traite également de sujets importants tels que le harcèlement scolaire et l’hyperactivité. Dimitri, le héros principal, a souffert toute sa courte existence de rejet en raison de sa différence, et le roman montre comment cela peut affecter profondément la vie des enfants. Le personnage de Timéo, quant à lui, incarne l’espoir, puisqu’il est mort à la naissance, cela permet de mieux comprendre la difficulté de concevoir un bambin, surtout après la perte d’un nourrisson… Le message de tolérance et d’acceptation est une leçon importante que chacun peut tirer de cette histoire tragique, avec toujours cette note touchante de bienveillance, digne de Mélodie Ducoeur.

Un message d’espoir et de réconfort pour les personnes endeuillées

En fin de compte, Le Royaume de Séraphin est un livre qui déclame un message d’espoir et de réconfort pour les personnes endeuillées. La saga montre comment la douleur de la disparition d’un être peut être surmontée grâce au soutien et à l’amour des autres, une « main tendue » comme dit l’auteure. Le récit est un rappel que la vie continue, même après la mort d’un proche, et qu’il est urgent de s’entraider, de s’éduquer, de ne pas juger.

Le roman de Mélodie Ducoeur est bien plus qu’une simple histoire comme un conte de fée. C’est un véritable message d’espoir et de réconfort pour tous les individus qui ont perdu un être cher. En effet, l’auteure a su trouver les mots justes pour décrire les émotions et les ressentis des personnages, mais aussi pour apporter une note de positivité, sans sombrer dans la mièvrerie. Le Royaume de Séraphin est un projet qui suggère que la mort n’est pas la fin de tout, mais plutôt une étape de la vie. Les protagonistes traversent des moments difficiles, mais ils arrivent à atteindre une certaine forme de réconfort et le soutien dont ils ont besoin pour continuer à avancer. C’est un message fort et important pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu un être cher.

Ce roman permet également de percevoir que chaque personne vit le deuil différemment. Cette diversité des réactions démontre efficacement que la mort est un processus complexe et qu’il est normal de ressentir des émotions contradictoires. De nombreux avis lecture vont en ce sens et confirment bien que l’histoire de Dimitri et ses amis a bien réussi à toucher et à aider ceux qui sont concernés par cette situation à travailler sur elles-mêmes.

Le Royaume de Séraphin, Mélodie Ducoeur
Librinova, janvier 2022, 183 pages

« Psychothérapies » : derrière la porte du cabinet

Eux-mêmes thérapeutes, Jessica Holc et Ghislain de Rincquesen s’associent au dessinateur Emiliano Tanzillo pour Psychothérapies, un roman graphique publié aux éditions Glénat, et qui dévoile les dessous d’une pratique qui permet de « guérir par la parole ».

Lorsque Gaby se décide à consulter une psychothérapeute, il doit mettre de côté ses aprioris, qui le poussent à réduire la pratique aux « bourges » et aux « fous ». Il témoigne pourtant un besoin criant d’aide : à 30 ans, il se dit épuisé par les cauchemars récurrents qui perturbent ses nuits. Paula, elle, a été traumatisée par les attentats de Nice, dont elle peine à se relever. Tous deux vont, à mesure que les séances passent, apprivoiser leurs peurs, identifier les sources de leurs souffrances et mettre des mots sur des blessures anciennes, parfois remontant à l’enfance, de manière à retrouver la légèreté et la spontanéité espérées.

La psychothérapie telle que mise en vignettes par l’album de Jessica Holc, Ghislain de Rincquesen et Emiliano Tanzillo est un cadre rassurant, confidentiel, expurgé de tout jugement. Sa finalité est de concourir à la résolution de problèmes émotionnels et comportementaux, pour améliorer la qualité de vie des patients. Gaby et Paula passent par une sorte de maïeutique émotionnelle qui leur permet d’explorer leurs sentiments les plus profonds, pour mieux les comprendre et y faire face. Le premier a édifié sur les souvenirs d’un père distant et autoritaire un manque de confiance en soi et la conviction qu’il est incapable d’accomplir quoi que ce soit de probant dans la vie. La seconde prend rapidement conscience que la passivité et l’extrême prévenance de son petit ami l’étouffent, tandis qu’elle cherche à remonter la pente après les fêlures provoquées en elle par les attentats de Nice.

La psychothérapie doit aider les individus à trouver les moyens de surmonter les obstacles qui les empêchent de vivre pleinement leur vie. C’est exactement ce qui ressort des pérégrinations de Gaby et Paula. Les auteurs présentent dans un premier temps leurs séances de manière alternée, avec des codes chromatiques différenciés (le jaune pour lui, le bleu pour elle). Mais les deux personnages vont finir par se rencontrer, par s’éveiller l’un à l’autre et par révéler toutes les émotions qui en découlent lors de leurs consultations psychologiques. Ils se reconstruisent ensemble tout en épinglant des problèmes lointains et irrésolus : il sera ainsi question de filiation et de dualité pour Paula, tandis que Gaby se montrera incapable de décentrer son regard pour se mettre à la place de sa nouvelle petite amie après son accident.

Psychothérapies pousse la démonstration un peu plus loin, puisque ses auteurs y évoquent également la supervision thérapeutique, qui permet aux thérapeutes de discuter de leurs cas avec d’autres professionnels de la santé mentale, afin de recevoir des conseils sur leur travail. Il peut en découler des remises en question utiles, comme c’est le cas par exemple pour le thérapeute de Paula, qui vit comme une rupture la décision de sa patiente d’arrêter les séances. La spécialiste qui suit Gaby éprouve quant à elle des difficultés à définir le périmètre de la thérapie, ce qui s’objective par des rendez-vous non honorés (mais pas facturés) ou des retards incommodants.

Dans la lignée des séries En thérapie ou In Treatment, Psychothérapies tend à démystifier une pratique millénaire tout en exploitant ses reliefs émotionnels pour mieux caractériser les protagonistes et leurs affects. Bien qu’un peu convenu, l’album n’en demeure pas moins plaisant et d’une grande sensibilité.

Psychothérapies, Jessica Holc, Ghislain de Rincquesen et Emiliano Tanzillo
Glénat, février 2023, 80 pages

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3.5

La Femme sur la Lune en combo DVD/BR

Distribué par Arcadès, La Femme sur la Lune fait l’objet d’une édition très réussie chez Potemkine. Fritz Lang célèbre, à l’aube du cinéma parlant, la science et l’exploration spatiale.

Si La Femme sur la Lune donne l’impression de dilater le temps (le film dure environ trois heures), c’est en partie parce qu’il se constitue de deux longs métrages presque indépendants l’un de l’autre. Sa première moitié prend les atours du film noir classique, avec un groupe de magnats employant des méthodes douteuses pour obtenir son billet sur un voyage spatial vers la Lune. Car si le Professeur Manfeldt est dans un premier temps moqué pour ses théories sur la teneur en or des montagnes lunaires, la tentation d’en vérifier les assertions sur place est forte. Il faudra cependant ensuite patienter 75 minutes pour que cette exploration encore inédite dans l’histoire humaine (mais pas cinématographique, Méliès étant passé par là) prenne forme, dans une veine bien plus novatrice.

Fritz Lang bénéficie d’un budget confortable à la suite du succès des Espions, et cela se voit à l’écran. Ses maquettes sophistiquées, ses mouvements de caméra synchronisés, l’apparat qu’il déploie pour reconstituer des extérieurs grandioses ou figurer le sol lunaire s’accompagnent d’un soin évident – bien que parfois contrarié – porté sur le réalisme. Pour ce faire, le cinéaste allemand s’entoure des scientifiques Hermann Oberth et Fritz von Hoppel, futurs artisans de la conquête spatiale. Du compte à rebours aux séquences d’apesanteur en passant par les plans spatiaux et lunaires ou les dispositifs technologiques complexes, La Femme sur la Lune va faire école et livrer quelques éléments fondateurs du cinéma de science-fiction.

Pour le reste, Fritz Lang fait du Fritz Lang, et les cinéphiles savent pertinemment à quoi s’attendre. Les projections d’ombres d’inspiration expressionniste, les panoramiques, les travellings, les cadrages tatillons, les raccords discrets dans une continuité de mouvements, les regards face caméra, l’expressivité des personnages poussée à son paroxysme, les prises de vues astucieuses (à travers une vitre, un passage dans une fusée ou en représentant symboliquement une pellicule de cinéma) se succèdent les uns aux autres. « Seuls les idiots répondent par la raillerie aux idées novatrices », lit-on dans La Femme sur la Lune. Cela s’applique bien entendu aux écrits du Professeur Manfeldt, mais aussi, de manière indirecte, à tous ceux qui regarderaient aujourd’hui d’un œil circonspect ou moqueur ces moyens rudimentaires et peu fonctionnels permettant de lutter contre l’apesanteur ou cette atmosphère lunaire respirable au dépit du bon sens.

Efficace, bien ficelé, La Femme sur la Lune renferme, en plus de son intrigue policière et du motif de l’espace, une exploration de la nature humaine allant de la prédation économique et environnementale au triangle amoureux en passant par la résilience ou la trahison. Dans sa seconde moitié, Fritz Lang va au bout de la logique initiée au début du film, en intégrant dans son récit un arc romantique patiemment construit. Certains regretteront le caractère phagocytaire de ces intrigues, qui empiètent quelque peu sur la conquête spatiale et les représentations qui y sont associées. Mais Fritz Lang parvient, au bout de presque trois heures de film, à un équilibre convaincant entre l’émotion et la technique, entre la chair humaine et la proposition cinématographique.

BONUS ET TECHNIQUE

Restaurée par la fondation Murnau, cette copie apparaît plus que satisfaisante, avec une bonne stabilité et un rendu visuel d’excellente facture. L’édition comprend deux suppléments, le document En apesanteur et un entretien avec Bernard Eisenschitz.

Le premier, bref mais très complet, rappelle l’héritage cinématographique de la lune, de Méliès à Kubrick. Il revient sur le réalisme de La Femme sur la Lune et souligne la forte influence du comic book sur le film de Fritz Lang – BD à l’écran, personnage de scientifique fou, méchants cartoonesques, mot « Gold » apparaissant plusieurs fois comme dans une vignette, etc.).

Bernard Eisenschitz rappelle le contexte de production du film, à une époque où l’on évoque de plus en plus les voyages spatiaux. Il indique les hésitations entourant le recours, ou non, au son. Il énonce une tendance au romanesque pur, matérialisée par les quiproquos ou la romance amoureuse. Il opère par ailleurs des parallèles entre les personnages de Friede et de Maria (Metropolis), toutes deux vues comme des « saintes ». Il met enfin en miroir Les Espions et La Femme sur la Lune, expliquant que le premier est davantage conditionné par son découpage et les procédés purement cinématographiques.

Extrait :

Fiche technique disponible ici : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020080917-la-femme-sur-la-lune-fritz-lang/

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Retour à Gérardmer

Cela fait un mois maintenant que la trentième édition du festival de Gérardmer a pris fin. Il est temps d’y revenir car il s’agit d’un de ces rituels immanquables pour tout fan de films de genre. D’autant plus que le genre ne brille pas par sa présence au pays du cinéma, malgré une masse de fans toujours plus demandeurs.

De quoi le festival de Gérardmer est-il le nom ? Gérardmer c’est avant tout un cadre particulier, voire exceptionnel, et d’abord géographique : un lac d’eau sombre au milieu des montagnes recouvertes d’une neige éblouissante sous le soleil, inquiétante dans l’obscurité, et un froid hivernal qui appelle autant la saveur du vin chaud que le confort d’une salle de cinéma bien remplie. Gérardmer, c’est la performance inattendue de faire cohabiter froid hivernal, ambiance chaleureuse et rigolarde sur fond de cris d’horreur. Mais quoi de mieux qu’une courte journée glaciale pour apprécier le visionnage d’un bon film et frissonner à l’intérieur ? Tous les festivaliers semblent se lover à merveille dans cette ambiance idéale pour découvrir la dernière sélection horrifique ou redécouvrir sur un mode rétro les classiques et les oubliés du genre. Que demander de plus ? Retour à Gérardmer.

Une programmation bien française.

Cette année le jury de la trentième édition du Festival international du film fantastique de Gérardmer réunit du beau monde puisqu’il est composé de Bérénice Bejo et de Michel Hazanavicius, entourés de Pierre Deladonchamps, Gringe, Anne Le Ny, Alex Lutz, Sébastien Marnier, Finnegan Oldfield, Catherine Ringer et Pierre Rochefort. Sans grande surprise au vu de la qualité des lauréats, il a décidé de décerner les prix suivants : la Pieta de Eduardo Casanova, le prix du jury pour la Montagne de Thomas Salvador ex-aequo avec Piaffe d’Ann Oren et un prix spécial d’anniversaire pour Watcher de Chloe Okuno.

De Christophe Gans à Pascal Laugier, les réalisateurs français qui se sont frottés à la tentative de créer une horreur à la française le savent bien, notre pays ne semble pas très friand ce qui est pourtant légion aux Etats-Unis ou en Italie ( à une certaine époque). C’est un peu cette distance snobinarde et diffuse que l’on semble paradoxalement retrouver dans le palmarès de cette année et plus largement dans la sélection. Le cru 2023 met en avant des films de genre certes, mais plutôt sur le ton bien propret des films d’auteur. Question d’appréciation, dira-t-on, autant que de goût finalement, bien sûr, mais qui dit film de genre dit aussi flaques d’hémoglobine qui tâchent et concepts plus délurés qu’alambiqués. Le ton général de cette édition allait plutôt au frisson intellectuel où l’esthétique du film d’horreur et de science-fiction servait d’alibi à une réflexion individuelle ou sociétale. On pense à la Montagne ou Piaffe dans le palmarès. Il y a indéniablement un côté fun dans le film d’horreur ( c’est pourquoi on le regarde entre amis) qui ne s’est pas tellement exhibé lors de cette édition, sauf évidemment dans la case qui lui est dédiée : la nuit décalée. Une nuit délirante pour des films qui le sont tout autant. La question à se poser pour les éditions à venir est celle du rituel voire du cérémonial : ces films seront-t-ils cantonnés à leur place spécifique, une nuit sur les quatre jours du festival ?

Une ombre dans ce tableau blanc

Trentième édition oblige, c’est l’occasion de faire un bilan de l’état du festival et de son évolution, une fois la neige fondue, les frimas de l’hiver presque passés. Une des qualités de ce festival, c’est le prix modique de son pass ( une centaine d’euros) qui permet de voir autant de films que possible sur quatre jours. Compte tenu de la durée de chaque film, il est possible sans trop se presser d’en voir quatre ou cinq et même plus pour les plus motivés. Encore faut-il pouvoir réserver sa place…

Le système de réservation est en effet pour le moins pénible : il faut bien s’y prendre à l’avance sur le site du festival et réserver une place pour chaque film souhaité et ce dans la limite des billets disponibles. Quelques billets le sont d’office dès l’ouverture du festival et d’autres sont rajoutés chaque matin pour le lendemain si ça ne suffit pas – et ça ne suffit pas du tout. Les années précédentes, ce système de réservation montrait déjà ses failles puisque les billets s’épuisant très vite, il fallait être à l’affût sur son portable chaque jour pour pouvoir réserver les films du lendemain, engendrant un certain stress pénible qui n’avait rien à voir avec la tension d’une mise en scène. Mais cette édition semble avoir décidément montré que le système est à améliorer : victime de son succès sans doute, tous les billets semblaient s’épuiser en moins de cinq minutes, rendant parfois impossible le visionnage d’un film.

Comprenons bien, si le festivalier n’a pas de réservation et puisqu’il a payé son pass, il peut évidemment se rendre en salle et assister au film dans la limite des places qui n’ont pas été mises en réservation sur le site, soit un très petit nombre. Il faut donc se rendre devant la salle, faire la queue et attendre peut-être, sa chance. Un temps non négligeable doit donc être dévoué chaque jour du festival à réserver ses films pour le lendemain, sans parfois pouvoir voir plus de deux ou trois films par jour, (et sans pouvoir y faire quoi que ce soit) ce qui amoindrit l’aspect bon marché du pass festivalier, en plus de causer son lot de déceptions et sa dose de stress. Ce temps aurait pu et dû être consacré à la discussion des différents visionnages, ou à la déambulation dans cette petite ville magnifique.

Au lieu de cela, c’est un souci d’organisation permanent qui pesait sur les épaules des festivaliers, mêmes ceux dotés d’accréditation presse comme nous. Que l’organisation ne soit pas parfaite pour un petit festival qui dépend d’une association, on le comprend bien sûr, que ledit festival ait été pris d’assaut par un nombre considérable de fans du genre, on s’en réjouit même puisque c’est le signe qu’une telle réunion hétéroclite doit avoir lieu, mais la difficulté de voir plusieurs films par jours et la déception amère qu’elle a entraînée en ont découragé plus d’un de revenir l’année prochaine. On aurait pu avoir l’impression que le festival se déroulait sans nous, loin de nous et pourtant dans le même cadre exceptionnel qu’on a décrit plus haut.

Bref, Gérardmer cette année, c’était moins le contraste entre la neige blanche et les salles obscures qu’un succès en demi-teinte.