Quand un réalisateur mythique s’attelle à l’adaptation d’une nouvelle policière sombre et pessimiste, il produit un polar désabusé annonciateur de ce qu’allait être la décennie suivante au cinéma.
Le renouveau du polar urbain
S’il est un genre au cinéma qui a subit de profondes mutations dans les années 1970, ce fut bien le polar. Aussi bien sur le fond que sur la forme, cette période a largement redéfini le genre avec des œuvres devenues cultes comme French connection, Serpico ou Klute. Cette évolution difficilement perceptible à l’époque a cependant connu ses prémices à la fin des années 1960 à l’occasion du relâchement de la censure (permettant une plus grande violence graphique) et l’émergence de jeunes réalisateurs novices et ambitieux qui apporta un sang neuf au Hollywood de l’époque.
C’est en 1967 que Irwin Winkler et Judd Bernard décident d’adapter, pour le compte de la Metro Goldwyn Mayer, la nouvelle Comme une fleur (The Hunter) de Donald E Westlake (alias Richard Stark) relatant la trahison puis la vengeance du gangster Parker (devenu Walker dans le film). Ce dernier accepte à la seule condition de changer le nom du personnage principal. Très vite, le choix du réalisateur se fait sur John Boorman qui devait signer là son deuxième long-métrage de cinéma et premier film hollywoodien, de même que celui de Lee Marvin pour l’interprète principal. Ce dernier est alors en plein tournage des Douze salopards et c’est sur ce tournage qu’il rencontre le réalisateur et les producteurs. Marvin apprécie le personnage, mais pas le script et demande des modifications.
La MGM accepte et finance le projet à hauteur de 2 millions de dollars. Alors que Stella Stevens était voulue par le directeur de production dans le rôle féminin principal, Marvin et Boorman insistent pour avoir Angie Dickinson (qui avait déjà donné la réplique à Marvin dans À bout portant, adaptation de la nouvelle The Killers d’Ernest Hemingway). Le tournage a lieu de février à avril 1967 à Los Angeles et Santa Monica, alors qu’il devait se faire initialement à San Francisco. Le long-métrage fut d’ailleurs le premier à être tourné sur le célèbre site d’Alcatraz, fermé en 1963.
Signe des temps, bien qu’étant encore novice au cinéma, Boorman eut droit à une grande liberté artistique de la part du studio, signe annonciateur du Nouvel Hollywood des années 1970. À sa sortie, Le Point de non retour eut un succès commercial, récoltant 9 millions de dollars de recette et de bonnes critiques, notamment de Pauline Kael et David Thomson. Il passa à la postérité par sa présence dans l’ouvrage de Stephen Jay Schneider 1001 films à voir avant de mourir et est actuellement largement considéré comme un classique du genre. Accessoirement, la nouvelle originelle connaîtra une autre adaptation 32 ans plus tard, Payback, réalisé par Brian Helgeland avec Mel Gibson, plus violent visuellement mais moins sombre et plus humoristique.
Le film sort la même année que Bonnie and Clyde d’Arthur Penn et l’année précédent Bullit de Peter Yates, soit une période de renouvellement du polar urbain tant du point de vue de la réalisation que du scénario. Cette tendance va vers une violence graphique plus prononcée, des personnages plus sombres et ambigus, des ambiances plus pessimistes et saisissantes. Pour autant, le film est aussi l’œuvre d’un vrai cinéaste qui a su y imposer sa patte.
Le coup de main d’un futur monstre du cinéma britannique
Le film sort de la norme à plus d’un titre. Ce qui frappe en premier lieu, c’est la construction de son récit en forme de flashbacks qui ponctuent régulièrement le récit, forme très inhabituelle pour l’époque. Cette option a pour but de coller à la structure narrative du roman mais contribue aussi à déstabiliser le spectateur et à brouiller la notion du temps dans le récit, d’autant plus que les moments lents et contemplatifs succèdent à des scènes très rapides et soudaines de violence. Par ailleurs, on notera une utilisation très méticuleuse des lieux, le plus souvent de vastes espaces filmés en profondeur, utilisés en vue de donner une impression de solitude écrasante. De fait, le film utilise des éléments stylistiques de la Nouvelle Vague européenne qu’il ajoute au contexte du film noir américain. Une influence qui annonce également le cinéma du Nouvel Hollywood des années 1970.
L’aspect le plus déroutant du Point de non retour, et qui demeure encore largement discuté de nos jours, est l’incertitude sur le fait de savoir si la vengeance du personnage principal tout au long du film est bien réelle ou seulement rêvée par ce dernier, Boorman lui-même n’ayant jamais tranché. En revanche, il déclara, révélant la grande implication de Lee Marvin, que le film lui avait permit de refléter une mémoire traumatique liée à son passé d’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique. Signalons que Marvin s’impliqua beaucoup tant dans la réécriture du script que durant le tournage. De fait, l’acteur et le réalisateur s’entendront bien et se retrouveront l’année suivante sur Duel dans le Pacifique où Marvin aura encore l’occasion d’exorciser ses souvenirs d’ancien combattant.
La théorie qui veut que le personnage de Walker soit mort et rêve sa vengeance a notamment été popularisée par le critique américain David Thomson, d’autres suggérant que le personnage serait en fait une incarnation de l’esprit de vengeance inextinguible, et voient le film comme un rêve perpétuel comparable à l’œuvre d’Alain Resnais. Une impression renforcée par les scènes de flashbacks savamment distillées, les seules où l’on verra sourire Walker. Cette relative ambiguïté, concentrée dans un final en demi-teinte où Walker demeure indécis et pas forcément satisfait, fait la particularité du film qui, non seulement n’a pas de véritable happy end, mais dont l’ensemble de la trame pourrait n’avoir jamais eu lieu (dans sa diégèse). Walker y acquiert une certaine stature mythique illustrée d’emblée par la scène où il quitte l’île d’Alcatraz à la nage, blessé, à la suivante où, un an plus tard, il revient sur les lieux en ferry, indemne. Une ambiance assez étrange qui mêle sensiblement le mystère fantastique au ton beaucoup plus terre à terre du polar urbain.
Boorman inclut également dans le film ce qui sera un de ses thèmes de prédilection, la sauvagerie et la brutalité humaine mal dissimulées sous un vernis de fausse respectabilité, à travers notamment le portrait de ces truands reconvertis en hommes d’affaires réglementaires. La vision de notre société humaine est foncièrement pessimiste et désabusée, collant bien avec l’ambiance de l’époque et annonçant cette vision de la société urbaine déglinguée et criminogène que l’on verra notamment sous les caméras de Martin Scorcese ou William Friedkin durant la décennie suivante. Le rebondissement final portant sur l’identité du mystérieux allié de Walker illustre aussi l’ambiguïté des rapports humains et les faux-semblants de la société.
Mais le film reste aussi un polar hard boiled avec son ambiance prenante, son suspens ciselé et son personnage principal dur à cuir et taiseux, fermement décider à obtenir vengeance et indemnisation. Sa réalisation stylisée et sobre offre un bon exemple de parfaite utilisation de ses décors, mis au service de l’intrigue et de l’ambiance. La violence dans Point Blank est par ailleurs assez peu présente, en quelques scènes courtes et dynamiques, cédant ensuite la place à un rythme plus lent et contemplatif. Il se note que le personnage de Walker, censé se venger férocement, ne tue personne (le personnage de Mal Reese se tue accidentellement) et se contente de tirer sur des meubles, comme une espèce de catharsis compensatoire. Un polar à la fois novateur, personnel et très efficace pour un classique du film policier américain qui nous renseigne bien sur son époque.
Bande-annonce : Le Point de non-retour
Fiche technique : Le Point de non-retour
Titre original : Point Blank
Réalisation : John Boorman
Scénario : Alexander Jacobs (en), David Newhouse et Rafe Newhouse, d’après le roman Comme une fleur (The Hunter) de Richard Stark
Acteurs principaux : Lee Marvin (Walker), Angie Dickinson (Chris), Keenan Wynn (Yost), John Vernon (Mal Reese), Carroll O’Connor (Brewster)…
Musique Johnny Mandel
Image : Philip H. Lathrop
Montage : Henry Berman
Sociétés de production : Judd Bernard-Irwin Winkler Production, Metro-Goldwyn-Mayer
Genre : crime, action, thriller
Durée : 92 minutes
Date de sortie : En France le 5 avril 1968
Au début de Freud, le moment venu, l’addiction au cigare se traduit par une dissonance cognitive. En tant que médecin, le père de la psychanalyse sait très bien à quels risques il s’expose en fumant parfois jusqu’à vingt havanes par jour. En tant que neurologue spécialiste de l’esprit humain, il a même assimilé cette pratique à un substitut de la masturbation. Cela ne l’empêche toutefois pas de céder à ce plaisir – et de se refuser à interpréter ses propres penchants pour le tabac. Plus loin, alors que les premiers signes d’un épithéliome apparaissent, Suzanne Leclair et William Roy prennent le parti de rompre le noir et blanc pour donner aux tissus et aux lésions une couleur sang. Une teinte dont le rouge des drapeaux nazis constituera le seul équivalent. Ce sont ainsi deux formes de cancer qui sont appelées à cohabiter dans l’album et qui affligeront, dans un même élan, Sigmund Freud. Les tumeurs, les scalpels, les cigares qui se consument, la fumée suspendue dans l’air seront représentés en alternance, à plusieurs reprises, comme pour sursignifier leur état de permanence, lui-même profondément symptomatique de l’addiction. L’homme n’est pas n’importe qui. Il a révolutionné les sciences. Il souffre terriblement. Le plus souvent en silence. Mais inlassablement revient pourtant cette image de cigare, devenue indissociable de sa personne. On ne saurait mieux le verbaliser : une addiction, ça s’impose à vous, peu importe votre rang, votre sagacité, les conseils avisés qu’on peut vous prodiguer, les risques encourus, que vous avez par ailleurs parfaitement intériorisés, et même la dégradation pathétique de votre état de santé. Souvent dans les récits sur l’addiction, les séquences finales sont porteuses d’effroi : dans Freud, le moment venu, on découvre le psychanalyste viennois attendant la mort sur un lit médicalisé, protégé par un rideau de tulle des mouches attirées par l’odeur des plaies…
La drogue, l’alcool, le sexe, le pouvoir : dans les œuvres de fiction, l’addiction prend souvent les mêmes formes. Dans son adaptation dessinée de Fahrenheit 451, Tim Hamilton en met en scène une autre, beaucoup moins attendue. Il faut se figurer un public ébahi, captivé, absorbé par des murs transformés en autant d’écrans géants pour comprendre en quoi l’ignorance y constitue une forme d’addiction. Cette dernière est d’ailleurs auto-entretenue, sous prétexte qu’elle permettrait de préserver l’ordre social, de se prémunir des tracas, voire de la dépression. Une sorte de paradis artificiel, baptisé « La Famille » comme pour sursignifier une forme d’intimité réconfortante. L’activité de Montag s’inscrit dès lors en pendant logique : en multipliant les autodafés sans même les questionner (dans un premier temps en tout cas), il annihile ce qui pourrait servir d’incubateur à toute pensée critique. Mais celui qui se shoote littéralement à l’ignorance, c’est le pouvoir en place, dont la stabilité est conditionnée à cette incapacité de remise en cause. L’addiction à l’ignorance prend alors des voies plus retorses : la lance à pétrole est l’aiguille avec laquelle les pompiers anesthésient l’opinion publique. Elle est aussi l’anabolisant des autorités. L’interstice dans lequel elles s’engouffrent. Pendant ce temps, l’esprit humain n’est plus qu’une grande surface vide, dans lequel le discours officiel trouve des échos de plus en plus nets. Dans Fahrenheit 451, les personnages se sont tellement accoutumés à la vie simple et « divertissante » qu’ils mènent, qu’ils ont choisi de ne pas chercher à comprendre le monde qui les entoure. Ils ont perdu tout intérêt pour la culture, la politique et la sociologie, préférant se gorger de distractions éphémères. Cachez donc ce livre qui pourrait vous sevrer.
Surnommé « BTK », Dennis Rader est un candidat idoine dès lors qu’il s’agit de se pencher sur l’addiction et ses représentations. Faisant face à l’auteur français Étienne Jallieu, venu l’interroger, il déclare : « Vous êtes-vous demandé si j’étais capable de résister ? Et dans le cas contraire, ce qui me rendait à ce point dépendant au mal ? » Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une dépendance au mal, au meurtre plus particulièrement, lequel est adossé, dans le cas présent, à une série de cérémonies abjectes – filature, ligotage, soumission… Dans leur album BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo caractérisent un homme ordinaire doublé d’un monstre abject, une dualité dont les explications rappellent un certain Dexter Morgan. « Il me contrôle corps et âme. C’est comme si je passais du côté passager de mon propre corps alors que lui prenait la place du pilote. » Là où l’expert en projections de sang évoquait un « passager noir » dans la célèbre série Showtime, Dennis Rader avoue devenir lui-même le passager d’un autre, un peu à la manière d’