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Cannes 2023 : Àma Gloria, hommage aux nounous

Qu’est-ce que la maternité si ce n’est avant tout un acte de bonté et tout un tas de regards qu’on échange avec amour ? Marie Amachoukeli dévisse le statut de mère à travers Àma Gloria, une délicate fresque d’une enfance qu’on a du mal à quitter.

Synopsis : Cléo a tout juste six ans. Elle aime follement Gloria, sa nounou qui l’élève depuis sa naissance. Mais Gloria doit retourner d’urgence au Cap-Vert, auprès de ses enfants. Avant son départ, Cléo lui demande de tenir une promesse : la revoir au plus vite. Gloria l’invite à venir dans sa famille et sur son île, passer un dernier été ensemble.

Le film d’ouverture de cette dernière édition de la Semaine de la Critique partage suffisamment de points communs avec Aftersun, dernier lauréat French Touch d’une sélection qui continue de tisser des relations familiales inattendues. On pense également à la jeune Dalva et à la clique d’enfants perdus qui l’entourent.

Douce berceuse

C’est à présent au tour de Marie Amachoukeli de restituer ce portrait d’une nounou, une présence naturelle auprès des enfants, qui ont systématiquement le dernier mot. Accompagnée de deux grandes figures de qualité, la cinéaste interroge la distance mère-fille au cœur d’une relation pure de sincérité, tout en rendant hommage à la concierge qui s’est occupée d’elle dans son enfance, Laurinda Correia.

À travers les yeux et la hauteur de Cléo, elle distingue un volcan, prêt à exploser dès l’instant où ces liens puissants s’effritent. Louise Mauroy-Panzani rayonne dans un récit d’une grande sobriété, où son attachement à Gloria (Ilça Moreno Zego) devient le motif d’une rupture. L’une comme l’autre ont pourtant un deuil à surmonter et un avenir à tracer. Si Cléo devra faire face à l’inévitable vertige que sa nourrice préférée ne puisse pas toujours rester dans son sillage, elle devra également repenser l’image qu’elle a de sa famille. Cela, elle le découvre au Cap-Vert, lors d’un été qui a tout d’une fin de l’innocence.

Un aller sans retour

Trouver sa place au sein d’une nouvelle meute, c’est tout l’intérêt de Cléo, quand bien même elle laisse derrière elle une paternité qui n’a, semble-t-il, eu aucun impact sur son épanouissement. C’est auprès de Gloria qu’elle cherche à renouer, telle la mère qui l’a toujours manqué. Mais cette dame a également droit à son bonheur et à sa famille. Des problèmes au foyer et un business à gérer, son retour au pays multiplie davantage ses tâches, en échange de l’indépendance qu’elle revendiquait. À cela, Amachoukeli prend soin de réunir tout un petit monde autour de Cléo, qui ne comprend pas un mot de créole, une langue à présent réappropriée et vectrice d’une liberté consentie et embrassée par tout un héritage colonial.

Mais ce qui frappe dans la structure, c’est que la réalisatrice vient jouer avec la myopie de sa jeune héroïne, par le biais d’une animation, stylisée par le mouvement et une démarche sensorielle. Ce processus peut sembler assez difficile à assimiler, dès lors que les personnages eux-mêmes laissent transparaitre tout ce qu’il faut savoir sur eux. Il s’agit là de révéler quelques faiblesses, mais en aucun cas refuser d’apprécier une douce histoire de famille, celle que l’on porte essentiellement dans le cœur.

Cela a un prix malgré tout. Et tout est loin d’être aussi joyeux que dans Mary Poppins ou Madame Doubtfire. Il est question pour Marie Amachoukeli de célébrer la maternité, l’enfance et ce voyage qui les unit. Pas de famille de substitution, donc, car on redéfinit ses limites, notamment lorsqu’on voit un inconvénient à partager les mêmes berceuses. Jalousie, trahison et amour sont autant d’arguments qui font d’Àma Gloria une œuvre touchante, quand bien même on ne sait pas nager seul.

Ama Gloria de Marie Amachoukeli est présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2023 et en fait l’ouverture.

Par Marie Amachoukeli, Pauline Guena
Avec Louise Mauroy-Panzani, Ilça Moreno, Abnara Gomes Varela
Distributeur : Pyramide Distribution

Renfield : sous l’emprise du mal

Un monstre peut en cacher un autre. C’est en tout cas ce que Chris McKay et sa relecture horrifico-burlesque du comte Dracula défendent, à une époque où le narcissisme du prince des ténèbres fait l’objet d’une trajectoire émancipatrice pour Renfield, un assistant vampirisé par son maître.

Le mythe des vampires a rapidement su se trouver une place confortable dans la littérature fantastique, de la nouvelle de John Polidori au roman épistolaire de Bram Stoker, en passant par le récit gothique de Sheridan Le Fanu. L’expressionnisme allemand a ainsi permis une entrée fracassante dans le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau. Plus tard, les studios Universal n’ont pas hésité à mettre à l’écran le plus célèbre de ces créatures, le comte Dracula, dont les interprètes s’empilent au fur et à mesure des époques. Vient au tour de la Hammer Film Production de trouver le visage de leur âge d’or en la personne de Christopher Lee, avant que Gary Oldman s’illustre comme le dernier pilier de cette fable, narrée depuis maintenant plus d’un siècle.

C’est à présent au (dé)tour du batifolage et de l’outrance d’investir le récit folklorique de légende, qui monopolise plus ou moins la série B. Chris McKay s’avance avec une soif d’hémoglobine comme n’importe quel autre prétendant à une énième relecture de Dracula. Si l’on pouvait espérer du renouveau chez le cinéaste, qui a fait ses armes sur les stop-motion Robot Chicken et sur un Lego Batman, Le Film suffisamment honnête pour qu’on lui laisse la main sur le futur destin de Nightwing (ex-Robin) chez DC, il est d’autant plus inquiétant de voir ce qui a manqué dans The Tomorrow War, à savoir un brin de folie et d’originalité.

Bon sang !

A-t-il trouvé ce qu’il fallait dans cette dernière aventure ? Plutôt oui. Mais il serait malvenu de négliger l’impulsion de Robert Kirkman, auteur du roman graphique The Walking Dead et d’Invincible notamment. Le peaufinage scénaristique revient à Ryan Ridley, que l’on sent avoir engagé pour la loufoquerie dont il a été un des commanditaires sur le début de la série animée Rick et Morty.

Sous leur plume aiguisée, on en vient à introduire Robert Montague Renfield (Nicholas Hoult), l’avocat en charge d’une importante négociation avec Dracula dans une version revisitée de Tod Browning. On s’amuse alors avec ce point de départ historique du cinéma américain pour inverser les rôles. L’assistant trouve la lumière dans un récit sur-mesure, où ce dernier se découvre sous l’emprise de son maître ou patron, au choix. Il s’oblige de lui-même à ingurgiter tout un tas d’insectes pour accomplir l’ingrate besogne de ramener du sang frais à créature qui l’a déjà enchaîné à l’immortalité. Cette malédiction est un fardeau pour l’homme que Renfield était autrefois, ambitieux et jovial. C’est tout ce dont il va tenter de retrouver dès lors qu’il fera la connaissance de Rebecca (Awkwafina), un agent de policière qui n’a qu’une ambition au creux de sa gâchette : la vengeance.

Ce côté sombre ne sera pourtant pas exploré au premier degré de sa substance. Ici, McKay privilégie l’humour et une bonne dose de séquences d’action pour combler les éventuels vides et traces de cabotinages évidents, ce qui est d’ailleurs propice à une certaine autodérision ou à un cynisme assumé.

Un cocktail saignant

Le décor naturel de la Nouvelle-Orléans offre un beau tableau à peindre en rouge, de jour comme de nuit, mais on sent les idées de mise en scène sont condensés dans les affrontements, sobrement empruntés au cinéma asiatique. Exit la roublardise d’Abraham Lincoln : Chasseur de vampires, place à un peu plus de fun crado, tel les Vampires en toute intimité qui croiseraient la route de Blade. On ne dit pas qu’on n’en veut pas, on ne demande qu’à voir l’effet que procure un tel cocktail saignant.

Les aficionados d’horreur ne trouveront d’ailleurs peut-être pas leur compte, du fait de gags tout à fait fonctionnels ou d’autres plus raffinés, à l’image d’un paillasson qui fait la liaison entre l’extérieur et l’intérieur. Mais ne nous mentons pas, celui qui envoute le spectateur au premier regard, c’est celui qui se cache dans l’ombre du protagoniste. Nicolas Cage semble avoir les crocs et n’hésite pas à nous le faire comprendre dans un ensemble de mimiques gestuelles et un accent détourné du Dracula de Béla Lugosi. Il faut croire que la dernière morsure dans Embrasse-moi vampire a finalement eu raison de lui et qu’il peut s’égailler auprès de tonton Francis Ford Coppola. En roue libre comme on l’aime aujourd’hui, Cage vole inévitablement la vedette au reste du casting, qui ne démérite pas pour autant.

Tout le monde cherche à prouver sa valeur, sous les feux des projecteurs ou non. Le jeune Teddy (Ben Schwartz) ne manque pas l’occasion d’absorber l’image qu’il a d’un bandit, tout ça pour satisfaire une mère (Shohreh Aghdashloo) un peu trop possessive. Ces gens-là ont d’ailleurs bien du mal à s’intégrer dans un récit suffisamment perché, mais il en faut pour tous les groupes sanguins. Cependant, la cerise sur le gâteau, c’est évidemment ce tuto contre le narcissisme comme nouvelle bible contre le mal absolu. Ce prince des ténèbres-là n’était sans doute pas préparé à recevoir une telle invitation à dégager de son piédestal. Menu intéressant, n’est-ce pas ? Hélas, cela aurait été un peu plus digeste sans invoquer la voix-off à tout-va et avoir banalisé le tout en une thérapie de groupe sans tempo comique n’aide certainement pas.

Renfield ne veut pas être plus qu’une juteuse boisson antidépressive. C’est tout à son honneur, mais il manque également de faire le tri dans le bon et le mauvais sang. Le concept épuise rapidement ses ressources en attendant que la prochaine scène d’action prenne le relai, pour nous offrir assez de violence pour qu’on en oublie le reste. Peut-être bien aurait-il fallu écarter la relation toxique comme sujet principal. Le dissimuler dans la flaque de sang aurait sans doute éviter aux deux mâles alphas du récit d’entrer en collision, l’un avec sa quête de rédemption et l’autre avec sa propre caricature. Les deux se valent sur le papier, mais il ne restera que Nic Cage dans la mémoire, à laquelle on associe le nom de Dracula, le temps d’une virée dans un univers pseudo-gothique et Chris McKay finit par orienter le pieu dans le mauvais sens. Et peut-être qu’un jour nous donnerons une chance à la venimeuse et sensuelle Carmilla de briller, avec ou sans ce registre cynique.

Bande-annonce : Renfield

Fiche technique : Renfield

Réalisation : Chris McKay
Scénario : Ryan Ridley
D’après une histoire originale de : Robert Kirkman
Photographie : Mitchell Amundsen
Chorégraphie : Chris Brewster
Montage : Giancarlo Ganziano, Mako Kamitsuna
Costumes : Lisa Lovaas
Coiffure : Jules Holdren
Accessoires : Gary Tuers
Production : Skybound, Giant Wildcat
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h33
Genre : Comédie, Fantastique, Épouvante-Horreur
Date de sortie : 31 mai 2023

Synopsis : Dans cette version moderne du mythe de Dracula, Renfield est l’assistant torturé du maître le plus narcissique qui ait jamais existé : Dracula. Renfield est contraint par son maître de lui procurer des proies et de pourvoir à toutes ses requêtes, mêmes les plus dégradantes. Mais après des siècles de servitude, il est enfin prêt à s’affranchir de l’ombre du Prince des ténèbres. À la seule condition qu’il arrive à mettre un terme à la dépendance mutuelle qui les unit.

Renfield : sous l’emprise du mal
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2.5

Sparta, ou Ewald et les garçons

L’Autrichien Ulrich Seidl ne recherche pas la facilité et il le prouve encore une fois avec Sparta où son personnage principal, Ewald, vit en Roumanie tout en gardant un lien avec l’Autriche où son père réside dans une maison de retraite. Ewald cherche à échapper à son malaise général. Mais, à quel prix ?

Le film nous montre donc d’abord le malaise d’Ewald (Georges Friedrich). Un malaise pas seulement dû à l’univers tristounet dans lequel il évolue : la maison de retraite où réside son père (Hans-Michael Rehberg) où l’on observe une bonne humeur un peu artificielle (comme le décor façon bibliothèque sur la porte d’ascenseur) et l’usine où il travaille (lieu très vaste et décor particulièrement froid, bétonné où on le voit y arriver sans croiser personne, puis sans le moindre échange avec ses collègues dans la salle de contrôle où chacun surveille son écran). Dans un premier temps, Ulrich Seidl s’arrange donc pour faire passer un message simple : on n’est pas là pour rigoler. Parmi les moyens à sa disposition, on note le peu de musique présente dans ce film (sauf aux rares occasions où les personnages en écoutent), le manque d’enthousiasme dans les relations humaines (voir la visite chez la belle-mère d’Ewald, où celui-chahute avec deux garçons, premier élément qui fait tiquer rétrospectivement), les décors aux couleurs ternes et la série de plans fixes qui ouvrent le film. Le malaise d’Ewald se traduit physiquement par son accès d’impuissance au lit avec sa compagne (Florentina Elena Pop), dont on ne saura même pas le prénom et qui n’est plus jamais évoquée une fois Ewald parti. Elle s’inquiète : « Tu m’aimes plus ? » Mais, le départ d’Ewald sur un coup de tête n’a rien d’étonnant, même s’il ne donne aucune explication. Probablement qu’il n’en peut plus. Le film ne dit rien de son passé, mais on sent rapidement ressurgir son attirance pour les jeunes garçons. On pourrait discuter d’une éventuelle raison, mais ce serait pure interprétation. Peut-être les autres films d’Ulrich Seidl permettraient-ils d’en savoir davantage, mais celui-ci peut parfaitement se voir de façon indépendante. Son intérêt est de nous montrer la façon dont Ewald s’approche des garçons dans un village où il s’installe dans une école à l’abandon qu’il achète, les met en confiance et établit une complicité. Avec eux, il joue et organise quelque chose où ils peuvent sentir qu’ils font des progrès. Et l’activité principale qu’Ewald met en avant auprès des parents qu’il démarche, c’est le judo, soit un sport de combat où les garçons vont s’habituer au contact physique. Et puis, avec eux, Ewald met en place une véritable communauté, qui s’installe dans l’école que le groupe rénove avec les moyens du bord. Bientôt un panneau indique son nom à l’entrée (avec palissade), donnant à penser que la transformation de l’école marque un retour symbolique dans le paradis perdu qu’était le ventre maternel (quiétude trompeuse, puisque le loup est dans la bergerie) : Sparta (d’où le titre du film) et Ewald entraine les garçons à s’y présenter en donnant le mot de passe « Molon labe » qui signifie « Viens (les) prendre », en grec ancien. Il s’agit d’une fameuse citation du roi Leonidas 1er de Sparte et on comprend mieux le titre du film qui fait donc référence à l’antiquité grecque, ce qui intervient dans les jeux sous la forme des surnoms qu’Ewald attribue aux enfants. Qu’est-ce qu’Ewald leur explique par rapport à ces références ? Difficile à dire, mais peu importe puisqu’ils entrent dans son jeu.

Conditionnement

Le vrai choix marquant d’Ulrich Seidl est de placer la fin du film avant qu’il se soit passé quelque chose qui pourrait nous mettre, nous spectateurs, en situation insupportable de voyeuristes de l’insoutenable. Au contraire, nous sommes voyeuristes de la façon dont Ewald approche les garçons et les amadoue, ce qui nous amène à comprendre sa méthode, sachant qu’il approche un groupe en ayant d’emblée Octavian (Octavian-Nicolae Cocis) comme cible. Bien entendu, il reste impossible de généraliser à partir d’un cas particulier, mais le film montre de quels types de comportement il faut se méfier. Ewald s’arrange d’abord pour s’approcher des enfants, faire leur connaissance, dialoguer avec eux, puis il établit la confiance et la connivence par des jeux et activités où ils s’épanouissent (la mise en scène et le montage saisissent bien certaines situations, grâce à une caméra suffisamment discrète pour permettre aux enfants de rester naturels). Ewald met en place des activités pour habituer les enfants au contact physique et il en profite pour initier des situations où il peut les prendre en photo (et pour nous spectateurs qui voyons ce qu’il fait des photos, le doute sur sa vraie nature n’est plus permis), sans éveiller la méfiance. Enfin, il va jusqu’à les habituer à la nudité (la sienne) au milieu d’eux (la douche après l’effort, où d’ailleurs sa virilité ne se réveille pas plus qu’avec sa compagne). Le film n’ira pas plus loin dans l’approche. D’ailleurs, le beau-père (Marius Ignat) d’Octavian a commencé à réagir, mais peut-être pas par rapport à ce qu’il faudrait. En gros, il reproche à Ewald d’être trop gentil, de ne pas inciter les garçons à affirmer leur virilité (un comble) et il va même jusqu’à le provoquer en lui faisant comprendre que lui a droit de vie ou de mort sur le lapin que la famille garde dans un clapier. Ce faisant, il commet une grave erreur en mettant Octavian très mal à l’aise. Ce n’est pas par hasard qu’Octavian s’échappe ensuite pour rejoindre Ewald de nuit, parce que c’est avec lui qu’il se sent en confiance et non avec son père…

Un sujet grave

Ulrich Seidl se donne les moyens de faire sentir ce qui l’intéresse, à savoir comment un pédophile peut s’organiser pour parvenir à ses fins. En s’inspirant d’un fait réel (non cité), il montre quelques conditions dont le pédophile tire parti. Dans le village où Ewald s’installe (en Transylvanie, la région où Bram Stoker situe… Dracula), la pauvreté est banale, les enfants sont régulièrement livrés à eux-mêmes et quand on leur propose des activités intéressantes, ils réagissent bien. D’ailleurs, les parents n’hésitent pas trop non plus et quand l’un d’entre eux réagit, il le fait tardivement et maladroitement.

Questionnement

Malgré sa négligence sur quelques détails accessoires (Comment Ewald s’en sort-il financièrement ? A-t-il annoncé son départ à son travail ?), le scénario (coécrit par Ulrich Seidl et Veronika Franz) est d’une rare intelligence, car avec sa fin ouverte, il invite au débat et à la réflexion. Que va-t-il se passer ensuite ? Même si on commence à se méfier d’Ewald, il pourrait passer aux actes avec Octavian. Visiblement il en meurt d’envie, mais il l’a côtoyé suffisamment longtemps pour qu’il ne se contente pas de son attirance physique. Est-ce que ses sentiments peuvent l’inciter à se retenir, sachant qu’il lui ferait du mal ? Sinon, comment s’y prendra-t-il pour le convaincre d’entrer dans un nouveau jeu ? On peut également se demander ce qu’Ewald pense du fait que ce qu’il recherche est répréhensible.

De quoi et de qui se méfier ?

L’autre question, c’est que devraient faire les parents ? Il faut bien voir qu’avant la fin du film, Ewald n’a rien fait de pénalement répréhensible. Peut-on sur de simples présomptions lui interdire de s’approcher des enfants ? On a vu que l’intimidation pratiquée par le père d’Octavian n’a pas suffi. C’est aussi délicat que de juger quelqu’un en l’absence de preuve. En fait, la présomption d’innocence joue en faveur d’Ewald et probablement le sait-il. On ne peut donc que recommander la prudence aux parents, les inciter à ne pas laisser une trop grande liberté à leurs enfants, tout en gardant en tête que les garder éternellement sous tutelle n’est pas une solution. Il faut donc, dans leur éducation, leur faire sentir qu’ils doivent rester sur leurs gardes (sans les traumatiser). Mais le film montre qu’il ne suffit pas de recommander aux enfants de fuir les messieurs qui leur proposent des bonbons. Si Ewald ne propose pas de bonbon, ce qu’il propose et instaure se révèle infiniment plus sophistiqué et difficile à détecter. On conclura en paraphrasant un titre de film : si la vie était un long fleuve tranquille, cela se saurait.

Bande annonce : Sparta

Fiche technique : Sparta

Réalisateur : Ulrich Seidl
Scénaristes : Ulrich Seidl et Veronika Franz
Sortie française : le 31 mai 2023 – 101 minutes
Coproduction : Ulrich Seidl Filmproduktion – Austrian Film Institut – Vienna Film Fund – FISA : Film Industry Support Austria
Distribution : Damned Films Distribution – Coproduction Office
Avec :
Georges Friedrich : Ewald
Florentina Elena Pop : la petite amie d’Ewald
Hans-Michael Rehberg : le père d’Ewald
Octavian-Nicolae Cocis : Octavian
Marius Ignat : le beau-père d’Octavian
Ecaterina Gramaticu : la mère d’Octavian
Gianni Gramaticu : un frère d’Octavian

 

 

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4

The Mother : la mère de tous les péchés (cinématographiques)

On ne va pas se mentir : on n’attendait pas grand-chose de cette nouvelle production Netflix qu’est The Mother. Et loin de nous surprendre, elle se vautre dans presque tous les travers les plus basiques du mauvais film. On aurait aimé pu dire que ça se laisse tout de même regarder mais il n’en sera rien tant c’est mauvais, mal écrit, mal filmé et mal monté.

Jennifer Lopez a beau avoir toujours un sacré physique et un charisme indéniable, plutôt qu’être une véritable bonne comédienne, elle ne peut rien faire dans le désert cinématographique qu’est ce The Mother. Un film à ranger dans le même panier que ces vulgaires téléfilms de seconde partie de soirée que l’on peut trouver sur les chaînes hertziennes. L’époque, plutôt brève à la fin des années 90, où elle a véritablement brillé en tant qu’actrice avec des films comme Hors d’atteinte et U-Turn est décidément bien révolue. Et on sent qu’elle ne cherche même plus à atteindre ce statut de bonne comédienne quand on voit ses choix, entre comédies romantiques douteuses et thriller de série B au rabais. Ici, si on ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise, cette prestation ne lui vaudra certainement pas pour autant d’être réhabilitée.

Il fut un temps pas si lointain où l’on osait parler de films destinés à la ménagère de plus de quarante ans, un public de niche à l’appellation quelque peu péjorative mais auquel ce piteux suspense neurasthénique collerait à merveille. Peu ambitieux, doté d’un script générique vaguement féministe pour matcher avec l’époque, vantant les mérites de la vengeance à l’ancienne et jouant bêtement sur la corde sensible de la maternité, c’est un thriller d’action (même si ces deux genres méritent bien mieux que ce type de produit) lambda et totalement trivial. C’est simple: on dirait que The Mother a été exhumé des années 90 tellement il paraît périmé et mille fois vu. Mais surtout déjà vu en beaucoup mieux.

Et le fait d’arriver après une flopée de séries B – voire Z – du même acabit et généralement plus enthousiasmantes ne l’aide pas. Du génial et complètement azimuté Bloody Milkshake en passant par le tout aussi mauvais Peppermint, les revenge movies au féminin avec l’option enfants en péril courent les écrans. Et c’est sans compter ceux sans l’option suscitée ou encore d’autres en version masculine, un peu en désuétude depuis quelques temps. C’est donc peu dire que ce The Mother fait non seulement pâle figure en arrivant maintenant, avec si peu de cœur à l’ouvrage et en se positionnant juste comme un vulgaire produit de consommation sans âme et sans identité. Un film uniquement destiné à pallier à une soirée pluvieuse et/ou d’ennui autant qu’être un véhicule pour la star et combler ses fans peut-être peu regardants. On se demanderait même presque si J-Lo est contente du résultat au vu de la nullité du produit. Mais il faut dire qu’elle a fait bien pire chez la concurrence Prime Vidéo avec le tout aussi vilain Shotgun Wedding en début d’année.

Pourtant, on a quand même Niki Caro à la mise en scène ainsi que Gael Garcia Bernal et Joseph Fiennes en seconds rôles et un trio de scénaristes plutôt renommés à l’écriture. A la vue du résultat, on est en droit de se demander si tous ces gens ne sont pas simplement venus chercher leur chèque pour payer leurs impôts. Pour faire court, il n’y a aucune idée de mise en scène, et niveau cadrage ou montage on s’approche dangereusement de feu la collection de TF1 du samedi soir Hollywood Night dans les années 80. La réalisatrice néo-zélandaise, approchée par Hollywood après Paï, nous avait pourtant offert deux beaux drames avec L’affaire Josée Aimes puis La femme du gardien de Zoo. Mais le remake live (et raté) de Mulan aurait dû donner l’alerte… Quant aux deux acteurs censés être les opposants à miss Lopez, ils ont une scène à défendre (Garcia Bernal perdu) ou frôle la caricature (Fiennes inexistant). Seul le moins chevronné Omari Hardwick semble y croire et s’investir un minimum. Quant au scénario, à six mains pour écrire un truc aussi basique… Vraiment? Une IA aurait pu le faire gratuitement!

A la limite, il faut avouer que les séquences entre une mère et sa fille qui se découvrent de manière peu commune sont les plus réussies de The Mother. La gamine joue bien et J-Lo est correcte, ce qui aboutit à des séquences aux dialogues assez soignés et quelques moments réussis, presque émouvants. En revanche, les scènes d’action frôlent la catastrophe, entre un grand n’importe quoi invraisemblable et un montage en dépit du bon sens. On a rarement vu des séquences censées être musclées au rythme si indigent. Une véritable catastrophe de laquelle on sauvera juste un carambolage prévisible mais bien exécuté. Attention, pas de quoi s’emballer, la séquence dure à peine deux minutes. Mais sur les quatre moments censés être spectaculaires de cette série B soi-disant de luxe qui dure près de deux longues heures, c’est bien peu tant le reste est nul et filmé avec les pieds. Bref, vous l’aurez compris, c’est à éviter à moins de n’être vraiment pas regardant.

Bande-annonce : The Mother

Fiche technique : The Mother

Réalisation : Niki Caro.
Avec Jennifer Lopez, Joseph Fiennes, Omari Hardwick, …
Photographie : Ben Seresin.
Montage : David Coulson.
Scénario : Misha Green, Andrea Berloff, Peter Craig.
Production : Netflix.
Pays de production : Etats-Unis.
Durée : 1h55.
Genres : Thriller – Drame – Action.
Date de sortie : 12 mai 2023

The Mother : la mère de tous les péchés (cinématographiques)

1.5

Je ne suis pas narcissique : Opening Life

À partir d’un montage d’interviews d’actrices entre promotions et déclarations, Alain Klingler et son interprète Chloé Mons dressent dans Je ne suis pas narcissique avec délicatesse incisive et ironie élégante l’anatomie d’une époque mortifère et aliénée.

Par le jeu spéculaire de l’actrice Chloé Mons (créature à chemin entre Madonna et Barbarella, tour à tour hiératique, énigmatique, tragique, triviale, émouvante, borderline, mutine, sincère, sauvage, explosée, simple et ambivalente, rieuse et complètement cassée ) icône incroyable, récapitulant tous les âges et toutes les femmes, c’est la société du spectacle tout entière dans ses diktats voraces et ses assignations abusives qui se regarde et est auscultée ici.

Comme une parlure tissée de voix tout à la fois étrangères et nôtres, la comédienne Chloé Mons revêt cette peau schizophrène et nous la tend à quelques centimètres d’elle, salle Paradis sur la scène du théâtre du Lucernaire. Le trouble opère et nous questionne.

Ces phrases entendues chez les actrices – phrases que l’on pourrait croire extraites d’une autobiographie ou d’une thérapie analytique – souvent un peu creuses à force d’être répétées ou dévitalisées sur le temps, l’amour, la jeunesse, l’image de soi, l’harmonie intérieure, le déclin du désir des autres ou la propre errance du sien construisent sur le spectateur un effet de miroir étrange, glaçant, perturbant nos propres obsessions.

La parlure-vêture de l’actrice, ce qu’elle en fait et en défait, semblant s’accorder par endroits avec la grande machine à jouir et consommer du capitalisme pour l’instant d’après offrir une déconstruction et bifurcation cinglante de nos tyranniques sociétés. C’est bien l’autopsie d’une époque abusive et cannibale, cherchant toujours la Chair de la nouvelle Jeune Fille, «  même si elle n’est plus jeune, même si elle n’est plus fille » dont le spectacle nous offre la psyché malade.

Par un ingénieux collage de voix off (où se mêlent à la propre voix de Chloé Mons à des fragments d’Isabelle Huppert, de Romy Schneider, de Béatrice Dalle, de Fanny Ardant pour ne citer qu’elles) Alain Klingler accentue la zone d’incertitude surréaliste où se situe « Je ne suis pas narcissique», la subtile lisière entre le vrai et le factice, la réalité, le rêve et la folie : à quoi assiste-t-on ?

Est-ce une actrice qui se confie à son psychanalyste, une Marilyn surexposée et fracassée qui déraille en silence, assise en retrait sur une chaise ? Est-ce au contraire une diva, Lady Gaga en pleine possession de ses moyens qui se grime, falsifie ses pseudo identités d’actrices, échange ses perruques, démythifie ses masques, déroule son tapis rouge et attend seule, droite, silencieuse, face à son public ou face au vide ? 

Le spectacle est beau et dense par ce mystère qu’il nous adresse, ce trouble qu’il laisse en suspens, cette perturbation de nos imaginaires qu’il permet.

Qui est cette femme devant nous, parmi nous qui parle, chante, mime et danse nos solitudes, fêlures et aliénations ? Quelle est cette femme (reviviscence de Gena Rowland dans Opening Night tout autant que de Romy Schneider dans L’important c’est d’aimer) qui consent avec la lucidité et l’ardeur des brûlées à se mettre à nu, cette femme – actrice qui donne l’élan de commencer un acte de courage : celui de s’avancer sur la scène en robe de mariée, de dire un texte magistral, profondément révolutionnaire du collectif Tiqqun, de retourner le mythe de la jeune fille, d’en récuser la cécité et la complicité  avec des communautés terribles, avec des sociétés fétichistes.

Je ne suis pas narcissique écrit par Alain Klingler et Sophie Rockwell, incarné par Chloé Mons se joue au théâtre du Lucernaire jusqu’au 11 juin, c’est une aventure du moi, c’est un divertissement fort, c’est un spectacle révolutionnaire dans l’élégance.

Bande annonce – Je ne suis pas narcissique

La Révole nature, de la vigne au verre : les vignerons nouveaux

Avec La Révole nature, de la vigne au verre (2023), Aline Geller signe son premier long-métrage, financé par sa propre société de production, fondée en 2019. Un documentaire passionnant et inspirant sur le vin naturel et ceux qui le produisent.

Vin et musique font décidément bon ménage ! Déjà, en 2018, parodiant le titre des Clash, Bruno Sauvard rendait hommage au vin naturel tout juste naissant, dans Wine Calling. Emmené par une tonique musique rock, le documentaire, incroyablement euphorisant, rendait compte, en voisin, de l’approche nouvelle pratiquée par de jeunes propriétaires récoltants du Languedoc, entendant faire de leur breuvage autre chose qu’un précipité de produits chimiques. Cinq ans plus tard, la tendance s’est étendue géographiquement et professionnalisée dans sa commercialisation et sa diffusion, allant jusqu’à provoquer certains phénomènes de mode aboutissant à un bouleversement des prix. Mais c’est toujours sur fond de musique très pulsée qu’Aline Geller s’empare à son tour du sujet.

Née le 13 mars 1969, la dame, ancienne juriste, puis galeriste, caviste, et enfin productrice de cinéma, connaît le domaine. Elle ne se cantonne pas dans un territoire, mais sillonne la France, à la recherche de ces vignerons d’exception, souvent aussi hauts en couleurs que leurs vins sont hauts en saveurs. S’ouvrant dans les majestueuses Caves Ackerman, en Anjou, à l’occasion du Salon La Dive, organisé par Sylvie Augereau dans ce magnifique espace troglodyte, le documentaire s’attarde auprès de la figure inimaginable de Patrick Desplats, qui soigne méticuleusement son Domaine des Griottes, puis il vagabonde dans le Beaujolais, à la rencontre de Sylvère Trichard (Domaine Séléné) et Jérôme Balmet, en Auvergne (Jean Maupertuis, Benoît Rosenberger, Vincent Marie), dans la Loire (Jérôme Saurigny), le Jura (Anne et Jean-François Ganevat, Loreline Laborde)… Les cavistes ne sont pas oubliés, qu’ils soient de Paris ou de Clermont-Ferrand.

Par moments visible à l’écran, où elle dialogue avec les vignerons qui l’accueillent, Aline Geller accompagne aussi parfois les déplacements en voix off, d’un commentaire un peu sage, mais qui a le mérite d’être didactique et de permettre une présentation rapide du point de destination. On pense à Journal de France (2012), de Depardon, mais un « journal de France » qui serait centré sur cette viticulture nouvelle… La modération des transitions fait saillir de façon d’autant plus remarquable l’extrême originalité de chacun des interlocuteurs, même si aucun n’atteint le degré d’affinage de l’inénarrable Patrick Desplats… Tous exposent leur parcours, souvent aussi montueux que celui de la réalisatrice, leur découverte puis leur engouement pour le vin nature, sans aucun adjuvant chimique, leur mode de culture (de la vigne puis du vin qui en découle…), et enfin de commercialisation. Un contraste frôlant le paradoxe est fréquemment souligné, entre une aspiration à l’authenticité, à la simplicité, et la flambée des prix qui vient couronner de tels produits, soit du fait d’une exportation assez irrésistible, soit du fait de spéculations échappant totalement au concepteur…

Il n’empêche : loin de ces considérations financières, un bel enthousiasme, de beaux émerveillements traversent ce film, dans lequel Manon Pietrzack, au son, seconde aussi parfois la réalisatrice à l’image. L’amour de ces viticulteurs épris de leur terre, de leur vigne, des plantes sauvages non traitées qui poussent librement, de leur vin, de sa confection, de ceux qui l’apprécient et de l’environnement, cet amour si large et si généreusement embrassant est communicatif ; ou du moins bienfaisant, à l’heure où tant d’hostilité règne. À défaut de discerner totalement la signification d’un tel commentaire, on est séduit, intrigué, touché par l’extase de Jérome Balmet devant l’un de ses vins procurant « une qualité d’ivresse incomparable ». Et l’on ne demande qu’à être convaincu !

Aline Geller explique : « Le film est né de l’envie de ‘mieux’ raconter, de ‘mieux’ partager, de ‘mieux’ susciter l’envie ! ». Au son des crypto-graves d’Albert Kuvezin et de Yat-Kha, on peut estimer que ce documentaire, qui s’adresse autant aux œnophiles qu’aux cinéphiles, atteint son objectif.

Synopsis du film : Hier anecdotique car cantonné à une poignée de vignerons et réservé à une caste de consommateurs initiés, le marché du vin nature se démocratise. Il est dorénavant perçu comme un mode de production et de consommation respectueux de la nature et des hommes. Il suscite de nouvelles vocations et réenchante un monde agricole souvent déconsidéré. Des stars aux pionniers, en passant par les néo-vignerons, La Révole nature part à la découverte de celles et ceux qui font le vin nature d’aujourd’hui.

Bande-annonce : La Révole nature, de la vigne au verre 

Fiche Technique : La Révole nature, de la vigne au verre 

Documentaire de Aline Geller
Genres : Nature, Société
Casting (acteurs principaux) : Sylvie Augereau, Jean-Hugues Bretin, Mouloud Haddaden, Étienne Girardeau, Sylvère Trichard, Patrick Desplats, Jérôme Saurigny, Vincent Marie
Pays d’origine : France
En salle le 10 mai 2023 (France)/1 h 34 min
Distributeur : Urban Distribution

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3.5

Le Principal de Chad Chenouga : au risque de tout perdre

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2.5

Le Principal est le 3e film de Chad Chenouga après le remarqué De toutes mes forces en 2016. Il revient avec un film sur l’école ou plutôt avec un prétexte de film sur l’école pour raconter une course effrénée vers l’excellence dans un système où il faut maîtriser pour gagner. Sabri est justement un homme de contrôle. Principal adjoint d’un collège, en attente d’une mutation, il ne rêve que d’avancer, pour cela, il doit : éloigner à tout prix son frère, faire de son fils un lycéen d’excellence, reconquérir sa femme et surtout ne pas dégringoler l’échelle sociale ! Une obsession qui ne lui laisse pas le choix : il ne doit pas faire de faux pas.

Ne pas sombrer 

Le Principal de Chad Chenouga s’inspire de faits réels rapportés par des enseignants lors d’une avant-première de son précédent film, De toutes mes forces: « deux profs d’histoire, m’ont raconté qu’ils avaient travaillé sous les ordres d’un principal adjoint atypique qui avait trahi sa fonction. Il avait triché en utilisant un corrigé pour son fils qui passait le brevet. Mais comme il était bien noté, l’Académie avait étouffé l’affaire et il avait quand même été nommé principal dans un autre collège » (voir le dossier de presse du film) . Ce qui compte n’est pas tant cette vérité qui doit éclater (même s’ils sont déjà les sujets des deux précédents films du réalisateurs), que la filiation, le désir d’exister, d’être au plus haut et d’entraîner les siens avec soi. En effet, c’est au travers de son lien avec son fils et son frère, mais aussi la principale du collège, que l’on découvre Sabri.

Le réalisateur l’observe, le scrute, comme pour en faire exploser la coquille, l’apparence irréprochable. Les scènes avec le frère, cette volonté de ne pas retourner en arrière, de ne pas dégringoler l’échelle sociale, sont les plus réussies du film. Comme celles, plus irréelles, entre Sabri et la principale, jouée avec fantaisie par Yolande Moreau, où les deux échangent sur des romans, des mots, des sentiments. Sabri se maîtrise, même dans ces instants plus intimes. Pourtant, on voit tout à travers lui, il est le « je » du film, son point de vue domine. Nous avons donc normalement accès à ses sentiments, ses sensations, mais il ne fait que les verouiller.

La prochaine fois je viserai le cœur

Le film est bien interprété (Roscdy Zem est encore une fois impeccable, on pense souvent à son rôle dans Les Sauvages), offre un portrait maîtrisé d’un personnage confronté à une erreur, et d’ un système qui le protège quand il écrase les plus faibles (le frère, une élève…). Or, on peine à voir où Chad Chenouga veut en venir. En voyant la dernière scène arrive, la question qui domine, c’est « et alors ? ». On peine à comprendre le choix du personnage, la mise en scène restant finalement trop à distance de lui, comme pour en épouser la rigueur. Autour de lui, pourtant, les sentiments s’agitent, ceux d’un frère, d’un fils, d’une élève, d’une ex-femme ou même d’un professeur auquel Sabri s’oppose un peu trop fermement. Le film oscille donc entre une plongée clinique, un poil trop froide, dans la tête de Sabri, et des instants de grâce, des moments en duo avec des personnages secondaires subtils, qui offrent du contraste au personnage.

Ecrasé par le désir de ne pas sombrer, de rester droit, Sabri flanche, le système le protège. Une histoire de refoulement, de désir absolu d’intégration, qui doit à tout prix réussir, au risque de tout perdre. La forme légèrement thriller qu’emprunte Le Principal n’est pourtant pas assez appuyée, là encore trop timide. Pourtant, il y a de grandes qualités dans ce film qui évite les clichés et s’autorise même quelques pas de côtés, tout en restant trop sage et lisse pour vraiment nous tenir en haleine jusqu’au bout, comme s’il était dans la retenue.

Le Principal : Bande annonce

Le Principal : Fiche technique

Synopsis : Sabri Lahlali, Principal adjoint d’un collège de quartier, est prêt à tout pour que son fils, sur le point de passer le brevet, ait le dossier scolaire idéal. Mais il ne sait pas jusqu’où son entreprise va le mener…

Réalisateur : Chad Chenouga
Scénario : Chad Chenouga, Christine Paillard
Interprètes : Roschdy Zem, Yolande Moreau, Marina Hands, Jibril Bhira
Photographie : Tristan Tortuyaux
Montage : Pauline Casalis
Production : Why not Production, TS Production
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 10 mai 2023
Durée : 1h22
Genre : Drame

France – 2022

« Un Américain bien tranquille » : marché de dupes

Les éditions Rimini proposent en combo DVD/BR le long métrage de Joseph L. Mankiewicz Un Américain bien tranquille, dans une restauration de très bonne facture agrémentée d’un long entretien avec l’enseignant et critique au magazine Positif N.T. Bihn.

Bouffée d’oxygène dans le Saigon de 1952, alors sous occupation française. Le Nouvel an chinois anesthésie temporairement les affrontements y ayant cours, chaque camp laissant ses armes et revendications en sommeil pendant que les festivités battent leur plein. L’occasion de gambiller sur les ruines encore fumantes d’une Indochine plongée dans l’abîme. Jusqu’à ce qu’un badaud découvre, à la marge d’une foule exaltée, le corps sans vie d’Alden Pyle, un jeune Américain issu du monde associatif. L’enquête menée par l’inspecteur Vigot le conduira fissa au reporter britannique Thomas Fowler, figure cynique et désabusée tombée sous le charme d’une séduisante autochtone. Aurait-on affaire à un risible crime passionnel ?

Cinéaste littéraire par excellence, Joseph L. Mankiewicz puise dans le roman de Graham Greene de quoi radiographier un jeu de dupes où chacun tente sournoisement d’avancer ses pions. Tirades fusantes et saillies sarcastiques y évoluent de pair pour débusquer l’aveuglement d’un adepte de la « vérité provisoire », le cynisme préludant aux « matricules du concept de stratégie globale » ou encore cette « aide économique » pateline qui pourrait se cacher derrière le geste le plus anodin. Le tableau est d’une léthargie douloureuse : dans cette Indochine défigurée par la guerre et les attentats, les paysans du matin deviennent les assaillants du soir, les forces communistes, sur le qui-vive, réquisitionnent le réseau routier, et les agents sous couverture essaiment en masse.

D’une romance triangulaire, Joseph L. Mankiewicz tire une opposition circonstanciée entre la vieille Europe et les États-Unis, respectivement personnifiés par Thomas Fowler (Michael Redgrave) et Alden Pyle (Audie Murphy), deux prétendants en quête de la même femme (Giorgia Moll). L’un a roulé sa bosse et jette sur le monde un regard froid et désillusionné ; l’autre a tout de l’idéaliste héroïque, jeune premier habité par des convictions humanistes et une affabilité distante. Mais les façades seront bientôt démantelées brique par brique, révélant des natures plus ambiguës qu’il n’y paraît et de basses manœuvres aux incidences funestes, inspirées par la faiblesse amoureuse d’un homme en pleine confusion. En creux : une allusion à la décolonisation et la représentation d’un antihéros tourmenté qui finira par engendrer sa propre perte. Le tout conçu selon un canevas romanesque (trop) classique et mesuré, à l’aide de plans fixes et travaillés, sublimés par la photographie de Robert Krasker, chef opérateur déjà aperçu sur les tournages de Carol Reed, John Ford et David Lean.

Des sous-textes et un contexte particulier

En examinant les différentes strates du film de Joseph L. Mankiewicz, il est tentant d’en mesurer les implications sociopolitiques. On l’a vu, la romance triangulaire peut être interprétée comme une métaphore de la lutte pour le pouvoir que se livrent les forces en présence en Indochine à cette époque – la France, les États-Unis, les mouvements nationalistes et communistes locaux… Cette lutte s’incarne dans les relations complexes, erratiques et parfois trompeuses entre les protagonistes, qui cherchent chacun à défendre leurs intérêts et leurs idéaux, fût-ce au détriment des autres. Le film expose de ce fait les tensions inhérentes aux relations internationales et les dilemmes moraux qui sous-tendent ces individus piqués, parfois malgré eux, de géopolitique.

L’esthétique du film, empreinte d’une certaine froideur et d’une distance critique, renforce le sentiment d’aliénation et d’incompréhension qui caractérise les rapports entre les personnages et leur environnement. Journalistes, agents secrets ou représentants de gouvernements, tous se heurtent à la difficulté de discerner le vrai du faux, la vérité des mensonges, lesquels abondent dans les discours et les récits officiels. Le parcours tragique d’Alden Pyle, admirateur du leader militaire vietnamien Thé, qu’il considère comme la figure du « troisième camp », évoque l’innocence perdue et la désillusion face à la réalité complexe et cruelle du monde ; il implique une critique implicite de l’arrogance et de l’aveuglement idéologique des interventions étrangères et des politiques impérialistes. Sur le plan géopolitique, Alden Pyle symbolise en effet la politique étrangère américaine de l’époque, qui cherchait à lutter contre le communisme et à étendre son influence en Asie du Sud-Est. Derrière « les infinies richesses de la respectabilité et de la jeunesse », Pyle représente, sans toutefois en mesurer les conséquences, les aspects sombres de cette politique, tels que le soutien à des groupes violents et l’indifférence relative aux souffrances des populations locales, qui ont finalement contribué à l’escalade du conflit et à la tragédie de la guerre du Vietnam.

Partiellement filmé au Vietnam, dans un contexte où la guerre froide, la décolonisation et la doctrine de l’endiguement battaient leur plein, Un Américain bien tranquille n’aurait probablement pas pu voir le jour sans l’émancipation à laquelle s’était alors livrée Joseph L. Mankiewicz. L’homme avait déjà établi sa réputation, solide, en tant que réalisateur, producteur et scénariste talentueux, ainsi qu’en adepte des drames et des adaptations littéraires. Il avait connu le succès avec A Letter to Three Wives (1949) et All About Eve (1950), grâce auxquels il fut par deux fois doublement oscarisé, pour la réalisation et le scénario. Producteur via sa société Figaro, Mankiewicz a dû naviguer dans un climat politique tendu pour mettre en branle Un Américain bien tranquille, ce qui a probablement conditionné la retranscription sur grand écran, sous une forme atténuée, des critiques présentes dans le roman de Graham Greene… Cela étant, le long métrage peut être comparé à d’autres films traitant de la politique étrangère et des conflits culturels, dont Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola ou Le Troisième Homme (1949) de Carol Reed, œuvres avec lesquelles il partage une réflexion sur l’impact de l’ingérence occidentale dans les affaires d’autres nations, et qui questionnent les motivations sous-jacentes à ces interventions.

TECHNIQUE & BONUS

Rimini Éditions propose une restauration présentant une qualité d’image plus que convenable malgré quelques faiblesses. Le noir et blanc demeure efficace et se caractérise par de bons contrastes malgré quelques problèmes de luminosité. La version originale du son est claire et précise, avec un bon équilibre général. La version française, en revanche, semble de qualité inférieure, trop compressée et affectée par des bruits de fond.

Un long entretien avec l’enseignant et critique au magazine Positif N.T. Bihn complète l’édition. C’est l’occasion de revenir sur l’insertion de Joseph Mankiewicz à Hollywood, d’abord en tant que scénariste et producteur, puis, à la faveur de la maladie d’Ernst Lubitsch, en tant que metteur en scène. Bientôt triomphant grâce à Chaînes conjugales et Eve, élu à la tête de la Guilde des réalisateurs, Mankiewicz connaît des heurts avec le producteur Darryl Zanuck et cherche à s’émanciper des studios. Mais la liberté après laquelle il court est synonyme de difficultés de financement ; il droit créer sa propre compagnie, Figaro, et endosser une casquette de bailleur de fonds pour mener à bien ses projets, dont Un Américain bien tranquille. N.T. Bihn décrypte le film en revenant sur son tournage, sur sa portée géopolitique, sur la femme appréhendée comme métaphore du pays et des intérêts qu’il suscite, sur la notion de dualité, sur les longues séquences dialoguées visant à expliciter des enjeux complexes ou encore sur le montage, qui s’étendait initialement sur plus de 200 minutes…

Fiche technique

Bande-annonce

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4

« Kate Winslet, la discrète » : analyse de cas

Les éditions LettMotif publient Kate Winslet, la discrète, de Jacques Demange. Le collaborateur à la revue Positif y analyse la filmographie et le jeu d’une comédienne exigeante envers elle-même et dont les performances s’objectivent à l’aune des équilibres qui les sous-tendent.

Grande figure du cinéma contemporain, Kate Winslet est une comédienne à la carrière aussi riche que diversifiée. Née dans une famille d’artistes, elle développe dès son plus jeune âge un goût prononcé pour la scène, qui la mène à intégrer une école de théâtre à onze ans. Cette précocité témoigne d’une passion innée qui a contribué à forger son talent et à nourrir sa détermination. Elle s’est véritablement révélée au grand public avec le succès planétaire de Titanic en 1997. Dès lors, Kate Winslet s’est construite une filmographie impressionnante, collaborant avec des cinéastes auteuristes tels que Jane Campion, Michel Gondry, Alan Parker ou Sam Mendes. Ces collaborations ont permis à l’actrice d’explorer une multitude de registres, consolidant ainsi sa réputation d’interprète polyvalente.

Comme l’énonce Jacques Demange, le style de jeu de Winslet se caractérise par un naturalisme mêlée à une certaine discrétion. Mais la comédienne n’hésite pas à se mettre à nu, au sens propre comme au figuré. Acceptant les défauts de son corps, elle transcende une certaine esthétisation, traduisant ainsi une volonté de vérité et d’authenticité. Elle use volontiers d’objets tels que des lunettes, des cigarettes ou des vêtements pour asseoir son jeu ou pour traduire les évolutions psychologiques de ses personnages. La manière dont elle investit l’espace est également notable. Elle semble souvent enserrée, que ce soit dans un huis clos, le reflet d’un miroir, à côté d’une fenêtre ou d’un acteur masculin qui la domine par sa stature. Ces phénomènes de surcadrage témoignent d’un sens aigu de la composition scénique, où chaque élément contribue à la signification globale.

Dans son oeuvre, Winslet a souvent endossé des rôles dans des films de costume, adoptant diverses nationalités et époques, ce qui témoigne de sa grande capacité d’adaptation et de son aisance à changer d’accent. Ce « caméléonisme », traduit avec justesse par l’auteur, accentue son habileté à s’immerger dans ses rôles, en faisant preuve d’une empathie profonde pour ses personnages. Cependant, son approche du jeu d’acteur n’entretient que des rapports ambigus avec la méthode Stanislavski. Si elle déploie un jeu volontiers intériorisé, souvent juste et à hauteur de ceux qu’elle incarne, elle cherche aussi à maintenir une certaine distance avec ses personnages. Ces équilibres subtils, sur lesquels Jacques Demange revient abondamment, conditionnent son jeu et la construction de ses rôles.

Un autre aspect intéressant de sa carrière est la manière dont elle est souvent perçue à travers le regard subjectif d’un autre, comme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind et Romance and Cigarettes, ou même à travers un cadre redéfini, comme dans Neverland. Ces choix de mise en scène, procédant par une forme de dépossession, influent sur l’interprétation de ses personnages et la perception que le spectateur a d’eux. Il en va de même pour la représentation d’actions et de gestes anodins, qui joue un rôle crucial dans l’appréhension de ses rôles. Quand elle campe un personnage, Kate Winslet le fait par le menu et le tisse fil par fil, notamment par le truchement des actions les plus banales. L’analyse de la décomposition, de son jeu tactile ou de ses performances physiques à laquelle s’adonne l’auteur révèle une comédienne qui excelle dans l’art du détail. Sa capacité à transmettre une émotion, une intention ou une évolution de caractère à travers des gestes simples, tels qu’un regard, une intonation ou un mouvement subtil, renforce la complexité et la profondeur de ses personnages.

Ces performances physiques et tactiles sont d’autant plus intéressantes à observer dans les rôles où le corps de Winslet entre en mouvement ou en interaction avec l’environnement. Chaque geste peut devenir un outil de narration, ajoutant une couche supplémentaire à la personnalité du personnage. Confrontée à des scènes nécessitant une grande intensité émotionnelle, la comédienne a su démontrer son aptitude à exprimer une large palette d’émotions, à la fois nuancées et vibrantes, témoignant d’une grande maîtrise de l’art dramatique. Et si elle plonge au cœur de l’âme de ses personnages, elle ne le fait jamais à corps perdu, puisqu’elle conserve une distance nécessaire pour transmettre leurs émotions avec précision et authenticité.

Kate Winslet, la discrète fait état d’une actrice dont le talent et la versatilité demeurent indéniables. Son dévouement à la vérité de ses personnages, son habileté à naviguer entre les époques et les accents, ainsi que sa maîtrise du langage corporel font d’elle une comédienne-phare dans l’industrie du cinéma. Revenant abondamment sur les techniques de jeu de Winslet et sur ses choix de films, Jacques Demange livre, de manière structurée et soupesée, une collection d’observations fines, sondant ensemble l’essence de ses rôles.

Kate Winslet, la discrète, Jacques Demange
LettMotif, février 2023, 234 pages

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4

« Petites leçons de diplomatie » : de la puissance et de ses circonstances

Les éditions Autrement publient Petites leçons de diplomatie, de Frédéric Encel. Le docteur en géopolitique y scrute l’actualité internationale et l’histoire récente pour dévoiler les dessous diplomatiques du pouvoir.

Petites leçons de diplomatie propose une analyse de surface des enjeux géopolitiques actuels et récents. Frédéric Encel met l’accent sur l’importance de la géographie, qui peut être source ou catalyseur de tensions, il souligne le rôle crucial de la diplomatie dans la réduction du nombre de conflits, il s’épanche sur les notions d’alliance, de contournement, d’obstruction, de soft power, de proximité géo-culturelle, tribale ou religieuse.

Parmi les nombreuses « leçons » délivrées dans cet opuscule, l’une met en lumière la nécessité de ne jamais sous-estimer son adversaire et déconseille de se laisser griser par des victoires passées. Il suffit, pour le comprendre, de se remémorer l’attitude des Israéliens en 1973 ou celle, plus proche de nous, des Arméniens face à l’Azerbaïdjan. L’invasion de l’Ukraine par la Russie poutinienne en est une autre démonstration. Non seulement le Kremlin a minimisé la force et la volonté de son adversaire, mais il n’a pas réussi à entraîner d’éventuels alliés dans le conflit et a conduit les Européens à s’unir contre lui.

Frédéric Encel évoque ensuite les retraits tactiques qui permettent des avancées stratégiques, en citant l’exemple de la Russie dans la guerre civile syrienne. Il explique comment le Kremlin a tenté de préserver ses intérêts à Damas sans soutenir ouvertement le régime de Bachar el-Assad, et la manière dont les diplomates russes ont géré l’affaire des gaz neurotoxiques, en proposant un retrait coordonné permettant aux Américains de sauver la face – la fameuse « ligne rouge » – et à son allié alaouite de s’en tirer à bon compte. Il souligne cependant que la reculade de Washington au cours de cet épisode a pu semer le doute sur sa réelle volonté à intervenir. De quoi encourager indirectement d’autres régimes dictatoriaux à perpétrer des crimes massifs ?

Petites leçons de diplomatie identifie trois attributs nécessaires à l’établissement de la puissance : la diplomatie, la force brute et l’ingénierie. Il explique comment la France, bien qu’elle ne soit pas à la pointe dans ces trois domaines, a réussi à maintenir son influence, notamment africaine, grâce à un réseau de diplomates suffisamment vaste et actif. Concernant la Turquie, l’auteur pointe des échecs internationaux flagrants et répétés, tant vis-à-vis des voisins proches (le « zéro conflit ») que dans la volonté de s’ériger en puissance régionale et pan-musulmane. Il s’intéresse ensuite à l’impérialisme, et notamment à celui des anciens pays colonisés (dont la Libye de Mouammar Kadhafi ou la Syrie des Assad), et analyse plus avant la position de la Russie qui, malgré ses ressources énergétiques importantes, son immense territoire, son authentique force armée et les discours martiaux de son président, ne parvient pas à vaincre une armée bien plus modeste située… à ses frontières.

Le Qatar est un autre sujet d’étude pour l’auteur. Ce petit pays utilise des outils de soft power comme la Coupe du Monde de football, l’entregent auprès des Frères musulmans ou la chaîne télévisée Al Jazeera pour renforcer son influence. Le conflit de la guerre civile au Rwanda permet de mettre en exergue l’inaction des gouvernements occidentaux et de souligner que, souvent, rien n’est pire que de laisser une situation se dégrader. Et Frédéric Encel poursuit son tour d’horizon en évoquant les forces d’obstruction ou de délégitimation morale, cette fois en prenant pour exemple la position de la France à l’ONU contre l’invasion de l’Irak.

Dans Petites leçons de diplomatie, Frédéric Encel ne propose pas tant un manuel théorique de géopolitique qu’un chapelet d’événements offrant un cadre d’analyse circonstancié de la géopolitique contemporaine. En explorant les échecs et les réussites de divers acteurs internationaux, il suggère que la compréhension des dynamiques et stratégies géopolitiques demeure essentielle pour avancer ses pions dans un monde de plus en plus complexe.

Petites leçons de diplomatie, Frédéric Encel
Autrement, mai 2023, 224 pages

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3.5

La seconde partie de « Tony, l’enfant des rivières » paraît aux éditions Delcourt

Elsa Krim et Fred Campoy remettent le couvert avec la deuxième partie du diptyque Tony, l’enfant des rivières, revenant sur la carrière de Tony Estanguet, triple champion du monde de canoë monoplace et président du Comité d’organisation des JO de Paris 2024.

Source d’émotions intenses, incubateur de détermination, résilience et abnégation, le sport a profondément façonné Tony Estanguet, triple champion du monde de canoë monoplace et président du Comité d’organisation des JO de Paris 2024. Son histoire sportive est profondément liée à sa famille. Son père, qui fut son premier coach, et ses frères, autant modèles que rivaux, l’ont fortement influencé et l’ont conduit à se dépasser. C’est ainsi notamment qu’enfant, il rêvait d’égaler leurs performances et était frustré de ne pas pouvoir les suivre en raison de son jeune âge.

Les deux tomes de Tony, l’enfant des rivières montrent comment ces expériences ont modelé Tony Estanguet. Les auteurs, Elsa Krim et Fred Campoy, explorent le parcours et la psyché du sportif, retraçant chaque étape itinérante, depuis l’initiation au kayak jusqu’à sa rivalité avec Michal Martikán, en passant par ses duels face à son frère Patrice et l’échec des Jeux Olympiques de Pékin. Alors qu’il remporte, en 2006, le titre de champion du monde à Prague, devant son éternel rival Martikán, Tony Estanguet est ensuite désigné comme porte-drapeau français à Pékin en 2008 mais échoue précocement, en demi-finale, perdant ainsi tout espoir d’un troisième titre olympique consécutif. Il s’ensuit une longue période de doute, parfaitement restituée dans l’album, au bout de laquelle il reprendra la compétition avec un nouvel entraîneur, Sylvain Curinier.

Leur objectif est clair : performer aux JO de 2012 et, pourquoi pas, compléter une armoire à trophées déjà bien garnie. Devenu champion d’Europe en 2011 à Seu d’Urgell, il remporte quelques mois plus tard un tant attendu troisième titre olympique à Londres, devenant le premier français triple champion olympique en individuel et dans la même discipline. Entretemps, il avait pourtant dû faire face à la disparition de son père et à la nécessité d’appréhender sous un jour nouveau le canoë, signifiant pour lui de renouer avec le plaisir et la liberté et d’être moins focalisé sur le contrôle et la compétition. Le 29 novembre 2012, à 34 ans, Estanguet annonce sa retraite sportive lors d’une conférence de presse à Pau.

Ce second tome de Tony, l’enfant des rivières permet de creuser plus avant les intrications familiales et sportives. Certains flashbacks montrent par exemple la ferme de son grand-père, amoureux de la terre n’ayant jamais pris le moindre jour de congé, et déjà dépositaire d’un sens du sacrifice et de l’effort qui caractérisera des années plus tard Tony Estanguet. L’importance du mental dans la performance sportive est également très bien mise en scène par Elsa Krim et Fred Campoy. Quand les entraînements sont si intenses et la préparation tellement méthodique, l’état d’esprit peut parfois, seul, faire la différence et acter la réussite ou l’échec d’un athlète.

Tony, l’enfant des rivières (seconde partie), Elsa Krim et Fred Campoy
Delcourt, avril 2023, 64 pages

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3.5

« Les Vies de Charlie » : liés à travers le temps

Les éditions Dupuis publient Les Vies de Charlie, du scénariste Kid Toussaint et de la dessinatrice Aurélie Guarino. En s’intéressant à un employé affecté au recyclage des corps de défunts, ils façonnent un monde fantaisiste gorgé de surprises et de sensibilité.

Enveloppée dans les brumes d’un univers poétique et onirique, où l’irréel et le réel tendent à se confondre, la fresque graphique Les Vies de Charlie s’érige en œuvre singulière, où l’inventivité le dispute à la tendresse. Fruit d’une collaboration entre le scénariste Kid Toussaint et la dessinatrice Aurélie Guarino, l’album dépeint un monde hors du temps, où les couleurs désaturées créent une atmosphère éthérée, à l’image de ces entités pas tout à fait disparues qui errent au sein d’étranges antichambres de l’au-delà.

Les dessins d’Aurélie Guarino insufflent à l’ensemble une qualité visuelle rarement égalée. La dessinatrice s’inspire ouvertement du Metropolis de Fritz Lang dans sa représentation de l’oppression urbaine, ou des films de Frank Capra quand il s’agit de mettre en scène Charlie. Son travail graphique s’accorde parfaitement au propos général de l’album, où l’écho des vies passées résonne dans le présent, sans que les principaux concernés s’en rendent forcément compte.

La vie des employés de Recycle & Ternel est rythmée par les injonctions d’une horloge omnipotente, dont les appels souvent absurdes renvoient indirectement aux univers kafkaïens ou aux dystopies orwelliennes. Charlie, protagoniste central de cette fable sur la vie et la mort, incarne la bonté, la générosité et la prévenance dans un monde étrange. Mais son existence est pourtant marquée par une solitude persistante et des collègues toujours prompts à décliner ses invitations répétées.

Au fil des pages, Kid Toussaint et Aurélie Guarino dévoilent les mécanismes de la mort, dans un univers fantastique où les âmes sont inextricablement liées à travers les époques. Les notions de karma, de récompenses et de punitions sont explorées à demi-mot, tandis que les religions se voient abordées avec une ironie mordante, en évoquant les tactiques grotesques et absurdes employées pour attirer les fidèles en quête d’un ticket vers le paradis. Le récit est en outre émaillé d’une romance délicate, révélée dans la deuxième partie de l’album, avec un amour qui transcende le temps et les frontières de la vie et de la mort.

Le personnage d’Eleonor apporte une touche de fragilité et de vulnérabilité à un univers déjà riche et inventif. Les dysfonctionnements conjugaux et familiaux liés à sa personne se dévoilent peu à peu, renforçant l’intensité romanesque et émotionnel du récit. Les Vies de Charlie soulève en filigrane des questionnements universels, qui touchent le tréfonds de l’être : qu’est-ce qui nous lie les uns aux autres ? Quelle est notre raison d’être ? Et quelle est la finalité de notre passage sur Terre ? Autant de questions existentielles qui font écho à la quête de sens que mène Charlie tout au long de son périple initiatique.

Kid Toussaint et Aurélie Guarino ont su tisser avec brio une histoire riche en émotions et en réflexions, le tout servi par des propositions graphiques somptueuses et captivantes. Leur capacité à transcender les genres et les codes narratifs, en touchant à la fois au drame, au fantastique et à la dystopie, contribue à la réussite d’un album d’une grande sensibilité.

Les Vies de Charlie, Kid Toussaint et Aurélie Guarino
Dupuis, avril 2023, 128 pages

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4