Renfield : sous l’emprise du mal

Un monstre peut en cacher un autre. C’est en tout cas ce que Chris McKay et sa relecture horrifico-burlesque du comte Dracula défendent, à une époque où le narcissisme du prince des ténèbres fait l’objet d’une trajectoire émancipatrice pour Renfield, un assistant vampirisé par son maître.

Le mythe des vampires a rapidement su se trouver une place confortable dans la littérature fantastique, de la nouvelle de John Polidori au roman épistolaire de Bram Stoker, en passant par le récit gothique de Sheridan Le Fanu. L’expressionnisme allemand a ainsi permis une entrée fracassante dans le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau. Plus tard, les studios Universal n’ont pas hésité à mettre à l’écran le plus célèbre de ces créatures, le comte Dracula, dont les interprètes s’empilent au fur et à mesure des époques. Vient au tour de la Hammer Film Production de trouver le visage de leur âge d’or en la personne de Christopher Lee, avant que Gary Oldman s’illustre comme le dernier pilier de cette fable, narrée depuis maintenant plus d’un siècle.

C’est à présent au (dé)tour du batifolage et de l’outrance d’investir le récit folklorique de légende, qui monopolise plus ou moins la série B. Chris McKay s’avance avec une soif d’hémoglobine comme n’importe quel autre prétendant à une énième relecture de Dracula. Si l’on pouvait espérer du renouveau chez le cinéaste, qui a fait ses armes sur les stop-motion Robot Chicken et sur un Lego Batman, Le Film suffisamment honnête pour qu’on lui laisse la main sur le futur destin de Nightwing (ex-Robin) chez DC, il est d’autant plus inquiétant de voir ce qui a manqué dans The Tomorrow War, à savoir un brin de folie et d’originalité.

Bon sang !

A-t-il trouvé ce qu’il fallait dans cette dernière aventure ? Plutôt oui. Mais il serait malvenu de négliger l’impulsion de Robert Kirkman, auteur du roman graphique The Walking Dead et d’Invincible notamment. Le peaufinage scénaristique revient à Ryan Ridley, que l’on sent avoir engagé pour la loufoquerie dont il a été un des commanditaires sur le début de la série animée Rick et Morty.

Sous leur plume aiguisée, on en vient à introduire Robert Montague Renfield (Nicholas Hoult), l’avocat en charge d’une importante négociation avec Dracula dans une version revisitée de Tod Browning. On s’amuse alors avec ce point de départ historique du cinéma américain pour inverser les rôles. L’assistant trouve la lumière dans un récit sur-mesure, où ce dernier se découvre sous l’emprise de son maître ou patron, au choix. Il s’oblige de lui-même à ingurgiter tout un tas d’insectes pour accomplir l’ingrate besogne de ramener du sang frais à créature qui l’a déjà enchaîné à l’immortalité. Cette malédiction est un fardeau pour l’homme que Renfield était autrefois, ambitieux et jovial. C’est tout ce dont il va tenter de retrouver dès lors qu’il fera la connaissance de Rebecca (Awkwafina), un agent de policière qui n’a qu’une ambition au creux de sa gâchette : la vengeance.

Ce côté sombre ne sera pourtant pas exploré au premier degré de sa substance. Ici, McKay privilégie l’humour et une bonne dose de séquences d’action pour combler les éventuels vides et traces de cabotinages évidents, ce qui est d’ailleurs propice à une certaine autodérision ou à un cynisme assumé.

Un cocktail saignant

Le décor naturel de la Nouvelle-Orléans offre un beau tableau à peindre en rouge, de jour comme de nuit, mais on sent les idées de mise en scène sont condensés dans les affrontements, sobrement empruntés au cinéma asiatique. Exit la roublardise d’Abraham Lincoln : Chasseur de vampires, place à un peu plus de fun crado, tel les Vampires en toute intimité qui croiseraient la route de Blade. On ne dit pas qu’on n’en veut pas, on ne demande qu’à voir l’effet que procure un tel cocktail saignant.

Les aficionados d’horreur ne trouveront d’ailleurs peut-être pas leur compte, du fait de gags tout à fait fonctionnels ou d’autres plus raffinés, à l’image d’un paillasson qui fait la liaison entre l’extérieur et l’intérieur. Mais ne nous mentons pas, celui qui envoute le spectateur au premier regard, c’est celui qui se cache dans l’ombre du protagoniste. Nicolas Cage semble avoir les crocs et n’hésite pas à nous le faire comprendre dans un ensemble de mimiques gestuelles et un accent détourné du Dracula de Béla Lugosi. Il faut croire que la dernière morsure dans Embrasse-moi vampire a finalement eu raison de lui et qu’il peut s’égailler auprès de tonton Francis Ford Coppola. En roue libre comme on l’aime aujourd’hui, Cage vole inévitablement la vedette au reste du casting, qui ne démérite pas pour autant.

Tout le monde cherche à prouver sa valeur, sous les feux des projecteurs ou non. Le jeune Teddy (Ben Schwartz) ne manque pas l’occasion d’absorber l’image qu’il a d’un bandit, tout ça pour satisfaire une mère (Shohreh Aghdashloo) un peu trop possessive. Ces gens-là ont d’ailleurs bien du mal à s’intégrer dans un récit suffisamment perché, mais il en faut pour tous les groupes sanguins. Cependant, la cerise sur le gâteau, c’est évidemment ce tuto contre le narcissisme comme nouvelle bible contre le mal absolu. Ce prince des ténèbres-là n’était sans doute pas préparé à recevoir une telle invitation à dégager de son piédestal. Menu intéressant, n’est-ce pas ? Hélas, cela aurait été un peu plus digeste sans invoquer la voix-off à tout-va et avoir banalisé le tout en une thérapie de groupe sans tempo comique n’aide certainement pas.

Renfield ne veut pas être plus qu’une juteuse boisson antidépressive. C’est tout à son honneur, mais il manque également de faire le tri dans le bon et le mauvais sang. Le concept épuise rapidement ses ressources en attendant que la prochaine scène d’action prenne le relai, pour nous offrir assez de violence pour qu’on en oublie le reste. Peut-être bien aurait-il fallu écarter la relation toxique comme sujet principal. Le dissimuler dans la flaque de sang aurait sans doute éviter aux deux mâles alphas du récit d’entrer en collision, l’un avec sa quête de rédemption et l’autre avec sa propre caricature. Les deux se valent sur le papier, mais il ne restera que Nic Cage dans la mémoire, à laquelle on associe le nom de Dracula, le temps d’une virée dans un univers pseudo-gothique et Chris McKay finit par orienter le pieu dans le mauvais sens. Et peut-être qu’un jour nous donnerons une chance à la venimeuse et sensuelle Carmilla de briller, avec ou sans ce registre cynique.

Bande-annonce : Renfield

Fiche technique : Renfield

Réalisation : Chris McKay
Scénario : Ryan Ridley
D’après une histoire originale de : Robert Kirkman
Photographie : Mitchell Amundsen
Chorégraphie : Chris Brewster
Montage : Giancarlo Ganziano, Mako Kamitsuna
Costumes : Lisa Lovaas
Coiffure : Jules Holdren
Accessoires : Gary Tuers
Production : Skybound, Giant Wildcat
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h33
Genre : Comédie, Fantastique, Épouvante-Horreur
Date de sortie : 31 mai 2023

Synopsis : Dans cette version moderne du mythe de Dracula, Renfield est l’assistant torturé du maître le plus narcissique qui ait jamais existé : Dracula. Renfield est contraint par son maître de lui procurer des proies et de pourvoir à toutes ses requêtes, mêmes les plus dégradantes. Mais après des siècles de servitude, il est enfin prêt à s’affranchir de l’ombre du Prince des ténèbres. À la seule condition qu’il arrive à mettre un terme à la dépendance mutuelle qui les unit.

Renfield : sous l’emprise du mal
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Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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