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« The long goodbye » : retour vers le passé pour Philip Marlowe

The Long Goodbye, l’adaptation la plus étrange de Raymond Chandler par un Robert Altman dans sa période faste. Et une illustration saisissante d’un changement d’époque.

Une adaptation tardive et difficile

Philip Marlowe, relativement peu connu en France, est une figure iconique de la culture populaire américaine. Apparu sous la plume du romancier Raymond Chandler en 1939 dans Le Grand sommeil, il figurera dans neuf romans et vingt-deux nouvelles, sans compter les œuvres écrites par d’autres à la suite de Chandler. Le cinéma s’intéressera assez tôt au personnage, officieusement en 1942 avec Le Temps de tuer d’après une nouvelle de Chandler, où le protagoniste est désigné sous le nom de Michael Shayne, et officiellement en 1944 avec Adieu ma jolie de Edward Dmytryk. Il apparaîtra dans onze films au cinéma dont, en 1946, La Dame du lac sera le premier long-métrage tourné entièrement en caméra subjective, sans compter les interprétations radiophoniques et télévisuelles. Il s’agit donc d’un personnage déjà bien ancré dans l’audiovisuel lorsqu’est lancé le projet d’adaptation du roman, alors le seul de l’auteur (avec Playback) à ne pas encore avoir été adapté au cinéma. L’histoire avait cependant fait l’objet d’une adaptation dans un épisode de la série Climax, interprété par Dick Powel.

En 1965, les droits sont achetés par les producteurs Elliott Kastner et Jerry Gershwin pour un tournage prévu l’année suivante à Los Angeles et Mexico. Mais les choses traînent en longueur. En 1967, le producteur Gabriel Katza en récupère les droits pour la MGM avec l’objectif de l’adapter conjointement avec La Petite sœur, autre roman illustrant une aventure de Marlowe, le scénariste Stirling Siliphant rédigeant un script. Mais le projet n’aboutit pas d’avantage et MGM perd les droits. Kastner les rachète de nouveau et passe un accord avec la compagnie de distribution United Artists pour produire le film. La scénariste Leigh Brackett, qui avait déjà scénarisé Le Grand sommeil avec Humphrey Bogart, est engagé pour écrire le scénario, un scénario qui trahit largement le roman de Chandler et voit Terry Lenox être le vrai coupable du meurtre de sa femme et se faire finalement tuer par Marlowe, après que ce dernier l’ait confondu. Brain G Hutton (cinéaste régulier pour Kastner), Howard Hawks et Peter Bogdanovitch sont envisagés comme réalisateur et déclinent. Bogdanovitch recommande alors Robert Altman auprès de la production. Ce dernier était alors au faîte de sa carrière après les succès de John McCabe et MASH. Le choix d’Elliott Gould dans le rôle du célèbre privé est compliqué du fait de la réputation d’acteur sur un précédent tournage au point que, après avoir finalement convaincu les producteurs de le prendre, l’acteur doit subir un test médical et psychologique. (United Artist voulait Robert Mitchum qui sera peu après le seul acteur à interpréter Philip Marlowe à deux reprises.) Il est aussi à noter que plusieurs membres du casting ne sont pas des acteurs professionnels : Jim Bouton est une star du baseball, Nina Van Pallandt une autrice et Mark Rydell est d’avantage connu comme réalisateur. On note aussi les débuts muets d’une future star du cinéma d’action, un certain Arnold Schwarzenegger.

Durant le tournage, Altman développe une méthode particulière, ne se basant que partiellement sur le roman de Chandler, déjà trahi par le scénario, ainsi que sur différentes lettres et écrits de l’auteur tout en introduisant des éléments personnels comme la présence du chat de Marlowe, ajoutant aussi les scènes du suicide de Roger Wade et de l’exécution de Lennox par Marlowe. Il utilise en outre un système dolby afin de garder la caméra en mouvement permanent et donne au film un ton pastel afin de compenser la grande luminosité de la Californie. La musique est assuré par l’immense John Williams. Tourné essentiellement à Los Angeles en juin 1972 et produit pour un peu moins de deux millions de dollars, le film sort en mars 1973. Relativement mal reçu par la critique, il ne rencontre pas non plus son public, la trahison de l’œuvre originale et son ton très particulier n’y étant sans doute pas étranger. Une tentative de ressorti a lieu six mois plus tard suite à une publicité intensive (coûtant la bagatelle de 40000 dollars) n’a pas plus de succès. Néanmoins, The Long Goodbye rencontre une forme de réhabilitation au fil des ans, notamment par le biais de critiques célèbres comme Pauline Kael et Roger Ebert, ainsi que l’auteur Stephen Jay Schneider.

Un Philip Marlowe hors du temps mais pas hors du coup

Robert Altman est un cinéaste éclectique qui s’est attaqué aux genres du western, du film de guerre, du drame social et du post-apocalyptique. Mais il l’a fait en gardant un style très personnel et identifiable au travers de différents axes : rythme plutôt lent, réalisme de l’action et des scènes de dialogue, aspect collégial avec la multiplicité des personnages, ruptures de ton brusques. Le cinéaste ne déroge pas à la règle avec cette tentative de thriller néo-noir, rompant ainsi clairement avec les adaptations précédentes et y intégrant une nonchalance et un ton à la limite de l’absurde, tantôt cocasse, tantôt choquant (l’agression physique du gangster Marty Augustine contre sa compagne pour un motif futile).

Mais ce qui distingue particulièrement le film est le parti pris de changer l’époque du roman, passant ainsi de 1953 à 1973 mais en conservant Philip Marlowe ancré en 1953. Il en résulte un décalage subtil et assez savoureux qui se retrouve dans une foule de détails : il conduit une Lincoln Continental de 1948 convertible, fume cigarettes sur cigarettes à une époque de sensibilisation au tabac, refuse les avances de ses jeunes voisines à moitié nues à tendance hippie et porte des cravates aux motifs du drapeau américain. Un parti pris osé et intéressant d’autant plus qu’Elliott Gould (déjà tête d’affiche de MASH) excelle dans la peau de ce personnage à la fois perspicace et maladroit, malmené par les péripéties mais déterminé à aller jusqu’au bout. Un véritable anachronisme vivant incarné qui traverse toute l’histoire avec sa nonchalance et son amoralité caractéristique. Il n’est pas le seul personnage marquant, il faut aussi signaler Roger Wade, incarné par l’ancienne star de western Sterling Hayden, qui nous livre une prestation saisissante en écrivain vieillissant et alcoolique, géant tragique en proie à ses démons et au désastre de sa vie personnelle. Sa performance hallucinée lors d’une réception fut largement improvisée alors que l’acteur était réellement ivre. Un personnage à l’issue très éloignée du roman mais dont la personnalité demeure paradoxalement assez proche.

Plus qu’une adaptation de Chandler, un film sur son temps

Les années 1970 ont été une décennie de bouleversements sur tous les plans : politiques, sociaux, culturels. Le cinéma n’y a pas fait exception, poursuivant une rupture déjà opérée durant la décennie précédente. Marquant à la fois la fin de l’ère des grands studios et l’émergence du  Nouvel Hollywood, accompagné d’un fort renouvellement des thèmes abordés, cette évolution du Septième Art a préparé le cinéma moderne actuel. Plusieurs films de cette période aborde aussi directement ce thème du changement de société : Campus de Richard Rush, Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni ou le documentaire Woodstock de Michael Wadleigh. The long Goodbye participe au mouvement de manière plus subtile en montrant le décalage de Philip Marlowe, véritable Don Quichotte des années 1970 qui semble avoir bien du mal à communiquer avec ses contemporains et à comprendre son monde, tout aussi préoccupé de retrouver son chat que de résoudre une affaire de meurtre. Un parti pris original qui illustre bien les différences entre générations face à ces changements majeurs de société, aussi bien au niveau de l’âge des personnages (le vieux Marlowe face à ses jeunes voisines, le vieux Wade face à sa jeune épouse) mais aussi des univers cinématographiques : le film noir à l’ancienne des années 1940 face aux histoires de hippies et de libération sexuelle. Le décalage, souvent imperceptible, est néanmoins permanent et parfaitement voulue par le réalisateur, ce dernier insistant sur le côté malhabile, voire perdant, de son protagoniste. Durant le tournage, le personnage est ainsi rebaptisé Rip Van Marlowe, en référence à Rip Van Winkle, un personnage du folklore populaire américain imaginé par Washington Irving qui se réveilla après un sommeil de vingt ans et trouva un monde nouveau qu’il ne reconnaissait plus. Telle est bien l’impression voulue pour Marlowe qui semble avoir été extrait de l’année 1953 pour être ensuite parachuté vingt ans plus tard. Altman, conformément à l’esprit de MASH, a conçu son film comme une satire grinçante ayant pour but de « rappeler au public que, dans l’esprit de Marlowe, il y a un vrai monde dehors et c’est un monde violent ». Par ailleurs, le cinéaste a parfaitement assumé de trahir largement le roman de Chandler et de s’attirer les foudres de ses fans.

Le film conserve tout au long de l’histoire son ton doux-amer, désinvolte et un brin cynique, collant bien à son époque tout en se distinguant des films de ces années. Un ton très particulier, détaché, désabusé, caractéristique du réalisateur qui excelle toujours autant à brosser des portraits de la société américaine de son époque. On peut donc dire qu’Altman s’est réellement emparé de l’univers de Chandler et du personnage de Marlowe pour en adopter une vision très personnelle.

Bande-annonce : Le Privé (The Long Goodbye)

Fiche technique : Le Privé (The Long Goodbye)

Réalisation : Robert Altman
Scénario : Leigh Brackett
Interprétation : Elliott Gould (Philip Marlowe), Nina van Pallandt (Eileen Wade), Sterling Hayden (Roger Wade), Mark Rydell (Marty Augustine), Henry Gibson (Dr Verringer), David Arkin (Harry), Jim Bouton (Terry Lennox), Warren Berlinger (Morgan), Pancho Córdova (le docteur), Enrique Lucero (Jefe), Rutanya Alda (Rutanya Sweet), Jack Riley (Riley), Ken Sansom (le garde de la colonie Malibu), Jerry Jones (Insp. Green)…
d’après : le roman The Long Goodbye de Raymond Chandler
Image : Vilmos Zsigmond
Son : John Speaks
Montage : Lou Lombardo
Musique : John Williams
Producteur(s) : Jerry Bick, Elliott Kastner, Robert Eggenweiler
Distributeur : Capricci Films
2 novembre 1973 en salle / 1h 52min / Policier, Drame
Date de reprise : 28 juin 2017

« Patience » : un homme en (re)construction

La collection « La Bibliothèque de Daniel Clowes » s’enrichit d’un nouveau titre, avec l’excellent et multidimensionnel Patience.

Jack Barlow est un homme profondément meurtri par la perte de sa femme Patience, assassinée alors qu’elle était enceinte. Après sa mort en 2012, il vit une existence spartiate, empreinte d’amertume et concentrée uniquement sur la recherche de l’auteur des faits. Sa rencontre fortuite avec une prostituée le mène à l’inventeur d’un appareil permettant de voyager dans le temps, en lequel il voit une opportunité de résoudre le mystère entourant la disparition tragique de celle qui continue de l’obséder.

Patience permet à Daniel Clowes de broder autour des thèmes de l’amour éternel, de la vengeance et du destin. Jack Barlow est déterminé à résoudre le meurtre de Patience, même s’il en vient à s’interroger sur ses véritables motivations : s’agit-il de se donner une nouvelle chance de goûter à cette vie de famille qu’il désire tant, ou cherche-t-il, plus prosaïquement, à rétablir une virilité blessée ? Le récit est tapissé d’enjeux vertigineux : les conséquences du traumatisme et de la perte sur l’individu, les dilemmes moraux liés à la vengeance et à la justice, les impacts du voyage dans le temps sur la perception de la réalité et l’état physique et émotionnel de Jack, les effets de la violence et de l’abus sur les relations et l’identité personnelle…

Car en remontant le temps jusqu’à la jeunesse de Patience, Jack est témoin des actes d’abus commis contre elle par les hommes (tous plus pathétiques les uns que les autres). Ces expériences traumatisantes façonnent Patience en tant que personne et contribuent à asseoir sa caractérisation. À certains égards, on peut même déplorer que le portrait du personnage ne se résume en fait à ces blessures passées, puisqu’en dehors de sa grossesse (accompagnée de doutes), la jeune femme apparaît essentiellement dans des postures d’infériorité, soumise aux regards masculins et empêtrée dans les substrats économiques et sociétaux. Patience est vulnérable, pleine de secrets, assaillie de peurs menant à des impasses communicationnelles, chose qui tend, paradoxalement, à la rapprocher de Jack – incapable de lui révéler sa situation professionnelle.

Il est intéressant de mesurer de quelle manière les problèmes financiers influencent la vie des personnages de Daniel Clowes. Patience est contrainte d’abandonner ses études en raison de difficultés économiques, ce qui limite ses perspectives d’avenir et la maintient dans un cycle renouvelé de pauvreté. Les problèmes d’argent de Patience et Jack affectent ensuite leur relation et leur bien-être. Ils expriment des craintes légitimes quant à l’avenir de leur enfant et prennent conscience de la nécessité de s’insérer davantage dans la société, à travers le travail et la formation de capitaux bourdieusiens.

Jack, de son côté, semble déchiré entre son désir de sauver son bébé et sa quête pour revendiquer sa masculinité. Cela pourrait être interprété comme un conflit entre son « id » freudien, qui cherche à satisfaire ses désirs primaires, et son surmoi, qui cherche à agir de manière socialement acceptable. Ses voyages dans le temps supportent des questions philosophiques profondes, notamment sur la prédestination et le libre arbitre. Est-ce que le futur est déjà déterminé, ou est-ce que nos actions peuvent le changer ? Le roman graphique explore de bout en bout la nature de l’amour et de la mort. Jack est prêt à tout pour sauver Patience, ce qui montre la profondeur de son amour pour elle. Mais sa quête n’est-telle pas finalement vouée à l’échec, nappée d’une forme de fatalité ?

L’art de Clowes dans Patience a été décrit comme transcendant, avec des teintes vives et saturées et des séquences de voyage dans le temps marquées par des formes abstraites déformées se tortillant à travers les planches. Ses propositions graphiques se révèlent à la fois belles et dérangeantes, créant une atmosphère servant d’écrin idoine au récit. L’utilisation de la couleur et du langage dramatique, avec des dessins détaillés et expressifs, se fait toujours à bon escient. De quoi sublimer un album de grande qualité.

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Patience, Daniel Clowes
Delcourt, mai 2023, 184 pages

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4.5

« Le Regard invisible » : les fantômes du passé

Signé par les scénaristes Serge Carrère et Gwenaël, illustré par Elisa Ferrari, Le Regard invisible nous entraîne dans un récit à la lisière de la paranoïa, mettant cinq jeunes adultes aux prises avec les fantômes de leur passé.

Les intentions de Serge Carrère et Gwenaël ne souffrent aucune ambiguïté : proposer aux lecteurs un voyage obsédant à travers le temps et les souvenirs de jeunes adultes, dont le passé refait surface de manière aussi inquiétante qu’insaisissable. Pendant leur adolescence, ces cinq amis ont vécu une expérience traumatisante dans les montagnes françaises. Ils en conservent des souvenirs douloureux, parfois mêmes des fêlures béantes, et manifestement des secrets bien enfouis qu’un mystérieux corbeau cherche à employer comme moyen de pression.

Le récit rappelle dans une certaine mesure les films de suspense psychologique d’Alfred Hitchcock. Il plonge le lecteur dans une angoisse diffuse, le laissant à la merci de mystères en passe d’être révélés. Ce versant de l’intrigue cohabite avec une affaire médiatico-politique impliquant des nostalgiques du Duce. Serait-ce pour se venger de ses succès juridiques que l’on fait pression sur une jeune avocate et ses amis, en faisant remonter de vieilles histoires qu’ils aimeraient voir oubliées ?

Le dessin quelque peu académique d’Elisa Ferrari offre un contrepoint visuel efficace à l’intrigue de Serge Carrère et Gwenaël. Mais malgré une trame qui tient en haleine, ce premier tome du Regard invisible peut manquer de nuances et de profondeur dans l’exploration de ses enjeux – encore en construction – et de ses personnages. Son intérêt principal réside dans le climat paranoïaque qui s’installe, avec ce quelque chose de grinçant qui reste en suspens. La dynamique du groupe, dont les membres s’étaient largement perdus de vue, ménage probablement quelques surprises, la tension agissant souvent comme un puissant révélateur.

Finalement, Le Regard invisible peut (pour l’heure) se lire comme une œuvre plurielle, qui navigue entre le thriller psychologique et le récit politique. Les lettres mystérieuses, les monstres hypothétiques et la montagne comme lieu reculé et obsédant du drame peuvent en plus faire écho à l’atmosphère des romans de Stephen King, dans lesquels le quotidien cède souvent peu à peu la place à l’extraordinaire et à l’horreur. Attendons de voir ce que nous réservent les auteurs.

Le Regard invisible, Serge Carrère, Gwenaël et Elisa Ferrari
Soleil, juin 2023, 48 pages

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3.5

« Hong Kong, révolutions de notre temps » : une île écartelée

La collection « Encrages » des éditions Delcourt accueille Hong Kong, révolutions de notre temps, des scénaristes Lun Zhang et Adrien Gombeaud et du dessinateur Ango, qui a vécu sur place. Ensemble, ils narrent l’Histoire récente de cette île à la fois si proche et si éloignée de la Chine continentale, qui cherche régulièrement à y exercer son emprise…

Un bref détour historique le rappelle. L’ancrage de Hong Kong en tant que colonie britannique a commencé à la fin de la Première Guerre de l’Opium (1839-1842) entre la Grande-Bretagne et la Chine de la dynastie Qing. Le traité de Nankin, signé en 1842, a cédé ce territoire, aujourd’hui parmi les plus densément peuplés au monde, à la Grande-Bretagne. En 1860, à la fin de la Deuxième Guerre de l’Opium, Londres a acquis les territoires de Kowloon et de Stonecutter’s Island en vertu du Traité de Pékin. Et en 1898, elle obtenait un bail de 99 ans sur les Nouveaux Territoires, ce qui signifiait une administration de Hong Kong jusqu’en 1997.

Après la Seconde guerre mondiale, l’île est devenue un important pôle industriel, puis un centre financier international, caractérisé par un port majeur, un paysage saturé de gratte-ciel et quelques réussites économiques dans le domaine technologique. Le « made in Hong Kong » inonde alors les marchés mondiaux. Le « miracle de Hong Kong » est en marche ; il voisine avec celui de la Corée du Sud ou de l’Indonésie. Mais le temps passe et la perspective de voir la Chine communiste reprendre la main sur l’île devient de plus en plus tangible. Leslie Cheung, une superstar de la musique et du cinéma, se suicide dans un geste de désespoir qui va profondément affecter la population locale et qui peut être appréhendé, avec le recul, comme un moment symbolique de rupture.

Car comme le rappellent les auteurs, en 1997, la Grande-Bretagne restitue Hong Kong à la Chine selon le principe « un pays, deux systèmes », garantissant l’autonomie de Hong Kong pendant 50 ans. Carrie Lam, future cheffe de l’exécutif de Hong Kong, devient une figure clé de cette période de transition et de l’administration post-rétrocession. Depuis lors, Hong Kong a connu plusieurs mouvements de protestation majeurs, sur lesquels cet album revient abondamment. En 2014, le mouvement des parapluies a éclaté en réponse à une décision du gouvernement chinois sur les réformes électorales à Hong Kong. Joshua Wong, un militant pour la démocratie, a alors émergé comme une figure de proue du mouvement.

Plus récemment, en 2019, des manifestations de masse ont eu lieu en réponse à un projet de loi sur l’extradition qui aurait permis le transfert de fugitifs à la Chine continentale. Le risque était grand de voir la justice chinoise, aux mains du pouvoir communiste, faire son œuvre sous des prétextes fallacieux à Hong Kong. Le projet a certes été retiré, mais les manifestations ont évolué en un mouvement plus large pour plus de démocratie et moins d’ingérence de la Chine. Hong Kong, révolutions de notre temps inscrit très bien le sens de la contestation et la quête de liberté au cœur de ce territoire-confetti marqué par des vagues d’immigrations successives et l’influence prégnante des Britanniques.

L’économie de Hong Kong a en tout cas considérablement évolué au cours de son histoire, passant d’un petit port de pêche à un centre industriel puis financier majeur. La libéralisation de l’économie et l’ouverture au commerce international ont même permis à Hong Kong de servir de modèle pour la réforme économique chinoise depuis la fin des années 1970. Mais la transition de Hong Kong vers un système plus démocratique a été houleuse et sanctionnée de tensions significatives. La préservation de l’autonomie et des libertés de l’île est devenue un symbole majeur pour les habitants comme pour les observateurs internationaux.

Un yuen yeung

Comme le yuen yeung, boisson locale mélangeant les saveurs de thé et de café, Hong Kong présente une dualité partagée entre élans occidentaux et racines sino-asiatiques. Des gratte-ciels modernes reflétant l’avenir aux temples séculaires empreints de tradition, de l’anglais couramment parlé aux signes indélébiles de la Chine continentale, Hong Kong incarne un singulier mariage de l’Orient et de l’Occident, un syncrétisme qui lui confère une identité propre et unique en son genre.

L’île est une toile sur laquelle se sont inscrites des vagues d’immigration successives, des réfugiés de la Chine communiste aux survivants de la guerre du Vietnam, créant de ce fait une mosaïque humaine riche de diversité et de résilience. L’héritage britannique de Hong Kong se retrouve dans l’architecture coloniale, l’éducation ou encore les institutions juridiques et politiques. Mais il apparaît encore plus profondément ancré dans l’aspiration à la liberté et à la démocratie qui pulse dans le cœur de ses habitants. Cet état de fait est martelé tout au long de l’album. Et les auteurs de souligner que Chris Patten, le dernier gouverneur britannique, a profondément marqué l’identité du territoire.

Funambule sur le fil de l’histoire, Hong Kong jongle habilement avec deux mondes. La première génération de Hongkongais post-colonialisme en est peut-être plus consciente encore : leur île n’est ni la Chine ni le Royaume-Uni, mais quelque chose d’autre, de nouveau, de libre. C’est une entité dont l’identité est constamment redéfinie et réinventée, où le passé et le présent s’entrelacent de manière passionnante. Comme le yuen yeung, cette boisson locale si prisée, Hong Kong est une pluralité contradictoire et complexe, une fusion de cultures et d’idées. Cela, Hong Kong, révolutions de notre temps l’énonce très bien.

Hong Kong, révolutions de notre temps, Lun Zhang, Adrien Gombeaud et Ango
Delcourt, mai 2023, 120 pages

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4

« Soda » de retour avec « Le Pasteur sanglant »

Série de bandes dessinées belge créée par le scénariste Philippe Tome et le dessinateur Luc Warnant, Soda fait son grand retour, après des années d’absence, avec « Le Pasteur sanglant ». Le fidèle illustrateur Bruno Gazzotti s’associe à cette occasion à Olivier Bocquet.

La série est centrée sur David Solomon, alias Soda, un inspecteur de police exerçant ses fonctions à New York. La spécificité de Soda tient en un détail, riche en potentialités : pour ne pas inquiéter sa mère, cardiaque, Solomon prétend officier en tant que pasteur. C’est donc accoutré comme un homme de foi qu’il quitte chaque jour son immeuble pour se rendre au commissariat… Cette dualité est le principal axe narratif de la série ; elle débouche sur toutes sortes de situations comiques et dramatiques.

Comme ses prédécesseurs, « Le Pasteur sanglant » met en vignettes une ville de New York scorsesienne, où cohabitent espoir et désespoir, opportunités et misère. Érigée en personnage à part entière, elle recrache quotidiennement de quoi occuper notre faux pasteur-vrai policier, en conflit entre ses obligations professionnelles et personnelles. Car cela conditionne notre appréhension du personnage et une fois encore, à l’occasion de ce nouveau tome, Soda apparaît tiraillé entre son devoir en tant qu’officier de police et son rôle de fils aimant.

Dans un style expressif et dynamique, Olivier Bocquet et Bruno Gazzotti vont confronter leur héros aux troubles mnésiques. Tandis qu’un pasteur sème la mort dans les rues de New York, Soda perd la mémoire et voit chaque indice accréditer un peu plus l’hypothèse selon laquelle il pourrait en fait être lui-même le tueur en série… D’ailleurs, ne rêve-t-il pas chaque nuit qu’il assassine sa propre mère ? Mélangeant avec habileté des éléments de comédie et de drame, « Le Pasteur sanglant » portraiture un Soda vulnérabilisé, en doute, soit coupable (de crimes) soit victime (d’une machination).

En filigrane, Olivier Bocquet et Bruno Gazzotti dénoncent une société de consommation qui va à vau-l’eau. L’irruption soudaine d’un nouveau serial killer est aussitôt récupérée et exploitée par la sphère marchande, qui en profite pour écouler, aux côtés des déguisements typiques des films d’horreur, des tenues de pasteur ensanglantées. En revanche, la police demeure significativement sous-financée, comme en témoignent ces toilettes délabrées qui ne sont pas sans rappeler celles de la série The Shield. Les États-Unis sont une terre d’opportunités, mais probablement pas pour les fonctionnaires.

Sans faire preuve d’une grande inventivité, « Le Pasteur sanglant » s’inscrit dans une série qui a fait ses preuves et qui continue, presque quatre décennies après sa création, à divertir son public, avec une idée reine, la fausse identité, décidément inépuisable.

Soda : Le Pasteur sanglant, Olivier Bocquet et Bruno Gazzotti
Dupuis, juin 2023, 56 pages

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3.5

Rendez-vous à Tokyo : Taxi Lovers

L’amour trouve ses couleurs au fil des saisons, c’est en tout cas ce que Rendez-vous à Tokyo soutient en auscultant la vitalité d’un couple qui s’aime passionnément, à la folie, voire plus du tout. Ce voyage à travers différents étés et une date emblématique tente ainsi de renouveler une passion à laquelle on s’accroche et qui n’a jamais de fin.

Synopsis : Les 26 juillet se suivent et ne se ressemblent pas… C’est le jour où ils se sont rencontrés, celui où ils se sont aimés, où ils se sont séparés. Sept rendez-vous entre un danseur professionnel et une conductrice de taxi dans le Tokyo d’aujourd’hui.

Cette nouvelle saison estivale d’Hanabi donne le ton d’une romance qui attend de trouver les écrans et la compétition du Festival de Cabourg. Daigo Matsui ne pouvait espérer mieux après un franc succès sur le territoire nippon. Le cinéaste s’est longtemps accroché à l’adolescence, ce qui transparaît dans les récits qu’il adapte ou qu’il crée de toutes pièces. Il s’épanouit largement dans le second cas dont fait partie Remain in Twilight, où six amis se remémorent leurs années de lycée, tout en célébrant leurs retrouvailles lors d’un mariage. Il en va de même lorsqu’il sonde les limites de comédiens de théâtre dans Ice Cream and the Sound of Raindrops. Nostalgie, deuil et mélancolie sont les arguments que l’on retrouve et qui traversent Rendez-vous à Tokyo, plein de promesses et surtout plein de sensibilité.

L’amour en 7 chapitres

Yo est chauffeur de taxi, tandis que Teruo est technicien lumière dans une salle de spectacle. Ils se cherchent l’un l’autre, mais sont-ils heureux ? Ce qu’ils désirent au fond d’eux est-il compatible avec les sentiments qu’ils partagent ? Ces protagonistes vont bien entendu répondre à toutes ces interrogations qui nous trottent immédiatement dans la tête, en regardant continuellement derrière leur épaule et donc en scrutant leur passé, de plus en plus merveilleux et douloureux.

Toute la force de l’intrigue réside dans ce point de vue, fragmenté en sept chapitres qui peuvent rappeler ceux d’une certaine Julie chez Joachim Trier. Cependant, nous comprendrons rapidement les inspirations d’une telle narration quand le personnage de Yo (Sairi Itō) trouve son écho dans celui de Winona Ryder dans l’emblématique Night On Earth de Jim Jarmusch, un film qui fascine d’ailleurs Teruo (Sosuke Ikematsu).

On se retrouve ainsi tous les 26 juillet, une date anniversaire où l’on se démène pour justifier la chute ou la réussite du duo. Les quotidiens entrent alors en résonance, si bien que ces héros passent à côté de leur ambition respective. Teruo est écarté de la scène pour une blessure à la jambe et semble résigné à observer de loin ce qu’il aurait pu être. Quant à Yo, elle crée l’illusion du mouvement mais ne sort pas de son taxi. Elle y vit, elle y mange et elle y fait des rencontres, mais juste assez pour partager un bout de chemin avec ses clients. Tous les deux cherchent ainsi une destination finale dans leur routine, à l’image d’un homme qui attend son amour assis sur un banc ou d’une ex-partenaire de danse qui refoule ses sentiments.

Les étirements matinaux ne peuvent les soulager de tout le poids qu’ils trainent depuis l’été dernier. Les chansons, de plus en plus mélancoliques, ne cachent rien dans les paroles. Il s’agit de renoncer à quelque chose que l’on a perdu, tel est le fardeau de ces deux êtres qui ont du mal à respirer hors de l’eau. Daigo Matsui évoque d’ailleurs l’onirisme de son récit, en saisissant à feu vif cette humanité au quotidien, essentiellement dans les espaces publics, là où les gens se croisent, se rencontrent, entrent en collision, s’attirent, se repoussent et se promettent d’y revenir.

Il n’y a nul besoin de (500) jours ensemble pour saisir toute la mélancolie qui s’empare de Yo et Teruo, que l’on découvre à travers sept journées passionnantes, car la véritable étincelle se lit dans le regard qu’ils échangent et qu’ils ne rendront jamais, quoi qu’il advienne. Rendez-vous à Tokyo cristallise ainsi toute la complexité et la sincérité d’une relation dans le temps, quitte à opposer les saveurs douces et amères, tel un gâteau d’anniversaire que l’on déguste seul et entre deux souvenirs, l’un merveilleux et l’autre désenchanté.

Bande-annonce : Rendez-vous à Tokyo

Fiche technique : Rendez-vous à Tokyo

Titre original : Chotto omoidashita dake
Réalisation & Scénario : Daigo Matsui
Scénario : Daigo Matsui
Photographie : Hiroki Shioya
Musique : Yûta Mori
Production : Daisuke Wada, Satoshi Sawamura
Pays de production : Japon
Distribution France : Art House
Durée : 1h55
Genre : Romance, Drame
Date de sortie : 26 juillet 2023

Rendez-vous à Tokyo : Taxi Lovers
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3.5

Love life, la profession de foi de Koji Fukada

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Bien qu’en anglais, le titre est très parlant. Ce que nous annonce Fukada, c’est sa foi en la vie et l’amour, même si Love life nous montre que la vie n’est pas qu’une succession de bons moments à côtoyer celles et ceux qu’on aime.

Le film est centré sur Taeko (Fumino Kimura, impeccable), charmante jeune femme de 34 ans mariée depuis peu avec Jirô Ozawa (Kento Nagayama, un peu neutre). Avec eux, vit Keita (Tetta Shimada, parfait de naturel), un garçon de 6 ans. On comprend rapidement qu’il n’est pas le fils de Jirô, bien qu’il l’appelle papa. Cette famille vit dans un appartement relativement petit mais bien arrangé (à l’occidentale, notamment pour la table où la famille prend ses repas) et lumineux, dans un grand ensemble où les communs (escalier et couloirs) sont en extérieur. Il semble que cela contribue à un certain état d’esprit, car on observe Taeko échanger quelques mots avec une voisine d’en face. C’est même assez étonnant dans un film japonais, car Taeko crie pour se faire entendre. Autre détail surprenant, cette femme demande à Taeko si son mari est chez elle, comme s’il avait l’habitude de venir voir la jeune femme. En fait, il s’agit de la mère de Jirô et elle se demande si le père n’est pas venu voir son fils. D’ailleurs, autre détail qui a son importance, l’appartement appartient aux parents de Jirô.

La première partie du film

Quasiment parfaite, elle montre la vie de la famille Ozawa. On découvre en particulier la belle complicité entre Taeko et le petit Keita qui affiche déjà une étonnante personnalité. Ainsi, il fait remarquer à sa mère que, régulièrement, elle se montre un peu distraite, ce qu’il a remarqué sur un détail qui s’est déjà renouvelé trois fois depuis le début de l’année. Avec un certain amusement, elle s’obstine à nier. Par contre, lui se souvient des noms des collègues de Jirô invités au mariage, sauf Yamazaki malade ce jour-là. Et puis, Keita vient de remporter une compétition d’Othello, un jeu de société combinatoire abstrait qui se joue sur un échiquier classique avec des jetons bicolores (une face noire, l’autre blanche), ce qui rend les parties compréhensibles pour tout spectateur connaissant les règles du jeu. Keita s’entraine sur ordinateur et joue régulièrement avec sa mère. Cela donne lieu à une scène très amusante, car tous deux communiquent par signes, le sous-titrage nous permettant de comprendre pourquoi Keita préférerait ne pas jouer avec Jirô. On comprendra plus tard comment et pourquoi ils ont pris cette habitude d’utiliser un langage à destination des sourds et muets. Dans la famille, quelque chose se prépare plus ou moins discrètement : l’anniversaire du père de Jirô. Ce jour-là, avec sa femme, ils arrivent à l’appartement, invités pour le déjeuner. Mais on sent rapidement le malaise. En effet, le père de Jirô en veut beaucoup à Taeko, au point qu’il se montre incapable de lui faire face, même en s’asseyant à table. À vrai dire, on sait déjà pourquoi, grâce à ce qu’on a vu et entendu dans quelques scènes précédentes. Sauf que c’était toujours par des échanges entre collègues de Jirô et par des phrases du type « il paraît que… » ou « tu savais que… ? » qui pouvaient très bien être prises pour des ragots. En fait, Taeko commence à peine à faire la conquête de son beau-père quand l’imprévisible se produit. Cela entraine une rupture totale de ton dans le film qui, jusque-là, est bien en rapport avec l’affiche : coloré, lumineux, enjoué, avec une caméra discrète qui met bien en valeur les lieux et les déplacements des personnages, passant avec une grande aisance de l’un à l’autre. Tout aussi remarquable sur cette première demi-heure environ, le scénario (signé Koji Fukada) apporte très naturellement les informations permettant de comprendre les enjeux posés.

Deuxième partie

La suite va nous confirmer que derrière cette ambiance agréable, des zones d’ombres subsistent et peuvent apporter de graves nuisances à un équilibre fragile. Taeko pensait pouvoir profiter d’une vie de famille épanouissante, aussi bien pour elle que pour Keita et Jirô. En fait, elle pensait pouvoir oublier le passé. Mais, au vu des circonstances, elle se montre bien obligée d’admettre que Jirô n’est pas le père de Keita. Or, ce père, Park (Atom Sunada) réapparaît et ce n’est évidemment pas par hasard. Que cet homme fasse bien pâle figure auprès de Jirô n’a qu’une importance toute relative, car sa position de père parle pour lui. Sans compter tout ce qu’il a vécu avec Taeko. Ainsi, par la force des choses et parce que les circonstances l’y incitent, Taeko se rapproche à nouveau de lui. En fait, Taeko ne supporte pas de le sentir en position de faiblesse et elle cherche à comprendre pourquoi il l’a quittée (allant jusqu’au divorce). Et c’est pour des raisons assez similaires que, de son côté, Jirô se rapproche de Yamazaki, sa collègue qu’il devait épouser. On comprend d’ailleurs que le gentil Jirô et la douce Taeko ne sont pas si clairs que cela, car tous deux sont capables de mentir, au moins par omission (et je ne parle même pas de leur rapprochement aboutissant au mariage que l’on sait, laissé à notre imagination).

Entre ombre et lumière

Bien entendu, les jeux de l’amour et du hasard qui gouvernent nos vies se retrouvent ici. Ceci dit, les errements de Jirô et Taeko ne surprennent pas tant que ça, surtout dans un film de Koji Fukada qui, au début de sa carrière, fut présenté comme une sorte de Rohmer version japonaise (illustration de la fascination réciproque entre les cultures japonaise et française). Le meilleur est donc à mon avis dans la première partie, même si Fukada s’arrange ensuite pour apporter beaucoup d’émotion. Le cinéaste nous faire sentir qu’il faut du temps et probablement des erreurs pour accepter le destin et retrouver le goût de la vie suggéré par le titre et mis en évidence par la chanson au titre éponyme, interprétée par Akiko Yano. Vrai regret quand même, l’origine et la personnalité du père de Keita auraient mérité un développement plus approfondi. Au crédit du réalisateur, ajoutons sa capacité à nous montrer son pays par petites touches, aussi bien physiquement (quelques intérieurs, mais aussi des extérieurs, diurnes et nocturnes), que psychologiquement (dans la cellule familiale ainsi qu’au travail). Enfin, le Japon compte lui aussi des sans-abri et des services d’action sociale.

Bande-annonce : Love Life

Fiche technique : Love life

Réalisateur : Koji Fukada
Scénariste : Koji Fukada
Sortie française : le 14 juin 2023 – 2h04
Coproduction : Nagoya Broadcasting Network – Chipangu – Comme des Cinémas
Musique originale : Olivier Goinard
Distribution : Art House Films
Avec :
Fumimo Kimura : Taeko
Kento Nagayama : Jirô
Tetta Shimada : Keita
Atom Sunada : Park
Hirona Yamazaki : Yamazaki

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4

Marinette ou la passion du ballon rond

À l’heure où les portraits marquants de femme au cinéma voient de plus en plus le jour, Marinette rejoint la danse, captée par le regard féminin de Virginie Verrier. L’occasion de découvrir une figure emblématique du football, qui n’a visiblement pas bénéficié de la même exposition que celle de ses homologues masculins.
Tiré de l’autobiographie de la star en question, le film ouvre une fenêtre sur le monde du football féminin et sur le manque de considération qui y règne. Poignant et nécessaire.

Résumé

Marinette n’a pas le temps.
Elle court, court – elle ne peut pas, ne veut pas s’arrêter.
Courir après le ballon rond, courir pour fuir les brimades, courir loin d’un passé familial violent.
Marinette n’a pas le temps et elle va le prouver : c’est son moment.

Parcours d’une femme extraordinaire…

Le(s) début(s) de Marinette fait partie de ces scènes d’ouverture réussies.
Cadrée sur ses pieds de petite fille, Virginie Verrier débute son film par une course.
Celle-là même qui va dicter le destin du personnage tout au long du récit et de sa vie.

Marinette court à perdre haleine, sa mère peinant à la suivre derrière. Elle va vers ce qui l’appelle : un stade de foot, où de jeunes joueurs s’entraînent. Elle observe, attentive, calme, l’oeil enflammé par la curiosité.
En marge du terrain, comme reléguée au rôle de remplaçante, un coach la repère. Et l’invite à jouer.
« J’peux pas j’suis une fille » lâche-t-elle de son franc parler. Mais sa mère et le coach ne sont pas d’accord : le foot, c’est pour tout le monde. Marinette fait alors ses premiers pas, sous deux regards bienveillants qui la suivront tout au long de sa vie et de sa carrière. Les bases sont posées, Marinette jouera au foot. De ses cinq ans filmés à hauteur d’enfant à son âge adulte, la caméra ne la lâche pas. Et nous la montre dans tous ses états, la suivant au travers de tous ses combats.

Car Marinette, avant tout, c’est ça : une jeune fille qui devient femme par le foot, par l’amour de sa mère, par la découverte de son homosexualité. Garance Marillier, déjà vue dans Grave de Julia Ducournau, campe de tout son être cette femme qui se bat pour être reconnue telle qu’elle est. Du harcèlement ignoré à la Fédération Française à l’alcoolisme violent de son père, la vie à la dure, Marinette, elle la connaît. Tantôt vulnérable, tantôt armée jusqu’aux dents pour se défendre contre une vie qui la teste sans cesse, Garance Marillier transpire la rage de vaincre et fait naître une empathie complète pour le personnage.

Suant corps et âme, toujours prête à tout donner, elle préfère se voir privée de sa passion pendant six mois plutôt que de renoncer à sa dignité…

… avec un traitement un peu trop linéaire

Si le film bénéficie d’interprétations impeccables (Émilie Dequenne, toujours aussi bouleversante) et évite l’écueil du « film de foot », il souffre un tantinet d’un traitement chronologique un peu trop linéaire.
En voulant montrer l’évolution de Marinette à travers le temps, Virginie Verrier a pris le parti de faire défiler les années et d’annoncer celles retenues par de fugaces titrages. Assez efficaces et loin d’être lourds, ils ne suffisent pourtant pas à combler des manques évidents de transition d’une séquence à l’autre.

En choisissant de faire plusieurs ellipses plutôt brusques, le montage oublie de raccorder les ponts d’une période à une autre, sacrifiant des éléments de narration essentiels qui nous laissent confus.
La mère de Marinette, si présente à ses côtés tout au long de sa vie, disparaît d’une séquence à l’autre sans qu’on sache pourquoi ; la transition États-Unis-retour en France est maladroitement amenée ; et ses relations amoureuses sont vite brossées et assez peu creusées.

Dommage, car le film fait montre d’intelligence et de subtilité dans beaucoup de ses scènes. Notamment, celle de sa première fois avec un garçon, qui montre son détachement évident et augure de la suite.
Mais il pêche à d’autres occasions, comme dans la présentation de ses relations – et surtout, dans la rencontre de deux des amours les plus marquants de sa vie. Vite captés dans un échange de regards, ils manquent un peu de substance et de toile de fond à leur exposition.

… mais pour un film nécessaire

Pour autant, ces quelques maladresses n’enlèvent rien à l’émotion procurée par ce parcours hors du commun.
À l’heure où les droits des femmes sont encore et toujours plus menacés, Marinette réaffirme une urgence.
L’urgence d’être soi, celle de se battre pour la reconnaissance des femmes et leurs combats.

En ce sens, la scène de fin où Marinette raccroche le tablier est une des plus marquantes.
Si Marinette admet que « le foot lui a tout donné », elle ajoute qu’elle aussi « lui a tout donné ».
Tout comme ces autres femmes, derrière elle, sur le terrain. La caméra s’arrête alors sur chacune d’entre elles, qui jongle entre petits boulots et passion du ballon rond dans l’espoir d’un jour être considérée comme une pro. Rarement on aura capté comme des instantanés ces portraits de femmes qui pourraient être nos proches.

Marinette est ainsi un film nécessaire, d’autant plus quand on sait qu’encore aujourd’hui, on refuse à ces joueuses un statut professionnel…

Bande-annonce : Marinette

Fiche technique : Marinette

Réalisatrice : Virginie Verrier
Scénario : Virginie Verrier, d’après l’autobiographie Ne jamais rien lâcher de Marinette Pichon
Interprétation : Garance Marillier (Marinette Pichon), Émilie Dequenne (La mère de Marinette), Fred Testot (Coach Brienne), …
Directeur de la photographie : Xavier Dolléans
Montage : Jérôme Bréau
Compositeur : Jean-Fabien Dijoud
Sociétés de Production : VIGO Films, Pictanovo Région Hauts de France, France 3 Cinéma
Distribution (France) : The Jokers / Les Bookmakers
Durée : 1h36 min
Genre : Biopic
Date de sortie : 07 Juin 2023
France/États-Unis – 2023

NOTE
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3.5

Pornomelancolia : la solitude du coureur de sexe

Pornomelancolia, quatrième long-métrage du réalisateur argentin Manuel Abramovich, se fraye un chemin fascinant, entre réalité et fiction, sur les pas de l’acteur porno mexicain Lalo Santos.

Il peut sembler étrange d’associer la « fille publique » qui se trouve à l’étymon de la pornographie, la « joie » qu’elle est censée procurer selon l’un de ses autres surnoms, et la « bile noire » de la mélancolie… C’est pourtant dans l’exploration de ce paradoxe qu’ose se lancer Manuel Abramovich (28 novembre 1987, Buenos Aires -), jeune réalisateur argentin vivant depuis quelques années déjà à Berlin. Le plan d’ouverture s’offre l’audace de mettre en avant cette « mélancolie » : à travers un jeu de transparence et de reflets savamment agencé, on découvre Lalo Santos, corps élancé et beau visage grave – presque un « chevalier à la triste figure », pour reprendre la tournure par laquelle Miguel de Cervantes désignait son cher héros à contre-courant -, attendant longuement au milieu d’une foule urbaine brassée par une myriade de trajectoires propres ; soudain, les larmes, éjaculation d’une tristesse aussi intarissable qu’énigmatique.

On ne quittera plus ce visage, qui fascine visiblement la caméra de Manuel Abramovich, également à l’image, ainsi qu’au scénario, où il est secondé par Pio Longo et Fernando Krapp. On le retrouvera dans la petite usine de façonnage où il est ouvrier, mais aussi où il se prend en photo dans des poses érotiques, lorsque ses collègues ont le dos tourné. Photos qui sont aussitôt postées sur le net, à l’intention de ses nombreux suiveurs. On verra le jeune homme passer de cette activité artisanale à des emplois nettement plus lucratifs, lorsqu’il s’ouvrira au cinéma porno, incarnant Zapata pour son premier rôle, dans une révision dénudée et homosexuelle de la Révolution mexicaine.Fait rare, ce biopic porno tourné dans le film cadre verra réellement le jour, sous le titre Pornozapata. Diablo en est le réalisateur, et il apparaît dans le film d’Abramovich. De même, Lalo Santos est le personnage principal, mais ce nom est aussi celui de l’acteur qui l’incarne et qui se met lui-même en scène sur les réseaux sociaux de la « vraie vie ». Pour autant, Pornomelancolia n’est pas un documentaire, mais bien plutôt une exploration de la frontière de plus en plus ténue qui sépare la réalité de la fiction, et cela plus encore à l’heure du net et de l’auto-représentation de soi, pour recourir à une formulation dont le caractère tautologique est pleinement assumé.

Mais cette multiplicité des liens virtuels, cette mise à nu et cette offrande de soi sur les réseaux sociaux dissout les vrais liens, de chair et de sang, qui enserrent un individu et peuvent l’aider à se tenir debout. Si bien que ce quatrième long-métrage de Manuel Abramovich se fait aussi exploration de l’« ultra moderne solitude », dans laquelle l’être humain est tout aussi bien constamment au cœur d’une multitude de réseaux sociaux qu’irrémédiablement seul. Ainsi que le souligne une psychologue médicale chargée de suivre Lalo dans son traitement contre le VIH : « Mais avez-vous quelqu’un à qui parler de tout cela ? » Question crucifiante, puisque la réponse, indicible parce qu’abyssale, serait bien évidemment négative…

Ce constat indéniablement mélancolique n’empêche pas quelques traits d’humour, telle, dans la première partie du film, cette machine à piston utilisée dans l’usine où travaille Lalo, et sur laquelle se trouve joliment inscrit « Rocco »… De l’humour à la sincérité, Abramovich ne craint pas non plus le mélange des tons, insérant également de touchants échanges, encore plus à nu que leurs scènes dénudées, entre les acteurs du porno, se livrant les uns aux autres entre deux prises, et témoignant d’une belle solidarité sur fond de détresse.

Reste à souligner la profonde beauté de chaque plan, Abramovich manifestant un sens de l’image très construit. Et, constamment, cette préséance fascinante et fascinée accordée aux visages, même dans les scènes les plus crues. Un choix qui achève de détourner du cinéma porno ce Pornomelancolia et ne peut que donner la main à cette exclamation proférée par le savant désespéré dans le Faust I (1808) de Gœthe : « La chair est triste, hélas… ».

Bande-annonce : Pornomelancolia

Synopsis du film : Quand il ne travaille pas à l’usine, Lalo est un sex-influenceur mexicain qui se met en scène nu pour ses milliers de followers. Suite à un casting, il devient acteur porno en jouant Emiliano Zapata dans un film sur la révolution. Mais dans la réalité, Lalo semble vivre dans une mélancolie constante.

Fiche technique : Pornomelancolia

Réalisateur : Manuel Abramovich
Scénariste : Manuel Abramovich, Fernando Krapp
Avec Lalo Santos, Diablo, Brandon Ley…
Distributeur : Epicentre Films
En salle le 21 juin 2023 / 1h 34min / Drame

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4

Cycle figures de style : Le plan séquence, le temps suspendu

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Né comme un défi technique au 7ème art, le plan séquence est devenu au fil du temps une figure de style et une signature esthétique que de plus en plus de cinéastes ont réalisé, comme un passage obligé. Des premiers essais aux prouesses techniques du numérique, il est devenu un élément quasi indépendant, marquant, qu’on aime raconter. Mais que peut-il chercher à signifier aujourd’hui? Et d’ailleurs, faut-il vraiment lui trouver un sens?

Une tentative de définition

Le plan séquence serait-il le premier plan de l’histoire du cinéma ? En 1895, les frères Lumière posent leur caméra et filment la célèbre sortie des usines, en plan fixe, sans découpage ni montage, le même dispositif que l’entrée d’un train en gare de la Ciotat, une année plus tard : « c’était de la photographie qui bougeait » témoignent certains premiers spectateurs de l’Histoire, marqués par les premières émotions de l’interaction avec le tout jeune media. Des ouvriers finissent leur journée, discutent et gambadent, d’autres attendent un train qui semblent traverser l’écran : les yeux d’aujourd’hui ne peuvent qu’imaginer ce choc, à l’ère de la 4dx qui vous cogne dans le dos comme un mauvais voisin de séance. Pourtant, malgré une unité de temps ne manquant toujours pas d’émotion pour un(e) cinéphile scrutant encore ces personnages, le plan séquence échappe à la classification de ce premier dispositif du jeune cinéma. Pour réaliser cette prouesse qui hantera très rapidement les premiers cinéastes de l’Histoire, le plan séquence doit filmer en effet en une seule prise de vues plusieurs endroits d’un seul lieu ou plusieurs lieux liés les uns aux autres par un ou plusieurs mouvements de caméra, sans coupure. Les premiers plans de l’Histoire sont donc des plans longs : une scène unique, captée dans un cadre fixe par des appareils lourds et massifs qu’on n’imagine pas portés à l’épaule. Chantal Akerman l’utilise pour enfermer Jeanne Dielman dans un quotidien répétitif en 1975. Un cadre que le plan séquence fuit, repoussant lui aussi les limites, théoriques également.

Le premier plan, objet d’études

La recherche plus romantique du premier plan séquence de l’Histoire nous mène vers un des premiers films de George Meliès, le méconnu panorama pris d’un train en marche, en 1898. Depuis le toit d’un wagon, une caméra fixée solidement déambule derrière un panache de fumée et enregistre plusieurs lieux sans aucune coupure. Elle est fixe, mais mouvante : à elle seule celle-ci défie donc les grammairiens du cinéma, en chat de Schrödinger iconographique. Objet de nombreuses études, le plan séquence s’est vu théorisé dans des écrits passionnants, aussi profonds que cette figure naissante engendre d’émotions et d’attentions. Gilles Deleuze le premier vient à l’esprit avec ses ouvrages de référence que sont l’image-temps ( 1983) et l’image-mouvement (1985), définissant pour plusieurs générations des cadres précis sur lesquels reposer pour toute réflexion sur le sujet. Selon Deleuze, nos cerveaux interprètent ce que nos yeux voient, sur le principe de l’action-réaction parfaitement appliqué par les spectateurs se penchant devant l’écran, en craignant d’être écrasés par le train de la Ciotat en 1896. Nos perceptions sont des constructions mentales proposant plusieurs réponses à une situation donnée. L’image-mouvement est la première du cinéma : un plan présente une action, terminée et l’entraînant avec lui. Un train finit d’entrer en gare et s’arrête, tous les ouvriers sont sortis de l’usine. On coupe et on passe au suivant, sa fonction est terminée. Plus abstrait et difficile à cerner, le plan séquence prend pied sur le terrain de l’image-temps. Un train traverse une ville, sans que nous ne sachions où se trouve la prochaine gare, laissant libre court à d’autres émotions de se greffer dessus, intimes et personnelles. Gilles Deleuze situe sa naissance historique avec le néo-réalisme italien, nécessairement né après les traumatismes de la seconde guerre mondiale qui a changé profondément la nature des personnages de cinéma. Comment en effet, ne pas comprendre pour ces générations ayant connu l’étrange défaite de l’armée française en 1940 ou l’horreur inimaginable des camps de la mort, qu’une ou un personne à l’écran maîtrisait un plan en décidant de son sort et donc de sa fin telle une divinité antique, quand l’horreur s’est avérée si humaine, la surprise si terrifiante?

La soif du plan séquence, un poids très pesant

De cette absence de contrôle absolu sur le temps, le plan séquence s’est nourri de ces besoins de voir des « morceaux de temps à l’état pur » sans coupure, sans intervention dirigiste construisant une histoire schématique. La chasse aux champs/contre-champs est ouverte : le spectateur n’attend plus la fin d’un plan, surpris, mais attend qu’un plan inverse le rôle et joue la surprise d’un moment suspendu, ouvert à toutes les possibilités, même le silence. En 1958, la soif du mal s’ouvre sur une séquence phénoménale entre les Etats-Unis et le Mexique, où se déroule cette sombre intrigue entre terrorisme et tensions diplomatiques. Une voiture parcourt ces centaines de mètres vers un poste frontière ou finalement le douanier concluant ces 3 minutes 20 secondes introductives n’arrive pas à sortir une simple réplique. Gêné, Orson Welles la supprime, las de reconstruire dans l’ombre un plan séquence mythique marquant une première frontière de la figure de style : glouton, il dévore tous ses personnages et ses comédiens et comédiennes, possiblement tendus de jouer aux équilibristes pour préserver cette continuité que l’on se passe comme une patate chaude. Personne n’y a le droit à l’erreur. Certains s’y découvrent magnifiques improvisateurs et virtuoses, tandis que d’autres craquent sous la pression comme des Atlas fatigués. Le douanier, pas acteur de métier, figé par une mise en place colossale, en a perdu sa réplique, finalement postsynchronisé.

On n’arrête pas le progrès

S’il existe des frontières humaines, les progrès techniques accompagnent les audaces des cinéastes et des scénaristes de ce besoin de temps sans ellipses, ce qu’un chef d’œuvre comme la corde matérialise parfaitement. En 1948, ce premier film tourné en couleurs par le maître Hitchcock est un huis clos présentant un fait divers sordide : deux étudiants étranglent un de leurs camarades dans leur appartement new-yorkais, y dissimulent son corps avant de convier la famille de ce dernier à un repas, pour prouver la fumeuse théorie pseudo-nietzschéenne d’un de leurs professeurs. Peut-on tuer un être inférieur ? se demandent-ils, cyniques et terrifiants. Pour représenter cette folie à l’écran, Alfred Hitchcock met en place une unité de temps née de l’adaptation de la pièce de théâtre dont le film est issu, mais en invitant le cinéma à adopter son unité de  temps. Las, faute de capacité suffisante, les caméras permettent de reconstituer le fantasme du film tourné en un seul plan séquence par la seule grâce de zooms occultant l’écran ou le passage de comédiens devant l’objectif. En huit plan séquences de 10 minutes environ, cette première frontière technique est à la fois ritualisée et dépassée par l’inventivité et le génie du cinéaste. Mais une autre question réside, qui restera heureusement sans réponses : comment l’aurait-il réalisé aujourd’hui ?

Le plan séquence et le numérique

Schofield et Blake ont des gueules sales. Epuisés, tendus, ils imprègnent leur angoisse à leur carcan, un plan, un seul, celui de 1917, de Sam Mendes (2019). Deux soldats de la première guerre mondiale doivent traverser les lignes ennemies le temps d’un seul film représenté en plan séquence, emblématique d’une ère numérique où il reste un objet filmique incontournable. A sa sortie il y a quatre ans, la frontière fantasmée auparavant du film plan séquence est tombée depuis longtemps, restée sans défense face au cinéma numérique et des capacités démesurées de stockage. L’image-temps est celle qui peut depuis les années 2000 embrasser toute une fiction, sans limite aucune à son pouvoir… D’attraction. Car d’ailleurs, que dire des ambitions de Victoria (2015) réussies par Sebastian Schipper à sa troisième tentative ? Que le plan séquence apprend à se ressentir, pour parfois s’oublier totalement au point que des spectateurs peuvent même parfois totalement passer à côté, chaque mouvement de caméra valant comme un point de montage abstrait, un legato de l’image si fluide qu’on a cru voir une coupure. Victoria met en scène une histoire tristement simple d’un braquage à la sortie d’une boîte de nuit, pourtant portée par cette idée de le réaliser en un seul plan séquence, vide parfois, pour lequel les comédiens semblent s’employer pour le combler. Pour autant, le plan séquence demande t-il de grands événements, de grandes histoires pour justifier d’être employé ? Peut-on seulement être porté par l’émotion d’un plan séquence face à l’apparente difficulté technique de sa réalisation ? C’est un regard souvent prompt aux cinéphiles, découvrant la vertigineuse ouverture de Breaking News (Johnnie To, 2004) ou le combat sorti de nulle part dans l’honneur du dragon (Parchya Pinkaex, 2006) jusqu’aux dernières prouesses de Romain Gavras cette année pour une réalisation anthologique avec la course poursuite d’Athena.

L’émotion surtout

Pourtant, loin de ce regard technique persiste l’émotion de plans séquences pourtant raccordés numériquement, reconstituant une unité en studio qui n’a pas été conçu lors du tournage. Ce sont ceux d’Alfonso Cuaron avec les fils de l’homme en 2006, depuis coutumier du fait jusqu’à Gravity en 2013, en passant par les derniers soubresauts de Marvel laissant James Gunn tisser le sien dans le dernier très réussi épisode des gardiens de la galaxie. Que dire de ceux-là, réalisés dans les petites salles obscures des monteurs et des équipes CGI, avant d’y être projetés dans les grandes ? Peut-être que le plan séquence s’ouvre aux appétits créatifs comme aux regards avides d’émotions, car sa magie opère lors de sa réalisation comme lors de sa perception. Comme un plongeur retenant sa respiration, un plan séquence qui naît est celui qui après une minute ou deux sans coupes pousse parfois les spectateurs à se jeter des œillades, d’autres à s’y plonger comme dans les abysses de Nietzsche. Car pour reprendre la célèbre formule, si vous regardez ce plan, il vous regarde lui aussi : par la reconstruction d’une réalité, le rêve longtemps inaccessible de réaliser un plan le plus long, le plus compliqué possible, connecte un spectateur à une réalisation d’emblée impossible à cerner dans son entièreté, suspendant le regard critique et le temps. En soit, une forme de magie dont l’arche russe d’Alexandre Sokourov (2002) avec ses 2000 figurants en dit beaucoup : cette figure de style répond aujourd’hui à un besoin assez proche de ceux évoqués à la suite du trauma collectif de la seconde guerre mondiale.

Sens dessus dessous

Après les attentats filmés malgré eux, les peurs millénaristes et le chant du cygne des derniers films catastrophes, le plan séquence est aujourd’hui un lien construit très lointainement entre une œuvre et un regard, cherchant dans un flot d’images jamais atteint dans l’histoire au sens le plus vaste du terme une authenticité, par la durée partagée. Chaque génération de spectateurs a ses propres perceptions, le temps court et clipesque est venu compléter le panel de stimuli et de perceptions de toutes les formes audiovisuelles, et le plan séquence persiste à envahir le registre du clip (Orelsan, basique, 2017 ) et d’autres domaines réservés pour reconstruire à minima l’illusion d’un temps en commun. Ce qui dans le passé a pu être un besoin de voir des personnages reconquérir leurs plans et leurs fictions pour ne plus être dirigé et réduit à des actions incarnant chaque plan, sommairement, peut être aujourd’hui plutôt perçu comme un besoin exprimé de pause salutaire, partagée avec des inconnus qui deviennent des personnages. Soit un sens très humain en somme, qui enrichit encore cette figure de style unique qui a traversé tous les âges du cinéma, sans qu’on en voit encore la fin.

« Ne lâche pas ma main » : par-delà les apparences

Les éditions Dupuis publient dans leur collection « Aire libre » une adaptation graphique du roman de Michel Bussi Ne lâche pas ma main. Fred Duval et Didier Cassegrain s’associent pour l’occasion et mettent en images une intrigue échevelée, dont le cadre, l’île de la Réunion, voit ses spécificités topographiques très bien restituées.

Combinant habilement intrigue policière, paysages exotiques et peinture des personnages, Fred Duval et Didier Cassegrain ne sacrifient rien du roman Ne lâche pas ma main et ajoutent au genre très codifié du thriller des thématiques sociétales plus vastes, touchant à la famille, le deuil, la jalousie ou l’aliénation. L’histoire se déroule sur l’île de la Réunion, et la manière dont les lieux sont représentés dans ce roman graphique justifie à elle seule la plus-value de l’adaptation. D’une géographie plurielle et d’une nature parfois luxuriante sont en effet tirés bon nombre de poursuites, de rebondissements et de moments-clés. La littérature nordique nous avait déjà habitués à ces récits augmentés par les singularités de leur cadre. La diversité culturelle de l’île est également soulignée, notamment à travers les fonctionnaires investissant dans l’immobilier local, ou par le truchement du tourisme.

L’histoire de Martial, le principal protagoniste, sur lequel s’abattent toutes les suspicions, constitue un récit poignant sur la responsabilité parentale. Dans une société où le rôle du père tend à évoluer, Ne lâche pas ma main offre une réflexion décentrée, complexifiée par des enjeux extrêmes et irréversibles. Ce père abîmé va devoir composer avec différents impératifs et se déplacer sur une corde raide soumise à tous les vents : traqué par la police, menacé, hanté par le passé, il doit pourtant préserver ses intérêts, bien plus variés qu’on ne le croit au début de l’histoire. Thriller palpitant, l’album de Fred Duval et Didier Cassegrain offre un cocktail d’intrigues bien ficelées, de tension dramatique et de paysages envoûtants. La persévérance et la folie y apparaissent comme des caractéristiques déterminantes mais sous-jacentes.

Martial Bellion est un homme dont la femme disparaît mystérieusement pendant leurs vacances. Cette situation dramatique, bientôt doublée de doutes sur sa culpabilité, crée une tension omniprésente qui conduit le personnage, et à travers lui le lecteur, dans une quête effrénée pour la vérité. Ne lâche pas ma main vaut aussi pour ses personnages secondaires, dont ce policier oisif, mal dégrossi, dont le professionnalisme peut être questionné, mais qui n’en demeure pas moins attachant et d’une sincérité touchante. L’enquête policière en elle-même, et les rivalités inter-services qui en découlent, se montrent en revanche trop prévisibles, tandis que des facilités d’écriture – dont celle qui amène la mort soudaine d’un personnage – entament quelque peu le plaisir de lecture.

Quoi qu’il en soit, après la parution d’Un avion sans Elle aux éditions Glénat (en mai 2021), Fred Duval remet le couvert et transpose à nouveau avec succès un roman de Michel Bussi dans les cases colorées du roman graphique.

Ne lâche pas ma main, Fred Duval et Didier Cassegrain
Dupuis, juin 2023, 136 pages

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3.5

« Bruce Springsteen, la totale » : une carrière passée en revue

Les éditions EPA publient Bruce Springsteen, la totale, une somme de plus de 600 pages consacrée à l’artiste-phare du rock américain. L’occasion de revenir sur chacune de ses chansons et de démystifier une figure publique incontournable.

Émergeant d’un New Jersey en pleine effervescence, dans les sixties, Bruce Springsteen, aujourd’hui icône du rock américain, amorce une trajectoire artistique dont les premières envolées musicales se teintent d’influences folk et soul, comme en témoignent les divers groupes de la région qu’il accompagne, de Steel Mill aux Castiles. En 1972, Springsteen signe avec Columbia Records. C’est le début de son ascension à l’échelle nationale. Son premier album, Greetings from Asbury Park, N.J., paraît en 1973 et dévoile un art brut, enchâssé dans une écriture poétique et une musicalité réfléchie. La reconnaissance mondiale ne tarde pas, puisque la sortie de Born to Run en 1975 lui offre ses lettres de noblesse. Mieux, l’opus devient, au fil des années, un classique intemporel du rock. Born in the U.S.A (1984) consolide quelques années plus tard sa position de chanteur emblématique, capable de s’adresser, presque en prise directe, à l’âme collective américaine.

Au fil des décennies, Bruce Springsteen a collectionné les Grammy Awards, ajoutant des trophées du Rock and Roll Hall of Fame et de l’Academy Award à son palmarès. Il a fait preuve d’une créativité constante et d’un dévouement à la scène musicale qui continuent d’inspirer les nouvelles générations. Son impact sur la culture populaire est difficile à mesurer, mais il transcende la musique et se porte jusqu’au cœur des préoccupations sociales. L’artiste n’a en effet jamais hésité à incorporer des éléments de la condition ouvrière et des idéaux américains dans ses textes, établissant de ce fait des ponts entre l’art et le réel. Ses chansons, mâtinées d’espérance et de résilience, ont permis d’illustrer l’expérience humaine sous des angles multiples. Et le cinéma n’a pas été en reste, puisqu’il a, à plusieurs reprises, de Philadelphia à The Wrestler, intégré des compositions de l’artiste.

Son militantisme pour les droits de l’homme, matérialisé par des concerts de bienfaisance et des prises de position, a confirmé un statut d’artiste engagé. La pérennité de Springsteen, attribuable en partie à ses performances scéniques vibrantes et son contact authentique avec ses fans, voisine avec des propositions musicales ayant inspiré d’autres artistes tels que Melissa Etheridge ou Eric Church. Authenticité, intégrité, maestria : Bruce Springsteen n’est pas devenu par hasard un puissant symbole de la musique américaine. Aujourd’hui, il reste une figure majeure et essentielle de la culture états-unienne, ayant écoulé plus de 100 millions d’albums à travers le monde.

En dressant un panorama complet de sa carrière, en décortiquant ses plus de 300 chansons, en revenant sur ses liens inextricables avec les « oubliés de l’Amérique », Bruce Springsteen, la totale s’attache à traduire, sur plus de 600 pages, les fondements d’une discographie inépuisable, indexée à une figure publique incontournable.

Des morceaux emblématiques

C’est un morceau qui revisite les classiques du rock des années 1950 et 1960 mais qui sort de l’imagination fertile d’un chanteur et guitariste post-Vietnam et Watergate. Un manifeste de jeunesse épris de liberté, conçu pendant une période de doute et d’insécurité financière. Une chanson à travers laquelle s’est exprimée toute l’exigence de Bruce Springsteen. Des riffs de guitare puissants, des paroles sombres et un refrain entraînant formant ensemble un hymne de la culture rock. « Born to Run » fait évidemment partie des morceaux les plus célèbres de l’artiste et est notamment cité dans la série Les Soprano. Sur le même album se trouve « Thunder Road », une ballade plusieurs fois réécrite, décrivant un voyage plein d’espoir, de romantisme mais aussi de défiance, caractérisée par une composition pianistique sensible et des paroles qui ont su captiver les auditeurs, tout en introduisant l’univers de Born to Run.

Difficile d’évoquer Bruce Springsteen sans « Born in the USA ». Ce titre, glissé dans un album éponyme, constitue un commentaire poignant sur l’expérience douloureuse des vétérans de la guerre du Vietnam. Malgré son rythme entraînant et son refrain accrocheur, son message sous-jacent donne à voir un patriote profondément désabusé. Cette protest song se range du côté des cols bleus de l’Amérique rurale, engagés dans un conflit qui ne rime décidément à rien. Elle sera pourtant considérée comme une glorification de la fierté américaine par bon nombre de personnes. Paradoxal.

Le mot est lâché, et on comprend à la lecture de Philippe Margotin et Jean-Michel Guesdon qu’il colle assez bien aux chansons composées par Bruce Springsteen. Une déclaration d’espoir et de résilience face à l’adversité (« Badlands », 1978) précède un titre d’une délicatesse rare, « Streets of Philadelphia » (1993), écrit pour le film de Jonathan Demme Philadelphia et traitant de la pandémie de SIDA. Une chanson d’amour passionnée telle que « Rosalita (Come Out Tonight) » (1973) n’est jamais loin d’une proposition plus sombre et désespérée comme « Atlantic City » (1982).

« Dancing in the Dark » (1984), « The River » (1980) ou « Brilliant Disguise » (1987) pourraient également être épinglées, parmi des dizaines d’autres morceaux naviguant entre espoir et déception, entre légèreté et amertume, entre mélodies irrésistibles, folk mélancolique, écriture introspective ou tonalités douces-amères. Car Springsteen était un peu tout cela à fois : proche des « petits », d’une ardeur communicative, avec toujours ce quelque chose de grinçant en suspens.

Bruce Springsteen, la totale, Philippe Margotin et Jean-Michel Guesdon
EPA, mai 2023, 672 pages

Note des lecteurs21 Notes
4.5