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« Tati et le film sans fin » : itinéraire d’un monstre sacré

Les éditions Glénat publient Tati et le film sans fin, d’Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot. L’occasion de revenir sur le parcours en dents de scie d’un cinéaste génial et visionnaire, mais dans une large mesure incompris.

De l’univers du comic-hall, ce berceau d’élans burlesques et d’excentricités, a émergé l’une des figures les plus marquantes du cinéma français : Jacques Tati. Comédien, réalisateur, scénariste, touche-à-tout omniprésent sur ses films, il a fait ses premiers pas dans le monde des arts scéniques en peaufinant un personnage truculent et désarmant, et en se frayant un chemin, avec audace et originalité, à travers l’espace restreint des planches. Cet apprentissage du rire, du bon timing et de l’échange avec le public, Tati le transpose ensuite à l’écran, insufflant une énergie nouvelle et revigorante à la comédie. Il fait cependant plus qu’opérer une simple transposition de son expérience théâtrale dans l’univers cinématographique. Il marie habilement l’élan jubilatoire du théâtre avec la précision du cinéma, créant ainsi une nouvelle syntaxe du rire. Tati a réussi à instiller son esprit délicieusement désinvolte, son sens inné du rythme et du mouvement, au sein de ses œuvres cinématographiques, créant une connexion évidente entre le monde du spectacle vivant et celui du grand écran. Avant lui, un certain Charlie Chaplin avait fait de même.

Mais la comparaison s’arrête là. Tati et le film sans fin le martèle : M. Hulot est l’antithèse de Charlot. Ce personnage emblématique de l’œuvre de Tati, qui se distingue par sa représentation à la fois comique et mélancolique, est un symbole de l’homme ordinaire face aux mécaniques déshumanisantes de la société moderne. Avec son allure dégingandée, sa pipe à la bouche et son chapeau sur la tête, M. Hulot est à la fois clown et héros solitaire. Il est ce personnage toujours décalé, toujours en retard sur un monde qui avance trop vite pour lui. Sa drôlerie est indissociable de sa solitude, et c’est dans ce contraste que réside toute sa richesse. M. Hulot est caractérisé par une présence à la fois burlesque et émouvante. Élancé, tout en déséquilibres, il semble s’affranchir d’un cadre qui, au contraire, enserre la silhouette, quasi inverse, de Charlot. Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot l’ont bien compris : l’œuvre de Jacques Tati n’est pas réductible au personnage de M. Hulot. Dans sa conception du cinéma, il a su adopter un point de vue audacieux et distinctif, celui de l’homme ordinaire. Sa mise en scène dépourvue de fioritures tend à mettre en exergue le quotidien. Il privilégie les scènes extérieures, fait le deuil de la communication verbale traditionnelle, élève les éléments sonores au rang de protagoniste…

Les œuvres de Jacques Tati, véritables miroirs satiriques de notre société, ont su allier pertinence thématique et succès critique. Ses principaux films, tels que Jour de fête, Mon Oncle, Playtime ou encore Les Vacances de M. Hulot, sont autant de fables cinématographiques qui dépeignent, avec humour et sens de l’absurde, la bourgeoisie, la famille, une modernité à marche forcée ou des métropoles impersonnelles et kafkaïennes, nouvelles citadelles de verre et de béton qui écrasent l’individu. Tati prenant un malin plaisir à dévoiler les travers et les absurdités du monde. Dans Playtime, film aux dimensions épiques, tant par sa durée que par son ambition, il nous plonge au cœur d’une ville-décor impressionnante, témoin de sa démesure créative et de sa volonté de repousser les limites du septième art. Cette singularité de Tati a été soulignée – et grandement appréciée – par François Truffaut, qui a vu en Tati un maître de la subversion poétique du cinéma.

Avec ses couleurs pastels et ses pérégrinations dans la vie et l’œuvre de Jacques Tati, Tati et le film sans fin nous invite à une exploration passionnée. Celle d’un clown devenu monstre sacré du cinéma. Un homme prédestiné à reprendre la modeste affaire familiale, mais trop désireux de capturer les instants comiques de la vie quotidienne, qu’il observait avec acuité. Colette ne s’y trompait pas en le couvrant de louanges. Bientôt, Hollywood lui tendra les bras – en vain – et Tati pourra revendiquer la paternité d’un univers à part entière, hautement personnel et probablement inépuisable. Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot nous offrent un portrait juste et touchant. Jacques Tati incarnait l’homme de cinéma par excellence : inventif, doué d’une vision avec laquelle il ne transigeait jamais, il a su s’entourer de fidèles collaborateurs qui ont contribué à donner vie à ses idées. Parmi eux, on peut citer Sylvette Baudrot, sa scripte, ou Pierre Étaix, son collaborateur et co-scénariste sur plusieurs films. Il n’est guère étonnant de les retrouver en bonne place dans cet excellent roman graphique.

Tati et le film sans fin, Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot
Glénat, avril 2023, 136 pages

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4

Tout savoir sur « L’Odyssée des fourmis »

Les éditions J’ai lu publient en version poche l’ouvrage L’Odyssée des fourmis. Audrey Dussutour et Antoine Wystrach, deux des plus éminents chercheurs en myrmécologie, reviennent sur les nombreuses spécificités morphologiques, organisationnelles et adaptatives de ces insectes sociaux fascinants.

L’Odyssée des fourmis, écrit par Audrey Dussutour et Antoine Wystrach, se penche sur le monde fascinant des colonies de fourmis. Ces insectes sociaux aux ressources insoupçonnées interagissent avec leur environnement et tissent des liens complexes, savamment organisés, avec leurs pairs. Les auteurs nous révèlent par le menu ce qui préside à leur vie quotidienne et analysent leur capacité, étonnante et singulière, à s’adapter à leur milieu naturel et à faire preuve de résilience.

Les fourmis vivent en colonies organisées et hiérarchisées. La destinée de ces insectes est déterminée par l’alimentation reçue au stade larvaire. Bien nourrie, la larve se transformera en reine. Dans le cas contraire, elle se rangera parmi les nombreuses ouvrières. Douées d’un fort esprit de corps, réagissant aux phéromones disséminées par leurs homologues, les fourmis sont capables de donner leur vie pour préserver la pérennité de leur colonie, à l’exemple de l’espèce Forelius pusillus, originaire d’Amérique du Sud, qui effectue des sacrifices individuels pour le bien de la collectivité. Lorsque le soleil se couche, quelques fourmis obstruent en effet l’entrée de la fourmilière avec du sable, restant elles-mêmes bloquées à l’extérieur, sans chance de survie, dans l’optique de protéger la colonie des prédateurs. Ainsi, quelques ouvrières meurent chaque soir pour protéger un groupe pouvant compter jusqu’à 200 000 individus. Certaines autres espèces, comme Temnothorax unifasciatus, adoptent un comportement auto-destructeur en s’isolant et mourant à l’extérieur de la colonie pour éviter la propagation d’un parasite.

Les colonies de fourmis, entièrement distribuées et non pyramidales, se basent sur des individus autonomes partageant des informations de manière continuelle. Cette structure auto-organisée permet à la fourmilière de continuer à fonctionner même si un individu disparaît. Ces insectes agissent en fonction de leur état physiologique, des interactions avec leurs congénères et de leur environnement. Ils sont capables d’adapter leur comportement en fonction des besoins de la colonie, cela allant de la construction du « nid » à la recherche de nourriture. Lorsqu’un individu trouve une source d’alimentation, il marque le chemin de retour avec des phéromones pour flécher la route, puis effectue parfois une danse d’invitation pour inciter ses congénères à suivre le chemin. Les auteurs, qui passent en revue de nombreuses espèces, nous apprennent aussi que les fourmis légionnaires communiquent principalement par des signaux chimiques, toucher et vibrations, malgré leur quasi-cécité. Elles sont capables de couvrir les crevasses du terrain avec leurs corps pour aplanir le sol. Et en cas de cavités trop grandes pour un seul individu, elles forment une chaîne, agissant comme un pont vivant.

Les fourmis sont habiles à chasser collectivement et peuvent terrasser des proies affichant jusqu’à 10 000 fois leur poids. Ensuite, elles doivent la transporter vers le nid, parfois en travaillant en équipe, d’autres fois en optant pour un transport de nourriture en « pièces détachées », les démembrant avant d’en transporter les morceaux un à un. Les fourmis s’avèrent capables de créer des synergies fines avec leur environnement, notamment pour s’adapter à des conditions difficiles et/ou changeantes. Elles peuvent modifier la température de leur nid en utilisant des mouvements collectifs pour réguler la ventilation. La « fourmi noire des bois » d’Europe centrale, Lasius fuliginosus, élève des pucerons pour récolter leur miellat. Elles l’utilisent non seulement pour nourrir leurs congénères, mais aussi comme colle pour la construction de leur nid et comme nourriture pour le champignon symbiotique qui renforce la structure du nid. Les Azteca andreae d’Amérique du Sud vivent quant à elle en harmonie parfaite avec l’arbre trompette Cecropia. Elles y établissent leur colonie, utilisant différents segments de l’arbre pour le stockage de la nourriture, les pépinières et les zones de repos, en échange de leur protection. Elles patrouillent ainsi constamment, combattant les intrus avec leurs mandibules et des phéromones d’alarme, et réagissant aux signaux de détresse de l’arbre.

D’une érudition notable, L’Odyssée des fourmis comporte de nombreuses informations fascinantes sur les fourmis. La fourmi de feu, Solenopsis invicta, originaire du Brésil, est devenue une espèce envahissante aux États-Unis. En cas d’inondation, ces insectes forment des radeaux flottants, qui peuvent rester à la surface de l’eau pendant plus de douze jours. Les larves de fourmi, qui piègent l’air, augmentent la flottabilité du radeau, tandis que les adultes s’accrochent ensemble pour compacter la structure. Des recherches ont révélé que dans les forêts tropicales du Pérou et du Panama, certaines espèces sont même capables de nager efficacement pour échapper à des situations d’inondation. Ces « fourmis nageuses » démontrent une incroyable adaptabilité, défiant les conceptions traditionnelles de la biologie des insectes. Dans un autre registre, les auteurs notent que les fourmis pot de miel Myrmecocystus mimicus, vivant dans des zones désertiques, utilisent certains de leurs membres comme des réservoirs de nourriture, stockant du nectar et du jus d’insecte dans leur abdomen gonflé, ou que, malgré leur vision floue, les fourmis se montrent très habiles à s’orienter, en utilisant notamment le contraste entre l’ultraviolet et le vert pour déterminer la ligne d’horizon et trouver leur chemin. Et en plus de s’orienter grâce à un « compas interne », ces insectes estiment la distance parcourue lors de leurs déplacements… en comptant leurs pas !

L’Odyssée des fourmis nous offre un aperçu passionnant du monde complexe et organisé des colonies de fourmis. Cet ouvrage foisonnant de détails nous montre comment ces insectes sociaux sont capables de s’adapter à leur environnement en créant des synergies avec lui et en faisant preuve d’une résilience à toute épreuve.

L’Odyssée des fourmis, Audrey Dussutour et Antoine Wystrach
J’ai lu, mai 2023, 448 pages

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4.5

« La Maison dans l’Ailleurs » : altérité et adversité

Les éditions Glénat publient le second tome de la série L’Autre, « La Maison dans l’Ailleurs ». Lylian et Montse Martin s’appuient sur les romans de Pierre Bottero et mettent en scène deux adolescents confrontés à de mystérieuses menaces émanant de clans ancestraux.

Dans le premier tome de L’Autre, intitulé « Le Souffle de la Hyène », nous étions introduits à un monde tapissé de mystère et d’aventure. Natan, un adolescent solitaire aux capacités surhumaines, constamment en mouvement – ou plutôt en fuite – pour dissimuler ses talents, prenait langue avec Shaé, une jeune femme sous tutelle, luttant contre le harcèlement et portant en elle une créature primitive.

Placés sur le chemin d’une grande aventure aux obstacles nombreux, leurs destins se croisaient à Marseille, en France. Les auteurs Lylian et Montse Martin ont ainsi jeté les jalons d’une histoire fantastique, riche en rebondissements, et révélant progressivement la dualité de ses personnages, sans pour autant dévoiler tous les secrets d’un récit en cours de développement, adapté d’une trilogie du romancier français Pierre Bottero.

Second épisode de L’Autre, « La Maison dans l’Ailleurs » apporte des révélations par touches successives. Natan trouve refuge après de sa famille, mystérieuse et foisonnante. Tandis que Shaé peine à accepter de cohabiter avec son alter ego bestial, Natan prend réellement conscience de ses pouvoirs et de ce qu’ils impliquent. Les deux protagonistes explorent de nouveaux horizons, dans un double éveil, puisqu’en même temps qu’ils s’ouvrent à des expériences et phénomènes encore inconnus, sous une menace quasi constante, ils se rapprochent également l’un de l’autre.

Lylian et Montse Martin continuent de confronter leurs jeunes héros à des antagonistes de toutes sortes. Ils éventent le secret des sept familles, certaines disparues, d’autres passablement affaiblies, et laissent entendre que certaines d’entre elles rêveraient de gouverner sur le monde. Chaque clan possède des caractéristiques qui lui sont propres et qui le rendent redoutable.

Dans l’ensemble, l’album apparaît bien rythmé et fait surtout office de mise en bouche. Laissant au moins autant de questions en suspens qu’il n’apporte de réponses, ce second tome densifie l’univers mis en images par les auteurs et cherche, avec un certain succès, à piquer la curiosité du lecteur. Il vaut surtout pour son incursion dans la famille de Natan, innervée par les révélations, et pour la douloureuse dualité qui s’impose à Shaé.

L’Autre : « La Maison dans l’Ailleurs », Lylian et Montse Martin
Glénat, mai 2023, 64 pages

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3

Cycle figures de style : quelques notions de mise en scène au cinéma

La magie du cinéma repose sur de nombreux éléments, et la mise en scène en est l’un des plus essentiels. C’est à travers cet art de la composition visuelle que les réalisateurs façonnent leurs films, donnent corps à des histoires et créent des séquences mémorables. Explorons quelques notions-clés de la mise en scène au cinéma.

Montage parallèle. Le montage parallèle est une technique de montage cinématographique qui juxtapose de manière alternée deux ou plusieurs actions narratives distinctes, permettant ainsi au spectateur de percevoir une relation de causalité ou une comparaison thématique entre elles. Exemple : le film Intolérance (1916) de D.W. Griffith, qui entrelace quatre histoires distinctes se déroulant à différentes époques, afin de souligner l’universalité de l’intolérance humaine.

Plan-séquence. Le plan-séquence est un type de plan cinématographique consistant en une prise de vue ininterrompue et d’une durée prolongée, sans recourir au montage. Cette technique permet de capturer la continuité spatiale et temporelle de l’action et de plonger le spectateur dans la réalité dépeinte. Exemple : l’inoubliable séquence d’ouverture du film La Soif du Mal (1958) d’Orson Welles, qui suit en un seul plan les mouvements d’une bombe cachée dans une voiture.

Méthode Stanislavski. La méthode Stanislavski est une approche du jeu d’acteur développée par le metteur en scène et acteur russe Constantin Stanislavski, qui vise à encourager un jeu authentique et émotionnellement sincère en aidant les acteurs à puiser dans leur propre expérience et à comprendre les motivations de leur personnage. Exemple : Marlon Brando, dans Un Tramway Nommé Désir (1951) d’Elia Kazan, qui incarne un personnage complexe et tourmenté en s’appuyant sur cette méthode.

Mise en abyme. La mise en abyme est une technique narrative qui consiste à imbriquer un récit ou une œuvre d’art dans une autre, créant ainsi un effet de reflet ou de répétition. Dans le domaine cinématographique, cela peut se traduire par un film dans un film, ou des personnages conscients de leur propre nature fictive. Exemple : La Nuit Américaine (1973) de François Truffaut, qui met en scène le réalisateur lui-même dans un film traitant du processus de création cinématographique.

MacGuffin. Le MacGuffin est un élément narratif, souvent un objet ou une information, qui sert de moteur à l’intrigue sans avoir en soi une importance réelle ou un développement significatif. Cette technique est particulièrement associée au cinéaste Alfred Hitchcock. Exemple : l’uranium dans Les Enchaînés (1946), qui sert de prétexte pour mettre en mouvement l’intrigue amoureuse et d’espionnage du film.

Profondeur de champ. La profondeur de champ est une caractéristique technique de la photographie et du cinéma qui détermine la zone de netteté d’une image. Elle permet, en fonction de sa maîtrise, de diriger l’attention du spectateur sur certains éléments de la scène. Exemple : Citizen Kane (1941) d’Orson Welles, qui utilise la profondeur de champ pour créer des images complexes et nuancées, jouant ainsi sur les rapports entre les personnages et les éléments de décor, tout en renforçant le réalisme et le symbolisme de l’œuvre.

Leitmotiv. Le leitmotiv est un élément récurrent dans la composition musicale d’un film, souvent associé à un personnage, un lieu ou un concept. Il est utilisé pour renforcer l’identité, l’émotion ou le thème d’un récit, et peut être réinterprété ou modulé en fonction de l’évolution de l’intrigue. Exemple : le thème de « La Force » dans la saga Star Wars de George Lucas, composé par John Williams, qui revient sous différentes formes pour symboliser la présence et l’évolution de la Force dans l’univers de la série.

Plan d’ensemble. Le plan d’ensemble est un type de plan cinématographique qui capture une scène dans son intégralité, englobant l’ensemble du décor et des personnages présents. Il permet d’établir le contexte spatial et de présenter les rapports entre les différents éléments. Exemple : la scène du désert dans Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean, qui met en évidence la vastitude du paysage et l’isolement du personnage principal.

Raccord. Le raccord est une technique de montage qui vise à assurer la continuité visuelle, spatiale et temporelle entre deux plans successifs, en préservant la cohérence des actions, des mouvements et de la disposition des éléments. Exemple : la scène de la douche dans Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock, où les nombreux raccords créent une tension et une fluidité malgré les changements fréquents de plans.

Flashback. Le flashback est un procédé narratif qui consiste à intercaler des scènes passées au sein d’une histoire principale se déroulant au présent, permettant ainsi d’explorer les souvenirs, les motivations et les antécédents des personnages. Exemple : Le Patient Anglais (1996) d’Anthony Minghella, où l’intrigue principale est entrecoupée de flashbacks révélant progressivement le passé des protagonistes.

Travelling. Le travelling est un mouvement de caméra qui suit un sujet en mouvement ou explore un espace en se déplaçant sur un axe horizontal, vertical ou diagonal. Il peut être réalisé à l’aide de rails, de véhicules ou de dispositifs de stabilisation. Exemple : le travelling latéral dans Les Oiseaux (1963) d’Alfred Hitchcock, qui suit la fuite des personnages le long d’un quai tout en mettant en scène l’envolée des oiseaux.

Voix off. La voix off est une technique narrative qui consiste à ajouter un commentaire ou un dialogue hors champ, souvent prononcé par un personnage qui n’apparaît pas à l’écran. Elle permet d’apporter des informations supplémentaires, de révéler les pensées intimes des personnages ou de créer un effet de distance ou d’ironie. Exemple : le monologue intérieur de Travis Bickle dans Taxi Driver (1976) de Martin Scorsese, qui révèle la détresse et l’aliénation du personnage principal.

Split screen. Le split screen, ou écran divisé, est une technique de montage qui consiste à juxtaposer plusieurs images dans un même plan, créant ainsi une séparation visuelle entre les différentes actions ou points de vue. Exemple : Carrie (1976) de Brian De Palma, où l’écran se divise pour montrer simultanément les différents lieux et réactions des personnages lors du bal de fin d’année.

Jump cut. Le jump cut est un type de montage qui provoque une rupture brutale dans la continuité visuelle ou temporelle d’un plan, créant ainsi un effet de décalage, de surprise ou de fragmentation. Exemple : À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard, où les jump cuts sont utilisés pour donner une sensation de spontanéité et de modernité à la narration, tout en accentuant le caractère insaisissable et désorientant du personnage principal.

Effet Kuleshov. L’effet Kuleshov est un phénomène de perception cinématographique découvert par le réalisateur russe Lev Kuleshov, selon lequel le spectateur attribue une signification et une émotion spécifique à un plan en fonction de sa juxtaposition avec d’autres plans. Cet effet illustre la manière dont le montage peut influencer l’interprétation du spectateur et la construction du sens. Exemple : l’expérience originale de Kuleshov, où un plan neutre du visage d’un acteur était associé à différents plans (une soupe, un cercueil, une femme), et les spectateurs attribuaient des émotions différentes à l’acteur en fonction du contexte créé par le montage.

L’Île rouge de Robin Campillo : dans son regard d’enfant

3.5

L’Île rouge est le 4ème film de Robin Campillo. Le réalisateur des Revenants évoque des fragments, des objets, des personnages issus du réel, un regard d’enfant, pour faire (re)vivre des souvenirs. Toujours porté par la force du groupe, son éclatement, et une forme de solitude, L’Île rouge se découvre comme un « monde sensoriel » percé de fulgurances.

Paradis volé

L’île rouge peut se lire comme l’histoire d’une anomalie, celle de la présence française à Madagascar. En témoignent ces parachutes qui viennent assombrir le ciel bleu de l’île, comme pour la recouvrir, l’étouffer. C’est ainsi que l’affiche le montre, ou plutôt une photo aperçue dans le film, et que le racontera une jeune femme plus tard dans le film, se remémorant un cauchemar. On pourrait croire d’abord que Robin Campillo, en racontant une partie de son enfance auprès d’un père sous-officier dans l’Armée de l’air française, parle d’un paradis perdu. Pourtant , il nuance lui-même en parlant d’un « paradis volé » (voir le dossier de presse du film). Sans prétendre refaire l’histoire, le réalisateur raconte cette présence militaire française à Madagascar à travers sa famille et quelques autres militaires, plus ou moins conscients de n’être là que pour un temps, comme des étrangers. Seule Odile, qui ne s’habituera jamais à la base 181 semble comprendre que sa place n’est pas ici. Quant à Thomas, le petit héros du film, il observe, il ne rate rien de ce qui se trame. On sait qu’il ne saisit pas tous les enjeux de ce qu’il voit, mais il est là et à travers lui le réalisateur. Il nous est donc offert, à nous spectateurs, le récit de cette présence française et de tout ce décalage entre la réalité de l’île et la réalité que ces familles se sont inventé. En témoignent quelques scènes clefs : la table rapportée par le père dans un avion militaire, que son commandant ne réprimande finalement pas car « tout Français installé à Madagascar s’achète cette table », ou encore le jour où le père, toujours lui, rapporte trois crocodiles à la maison, pour ses trois enfants. A cet instant, la fin est déjà proche et tout semble dégénérer. Thomas observe beaucoup sa mère, elle-même comme perdue entre sa présence ici, son envie de rester, et l’impression que quelque chose disparaît, notamment via la relation pourrissante avec son mari. Si bien que, tel que dans un autre récit d’enfance qu’est Petite maman, la mère s’autorise à disparaître un moment. Cette disparition renforce la volonté pour Thomas de tout oublier de sa vie sur l’île et de recommencer autre chose, ailleurs. C’est pour cela que L’Île rouge n’est pas un récit documentaire mais bien une fiction recréant le souvenir, faisant revivre les sensations vécues par Thomas, puisque tout est vu, senti à travers lui.

Regard

Par moment, et même dès la première séquence, Robin Campillo fait un pas de côté dans le récit en mettant en scène, à partir de maquettes, les aventures de Fantômette (lecture favorite de son enfance et de son personnage, qui permet aussi de faire le récit d’une belle amitié d’enfance). Cette mise en scène vient appuyer le sentiment que regarder vraiment, c’est voir au-delà des apparences, et vient renforcer ce besoin qu’a Thomas d’échapper au simple récit qui lui est fait de ce qui l’entoure par les grandes personnes. Il les surprend donc toujours, il est là au moment où les autres ne savent pas qu’il regarde, qu’il entend. Thomas fait tomber les masques, notamment lors de la soirée chez les Lopez, amis du couple et complètement déconnectés de la réalité, où Thomas observe les adultes à travers une porte vitrée mais dont la vitre ne laisse transparaître que des formes colorées. Pourtant, ce qui se joue ce soir-là est visible pour lui. Robin Campillo raconte une nouvelle fois cette force du regard, comme il l’avait si bien fait à travers la séquence d’ouverture d’Eastern Boys où là encore deux réalités se percutaient et se jaugeaient. Il fait peu à peu basculer le récit et le pouvoir se renverse, s’inverse même. C’est pourquoi la dernière partie, le film se termine pourtant bien par une chanson sur la fin de l’enfance, délaisse totalement le regard de Thomas pour se concentrer sur le devenir de l’île. Ce basculement se fait là encore de manière très belle, et en toute logique, quand le soldat français s’endort et que deux voix chuchotent en malgache, toujours observées par Thomas, avant que la femme de s’exprime à voix haute devant le spectacle de son cauchemar devenu réalité, de son île désincarnée, colonisée. Car c’est bien cette île, sa beauté, sa liberté tant désirée, qui est le personnage principal du récit, ce n’est pas pour rien que le film s’appelle L’Île rouge. Pour autant, cela n’empêche pas Robin Campillo de donner à voir l’étendu de son talent à filmer les groupes, comme il l’avait si bien fait dans 120 battements par minute,  et les individualités qui s’en dégagent. Il offre ainsi une partition très fantasmée, à travers le regard de l’enfance toujours, à Nadia Tereszkiewicz. Les enfants semblent parfois avoir un ton un peu décalé ou mécanique (bien qu’ils aient à jouer beaucoup de nuance notamment quand l’amie de Thomas lui raconte sa vérité ou plutôt son secret), la faute peut-être à des dialogues trop écrits. D’autres acteurs tirent leur épingle du jeu dont Amely Rakotoarimalala qui joue une jeune Malgache en apparence amoureuse mais qui prépare sa révolution. Le film de Robin Campillo est donc une rêverie, une promenade dans ses souvenirs, une récréation qui manque parfois un peu de rythme mais qui redonne toute sa force à l’enfance et surtout qui bouscule les apparences, qui donne à voir au-delà. Un beau film qui tend vers un élan émancipateur à double titre, pour qu’un enfant autant qu’un peuple puisse choisir sa destinée.

L’île rouge : Bande annonce

L’île rouge : fiche technique

Synopsis : Début des années 70, sur une base de l’armée française à Madagascar, les militaires et leurs familles vivent les dernières illusions du colonialisme.

Réalisateur : Robin Campillo
Scénario : Robin Campillo, Gilles Marchand, Jean-Luc Raharimanana
Interprètes :  Nadia Tereszkiewicz, Quim Gutiérrez, Charlie Vauselle
Photographie : Jeanen Lapoirie
Production : Les Films de Pierre
Distribution : Memento Distribution
Durée : 1h 56m
Genre : Drame
Date de sortie : 31 mai 2023

France – 2022

Les Ombres persanes : la symétrie des mœurs

Dédoubler sa personnalité est une chose, mais à l’échelle d’une société fondamentaliste, il est possible de générer un double que l’on convoite, autant qu’on le redoute. Les Ombres persanes interroge alors sur la façon dont ces alternatives peuvent pousser les Iraniens à renoncer à leur identité dans un thriller captivant et flirtant avec une aura fantastique.

Synopsis : A Téhéran, un homme et une femme découvrent par hasard qu’un autre couple leur ressemble trait pour trait. De cette découverte stupéfiante va naitre une histoire d’amour… et de manipulation.

Après s’être fait remarquer pour son Valley of Stars à la Berlinale, puis de nouveau avec la comédie politiquement incorrecte Pig, où l’on disséquait les maux de la société iranienne à travers le calvaire d’un cinéaste, Mani Haghighi semble avoir trouvé un bon équilibre entre la tension et le filon fantastique qui traversent son dernier long-métrage. On ne rigolera pas forcément de ce côté-là, bien que l’on tourne toujours autour d’un système défaillant que les individus rejettent de tout leur être.

Le visage, miroir du cœur

Sous une pluie battante, la caméra du cinéaste s’arrête sur des usagers dans un embouteillage. Plus rien ne bouge pour Farzaneh (Taraneh Alidoosti), une monitrice d’auto-école qui tourne en rond, aussi bien dans son couple que dans sa carrière professionnelle. Pourtant, une étrange vision la happe de son volant et son regard n’a de cesse de se tourner vers un homme dont elle reconnaît la silhouette et les traits de son mari. Mais l’est-il réellement ? Cette situation saugrenue peut rappeler l’impasse que Denis Villeneuve a pu mettre en scène dans son Enemy. Et bien qu’on en vienne à questionner la fidélité de l’homme, les intentions divergent dès l’instant où le dédoublement s’inscrit dans un registre mélancolique.

Farzaneh et Jalal (Navid Mohammadzadeh) forment un couple fragilisé par le temps. Il existe donc peu de place pour l’amour ou pour un peu de sensibilité dans leur monde. Ces derniers commencent alors à interroger la pertinence de leur existence face à un couple, physiquement identique et diamétralement opposé dans leur personnalité. On a beau s’y voir comme dans un miroir, le reflet de soi tétanise quand on réalise que nous sommes condamnés à nous multiplier selon les codes sociaux. Mani Haghighi met ainsi l’accent sur la Psychose qui s’empare de certains de ses protagonistes, qui entrevoient une possible échappatoire, tandis que les autres méditent encore sur ce qu’ils doivent préserver à tout prix.

Ces doublons existent donc bel et bien pour des raisons obscures, mais cela servira notamment à chambouler la passion qui sommeille dans le cœur de ces gens. Que l’on mène une vie aisée ou très modeste, le décor insiste sur le fossé culturel qui sépare les deux couples et qui se découvrent un magnétisme inattendu. D’un service rendu à un autre, la nature des relations change et les identités s’échangent. L’un d’entre eux s’infiltre soudainement dans la vie de l’autre et le quotidien de tous est bouleversé. Ce jeu de substitution tient une part importante dans Les Ombres persanes, car ces héros, bien qu’ils soient ordinaires et humains, semblent n’avoir que des regrets et un sentiment de culpabilité pour les aider à fonder la famille dont ils ont toujours rêvé.

Bande-annonce : Les Ombres Persanes

Fiche technique : Les Ombres persanes

Titre original : Tafrigh
Réalisation : Mani Haghighi
Scénario : Mani Haghighi, Amir Reza Koohestani
Photographie : Morteza Najafi
Décors : Mohsen Nasrollahi
Costumes : Neda Nasr
Maquillage : Iman Omidvari
Musique : Ramin Kousha
Conception sonore : Amir Hossein Ghasemi
Ingénieur du son : Rashid Daneshmand
Montage : Meysam Molaei
Effets spéciaux : Arash Aghabeig
Effets visuels : Mohammad Baradaran
Production : Films Boutique Production
Pays de production : Iran, France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h47
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 19 juillet 2023

Les Ombres persanes : la symétrie des mœurs
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3.5

Limbo : la valse des damnés

Si on se sent prêt à accepter l’éternelle souffrance qui nous attend dans le purgatoire après la mort, Limbo suggère que la sentence émerge bien avant dans ce bas monde. Un déluge s’abat alors sur des martyrs qui ne peuvent plus dépendre des institutions ou des lois pour que justice soit rendue. Quel monstre doit-on alors devenir pour faire la paix avec les douleurs que l’on traine ?

Synopsis : Dans les bas-fonds de Hong-Kong, un flic vétéran et son jeune supérieur doivent faire équipe pour arrêter un tueur qui s’attaque aux femmes, laissant leur main coupée pour seule signature. Quand toutes leurs pistes s’essoufflent, ils décident d’utiliser une jeune délinquante comme appât.

Le public de Reims Polar était en pole position dans l’Hexagone pour découvrir cette merveille venue d’Asie. Fort de quinze longs-métrages, un cinéaste de Macao a rapidement percé dans le registre horrifique (Diamond Hill, New Blood), avant de trouver pied dans le film noir, un subtil équilibre entre frissons et suspenses. Dans la même veine que son Accident, Soi Cheang revient en force dans un film noir asphyxiant, où la cité de Hong Kong n’est plus qu’une immense bassine pleine d’ordures en tous genres.

Tandis qu’un tueur en série boite anonymement dans les bas-fonds de la ville, deux policiers, qui rappellent un temps le duo iconique de Memories Of Murder, ou encore celui de Seven, s’emploient à le débusquer avant qu’il ne récidive. L’adaptation du roman Wisdom Tooth (littéralement « dent de sagesse ») de Lei Mi est, semble-t-il, tombé entre de bonnes mains, pourvu qu’on ne les coupe pas de sitôt.

Regards noirs

Une pluie diluvienne et photogénique s’abat sur un bidonville où l’on rampe, on peine à reprendre son souffle ou on se cache dans une minuscule boîte qui pourrait bien devenir un tombeau. Cette ouverture glace le sang et il y a de quoi, mais cela n’est qu’un avant-goût un peu vain dans la structure narrative, car on comprend rapidement que ce flash-forward n’est qu’un prétexte pour nous annoncer les difficultés qui précèdent cet événement.

Des corps sans vie de femmes gisent dans le caniveau d’une mégalopole méconnaissable. Si l’identité de ces victimes importe peu dans le fond, c’est simplement parce que Soi Cheang condense tous les affres de celles-ci dans le personnage mutilé et en fuite de Wang To (Liu Cya). C’est à ses côtés que le duo d’enquêteurs Will Ren (Mason Lee) et Cham Lau (Lam Ka Tung) évoluent. Le premier est nouveau dans le coin, avec une approche théorique qui peut freiner le zèle de son collègue, se comportant comme un chien qui ne fait confiance qu’à son flair. La polarité de ces êtres les confronte alors à eux-mêmes, en plus d’un assassin qui agit méthodiquement et à la barbe de tous. Ce meurtrier se fond ainsi dans le décor, avec toute la crasse et les ordures ménagères qu’il traine et qu’il émiette derrière lui. Ce qui est d’ailleurs symptomatique de la surconsommation, qui déborde jusque sur les trottoirs ou les bureaux, et cela influe également sur le boulot des forces de l’ordre, qui doivent faire le tri parmi leurs déchets avant de pouvoir mettre la main sur des indices.

Larmes blanches

Quelque part entre l’expressionnisme, voire le genre gothique, d’Akira Kurosawa et celui de Ridley Scott, notamment avec Blade Runner, le spectateur est plongé en apnée dans une ville, où aucune divinité ou prière ne peut sauver l’âme des nombreuses victimes anonymes. Soi Cheang et son directeur artistique, Cheng Siu Keung, ont intelligemment fait le choix de multiplier les plans zénithaux qui nous montrent les impasses que rencontre chaque personnage. Et dans un angle plus intime, Cham Lau n’est définitivement pas prêt à tourner la page sur un drame antérieur, tandis que le nouveau responsable Will Ren n’a que la douleur à sa molaire pour retenir sa fougue, ses coups et son sens de la justice. C’est ce qui va cruellement faire défaut à la trajectoire imprévisible de Wang To, qui cavale entre les représailles musclées des enquêteurs et celles de la rue, qui lui rendent suffisamment de coups pour la briser pour de bon.

L’intrigue avance avec malice et déploie toute sa tension dans des séquences qui flirtent trop près avec la mort. Il ne reste que cette souffrance sans fin à traiter. Sans fin, comme cette pluie qui s’applique à couvrir les hurlements de désespoir et à nettoyer la ville du sang de ces victimes. L’humanité est alors remise en question à travers la haine et la violence qu’elle dégage et qu’elle renouvelle en permanence. Bien heureusement, on tentera de trouver un peu de lumière dans les ténèbres, mais à quel prix ?

Le film noir de Soi Cheang hausse le ton, ose la provocation et parvient à conjuguer les deux dans un geste rare, où les martyrs continuent d’encaisser les coups. Nerveux jusqu’au bout du suspense, Limbo surprend par son étonnante radicalité et sans réinventer la poudre, il fait bon usage du noir et blanc qui plonge les personnages dans une spirale de violence et de rédemption. Une œuvre sensationnelle qui noie les larmes et le sang dans le même entonnoir de souffrance. À découvrir au plus vite !

Bande-annonce : Limbo

Fiche technique : Limbo

Titre original : Zhì Chǐ
Réalisation : Soi Cheang
Scénario : Kin-Yee Au, Shum Kwan-sin
Photographie : Cheng Siu-Keung
Musique : Kenji Kawai
Montage : David Richardson
Décors : Kwok-Keung Mak
Costumes : Kar Yan Yip, Bruce Yu
Production : Wilson Yip, Paco Wong
Pays de production : Hong-Kong, Chine
Distribution France : Kinovista
Durée : 1h58
Genre : Thriller, Policier, Drame
Date de sortie : 12 juillet 2023

Limbo : la valse des damnés
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4

Le Dernier Soulèvement de Sébastien Garnier

Faites tomber la Bio-Révolution aux côtés de Sébastien Garnier ! Dans le nouveau roman de science-fiction Le Dernier Soulèvement, l’auteur à l’imagination débordante plonge son lecteur dans un monde futuriste. Dans ce système, le gouvernement règne d’une main de fer, mené par un pouvoir écologique totalitaire connu sous le nom de Bio-Révolution… Le livre s’inscrit dans la collection IGB Anticipation chez les éditions IGB. L’écrivain a présenté son aventure, disponible depuis le 13 mai 2023. Il s’agit donc d’une œuvre de science-fiction, et plus particulièrement d’anticipation et dystopie, des genres très appréciés des adolescents, mais pas seulement. L’idée est d’imaginer un futur peu enviable, où de nombreuses problématiques sont pointées du doigt. Ici, l’auteur a choisi l’extrémisme, l’écologie, les idéologies mortifères, l’abus de pouvoir et même la manipulation mentale…

À travers ce récit original, chargé en rebondissements, le lecteur découvre un avenir où la survie des espèces animales et végétales repose avant tout sur les décisions d’une entité supérieure, Mère. Le mythe insinue qu’elle serait le don, fruit du sacrifice humain d’une femme, qui aurait remis son propre corps pour incarner une intelligence artificielle. Dans ce monde très normatif où chaque chose est contrôlée, les dérives se font en privé… Mais un jour, une annonce bouleverse tous les pronostics. Un rapport du GIEC révèle des informations essentielles sur la guérison de la planète Terre. Le changement climatique et la biomasse s’améliorent… Une telle nouvelle devrait satisfaire le globe, mais qui remettrait en question le régime au pouvoir ? Si tout va bien, alors pourquoi poursuivre une révolution — qui n’a plus lieu d’être ?

Sébastien Garnier parvient à créer tout un décor saisissant, dans un Paris misérable

Les habitants sont soumis à une autorité écologique qui rappelle les heures les plus sombres de notre Histoire. L’écriture soignée des descriptions permet d’imaginer la capitale, où chacun survit, étouffé dans une atmosphère de restrictions et de sacrifices… Cet angle volontairement choisi par l’auteur suscite la réflexion sur les problèmes écologiques actuels et soulève des questions sur les conséquences potentielles d’une gouvernance excessive au nom de la protection de l’environnement. Protéger, défendre, oui — mais à quel prix ?

L’histoire se concentre avant tout sur le personnage principal au nom prophétique de Lazare. Courtisan pour une comtesse sanguinaire, ce jeune homme marginalisé qui se retrouve en possession du fameux rapport positif du GIEC. Des informations que le chancelier Valdeck souhaite garder secrètes… Voilà qui rappelle le début du roman de Philip K.Dick Le Maître du Haut Château, dans lequel l’Axe a écrasé les Alliés en 1945. Le destin de Lazare est alors bouleversé. Avec un arc aussi bien construit, avec des scènes d’action qui maintiennent le lecteur en haleine… Tous les ingrédients sont réunis pour plaire. L’auteur exploite habilement les tensions et les conflits pour créer le suspense, tout au long du récit.

Comment réagira le peuple, en apprenant que l’on se moque de lui ?

Après tout, la France est un pays idéal pour imaginer ce type de régime autoritaire, puisqu’il l’a déjà véritablement traversé. Rappelant des figures comme Robespierre, Valdeck évoque également le fanatisme sans faille des officiers de la Waffen SS. Capables de tout pour honorer leur maître — y compris jouer de la propagande, sa personnalité complexe le rend d’autant plus intéressant. En réalité, ce récit sans dichotomie est aussi appréciable à lire grâce à ses protagonistes. Ici, il n’est ni question de noirceur absolue ou de blancheur extrême. Tout est nuancé, appelé à la réflexion. Par ailleurs, l’intervention de « Mère » et sa symbiose entre la robotique et l’organique fait partie des images les plus marquantes de cette fresque fascinante que forme Le Dernier Soulèvement.

Bien entendu, avec un final aussi explosif, l’auteur ne laisse pas le choix à ses lecteurs. Il semblerait qu’une suite soit en cours et c’est avec une grande frustration que les pages de ce livre se ferment. Que deviendra Lazare ? Qu’en est-il des autres personnages ? Une découverte à savourer de toute urgence pour les amateurs de ce style encore « niche », mais qui mérite d’être applaudi et reconnu à sa juste valeur…

Le Dernier Soulèvement, Sébastien Garnier
Editions IGB, 400 pages

Jocelyn Bouquillard revient sur les temples, pagodes et sanctuaires dans l’estampe japonaise

Les éditions Hazan publient Temples, pagodes et sanctuaires par les grands maîtres de l’estampe japonaise, un coffret conçu par le spécialiste et conservateur Jocelyn Bouquillard, qui s’inscrit dans une somptueuse et déjà riche collection.

Au cœur de la civilisation nippone, les temples, pagodes et sanctuaires occupent une place prépondérante, tant d’un point de vue religieux que socioculturel. Ils sont le berceau des traditions séculaires et le creuset de la pensée spirituelle japonaise, marquée par le shintoïsme et le bouddhisme.

Le temple (tera) est le lieu de culte du bouddhisme, arrivé au Japon au VIème siècle, empreint de spiritualité et d’une esthétique sereine. La pagode (), originaire de l’Inde ancienne, est un édifice bouddhiste à plusieurs niveaux destiné à conserver des reliques et autres objets sacrés. Enfin, le sanctuaire (jinja), est un lieu sacré du shintoïsme, religion autochtone du Japon qui vénère les kami, esprits de la nature.

Ces édifices sont intimement liés au paysage japonais, à sa géographie, à sa saisonnalité et à ses croyances. Immergés dans la nature, ils symbolisent la coexistence harmonieuse de l’homme avec son environnement, idée fondamentale dans l’art et la pensée japonaise.

Les temples, pagodes et sanctuaires dans l’histoire de l‘ukiyo-e et du meisho-e

L‘ukiyo-e, ou « images du monde flottant », est une forme d’art populaire japonaise qui a émergé à l’époque d’Edo (1603-1868). Ces estampes, produites en série à partir de planches de bois gravées, représentaient la vie quotidienne, les paysages, les acteurs du kabuki et les belles courtisanes.

L’incorporation des temples, pagodes et sanctuaires dans l‘ukiyo-e est une affirmation de leur importance culturelle. Des maîtres tels qu’Hokusai et Hiroshige, ont souvent utilisé ces motifs dans leurs œuvres. Dans sa célèbre série Trente-six vues du mont Fuji, Hokusai met en scène des temples et pagodes en relation avec le mont sacré. Hiroshige, quant à lui, a souvent représenté les sanctuaires dans sa série Cent vues célèbres d’Edo.

Certains maîtres de l’estampe ont contribué à des albums touristiques illustrés où certains lieux réputés comportant des temples ou des sanctuaires étaient représentés sous une forme picturale. Connues sous le nom de meisho-e, ces œuvres ont inscrit plus avant ces sites sacrés dans la culture nippone.

Ces estampes ne sont pas seulement des représentations esthétiques ; elles sont également un témoignage historique des transformations sociales et culturelles du Japon. Les maîtres de l‘ukiyo-e utilisaient par exemple ces édifices pour souligner la juxtaposition du sacré et du profane, de la tradition et de la modernité, reflétant ainsi les tensions et les dynamiques de leur époque. Et comme le note à dessein Jocelyn Bouquillard, les croyances bouddhiques ont souvent lié ces lieux aux lacs et aux étangs, en plus d’en conditionner, de multiples façons, les illustrations.

Des exemples en cascade

Le grand Bouddha de Kamakura de Kawase Hasui représente le temple de Kōtoku-in, abritant un gigantesque Bouddha en bronze. Le contraste entre la stature monumentale de la statue et la fragilité de la nature environnante incarne l’éphémère et l’éternel, thèmes chers à l’estampe japonaise. Cette impression, en bonne place dans le livret de Jocelyn Bouquillard, cohabite avec de nombreuses autres, réalisées par Hasegawa Sadanobu, Isshusai Kunikazu ou Nansuitei Yoshiyuki.

Le Pavillon Sazai du temple des Cinq Cents Rakan est une estampe remarquable d’Utagawa Hiroshige qui capture l’architecture singulière du lieu, entouré d’une ambiance champêtre sereine et isolée, évoquant la méditation et la tranquillité. Bâtiment principal du temple Kannon-dô à Asakusa est une estampe signée Eishosai Choki qui donne vie à l’un des sites bouddhistes les plus vénérés de Tokyo. L’estampe, riche en détails architecturaux, représente un grand bâtiment imposant, quadrillé de fidèles et de végétaux, créant une ambiance de dévotion et de respect.

Le Temple Zojô-ji à Shiba, autre estampe d’Utagawa Hiroshige, montre des Japonaises en transit, coincées entre deux imposantes colonnes de ce temple important de Tokyo. Le Sanctuaire de Gangiten à Urae présente un sanctuaire sacré partiellement masqué par les arbres, seulement animé par un public clairsemé, dans une vue exprimant la symbiose entre la nature et le lieu.

Comme toujours, le coffret propose une grande variété d’estampes, arborant autant de motifs secondaires (portails traditionnels, points d’eau, hommes, cerisiers en fleurs…) qu’il n’y a d’artistes et de gravures. Jocelyn Bouquillard poursuit un travail passionné, en complétant utilement une collection démystifiant cet art pictural japonais traditionnel.

Temples, pagodes et sanctuaires par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, mai 2023, 113 pages

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4.5

« Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise », regards croisés

Les éditions Hazan publient Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise, d’Anne Sefrioui. Éditrice spécialisée dans l’art, l’auteure y relate la célébration picturale de ces espaces de plaisir, de détente et de spiritualité.

Le jardin japonais est plus qu’un simple aménagement paysager ; il représente une synthèse artistique de l’harmonie entre l’homme et la nature, s’appuyant sur une philosophie qui souligne la beauté de l’imperfection, du changement et de l’impermanence – concepts incarnés par le principe du wabi-sabi. À travers l’histoire et la culture japonaises, ces jardins ont été des espaces de contemplation, de méditation, de détente, de célébration de saisons et de représentation de la nature en miniature.

La conception d’un jardin japonais est un exercice d’équilibre subtil, cherchant à créer un espace harmonieux qui incite à la rêverie. Des éléments tels que les roches, l’eau, les arbres et les fleurs sont disposés avec soin pour refléter les paysages naturels de manière stylisée. Les jardins zen, par exemple, sont réputés pour leurs compositions minimalistes de gravier et de roches, créant une atmosphère propice à la méditation.

Quand l’art s’empare d’un élément culturel

L’estampe japonaise, en multipliant les représentations de la vie quotidienne, s’est bien entendu penchée sur les jardins. Des maîtres de l’ukiyo-e tels que Hokusai, Hiroshige et Utamaro ont intégré plus d’une fois ce motif dans leurs œuvres, reflétant la beauté de ces paysages méticuleusement créés. Les jardins, avec leur aspect éphémère et changeant, étaient un moyen idéal pour ces artistes d’exprimer le passage du temps et l’impermanence, des thèmes centraux de l’ukiyo-e.

Par exemple, Hiroshige, dans sa série Les Cinquante-trois Stations du Tokaido, représente souvent des voyageurs en pause dans des jardins, soulignant leur rôle de refuges au milieu du voyage. Hokusai, dans sa série Trente-six Vues du Mont Fuji, incorpore souvent des jardins en tant que partie intégrante du paysage, signe de la relation entre l’homme et la nature.

Investis d’une dimension bouddhique, agrémentés d’eau, de roche ou de végétaux, faisant écho à des croyances animistes et polythéistes (les kamis), les jardins ont en outre fait l’objet d’un traité de conception très populaire, le Sakuteiki, témoignant de leur place prépondérante dans la culture nippone. Anne Sefrioui revient sur leur appréhension et leur gestion à travers le temps : la période de Heian, entre le VIIIe et le XIIe siècle, voit les jardins se complexifier et s’ouvrir aux espaces « à thème », tandis qu’au cours de la période Edo (XVIIe-XIXe siècle) apparaissent d’immenses et ostentatoires jardins de promenade, les architectes paysagistes remplaçant alors les moines dans l’entretien de ces lieux de passage et de contemplation.

Le livre-accordéon donne à voir des estampes dans lesquelles les femmes s’affairent : elles prennent place dans les jardins pour se promener, broder, dessiner, rêvasser, se détendre ou entretenir les lieux. Pins, cèdres, cerisiers, chrysanthèmes, camélias, pivoines pullulent dans les jardins de promenade, de palais ou bourgeois, très représentés dans le recueil.

Des estampes de toutes sortes

Les estampes soulignent l’importance des jardins dans la culture japonaise, et montrent comment ils ont été utilisés dans l’art pour exprimer des émotions, évoquer des atmosphères et symboliser des idées philosophiques profondes. Jardin sous la neige (Toyohara Chikanobu), Jeunes femmes jouissant des plaisirs du jardin (Utagawa Kuniyoshi), Le Prince lumineux profitant des fleurs du jardin (Toyohara Kunichika) ou encore Glycines à Kameido (Ogata Gekko) ont tous en commun de mettre en scène des femmes, des maisons typiques, de l’eau et des motifs secondaires, représentatifs du genre, comme la neige, la roche ou les cerisiers en fleur. D’autres estampes se focalisent uniquement sur la végétation, ou illustrent des jardins secs. Utagawa Hiroshige, dans sa série Cent vues célèbres d’Edo, incorpore le « nouveau mont Fuji » en arrière-plan d’un paysage verdoyant quadrillé d’eau.

Miyagawa Shuntei, Katsushika Hokusai, Utagawa Kunisada, Ohara Koson ou Toshikata Mizuno ont tous représenté le jardin dans leurs estampes. En bonne place dans le livre-accordéon, ils se distinguent, au même titre que leurs homologues, par une dynamique chromatique particulière, mêlant à une palette de couleurs modérée et naturelle, accentuant la tranquillité et l’harmonie qui prévalent dans l’espace jardiné, des couleurs plus vives, qui servent à animer certaines scènes.

Les détails sont souvent soigneusement rendus, traduisant l’importance de l’esthétique wabi-sabi, qui apprécie la beauté dans l’imperfection et la simplicité. Les fleurs déployées, les branches d’arbres sinueuses et le cours d’eau tranquille se trouvent parmi les éléments souvent dépeints avec une précision minutieuse. Les humains peuvent occuper une place centrale ou accessoire, et même apparaître minuscules par rapport à la majesté de la nature environnante. Ils permettent en tout cas d’illustrer le rôle du jardin comme lieu de contemplation et d’interaction sociale.

Dans ces estampes, l’usage de la perspective est volontiers employé pour souligner des éléments spécifiques du paysage ou façonner le point de vue du spectateur. Une vue élevée peut être utilisée pour présenter un panorama du jardin, tandis qu’une vue plus basse donnera l’impression de participer à la scène, de se fondre dans les lieux. Comme toujours, les moyens sont inféodés à l’émotion recherchée.

Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui
Hazan, mai 2023, 113 pages

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4.5

« Amityville » : derrière l’horreur, le savoir-faire

La collection « Analyse filmique » des éditions LettMotif, qui a déjà effeuillé des œuvres emblématiques telles que Barton Fink et La Nuit du chasseur, nous offre aujourd’hui une nouvelle démonstration d’érudition cinématographique, avec Amityville, signé par Frédéric Zamochnikoff. Véritable invitation à plonger dans les méandres de l’horreur filmique, l’ouvrage s’apparente à un voyage à étapes au cœur de la maison hantée la plus célèbre du cinéma.

C’est avec une approche minutieuse et un souci du détail quasi chirurgical que Zamochnikoff se penche sur le film Amityville de Stuart Rosenberg, dévoilant sa structure visuelle et narrative par une analyse exhaustive, plan par plan. Au fil des pages, l’auteur décortique l’œuvre à l’aide de quelque 1200 photogrammes, déroulant ainsi un véritable storyboard qui permet de mieux comprendre comment le cinéaste a su échafauder une angoisse à la fois sourde et omniprésente, indexée à la gestion de l’espace et de l’image.

L’étude de Zamochnikoff est éloquente. Chaque mouvement de caméra, chaque valeur de plan, chaque détail du cadre fait sens et est mis au service de l’intrigue, voire de l’horreur. Le lecteur est guidé à travers les couloirs obscurs d’une demeure maléfique ; il voit se mettre à nu les mécanismes de mise en scène permettant à la maison d’enserrer, parfois littéralement, les personnages, et de devenir peu à peu une entité à part entière, un protagoniste malveillant se jouant volontiers des codes du film d’épouvante. C’est d’ailleurs l’un des points centraux mis en lumière par Frédéric Zamochnikoff : dans Amityville, le mal est anesthésié ou activé selon le bon vouloir de Stuart Rosenberg, trompant régulièrement les attentes des spectateurs.

D’une grande rigueur analytique, l’ouvrage se penche tour à tour sur le « regard » de la maison, formé par des fenêtres semblables à des yeux, sur la manière dont les personnages s’inscrivent dans l’espace et l’image, sur ces plans emblématiques, dont ceux, rapprochés, des mouches, érigées en messagères du mal qui habite les lieux, révélatrices de l’oppression exercée sur les hôtes – et le prêtre dans le cas présent. Frédéric Zamochnikoff observe minutieusement comment Stuart Rosenberg orchestre les déplacements de ses protagonistes, la manière dont il accentue leur vulnérabilité, la mise en scène d’un mal qui tapisse les lieux et assaille ceux qui les habitent. Parfois, ces protagonistes, représentés en taille réduite, rejetés à la marge d’un plan, apparaissent diminués, presque écrasés par la masse imposante de la demeure, reflétant ainsi leur impuissance face à la menace environnante.

Amityville permet aussi de prendre langue avec les thématiques de la famille, la culpabilité et la folie, autant de notions savamment exploitées pour augmenter la tension et l’effroi. C’est peut-être là que se situe le vrai pouvoir du cinéma : dans la génération d’émotions rendues aussi vives que crédibles. En ce sens, ce que l’auteur se propose de déconstruire, c’est le malaise et l’angoisse ressentis par le spectateur, en verbalisant les moyens par lesquels Stuart Rosenberg les a conditionnés. Le livre nous fait revivre l’expérience terrifiante des Lutz. Il fait état des subversions des codes et des clichés de genre et dévoile toutes les subtilités permettant de maintenir le public en alerte : les points de vue adoptés, les cadres additionnels investissant le cadre et se surajoutant à lui, le champ/contrechamp, les constructions symétriques, les changements de perspective…

L’analyse est fine, l’approche méticuleuse, et le piège de la surinterprétation déjoué par l’évidence de la démonstration. L’entreprise de Frédéric Zamochnikoff donne lieu à une réhabilitation, ou à tout le moins à une redécouverte, d’un long métrage quelque peu oublié.

Amityville, Frédéric Zamochnikoff
LettMotif, mai 2023, 356 pages

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4

Une nouvelle adaptation graphique de « Voyage au centre de la Terre »

Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Ex-Libris » le premier tome d’une adaptation graphique en deux parties du roman de Jules Verne Voyage au centre de la Terre.

Les adaptations graphiques ont le vent en poupe. La dernière en date prend place dans la collection « Ex-Libris » des éditions Delcourt. Voyage au centre de la Terre, premier tome d’un diptyque inspiré du classique indémodable de Jules Verne, est une œuvre aboutie, qui se termine avec le personnage d’Axelle, narrateur féminisé dans cette adaptation, perdu sous le volcan Sneffels, et passablement diminué par les épreuves traversées.

Cette transposition de genre crée une tension narrative, une fine strate d’évasion dans une société portraiturée comme conservatrice et patriarcale. Dans l’inconfort d’une posture masculine, Axelle offre une nuance sociale moderne à ce récit du 19ème siècle. Son personnage contribue à souligner les incapacités systématiquement associées aux femmes de son époque. Même l’éminent Professeur Lidenbrock se prend à regretter que sa nièce… ne soit pas son neveu !

Les protagonistes de Jules Verne prennent ici la forme de lapins anthropomorphes. L’image du Professeur Lidenbrock, minéralogiste et géologue allemand respectable, dont la situation à Hambourg est envieuse, n’échappe pas à cette redéfinition typologique, pas tout à fait étrangère à la légèreté qui préside au récit. En effet, cela adoucit le sérieux de l’expédition scientifique et apporte une couleur inédite à l’histoire imaginée par Jules Verne.

Lidenbrock apparaît par moments comme une caricature du savant qui cherche à s’inscrire dans la postérité. Sa joie démesurée à la découverte du parchemin codé révèle un homme soucieux de marquer la science de son empreinte. C’est un explorateur passionné, un peu vaniteux, et non sans maladresse, notamment lorsqu’il manque de trahir, à plusieurs reprises, le secret de l’identité véritable d’Axelle.

Hans Bjelke, le guide de l’expédition, participe évidemment pleinement à l’épopée et prend une place toujours plus grande au cours du récit. Ce trio, avec ses compagnons très secondaires, fait face à des dangers naturels effroyables et des défis de complexes, augmentant le sentiment d’aventure et de péril. Trombe, grisou, embranchements inexplorés, voies sans issue se complètent d’un aspect labyrinthique et sous-terrain volontiers claustrophobique. La soif et la fatigue se mêlent en sus à ces épreuves.

La qualité et l’ambiance graphiques de la bande dessinée est à souligner. L’expédition constitue naturellement le cœur vibrant du récit et Voyage au centre de la Terre se pare des atours d’une ode à la science, à la découverte et à l’aventure. Riche en péripéties, nanti d’un personnage féminin fort, pas dénué d’humour, ce premier tome réussi suscite la curiosité et comporte son lot de promesses pour la suite.

Voyage au centre de la Terre, Rodolphe et Patrice Le Sourd
Delcourt, mai 2023, 48 pages

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4