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L’Île rouge de Robin Campillo : dans son regard d’enfant

Chloé Margueritte Reporter LeMagduCiné
3.5

L’Île rouge est le 4ème film de Robin Campillo. Le réalisateur des Revenants évoque des fragments, des objets, des personnages issus du réel, un regard d’enfant, pour faire (re)vivre des souvenirs. Toujours porté par la force du groupe, son éclatement, et une forme de solitude, L’Île rouge se découvre comme un « monde sensoriel » percé de fulgurances.

Paradis volé

L’île rouge peut se lire comme l’histoire d’une anomalie, celle de la présence française à Madagascar. En témoignent ces parachutes qui viennent assombrir le ciel bleu de l’île, comme pour la recouvrir, l’étouffer. C’est ainsi que l’affiche le montre, ou plutôt une photo aperçue dans le film, et que le racontera une jeune femme plus tard dans le film, se remémorant un cauchemar. On pourrait croire d’abord que Robin Campillo, en racontant une partie de son enfance auprès d’un père sous-officier dans l’Armée de l’air française, parle d’un paradis perdu. Pourtant , il nuance lui-même en parlant d’un « paradis volé » (voir le dossier de presse du film). Sans prétendre refaire l’histoire, le réalisateur raconte cette présence militaire française à Madagascar à travers sa famille et quelques autres militaires, plus ou moins conscients de n’être là que pour un temps, comme des étrangers. Seule Odile, qui ne s’habituera jamais à la base 181 semble comprendre que sa place n’est pas ici. Quant à Thomas, le petit héros du film, il observe, il ne rate rien de ce qui se trame. On sait qu’il ne saisit pas tous les enjeux de ce qu’il voit, mais il est là et à travers lui le réalisateur. Il nous est donc offert, à nous spectateurs, le récit de cette présence française et de tout ce décalage entre la réalité de l’île et la réalité que ces familles se sont inventé. En témoignent quelques scènes clefs : la table rapportée par le père dans un avion militaire, que son commandant ne réprimande finalement pas car « tout Français installé à Madagascar s’achète cette table », ou encore le jour où le père, toujours lui, rapporte trois crocodiles à la maison, pour ses trois enfants. A cet instant, la fin est déjà proche et tout semble dégénérer. Thomas observe beaucoup sa mère, elle-même comme perdue entre sa présence ici, son envie de rester, et l’impression que quelque chose disparaît, notamment via la relation pourrissante avec son mari. Si bien que, tel que dans un autre récit d’enfance qu’est Petite maman, la mère s’autorise à disparaître un moment. Cette disparition renforce la volonté pour Thomas de tout oublier de sa vie sur l’île et de recommencer autre chose, ailleurs. C’est pour cela que L’Île rouge n’est pas un récit documentaire mais bien une fiction recréant le souvenir, faisant revivre les sensations vécues par Thomas, puisque tout est vu, senti à travers lui.

Regard

Par moment, et même dès la première séquence, Robin Campillo fait un pas de côté dans le récit en mettant en scène, à partir de maquettes, les aventures de Fantômette (lecture favorite de son enfance et de son personnage, qui permet aussi de faire le récit d’une belle amitié d’enfance). Cette mise en scène vient appuyer le sentiment que regarder vraiment, c’est voir au-delà des apparences, et vient renforcer ce besoin qu’a Thomas d’échapper au simple récit qui lui est fait de ce qui l’entoure par les grandes personnes. Il les surprend donc toujours, il est là au moment où les autres ne savent pas qu’il regarde, qu’il entend. Thomas fait tomber les masques, notamment lors de la soirée chez les Lopez, amis du couple et complètement déconnectés de la réalité, où Thomas observe les adultes à travers une porte vitrée mais dont la vitre ne laisse transparaître que des formes colorées. Pourtant, ce qui se joue ce soir-là est visible pour lui. Robin Campillo raconte une nouvelle fois cette force du regard, comme il l’avait si bien fait à travers la séquence d’ouverture d’Eastern Boys où là encore deux réalités se percutaient et se jaugeaient. Il fait peu à peu basculer le récit et le pouvoir se renverse, s’inverse même. C’est pourquoi la dernière partie, le film se termine pourtant bien par une chanson sur la fin de l’enfance, délaisse totalement le regard de Thomas pour se concentrer sur le devenir de l’île. Ce basculement se fait là encore de manière très belle, et en toute logique, quand le soldat français s’endort et que deux voix chuchotent en malgache, toujours observées par Thomas, avant que la femme de s’exprime à voix haute devant le spectacle de son cauchemar devenu réalité, de son île désincarnée, colonisée. Car c’est bien cette île, sa beauté, sa liberté tant désirée, qui est le personnage principal du récit, ce n’est pas pour rien que le film s’appelle L’Île rouge. Pour autant, cela n’empêche pas Robin Campillo de donner à voir l’étendu de son talent à filmer les groupes, comme il l’avait si bien fait dans 120 battements par minute,  et les individualités qui s’en dégagent. Il offre ainsi une partition très fantasmée, à travers le regard de l’enfance toujours, à Nadia Tereszkiewicz. Les enfants semblent parfois avoir un ton un peu décalé ou mécanique (bien qu’ils aient à jouer beaucoup de nuance notamment quand l’amie de Thomas lui raconte sa vérité ou plutôt son secret), la faute peut-être à des dialogues trop écrits. D’autres acteurs tirent leur épingle du jeu dont Amely Rakotoarimalala qui joue une jeune Malgache en apparence amoureuse mais qui prépare sa révolution. Le film de Robin Campillo est donc une rêverie, une promenade dans ses souvenirs, une récréation qui manque parfois un peu de rythme mais qui redonne toute sa force à l’enfance et surtout qui bouscule les apparences, qui donne à voir au-delà. Un beau film qui tend vers un élan émancipateur à double titre, pour qu’un enfant autant qu’un peuple puisse choisir sa destinée.

L’île rouge : Bande annonce

L’île rouge : fiche technique

Synopsis : Début des années 70, sur une base de l’armée française à Madagascar, les militaires et leurs familles vivent les dernières illusions du colonialisme.

Réalisateur : Robin Campillo
Scénario : Robin Campillo, Gilles Marchand, Jean-Luc Raharimanana
Interprètes :  Nadia Tereszkiewicz, Quim Gutiérrez, Charlie Vauselle
Photographie : Jeanen Lapoirie
Production : Les Films de Pierre
Distribution : Memento Distribution
Durée : 1h 56m
Genre : Drame
Date de sortie : 31 mai 2023

France – 2022

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