Tout commence par une Addiction : Grave de Julia Ducournau (2016)

93% sur Rotten Tomatoes. C’est un joli score pour un film d’horreur franco-belge. C’est celui  qu’a fait Grave, le 1e long-métrage de Julia Ducournau. Il gagne même entre 2016 et 2018 plusieurs prix de festivals européens : deux au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, un au Festival du film de Londres, un au Festival du film international de Flandres-Gand, deux au Festival international du film fantastique de Gérardmer, un au Tournai Ramdam Festival. Et cela, en ne citant que quelques uns. Charnel et dérangeant, aujourd’hui, c’est l’addiction qui nous intéresse dans ce long-métrage.

En 2016, sortait le film Grave. C’est un film franco-belge atypique dans la sphère cinématographique francophone. Pour commencer, c’est un film d’horreur, bien que sa réalisatrice ne le définisse pas comme tel.  Il reste rare de trouver un film d’horreur français, hormis certains titres: Les yeux sans visage de Georges Franju, La main du Diable de Maurice Tourneur, ou plus récemment Sheitan de Kim Chapiron. Mais en plus de cela, c’est un film d’horreur (ou de body horror) prenant, qui ne verse pas dans l’horripilant de manière gratuite. Il  a vraiment marqué ses spectateurs. En Suède, 30 spectateurs ont quitté la salle choqués ou dégoutés par des scènes du film. Le seul autre film dont nous savons que des réactions similaires se sont produites est l’Exorciste de William Friedkin en 1973.

Ne vous laissez pas duper par son aspect des plus « naturalistes ». Le film sort de l’ordinaire. La mise en scène ou les thématiques « Coming of Age » ne sont qu’un prétexte pour mettre en scène une addiction intensément dérangeante. Derrière l’arrivée de Justine à sa première année d’université pour devenir vétérinaire, il y a un secret de famille. Celui d’une terrible envie alimentaire. C’est dans la nature humaine de développer une addiction. Quand les choses vont mal ou que les changements induisent beaucoup de stress, il y a fort à parier qu’on recherchera de la « douceur » ou de l’apaisement, à travers ce qui fait exploser nos taux d’hormone du plaisir. L’alcool, la nourriture, la fête, le sexe sont des déviations que l’on se trouve comme refuge. Alors pourquoi cela serait-il différent pour Justine et la viande…humaine.

La découverte de l’addiction

L’histoire se met en place très simplement. Justine est issue d’une famille de vétérinaires. Elle est végétarienne. En allant à la fac où ses parents et sa sœur ont fait leurs armes, elle est bizutée par les seniors. Parmi les nombreuses choses qu’on leur impose, les nouveaux doivent obéir aux lois mais surtout manger un morceau de viande crue animale. Dès cet instant, Justine se met à aimer la viande. Mais pas comme elle le devrait…

Elle se met à manger de la viande crue. C’est une addiction car cela coche les critères de définition: elle y pense et le fait plus que de raison (en cachette en plus).  Elle a besoin d’une plus grande quantité à chaque prise: le rein de lapin devient le steak de la cantine, puis le grec et puis le poulet cru du frigo, pour devenir un gibier plus grand, plus frais. Cette envie vorace de viande crue ne la quitte pas. Elle ne se sent bien physiquement et mentalement qu’en ayant eu sa dose. Sa vie est salement perturbée par cette envie. Hormis le rejet de la viande animale, Justine se met à perdre ses cheveux et ses dents, comme si elle était en très grande carence, voire que son corps était en train de pourrir, lorsqu’elle ne mange pas de viande humaine.

Ne pas arriver à endiguer ses pulsions

L’épiphanie arrive lorsque sa sœur perd un doigt et que Justine va tout bonnement le manger. À partir de ce point central de l’histoire, son envie réelle est découverte. Justine essaye tant bien que mal de résister à la tentation, mais sa sœur est là pour lui « apprendre » à y céder. Elle lui montre comment « chasser », ce que Justine refuse, quitte à voir son corps perdre des parties. La chute se révèle à elle lorsqu’elle découvre son coloc, mort à ses côtés mangé à moitié par Alexia.

Alexia est arrêtée par la police pour meurtre, mais elle couvre aussi Justine dans cette affaire. À la fin de l’histoire, le sens des paroles dures du père prennent tout leur sens. Les filles ne sont pas des « déviantes », elles sont juste comme leur mère. En essayant de les élever loin de la viande animale, elle ne faisait que retarder l’apparition de cette nature maudite.

« C’est dans ma nature »

Il n’y a pas d’ « origine story » à cette addiction qui ronge Justine. Ce qui rend d’ailleurs ce film effrayant est la banalité et le réalisme de l’histoire. Les filles n’ont pas d’apparence particulière liée à leur addiction. Par exemple, contrairement à des loup-garous, des wendigos ou des vampires, elles n’ont pas de traits qui changent, pas d’yeux qui brillent différemment ou d’une autre couleur. Leurs membres ne se sont pas allongés, ni leurs mains ne sont devenues griffues. Elles restent physiquement assimilables à des êtres humains.

Par contre, elles ont des comportements d’animaux qui pourraient plus se rapprocher de prédateurs. La posture et la façon dont les sœurs regardent un éventuel « repas » est très différente. Elles ont cette posture très ouverte, une marche rapide, le dos souvent rond contrairement à la posture droite ou même repliée du début. Durant les disputes des sœurs, notamment après la soirée dans la morgue, elles se sont mordues comme le ferait des félins, avec la tête haute, presque toutes dents dehors.

Les conséquences de l’addiction de Justine

L’entrée à l’Université est aussi l’occasion pour Justine de découvrir une autre tentation: plaire. Mais cette envie de plaire ne sera pas assimilée à une addiction puisque dans le cas de Justine, ce ne sera pas un comportement répété et pour n’importe quelle personne. Vouloir plaire est tout à fait normal. Nous le souhaitons tous, parce que cela nous rassure sur nous-même. Que ce soit notre physique ou nos idées, notre potentiel peut avoir besoin d’être validé parce cela nous rassure sur notre attractivité.

Dans le long-métrage, Justine découvre son envie de plaire lorsqu’elle commence l’université et surtout, lorsqu’elle commence à manger de la viande. Dans le langage courant, la séduction est assimilée à la chasse de gibier. Le film effectue donc un parallèle entre le comportement d’un individu actif dans la séduction et celui d’un chasseur de viande.

Amour et Cannibalisme

Alexia en bonne grande sœur initie Justine à des gestes de féminité comme les vêtements ou l’épilation. Elle insiste assez souvent sur le fait que sa sœur devait mieux se mettre en valeur. Elle commence à attirer un peu l’œil à la fac (nous insistons sur le « un peu »). Malgré quelques rares prétendants, le seul qui lui plaise est Adrien qui ne l’a jamais repoussée malgré la « bizarrerie » qu’il lui trouve. Cette attirance menant à l’acte, on découvre que l’animalité de Justine dépasse la volonté de ne pas manger de l’humain, elle se comporte beaucoup plus comme un animal dans les aspects les plus « primitifs » de la vie quotidienne.

Il y a une certaine ambiguïté par rapport au fait où Justine voit Adrien comme un repas ou comme un crush. L’apogée de la situation arrive lorsqu’elle fait une scène à Adrien, avec qui elle a eu une aventure alors qu’il a toujours insisté sur son homosexualité.

Le côté initiatique/rite de passage est indéniable. Ce n’est pas un hasard que la première fois où Justine est épilée est aussi la première fois où elle mange de la viande humaine. Alexia est surtout celle qui l’apparie afin de la rendre disponible sexuellement et surtout « prête » à entrer dans cette phase cannibale. Nous retenons la dimension cannibale comme le début de la « féminité » du personnage.

Car qu’est-ce que le cannibalisme, sinon une métaphore du « manger ou être mangé », instauré par la fac et les bizuteurs. La séduction est aussi très souvent assimilée à la chasse avec la fameuse expression « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis« .  Le cannibalisme se révèle alors être une métaphore efficace où on peut tout autant parler de l’addiction au pouvoir de la féminité, du pouvoir personnel et du pouvoir sur les autres.

Conclusion

Le cannibalisme, malgré la difficulté visuel qu’il implique à l’écran, se révèle être une thématique plutôt malléable. En tant qu’addiction, elle permet de développer d’innombrables prismes de réflexion concernant le pouvoir, la survie, la séduction, la désirabilité, sans compter la force de l’individu. Le film de Julia Ducournau permet de surtout faire une immersion dans le cannibalisme comme une addiction interdite mais beaucoup trop réelle et beaucoup trop forte pour le personnage principal qu’est Justine. Au-delà de l’aspect rebutant que peut représenter cette métaphore, sa malléabilité et son intensité physique permet de parler de la nature profonde des personnages. Finalement, à quel point est-ce une addiction pour Alexia et Justine d’être des cannibales? À quel point est-ce leur réelle nature de vouloir chasser pour manger ou pour une autre raison?

Fiche Technique :

Réalisatrice : Julia Ducournau
Scénariste et dialoguiste : Julia Ducournau
Casting: Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Nait Oufella, Laurent Lucas, Joana Preiss
Musique : Jim Williams
Costume : Elise Ancion
Cinématographie : Ruben Impens
Année : 2016
Durée : 98 min

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Addiction -inserm-

Raw- Rotten tomatoes

Grave- Wikipédia

Raw- ImDb

Les meilleurs films d’horreur français – Sens critique

Liste de films d’horreur français – Sens critique

Sawney Bean – wikipédia

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.