« The long goodbye » : retour vers le passé pour Philip Marlowe

The Long Goodbye, l’adaptation la plus étrange de Raymond Chandler par un Robert Altman dans sa période faste. Et une illustration saisissante d’un changement d’époque.

Une adaptation tardive et difficile

Philip Marlowe, relativement peu connu en France, est une figure iconique de la culture populaire américaine. Apparu sous la plume du romancier Raymond Chandler en 1939 dans Le Grand sommeil, il figurera dans neuf romans et vingt-deux nouvelles, sans compter les œuvres écrites par d’autres à la suite de Chandler. Le cinéma s’intéressera assez tôt au personnage, officieusement en 1942 avec Le Temps de tuer d’après une nouvelle de Chandler, où le protagoniste est désigné sous le nom de Michael Shayne, et officiellement en 1944 avec Adieu ma jolie de Edward Dmytryk. Il apparaîtra dans onze films au cinéma dont, en 1946, La Dame du lac sera le premier long-métrage tourné entièrement en caméra subjective, sans compter les interprétations radiophoniques et télévisuelles. Il s’agit donc d’un personnage déjà bien ancré dans l’audiovisuel lorsqu’est lancé le projet d’adaptation du roman, alors le seul de l’auteur (avec Playback) à ne pas encore avoir été adapté au cinéma. L’histoire avait cependant fait l’objet d’une adaptation dans un épisode de la série Climax, interprété par Dick Powel.

En 1965, les droits sont achetés par les producteurs Elliott Kastner et Jerry Gershwin pour un tournage prévu l’année suivante à Los Angeles et Mexico. Mais les choses traînent en longueur. En 1967, le producteur Gabriel Katza en récupère les droits pour la MGM avec l’objectif de l’adapter conjointement avec La Petite sœur, autre roman illustrant une aventure de Marlowe, le scénariste Stirling Siliphant rédigeant un script. Mais le projet n’aboutit pas d’avantage et MGM perd les droits. Kastner les rachète de nouveau et passe un accord avec la compagnie de distribution United Artists pour produire le film. La scénariste Leigh Brackett, qui avait déjà scénarisé Le Grand sommeil avec Humphrey Bogart, est engagé pour écrire le scénario, un scénario qui trahit largement le roman de Chandler et voit Terry Lenox être le vrai coupable du meurtre de sa femme et se faire finalement tuer par Marlowe, après que ce dernier l’ait confondu. Brain G Hutton (cinéaste régulier pour Kastner), Howard Hawks et Peter Bogdanovitch sont envisagés comme réalisateur et déclinent. Bogdanovitch recommande alors Robert Altman auprès de la production. Ce dernier était alors au faîte de sa carrière après les succès de John McCabe et MASH. Le choix d’Elliott Gould dans le rôle du célèbre privé est compliqué du fait de la réputation d’acteur sur un précédent tournage au point que, après avoir finalement convaincu les producteurs de le prendre, l’acteur doit subir un test médical et psychologique. (United Artist voulait Robert Mitchum qui sera peu après le seul acteur à interpréter Philip Marlowe à deux reprises.) Il est aussi à noter que plusieurs membres du casting ne sont pas des acteurs professionnels : Jim Bouton est une star du baseball, Nina Van Pallandt une autrice et Mark Rydell est d’avantage connu comme réalisateur. On note aussi les débuts muets d’une future star du cinéma d’action, un certain Arnold Schwarzenegger.

Durant le tournage, Altman développe une méthode particulière, ne se basant que partiellement sur le roman de Chandler, déjà trahi par le scénario, ainsi que sur différentes lettres et écrits de l’auteur tout en introduisant des éléments personnels comme la présence du chat de Marlowe, ajoutant aussi les scènes du suicide de Roger Wade et de l’exécution de Lennox par Marlowe. Il utilise en outre un système dolby afin de garder la caméra en mouvement permanent et donne au film un ton pastel afin de compenser la grande luminosité de la Californie. La musique est assuré par l’immense John Williams. Tourné essentiellement à Los Angeles en juin 1972 et produit pour un peu moins de deux millions de dollars, le film sort en mars 1973. Relativement mal reçu par la critique, il ne rencontre pas non plus son public, la trahison de l’œuvre originale et son ton très particulier n’y étant sans doute pas étranger. Une tentative de ressorti a lieu six mois plus tard suite à une publicité intensive (coûtant la bagatelle de 40000 dollars) n’a pas plus de succès. Néanmoins, The Long Goodbye rencontre une forme de réhabilitation au fil des ans, notamment par le biais de critiques célèbres comme Pauline Kael et Roger Ebert, ainsi que l’auteur Stephen Jay Schneider.

Un Philip Marlowe hors du temps mais pas hors du coup

Robert Altman est un cinéaste éclectique qui s’est attaqué aux genres du western, du film de guerre, du drame social et du post-apocalyptique. Mais il l’a fait en gardant un style très personnel et identifiable au travers de différents axes : rythme plutôt lent, réalisme de l’action et des scènes de dialogue, aspect collégial avec la multiplicité des personnages, ruptures de ton brusques. Le cinéaste ne déroge pas à la règle avec cette tentative de thriller néo-noir, rompant ainsi clairement avec les adaptations précédentes et y intégrant une nonchalance et un ton à la limite de l’absurde, tantôt cocasse, tantôt choquant (l’agression physique du gangster Marty Augustine contre sa compagne pour un motif futile).

Mais ce qui distingue particulièrement le film est le parti pris de changer l’époque du roman, passant ainsi de 1953 à 1973 mais en conservant Philip Marlowe ancré en 1953. Il en résulte un décalage subtil et assez savoureux qui se retrouve dans une foule de détails : il conduit une Lincoln Continental de 1948 convertible, fume cigarettes sur cigarettes à une époque de sensibilisation au tabac, refuse les avances de ses jeunes voisines à moitié nues à tendance hippie et porte des cravates aux motifs du drapeau américain. Un parti pris osé et intéressant d’autant plus qu’Elliott Gould (déjà tête d’affiche de MASH) excelle dans la peau de ce personnage à la fois perspicace et maladroit, malmené par les péripéties mais déterminé à aller jusqu’au bout. Un véritable anachronisme vivant incarné qui traverse toute l’histoire avec sa nonchalance et son amoralité caractéristique. Il n’est pas le seul personnage marquant, il faut aussi signaler Roger Wade, incarné par l’ancienne star de western Sterling Hayden, qui nous livre une prestation saisissante en écrivain vieillissant et alcoolique, géant tragique en proie à ses démons et au désastre de sa vie personnelle. Sa performance hallucinée lors d’une réception fut largement improvisée alors que l’acteur était réellement ivre. Un personnage à l’issue très éloignée du roman mais dont la personnalité demeure paradoxalement assez proche.

Plus qu’une adaptation de Chandler, un film sur son temps

Les années 1970 ont été une décennie de bouleversements sur tous les plans : politiques, sociaux, culturels. Le cinéma n’y a pas fait exception, poursuivant une rupture déjà opérée durant la décennie précédente. Marquant à la fois la fin de l’ère des grands studios et l’émergence du  Nouvel Hollywood, accompagné d’un fort renouvellement des thèmes abordés, cette évolution du Septième Art a préparé le cinéma moderne actuel. Plusieurs films de cette période aborde aussi directement ce thème du changement de société : Campus de Richard Rush, Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni ou le documentaire Woodstock de Michael Wadleigh. The long Goodbye participe au mouvement de manière plus subtile en montrant le décalage de Philip Marlowe, véritable Don Quichotte des années 1970 qui semble avoir bien du mal à communiquer avec ses contemporains et à comprendre son monde, tout aussi préoccupé de retrouver son chat que de résoudre une affaire de meurtre. Un parti pris original qui illustre bien les différences entre générations face à ces changements majeurs de société, aussi bien au niveau de l’âge des personnages (le vieux Marlowe face à ses jeunes voisines, le vieux Wade face à sa jeune épouse) mais aussi des univers cinématographiques : le film noir à l’ancienne des années 1940 face aux histoires de hippies et de libération sexuelle. Le décalage, souvent imperceptible, est néanmoins permanent et parfaitement voulue par le réalisateur, ce dernier insistant sur le côté malhabile, voire perdant, de son protagoniste. Durant le tournage, le personnage est ainsi rebaptisé Rip Van Marlowe, en référence à Rip Van Winkle, un personnage du folklore populaire américain imaginé par Washington Irving qui se réveilla après un sommeil de vingt ans et trouva un monde nouveau qu’il ne reconnaissait plus. Telle est bien l’impression voulue pour Marlowe qui semble avoir été extrait de l’année 1953 pour être ensuite parachuté vingt ans plus tard. Altman, conformément à l’esprit de MASH, a conçu son film comme une satire grinçante ayant pour but de « rappeler au public que, dans l’esprit de Marlowe, il y a un vrai monde dehors et c’est un monde violent ». Par ailleurs, le cinéaste a parfaitement assumé de trahir largement le roman de Chandler et de s’attirer les foudres de ses fans.

Le film conserve tout au long de l’histoire son ton doux-amer, désinvolte et un brin cynique, collant bien à son époque tout en se distinguant des films de ces années. Un ton très particulier, détaché, désabusé, caractéristique du réalisateur qui excelle toujours autant à brosser des portraits de la société américaine de son époque. On peut donc dire qu’Altman s’est réellement emparé de l’univers de Chandler et du personnage de Marlowe pour en adopter une vision très personnelle.

Bande-annonce : Le Privé (The Long Goodbye)

Fiche technique : Le Privé (The Long Goodbye)

Réalisation : Robert Altman
Scénario : Leigh Brackett
Interprétation : Elliott Gould (Philip Marlowe), Nina van Pallandt (Eileen Wade), Sterling Hayden (Roger Wade), Mark Rydell (Marty Augustine), Henry Gibson (Dr Verringer), David Arkin (Harry), Jim Bouton (Terry Lennox), Warren Berlinger (Morgan), Pancho Córdova (le docteur), Enrique Lucero (Jefe), Rutanya Alda (Rutanya Sweet), Jack Riley (Riley), Ken Sansom (le garde de la colonie Malibu), Jerry Jones (Insp. Green)…
d’après : le roman The Long Goodbye de Raymond Chandler
Image : Vilmos Zsigmond
Son : John Speaks
Montage : Lou Lombardo
Musique : John Williams
Producteur(s) : Jerry Bick, Elliott Kastner, Robert Eggenweiler
Distributeur : Capricci Films
2 novembre 1973 en salle / 1h 52min / Policier, Drame
Date de reprise : 28 juin 2017

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