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Jeunesse (Printemps) : Tisser des liens au fil du travail

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Dans Jeunesse (Printemps), le réalisateur Wang Bing plonge profondément dans la vie des jeunes travailleurs chinois, capturant leurs réalités complexes et les défis auxquels ils sont confrontés dans les ateliers de textile. Au-delà de l’apparente répétition quotidienne, le film dévoile une pluralité de relations sociales et de négociations salariales. Des salaires modestes, des confrontations générationnelles et des tentatives de tisser des liens dans un environnement aliénant sont habilement explorés.

Synopsis : Zhili, à 150 km de Shanghai. Dans cette cité dédiée à la confection textile, les jeunes affluent de toutes les régions rurales traversées par le fleuve Yangtsé. Ils ont 20 ans, partagent les dortoirs, mangent dans les coursives. Ils travaillent sans relâche pour pouvoir un jour élever un enfant, s’acheter une maison ou monter leur propre atelier. Entre eux, les amitiés et les liaisons amoureuses se nouent et se dénouent au gré des saisons, des faillites et des pressions familiales.

En 2016, le remarquable Bitter Money du réalisateur et documentariste chinois Wang Bing a vu le jour. Huit ans plus tard, dans une démarche similaire d’inspiration et tourné approximativement au début de la même période, de 2014 à 2019, Jeunesse voit le jour, un film de 3h30 qui explore les ateliers de textile au cœur de la ville de Zhili en Chine. Si la force de Bitter Money résidait notamment dans son exploration des relations sociales entre les travailleurs des ateliers de fabrication de vêtements en dehors des heures de travail, Jeunesse prend une approche différente en se concentrant principalement sur les moments passés au travail et dans les dortoirs, offrant ainsi un regard immersif sur 3h30 de la vie de ces corps assujettis à un emploi long et fastidieux.

À travers ce documentaire, le réalisateur chinois expose la réalité des jeunes travailleurs cherchant à établir des liens sociaux dans les rares endroits possibles, à savoir l’atelier de travail et les dortoirs. Ce que le réalisateur parvient à mettre en lumière avec brio à travers sa mise en scène, c’est le fait que, même entre deux vêtements ou pendant l’assemblage de pièces, hommes et femmes cherchent à tisser des interactions sociales, souvent pour nouer des amitiés et, pour les hommes, à trouver une compagne.

Je suis différent, moi

Le film suit plusieurs groupes de personnes provenant de différents ateliers, souvent situés à proximité les uns des autres, voire dans la même rue. À chaque fois, on observe que le dortoir, un simple appartement pour 10 personnes, se trouve à seulement un ou deux étages au-dessus de l’atelier de travail. Le capitalisme sait se révéler pratique : on se réveille à quelques mètres de son lieu de travail, on sort après 14 heures sur une chaise dans un local sans fenêtre et on est tout proche pour se reposer avant de recommencer une nouvelle journée.

Si le film met en lumière quelque chose, c’est la similitude frappante des vies des personnages, notamment en ce qui concerne les relations sociales entre les jeunes. À un moment du film, un jeune homme confie à une fille avec qui il flirte qu’il se considère différent des autres garçons. Une assertion probable, mais dans un contexte d’aliénation due à l’emploi et de dépendance au travail en raison de salaires jugés insuffisants pour vivre, la personnalité de chacun semble étouffée. Dans chaque atelier, on observe le même type de relations entre les jeunes, se taquinant constamment dès qu’ils ont quelques secondes de répit au cours d’une journée de travail débutant à 7 ou 8 heures et se terminant à 23h30.

Cela pousse inévitablement les jeunes à chercher des moments de véritables relations humaines pendant leur travail, provoquant des conflits pour échapper à l’ennui et animer quelque peu leurs journées intenses.

Là où se brise la lassitude

On pourrait condenser ce dernier film de Wang Bing en disant simplement : « Ce sont des jeunes qui travaillent toute la journée pendant toute la durée du long métrage. » Avant même la séance, on avait entendu dire : « Le film dure 3h30, si tu pars après 2h, ce n’est pas grave, c’est la même chose encore et encore. » Cependant, cette affirmation est loin d’être exacte. À l’instar de À l’ouest des rails du même réalisateur, où pendant 9 heures (rien de moins), on assistait à une succession d’usines en campagne chinoise qui perdaient les unes après les autres leur activité, contraignant à leur fermeture. Le film ne se limitait pas à cela, il exposait également qu’une grande partie du pays est touchée par cette réalité, que c’est une problématique à l’échelle nationale. Les neuf heures étaient amplement justifiées pour dépeindre une pluralité des problèmes dans le secteur des usines du pays.

Jeunesse ne se contente pas uniquement de présenter des travailleurs confectionnant des vêtements toute la journée pendant trois heures trente, bien que cela nous irait très bien. Le film dévoile progressivement, après avoir établi le rythme des plans longs caractéristiques de Wang Bing, le processus de rémunération et de renégociation. Il explore les raisons pour lesquelles certains travailleurs perçoivent des salaires beaucoup plus élevés que d’autres, notamment en lien avec leur rendement dans la confection des vêtements. Le film met en lumière le fait que les vêtements ont un coût tant pour les acheteurs que pour la force de travail, avec des prix qui vont au-delà de la simple transaction commerciale et englobent également les rétributions salariales.

Au début du film, des travailleurs sont présentés avec des salaires de 50 000 yuans pour 6 mois de travail. Cependant, au fil de l’avancement, il plonge plus profondément dans des ateliers moins prospères. Certains travailleurs touchent à peine 20 000 yuans, tandis que d’autres ne reçoivent que 10 000 yuans. En convertissant cela, 10 000 yuans équivalent à 1283 euros, soit 213 euros par mois sur une période de 6 mois.

À chaque atelier et groupe que nous suivons, les salariés expriment la nécessité de renégocier les salaires avec la direction. Le film documente ce processus, montrant comment les groupes se forment naturellement sur le lieu de travail, comment ils s’organisent lorsqu’il est nécessaire de réévaluer les salaires, ainsi que le coût minimal de chaque vêtement. Ainsi, le film ne se résume pas à 3h30 de jeunes gens travaillant, mais explore véritablement la diversité des réalités du secteur de l’emploi et de ses problèmes. Il examine comment faire face à ces défis pour une jeune génération souvent livrée à elle-même, sans guidance de personnes plus expérimentées pour les orienter.

Si certains patrons parviennent à avoir des discussions sur la renégociation, d’autres font preuve de plus de réticences, parfois même jusqu’à aboutir à un affrontement entre les deux générations. Cependant, Wang Bing n’utilise pas le film comme une plaidoirie destinée à susciter la compassion envers ses personnages de la vie réelle. Il exploite plutôt le médium cinématographique pour mettre en avant la puissance inhérente à l’être humain en tant qu’être social, une force accentuée dans sa jeunesse, capable de bâtir dans toutes les situations des relations sociales avec son entourage. C’est dans cet aspect que le film excelle, en évitant tout misérabilisme. Les éléments choquants que nous percevons sont souvent le reflet de notre perspective occidentale. Wang Bing souligne dans une interview que la ville mise en lumière, où la confiance entre patrons, salariés et fournisseurs prévaut, représente une exception à l’échelle nationale en Chine. Il précise que cette situation est bel et bien unique dans tout le pays, mais qu’elle demeure une nécessité pour de nombreux jeunes sans emploi de régions éloignées.

Dans Jeunesse, Wang Bing, fidèle à sa pratique habituelle, parvient à s’effacer complètement pour documenter de manière approfondie la vie de jeunes chinois qui ont souvent quitté leur lieu d’origine à la recherche d’emplois. Ces emplois sont fréquemment sous-rémunérés, même pour les normes nationales, mais demeurent nécessaires pour des jeunes qui ne trouvent pas d’opportunités dans leur région d’origine. Alors que Bitter Money débutait son exploration en campagne, Jeunesse la clôture, se refermant après trois heures trente de travail incessant et les bruits assourdissants des machines à coudre, sur un calme auquel on n’avait pas encore goûté, ponctuant encore une fois d’une grande œuvre pour le documentariste chinois.

Bande-annonce : Jeunesse (Printemps)

Fiche technique : Jeunesse (Printemps)

Réalisation : Wang Bing
Image : Maeda Yoshitaka, Shan Xiaohui, Song Yang, Liu Xianhui, Ding Bihan, Wang Bing
Montage : Dominique Auvray, Xu Bingyuan, Liyo Gong
Société de production : Gladys Glover
Société de distribution : Les Acacias
Pays de production : France, Luxembourg, Pays-Bas, Chine
Langue originale : Chinois
Genre : Documentaire
Date de sortie : 03 Janvier 2024

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5

À mourir entre les bras de ma nourrice : résister

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Mark Eacersall, Henri Scala et Raphaël Pavard publient aux éditions Glénat À mourir entre les bras de ma nourrice, récit qui nous plonge dans le quotidien déchirant d’une mère de famille célibataire, vivotant tant bien que mal dans la banlieue française, et confrontée à des choix moraux dévastateurs pour assurer la survie de ses enfants.

À mourir entre les bras de ma nourrice s’inscrit dans un contexte socioculturel marqué par la précarité économique et les dynamiques complexes des banlieues. L’histoire de Fatoumata, mère célibataire luttant contre l’adversité, technicienne de surface de profession, met en lumière la difficulté de la vie dans les cités HLM. Sa décision de céder aux avances de trafiquants locaux souligne l’impasse dans laquelle se trouvent trop de mères seules quand elles ont la volonté de reprendre le contrôle de leur vie.

Ainsi, la trame narrative de Mark Eacersall, Henri Scala et Raphaël Pavard se déploie autour des thèmes de la maternité, de la survie et de la moralité. Fatoumata est représentée comme une figure de résilience, naviguant dans un monde où les choix moraux ne sont jamais noirs ou blancs, mais teintés de nuances de gris. Les dilemmes auxquels elle fait face reflètent la complexité des décisions prises par ceux qui vivent en marge de la société capitaliste et mondialisée. Fatoumata ne fait pas partie des grands gagnants de ce modèle économique : Raphaël Pavard la montre, dans une succession de vignettes résignées, nue face à un miroir, nettoyant les vitres d’un bureau, puis en transit dans les transports en commun. 

Les auteurs cherchent à capturer l’essence brute de la vie dans les cités, souvent organisée autour des trafics clandestins, dans une économie parallèle qui permet à de nombreuses familles de garder la tête hors de l’eau. Le cas de Fatoumata en est symptomatique : abandonnée par un mari et père démissionnaire, sa famille fait face aux injonctions de paiement, multiplie les privations tout en peinant à joindre les deux bouts. Les dialogues, percutants, renforcent l’authenticité des personnages et des situations mises en vignettes. C’est le cas, notamment, quand les dealers exploitent la culpabilité de Fatoumata, rendue incapable d’apporter à ses filles l’épanouissement et le confort nécessaires, pour la convaincre de mettre la main à la pâte en œuvrant en qualité de nourrice – elle doit garder une malle dont elle ignore le contenu. 

Fatoumata est un personnage ambivalent, symbole de la mère protectrice confrontée à des choix impossibles dans un environnement hostile et capable de duplicité quand il s’agit de protéger les siens, que cela soit à l’égard de la police (qui s’échine à en faire une indic) ou des dealers. Sa relation avec ses trois filles, sa voisine et amie Khadija ou les dealers illustre très bien les enjeux de pouvoir et de vulnérabilité dans les banlieues. Ce n’est pas anodin qu’on la retrouve barricadée chez elle en fin d’album, comme si les événements et la violence s’imposaient à elle sans que personne puisse lui venir en aide. 

Les banlieues font l’objet de descriptions détaillées de leurs environnements, interactions et conflits internes, ce qui apporte une certaine profondeur au récit, même si ce dernier peine à sortir des sentiers battus. À mourir entre les bras de ma nourrice brode également autour de la solidarité féminine et de l’amitié, comme le montre la relation entre Fatoumata et Khadija, soumise au fondamentalisme religieux de son mari. Cette solidarité est un pilier pour Fatoumata, puisque l’aide de son amie lui permettra d’éviter la prison et les menaces des caïds locaux, eux-mêmes divisés en bandes rivales.

À mourir entre les bras de ma nourrice est une œuvre évocatrice, qui expose le lecteur à la réalité souvent dure des banlieues françaises. À travers le parcours de Fatoumata, les auteurs abordent des questions épineuses et éthiques, appréhendées selon un contexte difficile. Ce roman graphique, par son réalisme et sa narration immersive, dit autant de la vie en situation de précarité que de la maternité dans les familles monoparentales. 

À mourir entre les bras de ma nourrice, Mark Eacersall, Henri Scala et Raphaël Pavard 
Glénat, janvier 2024, 104 pages

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3.5

« Zombies » : une odyssée, des représentations

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L’ouvrage Zombies, de Claude Gaillard et Guillaume le Disez, publié il y a quelques semaines aux éditions Glénat, offre un aperçu richement documenté de la figure du zombie dans la culture populaire. Ce livre volumineux et illustré avec soin poursuit le chemin tracé par leur précédent ouvrage sur les slashers, plongeant un peu plus dans les abysses du genre horrifique.

Le zombie, tel que dépeint dans la culture moderne, trouve ses origines dans le folklore haïtien, mais c’est avec George Romero et son œuvre cinématographique, initiée dans les années 60, que le genre s’est véritablement imposé. Cette créature, représentation macabre et altérée de nous-mêmes après la mort, renferme une multitude de significations culturelles et spirituelles. Les auteurs établissent ainsi des liens passionnants entre cette figure et les racines chrétiennes, notamment à travers les écrits d’Ézéchiel et l’Évangile selon Saint Matthieu, explorant la résurrection et la sacralité du corps dans le christianisme, deux phénomènes que les mangeurs de chair, jamais rassasiés, questionnent à leur façon.

Le livre se penche abondamment sur les premières apparitions cinématographiques du zombie, notamment dans White Zombie et les films de Boris Karloff, ainsi que sur l’influence de Jacques Tourneur avec Vaudou. Le traitement révolutionnaire du genre par Romero, dès La Nuit des morts-vivants, est examiné avec force détails, puisqu’il fait l’objet d’un chapitre à part entière, soulignant comment le cinéaste a non seulement codifié un genre mais aussi mis en question les barrières raciales, sociales et médiatiques de son temps. Il suffit de songer à Zombie et Diary of the Dead pour en prendre la pleine mesure.

L’ouvrage se penche sur les variations du zombie dans différentes cultures et époques, retraçant des focus décennaux et lorgnant du côté des films espagnols, britanniques ou américains. Amando de Ossorio, Mary Lambert, Jean Rollin se voient ainsi tour à tour invoqués, quand d’autres, comme John Carpenter, font l’objet d’une attention plus spécifique, avec une analyse subtile et étayée, puisque les auteurs expliquent longuement en quoi The Fog ou Ghosts of Mars, pour ne citer que ces exemples, s’inscrivent à la marge du genre.

Au-delà du cinéma, Claude Gaillard et Guillaume le Disez examinent l’empreinte des morts-vivants à la télévision, avec des séries telles que The Walking Dead (inévitablement) et Z Nation (bien plus succinctement). Ils n’omettent pas les œuvres plus hybrides, comme le parodique et séminal Shaun of the Dead ou l’érotisé Zombie Strippers, qui met en scène la star du X Jenna Jameson. Si les racines du genre sont passionnantes, sa polyvalence et sa popularité persistante donnent toute son étoffe à ce beau-livre. 

Comment résumer Zombies ? Plus qu’un catalogue joliment illustré, il s’agit d’une étude exhaustive et érudite sur l’évolution et l’impact culturel du zombie à l’écran. De ses racines haïtiennes à son incarnation moderne dans le cinéma et la télévision, ce livre rédigé avec soin et légèreté, dans un alliage efficace, offre un panorama fascinant sur l’un des monstres les plus emblématiques de notre époque. 

Zombies, Claude Gaillard et Guillaume le Disez 
Glénat, novembre 2023, 352 pages 

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4.5

Le retour du capitaine Nemo, sous le signe de Jules Verne

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Avec cet album, le Belge François Schuiten et le Français Benoît Peeters signent… leur retour dans la série des Cités obscures. Le précédent album officiel de la série commençait à dater, puisqu’il s’agit de La Théorie du grain de sable (2e partie), sorti en 2008.

Une fois de plus, le duo nous propose un album vraiment original, à tel point qu’on atteint aux limites du neuvième art que constitue la bande dessinée. En effet, cet album ne comprend que six planches qui peuvent à la limite être rattachées au domaine de la bande dessinée classique. Encore faut-il savoir qu’elles se rapprochent de ce qui se faisait il y a de nombreuses décennies, avec du texte sous un dessin et bien-sûr aucun dialogue dans des phylactères. Et pourtant, ce n’est pas comme si les personnages ne parlaient pas ici. A vrai dire, le seul à s’exprimer est le capitaine Nemo, qui n’est autre que le personnage dont Jules Verne nous fait vivre des aventures peu communes comme personnage central de Vingt mille lieues sous les mers (1869-1870), puis comme personnage secondaire de L’île mystérieuse (1875).

Des Voyages extraordinaires aux Cités obscures

Pour celles et ceux qui n’auraient pas lu ou n’auraient qu’un souvenir trop vague des deux romans de Jules Verne, aucune importance, car le présent album en rappelle les points essentiels en les intégrant à l’intrigue. En effet, l’album commence avec un homme qui émerge du néant. Il retrouve progressivement ses esprits pour réaliser qui il est et ce qu’il a vécu. L’essentiel de l’intrigue consiste à faire le point sur ses souvenirs.

Le capitaine Nemo

Maintenant me direz-vous, à quoi bon cet album s’il se contente de mettre en scène le capitaine Nemo se souvenant des péripéties essentielles des deux romans en question ? Premier point, les auteurs décident que le capitaine Nemo n’a pas disparu, alors que Jules Verne l’avait laissé inexorablement entraîné dans un gigantesque maelström. Autre point, ils imaginent une improbable circonstance qui lui vaut de se retrouver sauf. Enfin, ils donnent au capitaine une sorte de destin en lien avec Jules Verne qui mérite réflexion (nous y reviendrons) et ils donnent à comprendre le capitaine, avec ses origines, son caractère et son vécu qui expliquent ses actes et décisions hors du commun.

Les Cités obscures

Il faut également évoquer la présentation générale de l’album qui ne comporte quasiment pas de partie réellement BD. Ce n’est pas tellement surprenant de la part de Schuiten et Peeters qui proposaient déjà quelque chose dans ce style avec le quatrième album de la série La route d’Armilla (1988), mais avec davantage de texte et de couleurs, ainsi que d’éléments de BD classique. Concrètement, la majeure partie de l’album se présente avec une succession de doubles pages où une grande illustration noir et blanc occupe la page de droite, en lien avec l’intrigue. Sur la page de gauche, un peu de texte commente l’avancée de l’intrigue, avec un dessin plus petit pour l’accompagner. Le style rappelle celui des dessins qu’on peut observer dans les livres de la collection des Voyages extraordinaires publiés en son temps par les éditions Hetzel, style qui convient parfaitement à Schuiten. Les auteurs rattachent donc leur univers des Cités obscures à celui de Jules Verne. Cela amène à quelques observations et réflexions, car depuis le début de la série des Cités obscures (Les murailles de Samaris – 1983) on se demande où situer ce monde qui ressemble étrangement au nôtre, avec de nombreux détails qui ne collent pas, malgré des noms de villes (Pârys et Brüsel) qui laissent entendre que ce pourrait être un futur de notre monde (ou un monde parallèle), avec peut-être des bouleversements géologiques, puisque les cartes qu’on peut observer ne présentent pas une géographie connue. On observe encore quelques cartes ici. Or, la fin nous place dans notre monde. Il ne faut y voir à mon avis qu’une pirouette scénaristique, certes astucieuse, qui m’amène à conclure qu’il ne sert à rien de chercher à préciser où et quand se situe le monde des Cités obscures. Il se situe plus simplement dans l’imaginaire des auteurs.

Un auteur, un éditeur

Mais l’album ne s’achève pas avec son intrigue, puisque les auteurs reviennent sur la genèse de l’œuvre de Jules Verne, ainsi que les relations de l’écrivain avec Hetzel son éditeur et ami. Cette partie pourrait se contenter d’avoir comme objectif de justifier l’album. Finalement, au-delà de ce qu’elle apprend, elle évoque un titre méconnu de Jules Verne, qu’Hetzel le dissuadait de travailler Paris au XXe siècle qu’on a longtemps cru perdu. Il fut retrouvé en 1989 (publié en 1994) et les auteurs le présentent à leur manière, avec un extrait par chapitre (17) accompagné d’une illustration grand format en noir et blanc, selon le même principe que la première partie de cet album et c’est bien mieux qu’un simple bonus.

Style général

Il constitue un des principaux atouts de l’album. Le dessin met parfaitement en valeur le texte, mais ne se contente pas de l’illustrer. Disons que le texte et les dessins se font écho pour titiller notre imaginaire, marque d’une œuvre de qualité. Et l’ensemble des dessins de grande taille des planches de droite est remarquable. Par contre, ce qui se trouve à l’origine de la nouvelle vie du capitaine Nemo a de quoi surprendre et certaines des péripéties ne me convainquent pas vraiment. Enfin, il faut bien dire que les auteurs se contentent ici de broder à partir d’une idée, certes originale. Mais l’album ne déçoit pas et il a bien sa place dans la série des Cités obscures.

Le Retour du Capitaine Nemo, François Schuiten et Benoît Peeters
Casterman, octobre 2023
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3.5

Le feu de Saint Antoine : étrange manifestation

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Auteur remarqué de Hound Dog (2022), le dessinateur Nicolas Pegon ne fait pas dans la facilité avec cette BD, sur un terrain où on ne l’attendait pas. Encore que…

En 1416, un moine en prise au doute est pris d’hallucinations qu’il ne comprend pas. Il faut dire qu’il n’avait pas les connaissances que nous avons désormais sur certaines substances hallucinogènes. Aujourd’hui nous savons que l’ergot du seigle, un champignon qui peut se développer sur les pains de seigle, provoque des hallucinations (désignées sous le nom d’ergotisme) comparables à celles que provoque le LSD, rien moins que cela. Le LSD n’était pas connu à l’époque et on interprétait les hallucinations liées à l’ergotisme comme des manifestations de nature divine. A vrai dire, vu ses effets, on les considérait même comme des tentatives de Satan en personne pour pervertir les servant.e.s de Dieu. Comme quoi la méconnaissance est à l’origine de graves méprises.

Une étonnante confrontation

Ici, le moine ne réalise pas qu’il absorbe (probablement de façon plus ou moins régulière) une substance aux effets délirants qui l’amène aux limites de l’irréparable. En l’y soustrayant in-extremis, le dessinateur s’amuse à le confronter dans son délire à un individu de notre époque qui pourrait être Nicolas Pegon en personne. Le moine l’appelle Antoine en s’imaginant être confronté à Saint-Antoine, car à son époque on désignait par feu de Saint-Antoine les effets de son délire. Le dessinateur en profite pour explorer ses propres délires visuels. Ainsi, Antoine reçoit le moine dans son intérieur et c’est très amusant, car chacun des deux personnages vit avec ses connaissances et ses références. L’hôte utilise un vocabulaire et des expressions de notre époque, accentuant l’incompréhension du moine. Pour nous lecteurs, c’est particulier, car Nicolas Pegon présente tout cela selon la perception déformée du moine. Autant dire qu’il met le paquet, avec un feu d’artifice de couleurs psychédéliques dont deux tons fluos et des déformations en tous genres. Il joue aussi bien avec les formes qu’avec la façon dont sont représentés les mots, ce qui s’avère particulièrement convainquant.

Hallucinations et délires

Attardons-nous sur l’aspect religieux, fondamental aux yeux du moine. L’expérience hallucinatoire renforce son doute, puisqu’il va jusqu’à considérer que son délire lui apporte des réponses à ses questions. Évidemment, ce qu’il perçoit alors de la réalité l’amène à tout reconsidérer. Nous avons même des réflexions qui ne sont pas loin de la métaphysique pascalienne, ce que je considère comme particulièrement significatif : cette BD ne se distingue pas que par son originalité d’aspect. A noter également que Nicolas Pegon s’arrange avec beaucoup d’élégance pour ne jamais prendre position pour ou contre le dieu du moine. La réflexion générale tend davantage vers ce qui nous motive dans l’existence plutôt que vers une hypothétique foi qui repose essentiellement sur une croyance qu’on veut bien entretenir (ou non). Bien entendu, on ne peut pas attendre une réflexion poussée dans une BD petit format (14,9 x 10,7 cm – 112 pages). Par contre, on apprécie la richesse d’inspiration de Nicolas Pegon qui ne se contente pas de déformations physiques en tous genres et de la débauche de couleurs déjà cités. Ainsi, il marque l’incompréhension entre ses deux personnages en faisant sentir que le moine s’exprime en vieux français (caractères gothiques, en rose dès le début). Et il fait sentir la différence des deux personnalités par leurs cadres de vie, leurs façons de vivre (habitudes, vêtements, etc.) et leurs références. On aperçoit par exemple une ébauche de l’affiche du film Les Dix commandements (Cecil B. DeMille – 1956) et une cathédrale est représentée à la façon dont elle serait utilisée aujourd’hui dans un spectacle de type son et lumière.

Des avantages du neuvième art

Encore une fois, Nicolas Pegon fait le lien entre son inspiration picturale et ses goûts musicaux, ce qui apporte un plus dans la compréhension de sa manière et de ses intentions. Cette BD qui peut se lire assez rapidement n’est donc pas qu’une parenthèse récréative dans le parcours d’un artiste. Le dessinateur montre ici qu’avec relativement peu de moyens (à comparer avec ce qui s’avère nécessaire au cinéma par exemple) et une belle inventivité, il trouve les ressources pour produire une œuvre d’une richesse étonnante. Bien entendu, la comparaison avec le cinéma ne doit rien au hasard, puisque cette BD comme beaucoup d’autres est conçue d’une manière qui doit pas mal au septième art, dans sa façon de faire sentir les mouvements, de concevoir les cadrages et les enchainements. Quand on pense à tout ce que Nicolas Pegon fait passer avec les moyens limités d’une BD, par rapport à tout ce qui serait nécessaire pour produire une adaptation cinématographique (animation par exemple), c’est quasiment aussi vertigineux que la réflexion sur l’existence ou non d’un Dieu tout puissant !

Le Feu de Saint Antoine, Nicolas Pegon
Éditions Réalistes (collection n°2), janvier 2024

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3.5

Making of : fausse lumière dans la nuit américaine

Il est des films qui ne savent pas ce qu’ils racontent. Il en est d’autres qui ne racontent pas ce qu’ils prétendent raconter. Making of est de ceux-là.

La proposition est simple et sophistiquée. C’est en quelque sorte une idée esthétique sous forme de fable. Un cinéaste tourne un film qui raconte une historie vraie mais en la tordant, forcément, parce que c’est une fiction, et parce que les acteurs artificialisent tout. Mais le film tourné finit par éclairer (du moins est-il supposé le faire) la réalité des coulisses ; c’est lui le vrai making of. Autrement dit : C’est la réalité qui est mensongère, et la fiction qui est sincère.

On pourrait s’amuser à décrire ce jeu de miroir qui, soit dit en passant, est réalisée de manière assez délicate, sans insistance, sans surlignage épais. Oui, on dirait que Cédric Kahn s’est constamment employé à alléger son dispositif, à l’aérer, par l’humour et la vivacité du montage entre autres. Les acteurs stars sont très bons, en particulier Xavier Beauvois. On ne s’ennuie pas, au premier visionnage du moins. Mais quelque chose manque cruellement, une chose qui, étonnamment, semble être désignée par le film lui-même comme son objet principal, ce qu’il s’est donné pour tâche de révéler.

Avant d’y venir, reprenons l’intrigue. Making of raconte l’histoire de Simon (Denis Podalydès), cinéaste consacré, le genre auteuriste, à la Cédric Kahn, qui commence le tournage d’un film inspiré d’une histoire vraie sur la tentative malheureuse d’un groupe d’ouvriers de reprendre leur usine en voie de délocalisation pour en faire une SCOP, une entreprise autogérée. Il est accompagné pour cela d’une directrice de production dévouée et pragmatique (Emmanuelle Bercot), d’un acteur égocentrique (Jonathan Cohen) et d’un producteur mythomane (Xavier Beauvois). Lui-même, Simon, est un réalisateur dépressif, en cours de séparation avec sa femme, comme l’usine est en voie de délocalisation, et, à l’instar du leader des ouvriers joué par Jonathan Cohen, Simon refuse cet état de fait. Dès le début, le tournage semble s’acheminer vers la catastrophe : deux producteurs se retirent avec leur million à cause d’une fin jugée trop misérabiliste. De même, le projet de SCOP est-il condamné dans l’univers violent du capitalisme mondialisé.

On le comprend assez vite : le projet d’autogestion est une métaphore de la création cinématographique. Projet dans les deux cas collectif, généreux, en butte aux puissances d’argent. Voici pour le dispositif général.

Ce jeu de miroir culmine vers la fin en deux scènes qui se suivent presque immédiatement, scènes où la symétrie habituelle se trouble pour mieux interroger les rapports de production au sein de l’industrie cinématographique. La première scène est une scène du film dans le film, où l’on voit s’effondrer le projet d’autogestion. Les patrons ont proposé des primes de départ mirobolantes aux ouvriers qui cesseraient la lutte, et plus de la moitié d’entre eux est disposée à les accepter. Leur choix fait l’effet d’une lâcheté et d’une désertion. Ils ont choisi la sécurité plutôt que la liberté. En face, dans les coulisses du tournage, l’argent venant à manquer, et alors qu’il ne reste plus qu’une semaine de tournage, la directrice de production propose aux membres de l’équipe, s’ils le veulent bien, de les aider à boucler le film gratis. Certains acceptent, d’autres refusent. Il est à noter que ceux qui refusent appartiennent plutôt aux échelons les plus bas (machiniste, électricien) de la « grande famille » du cinéma.

On pourrait croire à un reflet, qu’il s’agirait dans les deux cas de faire preuve d’héroïsme, pour l’autonomie dans le premier, pour l’art dans le second. Mais ce n’est pas si simple car, ce qui se révèle dans la seconde scène, c’est bien l’existence d’une hiérarchie, d’une division du travail marquée par des écarts de condition extrêmes (entre l’acteur star et le chef machino par exemple), peut-être plus extrême d’ailleurs que dans n’importe quelle industrie. Ce qui se révèle, c’est que l’on a bien affaire, qu’on le veuille ou non, avec un tournage, à une unité de production, qu’il s’y trouve des travailleurs, pas forcément mieux traités qu’ailleurs, et des conflits, et des rapports de force, de nature éminemment sociale.

On s’attendrait, compte tenu de son dispositif, à ce que le film traite des conditions de travail sur un tournage, sans en escamoter la crudité au nom d’un romantisme de la création artistique (à la 8 1/2) ou d’un hommage énamouré au cinéma (La Nuit américaine). Dans le même temps, il apparaît que Cédric Kahn a voulu s’amuser et traiter avec humour les calamités habituelles d’un tournage, de l’acteur capricieux au réalisateur dépassé, en passant par les producteurs faussement cool et cupides. Mais à vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, on finit par n’en attraper aucun. Le film est assez drôle, mais sans être non plus hilarant, et sans renouveler les poncifs attachés à la peinture du milieu du cinéma. Quant à la critique sociale qu’il nous promettait, Making of passe magistralement à côté. Rarement un film de tournage n’aura si peu montrer ce qu’est un tournage, n’aura si peu filmé les techniciens au travail, n’aura si peu filmé les techniciens tout court. Il n’y en a, au final, que pour les cadres, que pour les « bourgeois » de l’art cinématographique. On suit, il est vrai, un figurant qui se fait embaucher ensuite pour faire le making of, mais ce dernier est présenté comme un futur réalisateur, auteur d’un scénario qui a ébloui Simon, donc comme un prolo talentueux appelé à devenir un Grand. Les quelques techniciens que l’on voit sont, qui plus est, assez antipathiques, soit veule soit égoïste soit déférent, et existent de toute manière assez peu à côté de la ribambelle d’acteurs de renom (Podalydès, Bercot, Cohen, Beauvois, etc.) qui occupe tous les postes importants du tournage, et concomitamment tous les rôles importants du film.

Alors, de quoi parle Making of au final ? On ne sait pas trop. C’est un petit film sur une grande idée. On ne comprend pas bien la raison d’être d’un tel dispositif si c’est pour le délaisser avec si peu d’égards, et accomplir enfin ce qu’il s’agissait de dénoncer : cette tendance du monde du cinéma, de ceux du moins qui y occupent les position avantageuses, d’oblitérer le caractère social de leur activité. Le film donne l’impression d’avoir été trusté par ses propres personnages de producteurs cyniques. On peut presque les entendre dire : « Fais-nous plutôt une bonne grosse comédie sympatoche, avec des acteurs connus et une fin heureuse ; et abandonne toute idée de faire un film sur l’exploitation et l’aliénation au sein de l’industrie cinématographique ! »

Quel étrange film, qui fait ce qu’il dénonce, sans manifester une quelconque conscience de cela ! On ressort avec la sensation d’avoir pris plaisir à quelques numéros d’acteurs, sans avoir rien appris sur les coulisses de fabrication d’une œuvre cinématographique.

Un film reste à faire, qui raconterait par exemple l’histoire d’un machiniste opprimé et exploité sur le tournage d’une adaptation de Germinal, avec des acteurs célèbres dans le rôle des techniciens et des inconnus dans le rôle des acteurs.

Finalement, on a peut-être eu tort d’accabler, dans le sillage de Godard, et pour les mêmes raisons à peu près dont j’accable ici Cédric Kahn, Truffaut et sa Nuit américaine. Dans ce dernier film au moins, faisait-on dire à un personnage, la femme du régisseur : « Qu’est-ce que c’est que ce cinéma ? (…) Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment ? » Car au prix de quels mensonges en effet, par quel sang versé, sur le dos de quelle misère, devons-nous tous nos enchantements de salles obscures ? Il faudrait le raconter ; il faudrait réaliser enfin un authentique making of.

Bande-annonce : Making Of

Fiche technique : Making Of

Titre français : Making of
Réalisation : Cédric Kahn
Scénario : Fanny Burdino et Samuel Doux
Musique : Astrid Gomez-Montoya et Rebecca Delannet
Décors : Damien Rondeau
Costumes : Alice Cambournac
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Montage : Yann Dedet
Son : Martin Boissau
Production : Olivier Delbosc
Coproduction : Bastien Dirodot et Cédric Iland
Production exécutive : Christine de Jekel
Production associée : Emilien Bignon
Société de production : Curiosa Films, en coproduction avec Tropdebonheur productions, France 2 Cinéma et UMedia
Budget : 3,75 millions d’euros
Pays de production : France
Genre : comédie dramatique
Durée : 114 minutes

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2.5

Festival CitéCiné de Carcassonne : King’s land, El Profesor, Explanation for Everything, Première affaire

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Entre faire du cinéma politique et faire du cinéma pour faire de la politique, il n’y a pas un écart mais une péninsule que s’engage à explorer le festival CitéCiné de Carcassonne. Deuxième jour pour une pléiade d’agora cinématographiques plus ou moins sures de leurs discours et leurs articulations à l’écran.

El Profesor de Maria Alché et Benjamin Naishtat et Explanation for Everything de Gàbor Reisz partagent une proposition : partir de l’intime et la banalité d’un quotidien pour ouvrir sur la chose publique et la confrontation des mondes. Tout deux présentent une même qualité : nous faire suffisamment apprécier le temps passé avec des outsiders pour se permettre de reléguer l’efficacité proverbiale du temps cinématographique en queue de liste. Mais ils accusent également le même défaut : diluer leur « zone d’intérêt » (ah ah) dans un trop-plein qui bouchonne la route vers l’essentiel.

Dans El Profesor, un professeur de philosophie timide et complexé s’accroche comme à une bouée de sauvetage à son poste universitaire, menacé par le retour d’un collègue/rival aussi flamboyant qu’écrasant. Le film repose beaucoup sur Marcelo Subiotto, acteur principal et sosie argentin de François Damiens. Drôle sans chercher le rire, triste mais pas pathétique, maladroit sans être lourd : une souplesse de jeu impressionnante qui s’incarne en trois dimensions de gêne sociale à l’écran. Sa prestation réussit même à donner des ailes à un film un chouia cloué au plancher des vaches. La faute à une mise en scène qui pèche par excès de timidité et un scénario trop dense pour son propre bien. C’est qu’en toile de fond, il y a une révolution sociale qui gronde. Entre raconter le destin d’un pays et le parcours initiatique d’un personnage qui trouve sa place dans la lutte, il y a deux lièvres que les auteurs voudraient bien courir en même temps, sans tout à fait y parvenir.

Dans Explanation for Everything, un ado déclenche un scandale national en mettant son échec au bac sur le compte des griefs politiques de son prof d’histoire. La cigarette provoque un feu de forêt, et transforme le récit à la première personne en film choral. Dommage que le cinéaste mette autant de temps à craquer l’allumette, et ne perde quelque peu de vue son fil rouge (un adolescent écrasé par la pression parentale et sociale) à force de vouloir être au four et au moulin en même temps. Tout le monde parle mais personne ne l’écoute : au cinéma comme en politique, il ne suffit pas de tendre le micro à tout le monde pour libérer la parole.

C’est un reproche que l’on pourrait également adresser à King’s Land de Nicolaj Arcel. Et on a envie de se montrer d’autant plus sévère avec celui-là que la première heure file à 300 à l’heure sur l’autoroute du grand cinéma. Avec son scope vertigineux qui tend la toile à largeur et à hauteur et dilate le temps et l’espace entre les bords du cadre, on est dans du solide. Du lourd. De la peloche qui s’adresse à David Lean et Sergio Leone les yeux dans les yeux et avec le visage tellurique de Mads Mikkelsen pour imprimer. L’acteur y incarne un capitaine de l’armée danoise, qui s’engage à cultiver et coloniser un morceau de terre inhabitable pour gagner ses titres de noblesse. L’homme dans et contre la nature, la civilisation à l’état sauvage, roturier vs. aristocrates… Du cinéma en grandes pompes mais pas pompeux qui malheureusement atteint son acmé à la première heure du film. Le film dévie ainsi de sa trajectoire toute tracée vers la grandeur pour un sentier plus sinueux qui se traduit notamment en circonvolutions narratives laborieuses.

Ça continue de se suivre sans trop de problèmes, mais avec la montagne dans le rétroviseur et non plus à portée de vue, même si Mads Mikkelsen reste là pour tenir la baraque. King’s Land ? À voir quand même impérativement en salles, pour monter très haut en altitude sans perdre le sens du sol, et se souvenir que le cinéma n’est pas un art séculaire.  Y faire de la politique, c’est aussi avoir le sens du sacré.

On n’escalade pas le sommet avec Première Affaire, qui parle d’une avocate en droit financier qui se prend de passion pour la défense au pénal d’un mineur présumé assassin. Enfin « sacrifier », c’est un bien grand mot, tant l’héroïne fait peu de cas de l’affaire censée bouleverser sa vie. Qu’il s’agisse en filigrane d’une crise d’adolescence tardive, soit. Que le film prenne son thème au pied de la lettre au point de tout sacrifier aux humeurs de sa protagoniste, c’est une autre histoire qui se résout dans une issue étrangement nihiliste. L’apolitisme, de la politique par des moyens détournés ? Vous avez trois heures.

Pauvres créatures : dans l’esprit (délicieusement fou) du professeur Lánthimos

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On avait peur du syndrome Ari Aster et son Beau is afraid avec cette nouvelle proposition du génial et inventif cinéaste grec Yórgos Lánthimos. Surtout après qu’il nous ait offert son chef-d’œuvre avec l’immense La Favorite. Eh bien nos craintes ont été vaines tant cette fable complètement dingue et sans précédent nous amuse, nous heurte et nous émerveille. Entre un propos acéré sur la condition humaine et ses travers et un univers visuel rétro-futuriste riche et élaboré confinant au sublime pour nos pupilles ébahies, Pauvres créatures est un mets cinématographique raffiné et rare dont on aurait tort de se priver malgré sa durée un peu trop généreuse. Et en bonus, on a droit à une Emma Stone carrément monstrueuse dans tous les sens du terme.

Synopsis : Bella est une jeune femme ramenée à la vie par le brillant et peu orthodoxe Dr Godwin Baxter. Sous sa protection, elle a soif d’apprendre. Avide de découvrir le monde dont elle ignore tout, elle s’enfuit avec Duncan Wedderburn, un avocat habile et débauché, et embarque pour une odyssée étourdissante à travers les continents. Imperméable aux préjugés de son époque, Bella est résolue à ne rien céder sur les principes d’égalité et de libération.

On sait pertinemment avant d’entrer dans la salle pour la projection de Pauvres créatures que l’on va voir quelque chose de peu commun, d’inédit. Que le film que nous a préparé Yórgos Lánthimos est très singulier. Et on est peu étonné, car l’artiste nous a habitué à des œuvres aux sujets toujours complètement improbables et intrigants. De son tout premier long parvenu dans nos contrées, Canine, où des parents offraient à leurs enfants une éducation toute particulière au génial The Lobster, où les célibataires étaient transformés en l’animal de leur choix s’ils ne trouvaient pas chaussure à leur pied, le cinéaste aime les scripts complètement fous desquels il parvient à faire ressortir une morale toujours bien sentie.

C’était un peu moins évident avec son opus royal qu’était La Favorite, peut-être son film à la fois le plus accessible, le plus directement jubilatoire et le plus abouti. Un véritable chef-d’œuvre. Quand est apparu le projet de Pauvres créatures et ses premiers extraits, on pouvait se demander dans quel délire était parti le plus réputé des cinéastes grecs. Qu’on lui ait laissé une totale carte blanche, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qu’il soit parti dans des délires un peu trop hermétiques et dissociés du public. Un peu comme le Ari Aster de Beau is afraid donc, qui a ses admirateurs mais aussi ses détracteurs, dont nous faisons partie après les claques Hérédité et Midsommar. Eh bien non ! Dans une espèce de numéro d’équilibriste unique en son genre, il nous propose un croisement fou entre le cinéma de Terry Gilliam (pour la folie visuelle de l’univers dépeint) et celui de Cronenberg (pour les corps et la chair malmenés) baigné dans un univers à la Jules Verne (le côté rétro-futuriste) avec ses obsessions et tics cinématographiques à lui. Alors si le film n’est pas parfait, c’est en tout cas un sacré morceau de cinéma jamais vu, généreux et toujours surprenant.

Et, bizarrement, ce n’est cette fois pas dans le propos, le sujet en lui-même ou le scénario, que la folie de son auteur va le plus s’exprimer. Non. Sur cette œuvre, c’est davantage à l’image, avec un univers visuel foisonnant que ne renierait donc pas le Terry Gilliam du méconnu Les aventures du baron de Munchausen avec tout un pan de l’imagerie de l’écrivain Jules Verne indexé sur du Tim Burton. Lánthimos crée un monde passionnant à voir, totalement imaginaire et proche de l’imagerie des contes de fées. Il mêle les traits culturels de chaque destination du voyage par cette Candide revisitée avec le côté industriel et prompt aux inventions de l’époque. Tout cela baigné dans le jus de ses idées propres et accouchant ainsi d’un film en forme de maelstrom de formes, de couleurs et d’idées incroyablement beaux. De ce tramway à l’envers à Lisbonne à ce bateau de croisière qui ressemble aux navires de la science-fiction du XVIIIème siècle, c’est d’une beauté plastique absolue.

Mais Lánthimos ne s’arrête pas la majesté et l’originalité de ses décors, auxquels on peut rajouter les costumes et la photographie pour un raffinement esthétique de haute couture. Sa manière étrange de filmer en fish-eye ou par l’intermédiaire d’un œil de bœuf renforcent le côté bizarre de son univers. Un monde créé de toutes pièces, siège de croisements animaux hybrides et de folies scientifiques fantasmées. Dans ce Barnum unique en son genre, Lánthimos propose une fable sur la condition humaine et croque les travers de nos sociétés entre le patriarcat, la méchanceté et la cupidité de l’homme ou encore la luxure. À travers le personnage de Bella, caractérisé par un cerveau de nouveau-né dans le corps d’une femme, il nous donne à voir la folie du monde et c’est intemporel.

Avec Pauvres créatures, on est donc en pleine dans une fable morale au tournant, aussi drôles et caustiques que plein d’acuité. On rit pas mal des réflexions pleines de bon sens de cette créature sur le monde qui l’entoure. Et son voyage de découverte du monde est un régal de chaque instant malgré une durée quelque peu trop généreuse. En effet, le long-métrage radote un peu sur certains aspects et chaque escale aurait pu être un peu raccourcie. Mais cela reste marginal comparé au plaisir de ce voyage pas comme les autres. Quant à Emma Stone, dans un rôle casse-gueule au possible qui aurait pu virer au ridicule, elle est juste surprenante et parfaite donnant au cinéaste qui l’avait déjà filmé avec maestria dans La Favorite, une nouvelle composition monstre que l’on n’oubliera pas. Attention cependant, voici une œuvre exigeante et particulière qui ne plaira pas à tous les publics de par son étrangeté, quand bien même elle est assumée.

Bande-annonce – Pauvres créatures

Fiche technique – Pauvres créatures

Réalisation : Yórgos Lánthimos.
Scénario : Tommy McNamara.
Musique: Jerskin Frendrix.
Production : Fox Searchlight.
Pays de production : USA.
Distribution France : The Walt Disney Comapany France.
Durée : 2h21.
Genres : Fable fantastique, comédie, drame.
Date de sortie : 17 janvier 2024.

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3.5

Festival CitéCiné de Carcassonne : ouverture

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Carcassonne : une ville chargée d’histoire avec un grand H, dominée par une cité médiévale dont l’éclat éclaire le chemin des visiteurs de nuit venus découvrir le festival qui monte dans le milieu des manifestations culturelles. À savoir le festival de cinéma politique, renommé Festival CitéCiné, qui inaugurait sa 5ème édition ce jeudi soir au Centre de Congrès du Dôme. Avec, au centre des débats, une question vieille comme le 7ème Art : c’est quoi, faire du cinéma politique ? Éléments de réponse avec Vincent Lindon, Ken Loach et La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer.

Il n’existe pas de Dry January pour la culture, à en juger par l’impatience contagieuse qui émane de la salle comble. Ici, on vient voir des films, parler cinéma, et gratter quelques raisons de refaire le monde. Pas inutile par les temps qui courent : Étienne Garcia et Henzo Lefèvre, respectivement président et directeur du festival, le revendiquent dans leurs discours. Le cinéma est un outil d’évasion, mais aussi un outil pour agir, ou au moins penser sa réalité. Vincent Lindon, invité d’honneur monte sur l’estrade sous le tonnerre d’applaudissement d’un public conquis d’avance, s’excuse de ne pas être un orateur pour mieux délivrer un discours d’école.

Faut-il être un politique pour parler politique dans l’espace ultra-public ? La question traverse le milieu des saltimbanques depuis toujours, mais la position de l’acteur est connue, et il l’affirme ici : le cœur l’emportera toujours sur la raison. D’accord ou pas d’accord, le choix est fait et le comédien fétiche de Stéphane Brizé (présent en tant que présent du jury) n’en démord pas.

C’est le vétéran Ken Loach qui prend ensuite la parole. En visio, à cause d’une chute qui l’a malheureusement empêché de faire le voyage. Sincèrement ému de l’hommage qui lui était rendu, le cinéaste faisait le bilan de plus de 60 ans de cinéma à penser la place de la politique dans l’espace filmique. On a tout à fait le droit de penser ce qu’on veut de ses derniers films, mais force est de constater que chez lui la pensée ne fait qu’un avec la caméra. Traduire la lutte des classes en cinéma, et non pas faire du cinéma pour parler de lutte des classes, le combat d’une vie qu’il invite les présents à continuer après lui.

La soirée d’ouverture se concluait avec La zone d’intérêt de Jonathan Glazer, Grand prix du dernier festival de Cannes, qui nous présente le quotidien du directeur du camp Auschwitz et sa famille installée en face du camp de la mort. D’ordinaire, le défi résidant à plonger dans les pages les plus sombres de l’histoire consiste à dégager une part d’humanité dans l’inhumain. Jonathan Glazer ne fait pas ça. Ici, le mal ne se débat pas avec les contradictions du spectateur : il vit sa meilleure vie, dans un jardin d’Éden parfaitement indifférent à la machine de mort que le cinéaste n’évoquera que par métonymie. Les cris surgissant des profondeurs bande-sonore, la fumée des chambres à gaz s’invitant dans l’arrière-plan d’un panorama bucolique, les miradors composant le paysage d’une maison champêtre. La banalité du mal, c’est de vivre au paradis quand l’enfer habite en face.

À mi-chemin entre le cinéma et l’installation d’art contemporain, La Zone d’intérêt défigure l’humanité dans la peinture d’un quotidien idyllique mais déréglé par des détails quasi-subliminaux de cadrages, des points de montage bref : ce qu’il convient d’appeler de la mise en scène. Le cinéaste n’a pas volé sa récompense cannoise, et réalise une sorte de Truman Show du IIIème Reich, avec ses personnages évoluant dans un univers de boule à neige séparé du monde extérieur par un filtre qui n’agit pas sur le spectateur.

Cette distance contemplative entretenue avec le public regardant constitue la force du film, mais aussi sa limite lorsque Glazer ne peut plus faire autrement que de développer le récit, et des personnages dont on a appris à se foutre. Pur film d’exposition, dans tous les sens du terme, La Zone d’intérêt n’est peut-être que ça, mais il ne pouvait en être autrement pour accomplir sa profession de foi. À savoir un autoportrait clinique de notre indifférence, et la puissance de notre capacité d’abstraction à l’inacceptable. Zone of interest nous rappelle la nécessité de faire de la politique, au cinéma comme dans la vie : pour ne pas que le regardant se reconnaisse dans le regardé.

Priscilla, le retour en force de Sofia Coppola

Priscilla, de Sofia Coppola : les héroïnes de la cinéaste se suivent et se ressemblent. Au lieu de nous lasser, on admire un ensemble qui figure une œuvre de plus en plus maîtrisée et cohérente.

Synopsis :  Quand Priscilla rencontre Elvis, elle est collégienne. Lui, à 24 ans, est déjà une star mondiale. De leur idylle secrète à leur mariage iconique, Sofia Coppola dresse le portrait de Priscilla, une adolescente effacée qui lentement se réveillera de son conte de fées pour prendre sa vie en main.

Anatomie d’une chute

Oui, c’est un véritable examen clinique d’une déchéance annoncée que Sofia Coppola opère dans ce huitième long métrage, Priscilla. Produit entre autres par l’intéressée elle-même, le film n’a pourtant rien d’un film de commande. La patte de la cinéaste est là, et bien là.

Priscilla est dans la droite ligne de sa filmographie. Elle a toujours été investie dans des récits relatifs à de jeunes et de très jeunes femmes prises dans un système qui les isole, dans un carcan qui les emprisonne, dans une vie qui n’est pas la leur. Des héroïnes plus ou moins diaphanes et évanescentes, un peu à son image d’ailleurs, ses Virgins, sa Marie-Antoinette, ou encore ses Proies pour ne citer qu’elles, et maintenant cette « Cilla » que l’on découvre du haut de ses 14 ans et de son mètre cinquante. Ce n’est pas faire de la psychologie de comptoir d’imaginer que son appartenance à l’écrasante dynastie qui est la sienne a pu façonner ce cinéma qu’elle forge film après film.

Ce nouveau métrage, qui se focalise donc sur les quelques années de vie de Priscilla avec Elvis Presley, du point de vue de la première puisque basée sur ses mémoires, est l’antithèse du récent film de Baz Lurhmann, Elvis. Plus minimaliste que jamais, Sofia Coppola opte avec son chef opérateur pour une colorimétrie neutre et discrète, à l’inverse du réalisateur australien toujours tout en flamboyance. La musique, prise en main par Phoenix, est délicieusement anachronique : en plus de leur propre composition, de nouveaux arrangements à l’ancienne pour des musiques actuelles, ou au contraire des reprises modernes des classiques de l’Americana Music, procédé déjà utilisé dans Marie-Antoinette. À peine un ou deux morceaux du King.

Au-delà de cette forme très maîtrisée, dans un décor luxueux reconstituant Graceland, le fond de sa narration est également à l’opposé de celui de Baz Lurhmann. On obtient ainsi deux Elvis pour le prix d’un. Celui des faubourgs, une victime de ses démons et du fameux Colonel Parker qui n’a plus aucun secret pour les cinéphiles ; et l’autre, celui de Priscilla, un bourreau, qui a manipulé (le mot grooming n’a pas son équivalent dans notre langue) une gamine et ses parents au point qu’elle vienne vivre à Graceland à même pas 18 ans, un inconscient qui l’initie aux drogues, un homme violent physiquement et psychologiquement. Le tout est déroulé sans pathos, sans emphase particulière, ce qui rend la violence des situations encore plus aiguës.

Mais le vrai sujet du film est bien entendu elle et non lui, sa solitude, son ennui, ses cent pas dans un salon trop vaste pour sa minuscule personne. La manière dont elle accepte l’emprise de son mari (il faut la voir aller se servir toute seule tel un petit soldat bien dressé dans la boîte à comprimés « magiques »), et dont petit à petit, elle essaie de se défaire, seule, sans alliée, abandonnée de tous y compris de ses parents, mue uniquement par l’intuition que tout ceci n’est pas normal. Plus sa choucroute prend du volume sur sa tête, sous les injonctions de son mari, plus son épiphanie se renforce pour se dire qu’à 28 ans, elle a une vie propre à vivre.

La nouvelle venue Cailee Spaeny, lauréate justifiée d’un prix à la Mostra, a parfaitement rempli le contrat avec beaucoup de conviction, passant d’une mineure belle et ingénue, presque difficile à regarder  dans ses rapports malsains avec cet homme de dix ans son aîné, à la jeune femme sous emprise, désirante et non désirée, et qui passe du désarroi à la prise de conscience. Face à elle, et contrairement à Austin Butler dans le film de Lurhmann, Jacob Elordi a compris qu’il n’est pas le protagoniste, et réussit à effacer le plus possible Elvis au profit d’un mari qui coche toutes les mauvaises cases.

Priscilla est sans doute un des meilleurs films de sa réalisatrice, comme étant le résultat d’un polissage constant et méticuleux de sa thématique principale, de sa connaissance intime de son sujet, celui de l’émancipation de la femme emprisonnée dans des cages plus ou moins dorées, aux barreaux plus ou moins lâches.

Priscilla – Bande annonc

Priscilla – Fiche technique

Titre original : Priscilla
Réalisateur : Sofia Coppola
Scenario : Sofia Coppola, sur la base du livre de Priscilla Presley et Sandra Harmon :  « Elvis and me »
Interprétation : Cailee Spaeny (Priscilla), Jacob Elordi(Elvis), Ari Cohen (Capitaine Beaulieu), Dagmara Dominczyk (Ann Beaulieu), Tim Post (Vernon Presley), Lynne Griffin (Mamie ‘Dodger’)
Photographie : Philippe le Sourd
Montage Sarah Flack
Musique : Phoenix
Producteurs : Sofia Coppola, Youree Henley, Lorenzo Mieli, Priscilla Presley, Co-producteurs : Charles Finch, Bumble Ward
Maisons de production : American Zoetrope, The Apartment, Fremantle
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 03 Janvier 2024
Italie, Etats-Unis– 2023

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4

Scrapper : portrait d’une jeune fille en deuil

Acclamé au festival Sundance 2023, Scrapper nous arrive avec des pensées positives. Malgré le chagrin étouffé d’une jeune orpheline, on se laisse surprendre par ce paysage de la classe ouvrière londonienne. Les individus qui peuplent cet univers étroit et labyrinthique ne peuvent qu’entrer en collision. Charlotte Regan capte ainsi, sur le vif, la trajectoire de deux êtres qui ont tout à découvrir l’un de l’autre, quitte à renoncer à leur rébellion intérieure. Une comédie fantaisiste et bienveillante !

Synopsis : Banlieue de Londres. Georgie, 12 ans, vit seule depuis la mort de sa mère. Elle se débrouille au quotidien pour éloigner les travailleurs sociaux, raconte qu’elle vit avec un oncle, gagne de l’argent en faisant un trafic de vélo avec son ami Ali. Cet équilibre fonctionne jusqu’à l’arrivée de Jason, un jeune homme qu’elle ne connait pas et se présente comme étant son père.

Ce film n’est sans doute pas au niveau d’Aftersun de Charlotte Wells, qui repose également sur l’étude d’une relation père-fille. Cependant, le jeu de la comparaison ne suffit pas car le portrait de Charlotte Regan se révèle plus sucré et explosif, là où Wells préfère une lente infusion des saveurs nostalgiques, naissantes et mourantes à la fois. Ici, ce n’est que de la vie dont on parle, bien que l’on convoque souvent les fantômes du passé, à l’instar de Regan qui traversait déjà le deuil de son père et de sa grand-mère lors du processus d’écriture. Son premier long-métrage est donc à mi-chemin entre sa réalité et celle de l’enfant qui lui sert d’appui. Son point de vue décomplexé lui permet ainsi de jouer sur des tonalités comiques, là où certains privilégieraient la dramatisation. C’est ce qui lui permet d’atteindre le sentiment feel-good, à la manière de Ken Loach à son âge d’or.

L’enfance rebelle

La jeune Georgie entretient rigoureusement son petit lotissement à Chigwell, bien trop silencieux pour que ce soit normal. Elle met un point d’honneur à préserver ce « monde d’avant », au risque de perdre ses souvenirs les plus forts. Seule pour répondre à ses besoins, Georgie ne pourra pas leurrer les services sociaux très longtemps. Ce pitch rappelle momentanément celui de Nobody Knows de Kore-Eda, où une famille de quatre enfants vit en autonomie, sans que personne sache qu’aucun tuteur adulte et légal s’en occupe. Le film aurait pu partir dans cette même direction, mais il préfère le virage d’une rédemption moins directe, en conjuguant la problématique de la paternité au deuil que subit la jeune scrapper (argot anglais pour qualifier la volonté indomptable et bagarreuse de l’héroïne).

Le retour de son présumé père Jason devient l’occasion idéale de créer d’autres souvenirs, de bâtir un nouvel avenir commun. Ces deux êtres qui n’ont pas fini de regretter leur perte ont encore tout à célébrer dans leur amitié symbolique. C’est cette ambiance des quartiers de la classe ouvrière que Charlotte Regan cherche à restituer, où tout le monde se connaît et où l’entraide est précieuse. En témoigne l’amitié sincère entre Georgie et Ali (Alin Uzun), ponctuellement présent pour que son modèle de vie contraste avec celui de l’orpheline. Il a encore une famille qui l’attend chez lui, tandis qu’elle n’a plus personne pour s’occuper de son apprentissage. Mais son franc-parler et sa force de caractère font de Georgie une enfant plus mature qu’elle en a l’air. Il ne manque qu’un brin de misérabilisme pour parfaire cette toile brossée par la directrice de la photographie Molly Manning Walker, dont le premier long-métrage a secoué la sélection Un Certain Regard l’an passé sur la Croisette (How to have sex).

Frère de sang

S’ajoute à cela une confusion troublante et hilarante lorsque Jason joue davantage le rôle d’un grand frère blagueur qu’un père, tout ce qu’il y a de plus fonctionnel. Malgré son âge, il reste l’enfant qui aime jouer jusqu’à pas d’heure, quitte à apporter sa contribution aux quatre cents coups de Georgie. Cela fait-il de lui un chien de la casse ? Probablement, mais l’alchimie entre Lola Campbell et Harris Dickinson bonifie cette relation père-fille, constituant ainsi le point fort de ce portrait d’une jeunesse rebelle. Les personnages réalisent que leur cohabitation et leur captivité vont au-delà de leurs liens de sang. Elle réapprend à devenir une enfant, tandis qu’il laisse derrière lui le soleil d’Ibiza pour initier son parcours d’adulte. Et la réussite de cette union n’a même pas besoin d’être justifiée, car elle reste en hors-champ de ce récit de rédemption et de réconciliation.

Il existe également une place pour un jardin secret, une pièce de la maison qui sert de refuge à Georgie pour se reconnecter à la mémoire de sa défunte mère. Cette touche fantastique apporte beaucoup de sensibilité à l’intrigue, peu joyeuse en surface et tout à fait pertinente lorsqu’on se laisse prendre aux jeux de ces enfants, libres et insoumis. C’est pourquoi le récit est souvent interrompu par des témoignages de l’entourage de Georgie, tels qu’elle se les imagine. Cette petite fille, qui porte gaiement le maillot de football de West Ham, ne se contente donc pas de cocher toutes les cases du deuil sans remettre en question l’irruption de Jason dans sa vie. À force de chercher quelqu’un avec qui danser, elle s’est trouvé un partenaire idéal pour l’accompagner dans une ascension optimiste et sans limites. Scrapper célèbre cette tendance et peut compter sur son duo de comédiens pour pétrir son récit de sagesse et de tendresse.

Bande-annonce : Scrapper

Fiche technique : Scrapper

Réalisation et Scénario : Charlotte Regan
Directrice de la photographie : Molly Manning Walker
Montage : Billy Sneddon, Matteo Bini
Musique originale : Patrick Jonsson
Son : Adam Fletcher
1er assistant réalisateur : Joe Starrs
Costumes : Oliver Cronk
Production : BFI, BBC FILM
Producteur : Theo Barrowclough
Pays de production : Angleterre
Distribution France : Star Invest Film France
Durée : 1h24
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 10 janvier 2024

Scrapper : portrait d’une jeune fille en deuil
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3

Mon ami Robot : l’amitié dans un écrin

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Avec Mon ami Robot, Pablo Berger (Blancanieves, Abracadabra) réalise son premier film d’animation. Il s’agit de l’adaptation du travail de l’illustratrice Sara Varon (Robot Dreams) axée sur une relation d’amitié mais aussi les sensations que peut ressentir le spectateur devant un univers animé où tout devient possible à l’écran. Un film qui se veut une déclaration d’amour à la ville de New York mais avant tout au cinéma, comme le raconte Pablo Berger : « le cinéma pour moi reste effectivement proche de la magie, de Méliès, du cirque… Et le son y participe ».

Un chien anthropomorphe privé de parole, pas de sentiments ni d’expressions, se lasse d’une vie très solitaire et vide. Attiré par deux voisins qui s’aiment à travers la fenêtre, il découvre son reflet dans la télé et l’allume, lui opposant alors un trop plein d’images. Il coupe le son jusqu’à ce qu’une publicité attire son attention : la possibilité d’acheter et construire un robot, d’en faire un ami. Il suffira d’un sourire de cet ami de vis et boulons pour que l’amitié naisse instantanément et durablement. Dès lors, Dog et Robot, les héros du roman graphique de Sara Varon, s’animent dans un décor New Yorkais. Les visages s’illuminent et l’histoire s’emballe, la bande son aussi. Jusqu’au jour où Dog et Robot sont brutalement séparés. Dog va tout faire pour retrouver son ami, quand Robot n’a plus que ses yeux pour rêver. Il siffle d’ailleurs leur hymne entêtant qui dit  en substance « quand nous dansions, te souviens tu que les étoiles brillaient dans la nuit? », autrement dit l’amitié irradiait de bonheurs des cœurs trop longtemps glacés de solitude.  Mon ami Robot est une histoire de coup de foudre amical, de moments de joie qui restent longtemps dans le cœur même, après s’être quittés.

Leur amitié est avant tout une balade minutieuse, fantaisiste et très fouillée dans un New York révolu où chaque détail, chaque sensation frémissent à l’écran. On sent poindre la nostalgie dès les premières images, comme si l’histoire de Robot et Dog était terminée avant d’avoir vraiment commencé. Elle existe cependant au présent et est vécue intensément, comme autant de première fois pour Robot et Dog. Ainsi, il reste à Dog des photos prises ensemble, l’air étonné de Robot, la fantaisie retrouvé de Dog s’y lisent. Dans la salle, les enfants sont silencieux, comme scotchés par cette histoire pourtant sans parole où tout est propice à l’émerveillement jamais naïf. Les rêves de Robot (titre original du film et du roman graphique) sont  si forts qu’on y croit avec lui jusqu’à imaginer la vie comme un happy end permanent. Pourtant, Mon ami Robot plus qu’un film d’amitié est celle du souvenir de cette amitié, ce qu’elle laisse dans le cœur et ce qu’elle permet de lien à l’autre, de nouvelles rencontres. Au travers d’animaux et de ferrailles, c’est bien d’humanité qu’il est question.

Dog essaie d’aimer autrement, ailleurs, de recommencer des amitiés jamais aussi belles et durables que celle avec Robot. Pourtant, il tente, il s’accroche, il s’investit et il y croit. Robot, de son côté, devient l’abri d’un oiseau et de ses petits puis le compagnon d’un bricoleur malin et mélomane. Chacun de son côté fait l’expérience du manque, le suspens est maintenu tout du long quant à leurs retrouvailles, quitte à nous serrer maintes fois le cœur. Mon ami Robot raconte aux enfants cet émerveillement, cette joie et aussi cette peur du manque, de la disparition. Il raconte aux adultes une cinéphilie joyeuse et éclectique de Yoyo à Shining en passant par Le magicien d’Oz. On se laisse également différemment porter, à tout âge, par la bande son qui est soignée tels mille petits bonbons à déguster (comme un soir d’Halloween où deux sœurs jumelles même pas effrayées peuvent venir sonner à votre porte).

Pablo Roger adapte avec fidélité, tout en l’enrichissant, l’univers de Sara Varon, et crée un conte moderne aussi simple que touchant où les sensations sont reines et où les seules limites sont celles de l’écran de cinéma (auxquelles Robot se heurte). Ce rêve lucide et désenchanté, traversé de nostalgie et de beauté est un enchantement par un réalisateur qui a su se réinventer de film en film.

Mon ami Robot : Bande annonce

Mon ami Robot : Fiche technique

Synopsis : Dans un univers peuplé d’animaux où il est possible de fabriquer des robots pour palier à la solitude, Dog, un chien new-yorkais, se fait un nouvel ami : Robot. Ils jouent à la console, se baladent à Central Park, et deviennent vite inséparables. Mais lorsqu’un voyage à la plage laisse son ami Robot rouillé et immobilisé dans le sable, Dog doit malheureusement retourner seul à sa vie d’avant. Au fil des saisons, il tente de combler le vide émotionnel laissé par cette perte à travers une série d’amitiés passagères, sans jamais véritablement y parvenir. Pour Robot, seuls ses rêves et ses souvenirs heureux de Dog lui apportent un peu de réconfort. Chacun à leur façon, les deux amis s’accrochent à l’espoir de se retrouver un jour… Mais y arriveront-ils ?

Réalisation : Pablo Berger, d’après le roman graphique de Sara Varon
Animation : Benoit Feroumont
Montage : Fernando Franco
Création sonore : Fabiola Ordoyo
Durée : 1h42
Date de sortie : 27 décembre 2023
Genre : Animation
Distribution : Wild Bunch Distribution
Production : Noodles Production, Les films du Worso