Accueil Blog Page 153

L’Innocence : l’enfance, côté obscur ?

Hirokazu Kore-Eda a reçu le prix du scénario au festival de Cannes en 2023. Il a en effet conçu L’innocence (ou Monster lors de sa première présentation mondiale) pour mieux nous tromper. On pense d’emblée que le réalisateur de l’enfance joyeuse et lumineuse a basculé du côté de Haneke et ses enfants inquiétants dans Le Ruban Blanc ou encore lorgne du côté des vampires adolescents stylisés à la Morse. C’est alors qu’un véritable puzzle se met en place, pour reconstituer ce qu’il reste encore d’innocence dans l’enfance.

On sait pourtant que la lumière est présente dans le film, visible sur les quelques photos promotionnelles. Malgré ça, on se laisse vite prendre au jeu du petit « monstre », de celui qui est brutal et fourbe. C’est que le réalisateur des très beaux, déjà entachés par la cruauté du monde, I wish ou Nobody knows, où la lumière de l’enfance était reine, se fait volontiers manipulateur. Il fait appel dans son scénario aux gouffres des « on dit ». Le film est peuplé de « on m’a dit que… », et autres rumeurs maintes fois entendues dans les cours d’école (ou dans la vie d’adulte) et qui créent des confusions, des tensions abyssales. Ici, les cibles sont faciles : un jeune professeur un peu maladroit, une mère de famille célibataire et un gamin émotif qui se met à se comporter de manière incompréhensible pour qui ne connaît rien de ses sentiments. En tant que CPE, voir ce film est un déchirement constant entre la cour d’école, la salle des profs, le cœur des parents et cette impression que quelque chose se joue d’une extrême noirceur, et que personne ne peut rien empêcher. Non l’enfance n’est pas un mystère à explorer : c’est un âge où grandir est une nécessité, où être soi n’est pas une option, mais surtout où la pression du groupe est la plus forte. Que peut, à dix ans, un gamin contre l’envie d’être accepté des autres ? Comment peut-il lutter contre le monde des adultes et celui des enfants tyrans dans le même temps ?

On sait à quel point le harcèlement cristallise en France toutes les tensions scolaires depuis au moins cette rentrée 2023 (mais il y a eu et il y aura toutes les autres). Au Japon semble-t-il, l’histoire est la même : les enfants doivent vivre ensemble, personne vraiment n’est là pour leur apprendre à le faire. Il faut avancer comme une masse dans des savoirs alors que tout se joue ailleurs : dans la manière d’être, les mots prononcés, les attitudes attendues… Ce n’est pas savoir qui compte le plus, c’est être le plus fort, celui qui dicte comment ça doit être. Autour, gravitent ceux qui suivent, et surtout ceux qui subissent. Beaucoup trop rarement existent ceux qui ont le courage de dire « stop ». Comment s’opposer à la norme établie ? Que perçoivent vraiment les adultes des enjeux de ce monde cruel, seul moment de la vie où l’on est forcé à ce point à cohabiter aussi longtemps et de manière si artificielle ? On se souvient avec force de la cour de récré vécue à hauteur d’enfant dans Un monde. Tous les sons, les gestes, étaient agressions pour ceux qui ne savent pas où porter leur regard, comment faire illusion ou justement passer inaperçu. Le très beau court métrage Précieux, mettant en scène un enfant « différent » confronté à des gamins méchants et tous identiques dans le graphisme, avec ses adultes quasi invisibles, raconte aussi ce sentiment si profond d’impuissance. Là aussi une petite fille tente de lutter pour construire une amitié avec celui que tous rejettent, elle aussi, par peur d’être ciblée, renonce.

Dans son film, Kore-Eda raconte différentes violences, différents regards, et parvient en plus à parler d’amitié et d’amour… Il ne règle pas définitivement la question de la survie de cet amour dans un monde où tout semble vouloir l’étouffer. L’innocence est un film de feu et de fausses interprétations, d’adultes inquiets ou démunis… C’est l’histoire d’un monde qui ne sait pas trop quoi faire de la souffrance des enfants, de leurs cris de détresse, des signes qui s’offrent à eux, et qui préfèrent s’en tenir aux discours dictés, aux dialogues de sourds. Dans un monde éducatif japonais perdus dans des représentations constantes, une question d’honneur, de discrétion (voir la scène où le prof doit s’excuser devant toute l’école ou encore celles où la mère est reçue), on se retrouve aussi écrasé que dans un système éducatif français aux injonctions contradictoires, aux moyens dérisoires et où la cour de récréation fait régner la loi du plus fort. Quelle place l’innocence peut-elle encore tenir dans cette histoire, quand les monstres se cachent partout et nulle part à la fois ? Kore-Eda lutte par des images de cinéma, des instants volés et une tenace croyance en ces refuges, ici le wagon de train abandonné, que seuls les enfants savent transformer en vaste terrain de jeu où après « 1,2,3 » et une carte sur le front, on peut devenir tout ce que l’imagination nous propose.

L’innocence : Bande annonce

L’Innocence : Fiche technique

Le comportement du jeune Minato est de plus en plus préoccupant. Sa mère, qui l’élève seule depuis la mort de son époux, décide de confronter l’équipe éducative de l’école de son fils. Tout semble désigner le professeur de Minato comme responsable des problèmes rencontrés par le jeune garçon. Mais au fur et à mesure que l’histoire se déroule à travers les yeux de la mère, du professeur et de l’enfant, la vérité se révèle bien plus complexe et nuancée que ce que chacun avait anticipé au départ…

Réalisateur : Hirokazu Kore-Eda
Scénario : Yuji Sakamoto
Interprètes : Sakura Andô, Eita Nagayama, Soya Kurokawa, Hinata Hiiragi
Photographie : Ryuto Kondo
Montage : Hirokazu Kore-Eda
Distributeur:  Le Pacte
Production: Toho, Fuji Television, Aoi Pro Inc, Gaja Corporation, Bun-Buku
Durée : 2h06
Genre : Drame
Date de sortie : 27 décembre 2023

« L’Île où le roi n’existe pas » : poursuivre ses désirs

0

Dans son ouvrage graphique L’Île où le roi n’existe pas, publié par les éditions Bamboo, Raphaël Drommelschlager offre une exploration subtile et nuancée des thèmes de l’accomplissement personnel et du rêve face à la réalité. À travers le personnage de Max, un libraire aspirant à une vie au-delà des contraintes quotidiennes, l’auteur charpente une trame narrative riche en symbolisme et en introspection.

Max est un libraire introverti, célibataire et solitaire, confronté à l’absence de clients dans son commerce. Ainsi, au début du récit, une matinée entière s’écoule sans que personne mette les pieds dans sa librairie… Son ami Gus, qui ne tourne pas autour du pot, ne manque pas de lui rappeler cette problématique des plus contemporaines : la lutte des commerces traditionnels face aux géants numériques, incarnés par des plateformes telles qu’Amazon. Mais l’économie du secteur du livre n’est pas tout à fait le sujet de L’Île où le roi n’existe pas. Ses enjeux sont plutôt à chercher dans le nom de la librairie de Max : Le Grand Départ.

Ancien grand rêveur, toujours doué d’une vie intérieure riche, Max s’est enraciné dans un quotidien qui semble le satisfaire. Mais cette façade masque en réalité une aspiration à une vie plus significative, loin de l’immobilisme et de la monotonie dans laquelle il s’est encastré. Sa librairie, ainsi que sa relation avec son chat et ses proches, notamment Camille, offrent une fenêtre sur sa perception de la société humaine, marquée par une certaine distanciation et un désir d’évasion qui va se matérialiser au moment où sa librairie part en fumée. Raphaël Drommelschlager intègre dans son histoire une comparaison pertinente avec le James Stewart de Fenêtre sur cour : les deux hommes observent passivement le monde, renforçant un sentiment d’aliénation.

Max déclare avoir « jeté l’ancre dans un océan de livres ». Il vend des ouvrages sur le tourisme sans jamais quitter son quartier. « Je vais vivre ma journée dans la folle société des hommes », annonce-t-il à son chat, le matin, juste avant de partir travailler. Son rapport au monde est complexe et une rencontre avec son « moi » d’enfance en atteste amplement. Cette introspection brutale met en lumière l’évolution de Max, passant d’une jeunesse pleine d’utopies à un présent marqué par l’angoisse et le manque de passion. Ce dialogue intérieur agit comme un catalyseur pour une réévaluation de sa vie.

Le thème central de l’œuvre est la quête de l’accomplissement personnel. Max, à travers ses expériences et ses rencontres, explore les possibilités d’une vie au-delà des limites imposées par la société. Le voyage de Max (« Vous êtes revenu dans le décor du passé mais en tant que adulte ») est une invitation à la réflexion sur nos propres aspirations et rêves, avant que l’incendie ne lui permette de faire table rase de son quotidien pour s’échapper et s’épanouir.

L’Île où le roi n’existe pas est une œuvre poétique, joliment illustrée, et profondément humaine. Raphaël Drommelschlager réussit à capturer, avec finesse et sensibilité, les tourments et les aspirations de l’homme moderne. L’album se présente, au-delà de ses aspects critiques, comme un hymne à la poursuite des rêves et à l’importance de l’accomplissement personnel.

L’Île où le roi n’existe pas, Raphaël Drommelschlager
Bamboo, janvier 2024, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Le Tatouage selon Fluide Glacial : une encre impertinente

0

Drôle et piquant, Le Tatouage mais avec humour, anthologie éditée par Fluide Glacial, met à l’œuvre une pléiade d’auteurs de renom tels que Boucq, Margerin et Zidrou, qui s’amusent à explorer avec esprit le tatouage, forme d’art propice à une liberté créative débridée.

Visuels, le tatouage et la bande dessinée ont toujours flirté, en ce sens qu’ils ont longtemps évolué en marge des arts traditionnels. Cet album collectif consolide cette fraternité artistique avec un esprit espiègle. Les premières pages déroulent une brève histoire du tatouage, un périple allant des aborigènes aux bikers, en passant par les marins et les conservatismes petits-bourgeois. Le livre ose même imaginer le pape rêvant de tatouer la chapelle Sixtine sur sa peau, sans prendre la mesure que son corps frêle ne permet qu’un insert insignifiant. Ces récits, et cela constituera la règle, sont ponctués de clins d’œil humoristiques, tissant un récit souvent mâtiné d’absurde.

Le Tatouage mais avec humour se distingue par une série de caricatures et de situations décalées. On y retrouve des tatouages mal placés, des erreurs hilarantes et des remplacements improbables de prénoms. Des planches variées, oscillant entre noir et blanc et couleurs vives, illustrent ces anecdotes avec une diversité visuelle frappante. À travers son humour, l’album touche parfois à une critique sociale subtile. Il questionne par exemple le tatouage en tant que symbole d’identité dans un monde où il devient banal, perdant de sa singularité.

Parmi les tatouages les plus insolites, on retrouve des listes de courses, un « No Future » inscrit sur le bras d’un malade condamné ou encore ces plans à la Prison Break. Ce n’est pas la seule référence à la culture populaire, puisque Star Wars, par exemple, se verra explicitement cité. Jeunes désireux de s’affirmer, vieux encore « dans le coup », motards plus sympas qu’il n’y paraît, devinette façon La Cité de la peur (ODIL_), l’album de Fluide Glacial comporte de nombreux gags et personnages permettant de porter un regard amusé sur cette pratique de plus en plus répandue (une personne sur cinq serait actuellement tatouée en France).

Le Tatouage mais avec humour fait la part belle à une imagination débordante et offre autant de situations cocasses qu’il n’y a de récits. Qu’ils se déploient sur une ou plusieurs planches, ou qu’ils se cantonnent à un dessin unique, ces derniers devraient trouver leur public parmi les amateurs d’humour et… de tatouages, prouvant une fois de plus que l’encre, qu’elle soit sur papier ou sur peau, est un puissant vecteur d’expression.

Le Tatouage mais avec humour, collectif
Fluide Glacial, janvier 2024, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3

« Au cœur de la Terre » : beautés et menaces

0

Les éditions Glénat publient le premier tome du diptyque Au cœur de la Terre, de Jean-David Morvan et Rafael Ortiz. Deux hommes y sont confrontés à un monde inconnu et hostile.

Dans ce premier tome d’Au cœur de la Terre, le courageux David Innes et son compagnon de fortune, le professeur Abner Perry, atteignent à l’aide d’une machine de forage révolutionnaire le monde souterrain et inexploré de Pellucidar. Sis sous des centaines de kilomètres de croûte terrestre, ce territoire bénéficie d’un « soleil » qui ne se couche jamais et est peuplé de créatures préhistoriques qui ont évolué selon leur logique propre.

À l’époque de la publication du roman d’Edgar Rice Burroughs, le monde était en pleine mutation. La science et la technologie évoluaient à un rythme sans précédent et alimentaient l’imagination des auteurs, de Jules Verne à H.G. Wells. Comme eux, l’auteur américain, prophète en son pays mais moins célébré en France, excelle dans l’art de mêler réalité scientifique et fiction.

Après le succès retentissant de sa série Tarzan, Burroughs s’oriente vers un univers moins conventionnel, exploitant la fascination de l’époque pour les mondes perdus et inexplorés. Cela lui permet d’explorer des thèmes variés, allant de l’aventure à la critique sociale. L’exploration de Pellucidar est une métaphore de la découverte de soi et des limites de la connaissance humaine. La confrontation entre la technologie et un monde primitif soulève des questions sur le progrès et la nature humaine. Le romancier utilise également ce cadre pour examiner des thèmes comme la domination, la liberté et l’unité face à l’adversité.

Jean-David Morvan et Rafael Ortiz, respectivement scénariste et illustrateur, s’approprient le roman pour en faire un diptyque graphique dont le premier tome est assez convaincant. David Innes, protagoniste principal, y symbolise l’audace et l’esprit d’aventure, tandis que son acolyte Perry représente plutôt la connaissance et la sagesse, souvent en contraste avec l’impulsivité de son ami. Le rendu des détails, les paysages vertigineux, la ronde de créatures imaginatives questionnant le darwinisme donnent un allant visuel très engageant à l’ensemble.

Une grande partie de ce premier tome repose sur l’exposition : des personnages, des lieux, des enjeux. La rencontre avec Diann, une indigène issue de la noblesse et solidaire des deux protagonistes, instaure une nouvelle dynamique au récit, qui dévoile en parallèle l’organisation plus structurée qu’il n’y paraît de ce monde inconnu et hostile. Pellucidar, avec son ciel éternellement lumineux et sa faune préhistorique, constitue un personnage à part entière. Chaque région du monde souterrain possède une identité distincte.

L’influence de Jules Verne, et notamment de son œuvre Voyage au centre de la Terre, est palpable dans le récit de Burroughs. Cependant, là où l’écrivain français privilégie l’exploration scientifique, l’Américain se concentre sur l’aventure et la survie, deux dimensions qui forment par conséquent l’essence de ce premier tome. Au-delà de ça, Au cœur de la Terre offre une méditation sur les concepts de temps et d’espace. Le monde de Pellucidar, avec son soleil perpétuel, invite à une réflexion sur sa nature relative et son influence sur la psychologie humaine. Un creuset qui devrait alimenter la suite de ce diptyque.

Au cœur de la Terre, Jean-David Morvan et Rafael Ortiz
Glénat, janvier 2024, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Seul l’espoir apaise la douleur » : Simone Veil raconte l’Holocauste

Le témoignage de Simone Veil sur les camps de concentration, enregistré en 2006 pour la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et l’INA, nous plonge dans les abîmes de la Seconde guerre mondiale. Il voit aujourd’hui le jour en format poche aux éditions J’ai lu.

Figure de proue de la vie politique et intellectuelle française, Simone Veil, rescapée de l’Holocauste, par ailleurs ancienne ministre et présidente du Parlement européen, a gravé son nom dans le marbre de l’histoire, notamment à travers une loi portant son nom et légalisant l’IVG. Quand elle est interrogée par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, elle en profite pour dérouler le fil de sa vie : une enfance heureuse à Nice, la noirceur de la déportation, la résilience face à l’horreur d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, dans un contexte où les valeurs humaines se perdent.

Issue d’une famille juive qu’elle décrit comme apaisée mais politiquement divisée, Simone Veil a vu son enfance, sereine, se fracasser sur le roc de la Seconde Guerre mondiale. Son arrestation alors qu’elle n’a encore que seize ans marque le commencement d’une épreuve aux contours cauchemardesques. Déportation dans des trains bondés dont elle décrit avec précision l’horreur, labeur forcé et harassant, faim et humiliations incessantes : c’est avec une émotion vibrante que la future étudiante à Science-Po évoque ces tourments, témoignant de l’inhumanité et de la barbarie qu’elle a dû endurer.

Dans le récit de Simone Veil, la famille n’est jamais loin. Son père est un architecte qui a souffert des lois instaurées en France pendant l’Occupation. Sa mère Yvonne lui inspire courage et force. Dans les camps, contrairement aux idées reçues, la jeune femme note l’absence de solidarité et le comportement nuisible de certains prisonniers communistes vis-à-vis des Juifs. Elle évoque aussi les privations, les sollicitations sexuelles, les actes de cannibalisme ou les rumeurs qui se répandent aussi vite que les maladies ou les poux.

Simone Veil fait montre d’une mémoire précise et se confronte à l’écueil de partager son vécu post-camp. L’ignorance, parfois l’indifférence ou les questions vexatoires, affleurent çà et là, en France comme en Suisse. Elle rappelle les assauts qu’elle a essuyés lors du débat sur l’IVG quand certains lui reprochaient un manque de cohérence, mettant sur un même plan les crimes commis par les nazis et les embryons privés de naissance par avortement.

Les paroles de l’ancienne ministre, teintées de mélancolie et d’une certaine noblesse, constituent une forme d’avertissement contre les dangers de l’oubli et de l’indifférence. À ce titre, elle s’interroge sur les archives tronquées de l’Allemagne nazie, et considère l’Holocauste à l’aune des génocides rwandais, cambodgien ou encore bosnien, épinglant ce qui les unit et surtout ce qui les sépare.

Seul l’espoir apaise la douleur est un petit livre éclairant, qui permet de mieux appréhender comment le monde a basculé dans les années 1930 et 1940. Simone Veil a vécu la Shoah avec des yeux de jeune femme, soudainement soumis au spectacle de l’horreur génocidaire. Chaque épreuve a dû être assimilée, tolérée par impuissance, enfouie sous une révolte intérieure qui transparaît clairement dans le texte.

Seul l’espoir apaise la douleur, Simone Veil
J’ai lu, janvier 2024, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Le Cercle des neiges : les revenants

Présenté en clôture de la 80e édition de la Mostra de Venise, Le Cercle des neiges jette un coup de froid sur Netflix en revenant sur la tragédie humaine qui a suivi un crash d’avion dans la cordillère des Andes en 1972. Ce que les médias ont qualifié de « miracle » ne l’est pas nécessairement pour les survivants. Moins sensationnaliste que les précédentes adaptations, cette dernière expérience survival dépeint la condition humaine et les limites de la foi avec une véracité saisissante.

Synopsis : En 1972, un avion uruguayen s’écrase en plein cœur des Andes. Les survivants ne peuvent compter que les uns sur les autres pour réchapper au crash.

Avec L’Orphelinat et Quelques minutes après minuit à son actif, Juan Antonio Bayona s’est rapidement imposé comme un artisan indispensable du cinéma espagnol. Si sa carrière n’est pas sans bavures (Jurassic World : Fallen Kingdom, Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir), on ne peut lui enlever un remarquable savoir-faire technique et narratif. De même, il est possible de voir en lui le prolongement de Guillermo del Toro et de Steven Spielberg, d’autres faiseurs de miracles, avec pour seule condition d’émouvoir les spectateurs. « D’abord on rêve, ensuite on cherche le sens. » Bayona ne dissimule pas le mantra (qu’il tient d’un autre réalisateur espagnol, Julio Medem) dans des promesses futiles et l’applique avec une si grande sincérité qu’elle nous agrippe en plein vol.

Seuls au monde

Retour dans la prison enneigée des Andes avec un casting beaucoup plus cohérent que celui qui compose le film de Franck Marshall, adapté du livre de Piers Paul Read, romancier choisi par les rescapés pour rapporter leur périple dans un glacier inhospitalier. C’est à présent au tour de Pablo Vierci de rendre l’ultime témoignage écrit sur les 72 jours passés dans ce lieu, aussi lumineux que le paradis mais aussi vicieux que l’enfer de Dante Alighieri. Society of the Snow, de son titre international, recueille ainsi les faits et les pensées des survivants et des morts.

C’est à Juan Antonio Bayona que l’on confie la lourde tâche de porter ces vérités à l’écran, d’où les détails minutieusement réalistes et immersifs du crash aérien ou encore d’avalanches claustrophobiques. Ce fut un véritable défi sur le plateau de The Impossible avec un tsunami vu de l’intérieur. Et c’est de nouveau le cas ici avec un récit beaucoup plus statique, mais qui présente d’autres intérêts dans la cohésion d’individus, poussés à cohabiter dans des situations extrêmes, sans vivres ni moyen de contacter les secours. Si l’anthropophagie notoire de l’événement reste dans l’inconscient collectif, le cinéaste espagnol cherche à mettre les choses au clair concernant cette pratique qui, malgré son évocation, est respectueuse des défunts. Élément pivot de l’intrigue, Bayona retranscrit astucieusement la nécessité de cette dérive de manière psychologique. Le dilemme moral est capté en courte focale sur les visages meurtris des rescapés et avec la musique de Michael Giacchino en renfort.

La lecture chronologique des événements, qui ont poussé les survivants à se rassembler autour de chaleureux poèmes improvisés, maintient l’empathie que l’on n’a pas forcément eu le temps d’apprécier dans Le territoire des loups de Joe Carnahan. La moitié du fuselage de l’avion est manquante, mais tout le monde se mobilise pour isoler cette carcasse du froid glacial qui les attend la nuit tombée. Valises et tout bout de tissu sont les bienvenus. Et dans l’attente qu’on vienne les extirper de cet antre de la folie, il s’agit bien évidemment de garder la foi, jusqu’à ce chacun arrête de tourner leur tête vers le ciel. Il ne reste plus que ces personnes dont la micro-société marche dans la même direction. Mais pour que le bon vent les ramène chez eux, chacun doit être capable de dépasser sa condition spirituelle, notamment lorsque les ventres crient famine.

Que ce soit avec Survivre (1974) ou Les Survivants (1993), le cinéma a tout mis en œuvre pour rendre hommage à l’accident du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571. Juan Antonia Bayona livre ici une impeccable reconstitution de l’odyssée des survivants. En épousant un point de vue différent de ses prédécesseurs, il détourne cette fausse idée que l’on se fait du miracle. Les individualités ne sont pas forcément à plaindre, malgré le maigre développement des personnages, car le collectif est ce qui rassasie ce récit épique uniquement en apparence. A défaut de lancer les hostilités de 2024 sur les grands écrans, le cinéaste tire parti de ce récit qui touchera bien plus de monde sur la plateforme du N rouge. De quoi nous tenir crispés sous nos plaids encore un moment.

En attendant impatiemment l’hommage historique A sangre y fuego du même réalisateur, qui revient sur l’implosion de l’Espagne dans la guerre civile de 1936 à 1939, on se réchauffe le cœur avec Le Cercle des neiges, une ode précieuse à la résilience, à la camaraderie et à la vie.

Bande-annonce : Le Cercle des neiges

https://www.youtube.com/watch?v=vIno0SRMv5Q

Fiche technique : Le Cercle des neiges

Titre originale : La sociedad de la nieve
Réalisation : Juan Antonio Bayona
Scénario : Juan Antonio Bayona, Bernat Vilaplana, Jaime Marques, Nicolás Casariego
Photographie : Pedro Luque
Montage : Jaume Martí, Andrés Gil
Décors : Alain Bainée
Costumes : Julio Suárez
Musique originale : Michael Giacchino
Effets visuels : Félix Bergés, Pau Costa, Laura Pedro
Producteurs : Belén Atienza, Sandra Hermida, Juan Antonio Bayona
Production : Misión de Audaces Films, El Arriero Films, Netflix
Pays de production : Espagne, Uruguay, Chili
Distribution France : Netflix
Durée : 2h24
Genre : Drame
Date de sortie : 4 janvier 2024

Le Cercle des neiges : les revenants
Note des lecteurs0 Note
3.5

L’étrangère aux yeux bleus : charmante

Né à Ouelen en 1930, le Russe Youri Rythkhèou se montre particulièrement inspiré pour nous communiquer son amour pour une région méconnue située juste sous le cercle polaire et très proche du détroit de Béring, donc du territoire américain.

Sur la côte de cette bande de terre, le 21 juin 1947 (soit peu après la Seconde guerre mondiale), une jeune étrangère débarque d’un bateau navigant sur l’océan (glacial) arctique. En provenance de Leningrad, Anna Odintsova arrive dans la petite ville de Ouelen et le premier à l’accueillir est Tanat, jeune homme frappé par ses magnifiques yeux bleus, lumineux. De son côté, Anna remarque l’allure du garçon qui la guide vers un endroit où elle pourra s’installer. Grâce à Tanat, Anna explore Ouelen. Ce faisant, elle apprend à connaitre ce jeune homme qui vit dans la steppe. Tanat est un Tchouktche nomade venu à la ville essentiellement pour se ravitailler. Pour Anna l’ethnologue cela tombe bien, car elle vient étudier les mœurs des habitants du coin. En deux temps trois mouvements, elle obtient de suivre Tanat avec les siens et même de l’épouser. On comprend rapidement – car Anna tient un journal dont le roman présente un extrait de temps en temps – qu’épouser un Tchouktche était dans ses plans. En effet, elle veut s’intégrer complètement à eux. Et comme entre Anna et Tanat l’attirance est réelle, la jeune femme fait rapidement la conquête du clan auquel son mari appartient, en particulier Rinto, le père de Tanat.

Dans la steppe

Le clan auquel Anna s’intègre y vit (quelques rares films nous donnent une idée du paysage, immense et quasi désertique, donc évidemment très peu peuplé) et s’y déplace au gré des circonstances, dues essentiellement au climat, très rude en hiver. Mais Anna s’accommode de tout cela. Le vrai souci, c’est l’époque qui voit le stalinisme battre son plein. Beaucoup d’hommes soumis à ce régime font le nécessaire pour qu’il s’applique même dans ces régions reculées. Le résultat, c’est la très forte incitation à l’abandon du régime des koulaks (propriétaires terriens), au profit de l’organisation collective, soit l’abandon de la propriété privée. Très peu acceptent cette évolution naturellement, mais peu osent s’y opposer frontalement. La résistance se fait plutôt par la fuite, comme le tente la famille de Tanat et Rinto, dans des sites de plus en plus inhospitaliers. En quelque sorte, il s’agit du prix à payer pour conserver l’indépendance du clan.

Convoitise

Au-delà des considérations politiques, nous avons les considérations individuelles, car la belle Anna ne plait pas qu’à Tanat. Elle plait notamment à Atata qui est sur les traces de Rinto pour l’arrêter et le forcer à intégrer le régime communiste. Ce qui voudrait dire l’intégration de ses rennes au grand troupeau collectif du kolkhoze « L’aube rouge ».

Mœurs des Tchouktches

A noter également tout ce qui tient à la vie dans cette région difficile. Outre le climat, nous avons un certain art de vivre et des mœurs particulières. Ainsi, on apprend que si l’un des époux décède, l’autre ne se retrouve pas seul. La famille désigne celui ou celle qui prendra la place de la personne disparue. C’est ainsi qu’un homme peut devenir l’époux de plusieurs femmes ou inversement, pour des raisons de survie du clan et d’équilibre des individus qui le constituent. L’histoire prendra un tour étonnant à la suite de l’application de cette règle.

Le chaman

Personnage aux dons qu’il cultive par transmission directe (initiation), le chaman occupe une place importante dans les croyances du peuple tchouktche. Quand Anna intègre le clan, elle ne sait pas trop à quoi s’en tenir. Mais elle comprend que Rinto ne joue pas la comédie en tant que chaman. Mieux, Rinto détecte en elle le don. Quand il la sent pleinement intégrée, il lui fait savoir qu’il la choisit comme héritière de sa place de chef de clan et de ses pouvoirs de chaman (une femme et venue de l’extérieur, c’est dire l’estime qu’il lui porte). Cela passera par quelques moments très particuliers qui transformeront Anna à tout jamais.

Vie d’Anna

Le titre est donc tout à fait à la hauteur de ce qu’il peut susciter comme attentes, car le roman est bel et bien centré sur Anna qui arrive à Ouelen en étrangère. En effet, pour Tanat et les siens, une Russe (soviétique plutôt) est bien une étrangère à leurs yeux, bien plus d’ailleurs que les cousins américains qui vivent de l’autre côté du détroit de Béring. Le roman nous fait suivre la vie et l’évolution d’Anna à partir du moment où elle intègre la communauté tchouktche. Le plus difficile à la lecture concerne les noms compliqués et le vocabulaire (nombreuses notes de bas de page), même si tout cela contribue à donner un aspect très véridique. Le Russe Youri Rytkhèou captive son lectorat et rend vivants aussi bien ses personnages que la région. De plus, il enchaine les péripéties, sans laisser de moments de flottement, ce qui ne l’empêche pas de décrire tout ce qui l’intéresse de façon très inspirée (souvent à la limite de la poésie). La structure narrative est habile avec les extraits du cahier d’Anna qui nous permet d’accéder à ses pensées profondes et donc d’en savoir plus que les autres personnages.

L’Étrangère aux yeux bleus, Youri Rytkhèou

Actes Sud : sorti le 1er mars 2001

Note des lecteurs0 Note
4

« Bobigny 1972 » : à l’aube du droit à l’avortement

0

Les éditions Glénat publient Bobigny 1972, de Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel. Elles y narrent l’affaire Marie-Claire Chevalier, du nom d’une jeune femme de 16 ans traduite en justice pour avoir avorté clandestinement de l’enfant de son violeur.

La vie de Marie-Claire Chevalier a pris un tournant tragique lorsqu’elle a été victime d’un viol à l’âge de 16 ans. Cette expérience traumatisante a été exacerbée par la découverte, quelques semaines plus tard, de la grossesse qui en a résulté. Démunie, déshonorée, craignant d’être traînée dans la boue si elle révélait son histoire, la jeune femme n’a eu d’autre choix que de recourir à un avortement clandestin, avec l’aide bienveillante de sa maman. C’est cette affaire douloureuse qui a été jugée à Bobigny en 1972, dans un contexte particulier où la loi, rétrograde, tendait de plus en plus à s’écarter des réalités sociales et des combats féministes.

Les auteures rappellent très bien les événements qui ont entouré ce procès. L’appel des 343, publié dans le magazine Le Nouvel Observateur en 1971, voyait des dizaines de célébrités déclarer avoir eu recours à l’avortement, un acte alors illégal et parfois lourdement condamné. Parmi les signataires de ce manifeste controversé figuraient Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve et Gisèle Halimi. C’est précisément cette dernière qui va prendre en charge la défense de Marie-Claire Chevalier en 1972, quelques années à peine avant la promulgation de la loi Veil, qui visait à mettre (enfin) la loi en adéquation avec son temps. Car l’avortement était alors amplement pratiqué, l’émancipation des femmes passait par le désir de gérer elles-mêmes leur maternité et la justice sociale ne tolérait plus que les riches puissent subir des interruptions de grossesse à l’étranger quand les plus modestes étaient convoquées devant les tribunaux pour les mêmes actes.

Tous ces phénomènes transparaissent clairement dans Bobigny 1972. Confrontée à une grossesse non désirée et aux stigmates sociaux associés, Marie-Claire Chevalier a pris la décision difficile de subir un avortement, réalisé dans des conditions clandestines et risquées. Peu après, elle a été dénoncée à la police, ce qui a mené à son arrestation ainsi qu’à celle de sa mère et de la praticienne qui a réalisé l’avortement. Mais ce qu’on juge dépasse de loin cette seule affaire : c’est une justice désuète, écrite et dispensée par les hommes, pénalisant les femmes et les pauvres, qui fait l’objet de l’attention de Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel, qui ne manquent pas de faire état des convictions de l’avocate de la défense en la matière.

Au cours du procès, Gisèle Halimi (dont l’enfance a récemment été racontée en bande dessinée aux éditions Delcourt) a non seulement plaidé pour l’acquittement de sa cliente mais a également utilisé la tribune qui lui était offerte pour critiquer la législation française sur l’avortement et mettre en lumière les difficultés et les injustices auxquelles les femmes étaient confrontées. Le procès a attiré une attention médiatique considérable et a suscité un débat national sur l’avortement. Les témoignages du député Rocard ou du professeur Monod, présents parmi d’autres dans l’album, appuient cette lecture critique des faits législatifs et judiciaires. La détresse de Marie-Claire Chevalier est double, puisqu’au viol s’ajoute le jugement, dans une continuité parfaitement ordonnée de masculinité toxique et d’impuissance féminine.

Alternant le présent fictionnel (le procès) et les flashbacks (le viol, notamment) avec des codes associés (pages jaunies ou non, pointillisme, etc.), Bobigny 1972 comporte plusieurs séquences mémorables. Parmi elles : la perquisition matinale et hâtée des Chevalier, les révélations tardives et poignantes faites par Marie-Claire à sa mère et surtout cette agression sexuelle glaçante, qui n’est pas sans rappeler ce que Maran Hrachyan mettait déjà en vignettes dans le roman graphique Une nuit avec toi, paru également aux éditions Glénat, en septembre. Ainsi, de par son intérêt historique et son souffle dramatique, cet album passionnant constitue l’une des belles surprises de ce début d’année. Il permet de resituer le combat pour l’avortement dans son contexte français originel et de faire état de son urgence perpétuelle, alors même que certains, à l’instar du nouveau président argentin Javier Milei, aimeraient en revoir les modalités.

Bobigny 1972, Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel
Glénat, janvier 2024, 192 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Claude Miller, une vie de films » : un trésor pour l’historien, un élixir pour le cinéphile

Les éditions Les Impressions nouvelles publient Claude Miller, une vie de films, un imposant volume consacré à un monstre sacré du septième art. Plus qu’une chronique, il s’agit d’un hommage vibrant et passionné à un cinéaste dont l’œuvre s’est poursuivie jusqu’aux derniers instants de la vie.

Claude Miller, réalisateur et scénariste, est une figure ô combien marquante du cinéma français. Olivier Curchod raconte longuement les débuts de l’homme aux dix-sept longs métrages. Il a tôt été attiré par l’écriture et l’image, s’est formé à l’Idhec, puis a débuté sa carrière dans le cinéma en tant qu’assistant réalisateur, travaillant aux côtés de grands noms tels que François Truffaut, Jean-Luc Godard et Robert Bresson. Une expérience précieuse, qui a façonné son approche du cinéma et lui a permis de développer un style narratif distinct et une sensibilité artistique unique.

Pendant sa longue carrière, Claude Miller a collaboré avec Patrick Dewaere, Gérard Depardieu, Michel Serrault, et bien d’autres. Il a fait ses débuts en tant que réalisateur en 1976 avec La Meilleure façon de marcher, un drame psychologique inspiré par Bergman, qui a révélé l’étendue de son talent pour explorer les complexités de l’âme humaine. Son style est déjà caractérisé par une attention méticuleuse aux détails, une narration intime et les thèmes de l’enfance et de la marginalité. Olivier Curchod chemine ensuite d’un film à l’autre, d’une anecdote rapportée à un commentaire passionné, présentant la trajectoire de Claude Miller tel un récit épique, un roman où chaque chapitre serait constitué d’un film.

Parmi les films les plus notables de Claude Miller, on compte Garde à vue (1981), un thriller psychologique intense, L’Effrontée (1985) et La Classe de neige (1998), deux films poignants sur l’enfance et l’adolescence. Chacun de ces films démontre sa capacité à mêler habilement des éléments de suspense, d’émotion et de critique sociale. Et si l’émergence du réalisateur a lieu sous le souffle de la Nouvelle Vague, son talent et son répertoire se consolident bien au-delà de ce courant cinématographique. Durant sa carrière, l’homme a bravé de nombreux d’obstacles, dont les mésaventures de tournage et la maladie (entre rémissions et rechutes), démontrant une détermination farouche et une vraie passion pour son art.

Claude Miller, une vie de films bénéficie d’une documentation richement fournie, incluant les archives personnelles de Miller et de nombreux témoignages de première main. On comprend pourquoi l’œuvre de Claude Miller, qu’Olivier Curchod a personnellement connu pendant de longues années, est essentielle à la juste appréhension de l’évolution du cinéma français. Ses films, souvent centrés sur des personnages complexes, ont influencé de nombreux cinéastes et continuent d’inspirer, aujourd’hui encore, les étudiants en études cinématographiques.

De l’influence précoce de son oncle Serge aux récompenses glanées, de ses activités de critique aux innombrables anecdotes de tournage, des références ou emprunts à Alfred Hitchcock aux controverses, Claude Miller, une vie de films est un pèlerinage dans le sanctuaire d’un réalisateur qui a surpris, conquis et parfois choqué le public (on pense notamment au film semi-érotique Le Sourire). Son œuvre, désormais partie intégrante du patrimoine cinématographique, aura rarement été effeuillée de cette manière, avec autant d’attention et de pédagogie.

Claude Miller, une vie de films, Olivier Curchod
Les Impressions nouvelles, janvier 2024, 576 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« La Buse » : l’appétit d’un pirate

0

Jean-Yves Delitte, scénariste et dessinateur, clôt son diptyque La Buse aux éditions Glénat. Il nous offre une immersion dans l’univers tumultueux et captivant de la piraterie du XVIIIe siècle.

Dans le premier tome de La Buse, Jean-Yves Delitte posait les bases de son histoire. Le contexte historique de la fin du XVIIe siècle, marqué par une recrudescence de la piraterie, était rappelé et servait d’écrin aux aventures de ses forbans. Le récit s’attachait à dépeindre les « prouesses » de La Buse, mais aussi à explorer les motivations et les tourments de ses compagnons, tels que La Mouche et le Breton.

Le tome 2 prolonge l’aventure, Delitte y narrant les péripéties postérieures au succès de La Buse dans la capture d’un vaisseau portugais regorgeant de trésors. Le cœur de cet album repose sur une bataille navale grandiose, mettant aux prises les pirates de La Buse et un navire anglais résolu. Dans un style graphique éblouissant, dont il nous a habitués en qualité de dessinateur officiel de la Marine, Delitte parvient à nous transporter au cœur de l’affrontement, illustrant avec un réalisme saisissant les ravages causés par les combats sur les hommes et les navires.

Le récit s’articule évidemment autour de la figure emblématique de La Buse, un pirate dont le destin hors du commun est habilement relaté. « Trop de richesse, c’est comme l’ivresse, cela finit toujours par apporter des ennuis… », lit-on en guise d’avertissement, tandis que l’idée d’un partage germe dans l’esprit des pirates. « Je ne vais plus me battre pour poursuivre une quête qui est devenue une folie ! », prévient un protagoniste, soulignant l’envie de rejoindre sa famille.

Si les doubles pages témoignent amplement de la maestria de Jean-Yves Delitte, on appréciera aussi les éléments sur l’expansion du commerce aux Indes (de nombreux engagements se terminent en tragédies…) ou une caractérisation des pirates parfois réalisée au détour d’une posture ou d’une tirade. On peut par exemple citer le cas de la misogynie avec cette description des mystifications de Taylor : « Il est aussi droit qu’une femelle. »

Avec « Pour l’éternité », Jean-Yves Delitte confirme son statut de maître dans le genre de la bande dessinée maritime. Alliant une narration prenante à des illustrations grandioses, ce deuxième tome ravira les passionnés d’histoires de pirates et de récits maritimes. L’auteur et dessinateur belge nous offre, au travers de ce récit, une fenêtre sur une époque révolue, pleine de bravoure, de trahisons, et de quêtes de trésors, capturant avec brio l’essence même de la vie des pirates.

La Buse : Pour l’éternité, Jean-Yves Delitte
Glénat, novembre 2023, 48 pages

Note des lecteurs0 Note

3

« Entre deux gares » : contrastes

0

Dans Entre deux gares, Sébastien Samson, professeur d’arts plastiques et auteur de bandes dessinées, tisse un récit poétique et introspectif, où se mêlent réalité et fantaisie, introspection et critique sociale. Ce récit graphique édité par La Boîte à bulles se déploie comme un voyage dans le temps et l’espace, explorant les contrastes entre la ruralité et l’urbanité, l’enfance et l’âge adulte, l’ambition et la nostalgie.

La couverture d’Entre deux gares ne saurait être plus symbolique : un enfant marche sur une voie ferrée, quittant un passage à niveau rural pour se diriger vers un « ailleurs » qu’on imagine plus urbain et animé. Le petit village retiré de Sébastien est rythmé par le passage très occasionnel des trains. Cette vie simple, loin des tumultes des grandes villes, est dépeinte avec une tendresse mélancolique. L’un des fondements de ce roman graphique autobiographique consiste en effet à se reconnecter à ce passé oublié.

Adulte, Sébastien s’envole pour New York, afin d’y réaliser une tournée promotionnelle dont il craint que les recettes de son livre ne suffisent pas à couvrir les frais. C’est au cours de ce voyage presque inespéré qu’il effectue un travail d’introspection et se décide à renouer avec une enfance rurale que le recul pousse à envisager avec tendresse. Son retour dans son village natal est un moment-clé du récit. Il redécouvre les lieux de son enfance, un monde à la fois immuable et transformé par le temps. Cette partie du récit est marquée par un échange imaginaire entre Sébastien adulte et son moi enfant, un dialogue intime qui lui permet de revisiter et de réévaluer son passé, éclairé par les confidences de ses parents.

Dans Entre deux gares, Sébastien Samson ne se contente pas de narrer une histoire personnelle ; il dresse aussi un tableau poignant de la France rurale contemporaine. La désertion du centre-ville de Loudun, la fermeture des commerces, des bars ou des bureaux de poste, la désindustrialisation latente reflètent une réalité sociale plus large, celle de la France périphérique telle que décrite par le géographe Christophe Guilluy. C’est devant le spectacle de cette ruralité qui se meurt que l’auteur est pris de nostalgie pour une enfance douce, malgré des conditions économiques pas toujours enviables – sur lesquelles l’album revient volontiers. Sébastien Samson regrette ce « pays d’oubli », malmené, privé de vie, et « plus encore depuis que le train s’est définitivement fait la malle ».

Histoire géographique et familiale, Entre deux gares ne pouvait taire la passion naissante de Sébastien pour la bande dessinée, décrite comme une révélation presque instinctive. Quand il découvre la magie des bulles, le jeune garçon cherche à les mémoriser, à les faire siennes, puis à se familiariser avec les techniques de dessin. Mine de rien, à travers tous ces aspects, le scénariste et dessinateur se livre beaucoup, avec pudeur et justesse. Ses planches alternent entre des scènes trichromes et d’autres vivement colorées, en fonction de la temporalité adoptée, ce qui tend à accentuer le côté poétique de l’album.

Entre deux gares est une oeuvre introspective et critique, qui allie habilement le personnel et le social. Sébastien Samson offre un miroir à une société en mutation, tout en révélant la richesse cachée de ses origines modestes. Cette oeuvre est un témoignage touchant de la quête d’identité et du sens de la vie, qui devrait résonner auprès d’un large éventail de lecteurs.

Entre deux gares, Sébastien Samson
La Boîte à bulles, janvier 2024, 144 pages

Note des lecteurs7 Notes

3.5

Papillon : l’enfer tropical

Avec Papillon, Franklin James Schaffner plongeait le spectateur dans l’atrocité du bagne de Cayenne et brossait le portrait éblouissant d’une grande figure héroïque, injustement condamnée à perpétuité, et obsédée par l’évasion. Ou quand une idée fixe, une détermination farouche, constitue le sens d’une vie. Une réussite majeure dans l’histoire du septième art, qui aborde les thèmes de l’endurance, de l’abnégation et ce qui peut lier deux hommes au-delà de leurs épreuves et souffrances communes.

Il y aurait beaucoup à dire sur la véracité des faits rapportés dans le livre d’Henri Charrière, qui a fortement inspiré Papillon, mais ce serait passer à côté du sujet. Ce qui forge l’intérêt du long-métrage, ce qui lui donne son élan vital, c’est l’incroyable persévérance du personnage principal, dit “Papillon”, incarné par un Steve McQueen n’ayant pas hésité à subir les affres d’un tournage difficile dont l’objectif était de rendre compte de l’enfer tropical des geôles de la Guyane française.

Les forces et limites de la détermination

Le cinéma regorge de personnages à la détermination extraordinaire, les menant parfois à une échappatoire, parfois à une déperdition. Les Évadés expose les deux facettes de l’espoir en prison : une chose dangereuse, qui peut rendre un homme fou, ou le moteur qui maintient en vie. Papillon met en lumière ce pari risqué qui consiste à faire de l’évasion sa raison d’être. Car le contexte pénitencier n’est ici qu’un cadre qui sert à raconter la trajectoire d’un homme capable de mourir plutôt que d’abandonner son idée fixe, son objectif suprême, son ultime délivrance.

Lorsque l’on est enfermé, penser à s’évader, s’imaginer ailleurs, constitue déjà une petite évasion en tant que telle. C’est s’extraire du moment présent, se projeter vers un futur qu’on espère salvateur, malgré les différents risques et dangers auxquels on doit s’attendre. “Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve”, disait le poète Hölderlin.

De ce point de vue, le long-métrage n’hésite pas à montrer les conditions de détention particulièrement inhumaines du système pénitencier de la Guyane française : brimades, travaux forcés, tortures physiques, isolement dans l’obscurité, privation de nourriture, etc.

Du désir de fraternité

Mais il serait injuste de réduire Papillon à une succession de sévices et de châtiments. Le film est aussi, et surtout, l’histoire d’une amitié émouvante, de celles auxquelles on se raccroche quand tout devient difficile.

À côté de Papillon, Dustin Hoffman incarne Louis Delga, un faussaire dont la fortune peut être utile. Chacun est pour l’autre un alter ego. La finalité pratique de leur entraide ne représente qu’un détail dans ce qui compte avant tout, c’est-à-dire la relation fraternelle, inconditionnelle, qui les lie.

Une scène clef voit Papillon risquer sa vie pour celle de Louis, alors que leur amitié n’est encore qu’à un stade embryonnaire.

Ce dévouement, ce sens du sacrifice, cet abandon de soi pour satisfaire l’intérêt de l’autre, participe à faire de Papillon une grande figure héroïque à laquelle le spectateur peut s’attacher.

On dit qu’il existe des preuves d’amours. Il y en a aussi pour l’amitié.

Mise en scène et perspectives

Sur le plan formel, Papillon est à la fois simple et soigné. Les plans en extérieur profitent d’une belle photographie, mettant en avant la faune et la flore de Guyane. À l’isolement, le film adopte le regard subjectif de Papillon, afin de susciter le malaise. Dans une scène de rêve particulièrement réussie, la caméra exploite de grands espaces, de grands axes, à travers un décor particulièrement épuré, qui contraste avec les environnements à la végétation sauvage.

Les derniers éclats

Mais ce qui achève de faire de Papillon un véritable tour de force, c’est sa dernière séquence, ample, puissante et belle, qui donne un relief particulier à tout ce qui a précédé. Le poids du temps se fait sentir. Plusieurs années se sont écoulées sous une chape de plomb et les deux héros affichent une physionomie nouvelle : tics faciaux, dents de métal et cheveux gris pour Papillon, troubles psychotiques pour Louis. Le thème musical de Jerry Goldsmith se fait prégnant, impacte de plus en plus les images et frappe au cœur. Alors que les conditions de vie deviennent plus supportables (cabanes individuelles avec jardin), Papillon reste déterminé à s’évader. Cette obsession finit par avoir quelque chose de mécanique. Elle exprime une croyance, un acte de foi envers soi-même, quitte à en perdre la vie.

– Ça peut marcher ?
– Ça a de l’importance ?

Ce qui compte avant-tout, c’est d’être toujours fidèle à son désir de liberté. Le geste devient plus important que les possibles répercussions.

– Tu vas te tuer, tu le sais ?
– Peut-être.

Les ailes du papillon

Par l’incroyable progression de son duo d’acteurs, qui crève l’écran, son compte rendu implacable du contexte pénitencier de la Guyane des années 30, n’excluant pas les considérations humaines, Papillon est une œuvre forte, digne et belle, qui finit par être bouleversante.

Les ailes du papillon auront été les voiles provisoires d’un radeau de fortune flottant sur les vagues de l’océan guyanais.

Bande-annonce : Papillon

Fiche technique : Papillon

Synopsis : Condamné au bagne à perpétuité pour un meurtre qu’il n’a pas commis, Henri Charrière, dit « Papillon », un malfrat de petite envergure, est embarqué pour Cayenne sur le navire La Martinière. Lors de son transfert, il se lie avec le faussaire Louis Delga, un détenu trouillard et chétif qui transporte sur lui une importante somme d’argent astucieusement dissimulée.

  • Titre original : Papillon
  • Réalisation : Franklin J. Schaffner
  • Scénario : Dalton Trumbo et Lorenzo Semple Jr d’après le roman éponyme de Henri Charrière.
  • Production : Franklin J. Schaffner et Robert Dorfmann
  • Société de production : Solar Productions, General Production Company, Les Films Corona
  • Musique : Jerry Goldsmith
  • Photographie : Fred Koenekamp
  • Montage : Robert Swink
  • Coordination Cascades : Pierre Gare
  • Pays d’origine : États-Unis, France
  • Format : Couleurs par Technicolor – Panavision – 35mm – Ratio : 2,35:1 – Stéréo
  • Genre : Drame – Aventure
  • Durée : 125 minutes, 150 minutes (Version Longue)
  • Dates de sortie :  16 décembre 1973 (États-Unis), 6 février 1974 (France)
Note des lecteurs0 Note

4