Jeunesse (Printemps) : Tisser des liens au fil du travail

Dans Jeunesse (Printemps), le réalisateur Wang Bing plonge profondément dans la vie des jeunes travailleurs chinois, capturant leurs réalités complexes et les défis auxquels ils sont confrontés dans les ateliers de textile. Au-delà de l’apparente répétition quotidienne, le film dévoile une pluralité de relations sociales et de négociations salariales. Des salaires modestes, des confrontations générationnelles et des tentatives de tisser des liens dans un environnement aliénant sont habilement explorés.

Synopsis : Zhili, à 150 km de Shanghai. Dans cette cité dédiée à la confection textile, les jeunes affluent de toutes les régions rurales traversées par le fleuve Yangtsé. Ils ont 20 ans, partagent les dortoirs, mangent dans les coursives. Ils travaillent sans relâche pour pouvoir un jour élever un enfant, s’acheter une maison ou monter leur propre atelier. Entre eux, les amitiés et les liaisons amoureuses se nouent et se dénouent au gré des saisons, des faillites et des pressions familiales.

En 2016, le remarquable Bitter Money du réalisateur et documentariste chinois Wang Bing a vu le jour. Huit ans plus tard, dans une démarche similaire d’inspiration et tourné approximativement au début de la même période, de 2014 à 2019, Jeunesse voit le jour, un film de 3h30 qui explore les ateliers de textile au cœur de la ville de Zhili en Chine. Si la force de Bitter Money résidait notamment dans son exploration des relations sociales entre les travailleurs des ateliers de fabrication de vêtements en dehors des heures de travail, Jeunesse prend une approche différente en se concentrant principalement sur les moments passés au travail et dans les dortoirs, offrant ainsi un regard immersif sur 3h30 de la vie de ces corps assujettis à un emploi long et fastidieux.

À travers ce documentaire, le réalisateur chinois expose la réalité des jeunes travailleurs cherchant à établir des liens sociaux dans les rares endroits possibles, à savoir l’atelier de travail et les dortoirs. Ce que le réalisateur parvient à mettre en lumière avec brio à travers sa mise en scène, c’est le fait que, même entre deux vêtements ou pendant l’assemblage de pièces, hommes et femmes cherchent à tisser des interactions sociales, souvent pour nouer des amitiés et, pour les hommes, à trouver une compagne.

Je suis différent, moi

Le film suit plusieurs groupes de personnes provenant de différents ateliers, souvent situés à proximité les uns des autres, voire dans la même rue. À chaque fois, on observe que le dortoir, un simple appartement pour 10 personnes, se trouve à seulement un ou deux étages au-dessus de l’atelier de travail. Le capitalisme sait se révéler pratique : on se réveille à quelques mètres de son lieu de travail, on sort après 14 heures sur une chaise dans un local sans fenêtre et on est tout proche pour se reposer avant de recommencer une nouvelle journée.

Si le film met en lumière quelque chose, c’est la similitude frappante des vies des personnages, notamment en ce qui concerne les relations sociales entre les jeunes. À un moment du film, un jeune homme confie à une fille avec qui il flirte qu’il se considère différent des autres garçons. Une assertion probable, mais dans un contexte d’aliénation due à l’emploi et de dépendance au travail en raison de salaires jugés insuffisants pour vivre, la personnalité de chacun semble étouffée. Dans chaque atelier, on observe le même type de relations entre les jeunes, se taquinant constamment dès qu’ils ont quelques secondes de répit au cours d’une journée de travail débutant à 7 ou 8 heures et se terminant à 23h30.

Cela pousse inévitablement les jeunes à chercher des moments de véritables relations humaines pendant leur travail, provoquant des conflits pour échapper à l’ennui et animer quelque peu leurs journées intenses.

Là où se brise la lassitude

On pourrait condenser ce dernier film de Wang Bing en disant simplement : « Ce sont des jeunes qui travaillent toute la journée pendant toute la durée du long métrage. » Avant même la séance, on avait entendu dire : « Le film dure 3h30, si tu pars après 2h, ce n’est pas grave, c’est la même chose encore et encore. » Cependant, cette affirmation est loin d’être exacte. À l’instar de À l’ouest des rails du même réalisateur, où pendant 9 heures (rien de moins), on assistait à une succession d’usines en campagne chinoise qui perdaient les unes après les autres leur activité, contraignant à leur fermeture. Le film ne se limitait pas à cela, il exposait également qu’une grande partie du pays est touchée par cette réalité, que c’est une problématique à l’échelle nationale. Les neuf heures étaient amplement justifiées pour dépeindre une pluralité des problèmes dans le secteur des usines du pays.

Jeunesse ne se contente pas uniquement de présenter des travailleurs confectionnant des vêtements toute la journée pendant trois heures trente, bien que cela nous irait très bien. Le film dévoile progressivement, après avoir établi le rythme des plans longs caractéristiques de Wang Bing, le processus de rémunération et de renégociation. Il explore les raisons pour lesquelles certains travailleurs perçoivent des salaires beaucoup plus élevés que d’autres, notamment en lien avec leur rendement dans la confection des vêtements. Le film met en lumière le fait que les vêtements ont un coût tant pour les acheteurs que pour la force de travail, avec des prix qui vont au-delà de la simple transaction commerciale et englobent également les rétributions salariales.

Au début du film, des travailleurs sont présentés avec des salaires de 50 000 yuans pour 6 mois de travail. Cependant, au fil de l’avancement, il plonge plus profondément dans des ateliers moins prospères. Certains travailleurs touchent à peine 20 000 yuans, tandis que d’autres ne reçoivent que 10 000 yuans. En convertissant cela, 10 000 yuans équivalent à 1283 euros, soit 213 euros par mois sur une période de 6 mois.

À chaque atelier et groupe que nous suivons, les salariés expriment la nécessité de renégocier les salaires avec la direction. Le film documente ce processus, montrant comment les groupes se forment naturellement sur le lieu de travail, comment ils s’organisent lorsqu’il est nécessaire de réévaluer les salaires, ainsi que le coût minimal de chaque vêtement. Ainsi, le film ne se résume pas à 3h30 de jeunes gens travaillant, mais explore véritablement la diversité des réalités du secteur de l’emploi et de ses problèmes. Il examine comment faire face à ces défis pour une jeune génération souvent livrée à elle-même, sans guidance de personnes plus expérimentées pour les orienter.

Si certains patrons parviennent à avoir des discussions sur la renégociation, d’autres font preuve de plus de réticences, parfois même jusqu’à aboutir à un affrontement entre les deux générations. Cependant, Wang Bing n’utilise pas le film comme une plaidoirie destinée à susciter la compassion envers ses personnages de la vie réelle. Il exploite plutôt le médium cinématographique pour mettre en avant la puissance inhérente à l’être humain en tant qu’être social, une force accentuée dans sa jeunesse, capable de bâtir dans toutes les situations des relations sociales avec son entourage. C’est dans cet aspect que le film excelle, en évitant tout misérabilisme. Les éléments choquants que nous percevons sont souvent le reflet de notre perspective occidentale. Wang Bing souligne dans une interview que la ville mise en lumière, où la confiance entre patrons, salariés et fournisseurs prévaut, représente une exception à l’échelle nationale en Chine. Il précise que cette situation est bel et bien unique dans tout le pays, mais qu’elle demeure une nécessité pour de nombreux jeunes sans emploi de régions éloignées.

Dans Jeunesse, Wang Bing, fidèle à sa pratique habituelle, parvient à s’effacer complètement pour documenter de manière approfondie la vie de jeunes chinois qui ont souvent quitté leur lieu d’origine à la recherche d’emplois. Ces emplois sont fréquemment sous-rémunérés, même pour les normes nationales, mais demeurent nécessaires pour des jeunes qui ne trouvent pas d’opportunités dans leur région d’origine. Alors que Bitter Money débutait son exploration en campagne, Jeunesse la clôture, se refermant après trois heures trente de travail incessant et les bruits assourdissants des machines à coudre, sur un calme auquel on n’avait pas encore goûté, ponctuant encore une fois d’une grande œuvre pour le documentariste chinois.

Bande-annonce : Jeunesse (Printemps)

Fiche technique : Jeunesse (Printemps)

Réalisation : Wang Bing
Image : Maeda Yoshitaka, Shan Xiaohui, Song Yang, Liu Xianhui, Ding Bihan, Wang Bing
Montage : Dominique Auvray, Xu Bingyuan, Liyo Gong
Société de production : Gladys Glover
Société de distribution : Les Acacias
Pays de production : France, Luxembourg, Pays-Bas, Chine
Langue originale : Chinois
Genre : Documentaire
Date de sortie : 03 Janvier 2024

Note des lecteurs1 Note
5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.