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Stella, une vie allemande : le film controversé de Kilian Riedhof

Stella, une vie allemande, de Kilian Riedhof, tente une mission difficile de mise en garde contre les nouveaux démons de l’Europe en remettant en selle un personnage honni, une Juive prenant part au génocide nazi. Sa question lancinante est « que feriez-vous face à l’horreur d’un choix impossible ? »

Synopsis :  Stella grandit à Berlin sous le régime nazi. Elle rêve d’une carrière de chanteuse de jazz, malgré toutes les mesures répressives. Finalement contrainte de se cacher avec ses parents en 1944, sa vie se transforme en une tragédie coupable.

Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldschlag.

Le choix de Stella

Stella Goldschlag est un véritable cas d’école en Allemagne. Juive, traîtresse et espionne, elle a livré de 600 à 3000 Juifs à la Gestapo entre 1943 et 1945. Le film Stella, une vie allemande, fait partie d’une succession d’œuvres artistiques, essais, romans mais également films et pièces tels que The Good German de Steven Soderbegh, le documentaire de Claus Räffle, Les Invisibles – Nous voulons vivre, La comédie musicale Stella, le fantôme blond de Kurfürstendamm de Böhmer & Lund, ou encore le récent docudrame Je suis ! Margot Friedländer , survivante éponyme victime des dénonciations de Stella Goldschlag. C’est dire si le sujet est d’importance.

Ici, le réalisateur Kilian Riedhof prend un parti pris de l’entre-deux pour présenter cette femme, interprétée magistralement par l’époustouflante Paula Beer, d’abord à la fin des années 30, une belle jeune chanteuse de jazz, en cachette il va sans dire, la « musique de nègres » n’étant pas encore censurée par les nazis. Autour d’elle gravite une bande d’amis musiciens, tous juifs et tous désireux de fuir l’Allemagne. Stella est très attirante et elle le sait, elle s’étourdit de pouvoir obtenir tout ce qu’elle veut grâce à sa beauté. La première partie du film, qu’on pourrait peut-être trouver un peu long, s’emploie à la montrer dans cette insouciance, cette désinvolture même. Avec ses yeux bleus et ses cheveux teints en blond aryen, elle va, elle vient, choisit un mari parmi plusieurs prétendants. Stella chante et elle chante bien. Son avenir est en Amérique…Ce long préambule est là pour nous montrer combien Stella est une heureuse vivante malgré Hitler, malgré la guerre, malgré la Nuit de Cristal.

Après une ellipse de 5 ans, nous la retrouvons dans l’environnement morne et gris d’une usine d’armement où elle, ses parents, son mari sont tous des travailleurs forcés. Une transition, si l’on ose dire, vers une vie sombre, qui commence par de « petits » pas de côté comme la fabrication et la vente de faux papiers à des Juifs avec l’aide son complice Rolf Isaaksonn, ou encore des passes avec des officiers allemands. Kilian Riedler s’attache à une rigueur absolue dans l’exactitude des faits pour rester dans la « neutralité », comme par exemple ces petits boutons lumineux qu’on voit portés, afin d’éviter les collisions de personnes dans le noir des nuits de Berlin. Le décor est très bien reconstitué, et permet d’avoir une idée nette et non déformée de la dichotomie entre la vie qui continue, colorée et presque paisible, avec les allemands au restaurant, ou au concert, d’une part, et la guerre, ses impressionnants bombardements et ses rafles régulières, de l’autre. Stella se tient résolument du côté de la vie : « je suis encore très jeune, et je ne veux pas aller à Auschwitz » comme elle le dira plus tard à la Gestapo, avec qui elle finira par collaborer, après qu’elle-même et ses parents ont fini par être arrêtés.

Alors, est-ce pour continuer de vivre sa vie rêvée, ou éviter à ses parents d’être envoyés à Auschwitz, ou tout simplement est-ce parce qu’elle est brisée par l’ultra violence de la Gestapo qui veut des noms et des adresses, qu’elle finit par collaborer avec les nazis ? Car la voici, terrifiante, glaciale, avide d’une certaine manière, en train d’arpenter le Kurfürsdtendamm, les yeux « intranquilles », pour identifier et livrer des Juifs par dizaines, par centaines. Même si le jeu de Paula Beer est irréprochable jusque-là, il prend encore plus d’ampleur dans cette dernière partie du film. Toujours en mouvement, son corps trahit les affres qu’elle traverse : l’envie de réussir et de plaire à ses « patrons », mais également la honte et la culpabilité qui la traversent , matérialisés par les chuchotements adressés à certaines de ses victimes pour les enjoindre de s’enfuir alors même que la Gestapo s’approche déjà.

Dans un carton à la fin du film, Riedhof considère Stella « victime et coupable » . C’est tout à fait le reflet de son film qui en irrite plus d’un, puisqu’on attend de lui de condamner Stella et de ne faire que cela, Stella le poison blond, la sorcière blonde comme les juifs emprisonnés avec elle la traitaient en découvrant ses exactions. Au lieu de cela, le cinéaste tente de remettre tout dans le contexte d’il y a 80 ans, dans la perspective d’une femme très jeune, ambitieuse et narcissique, soucieuse de sauvegarder la vie de ses parents en échange des trahisons multiples qu’elle opère, et terrifiée par l’extrême violence de la Gestapo à son égard. Son absence de jugement est finalement un parti pris, dans une Allemagne, voire un monde entier qui ne se sont pas encore remis de cette période sombre de l’Histoire (La Berlinale a refusé le film…).

Riedhof met les pieds dans le plat non pour provoquer, mais au contraire pour tenir en alerte. Dans un communiqué, il déclare : « Nous vivons une attaque massive contre la démocratie dans le monde entier et dans ce pays. Les forces d’extrême droite, antisémites et antidémocratiques se multiplient à nouveau en Allemagne et en Europe. Nous pourrions nous retrouver plus vite que nous ne le pensons dans une situation comme celle de Stella Goldschlag. » Cela n’empêchera pas bon nombre d’Allemands et de non Allemands de trouver ici au contraire un sérieux coup de canif au devoir mémoriel. C’est la sensibilité de chaque spectateur qui le fera pencher d’un côté ou de l’autre pour un film qui doit beaucoup à son actrice Paula Beer.

Stella, une vie allemande – Bande annonce

Stella, une vie allemande Fiche technique

Titre original : Stella. Ein Leben
Réalisateur : Kilian Riedhof
Scenario : Marc Blöbaum , Jan Braren, Kilian Riedhof
Interprétation : Paula Beer (Stella Goldschlag), Bekim Latifi (Aaron Salomon), Damian (Hardung Kübler), Jannis Niewöhner (Rolf Isaakson), Joel Basman (Johnny), Maeve Metelka (Inge Lustig), Katja Riemann (Toni Goldschlag), Lukas Miko (Gerd Goldschlag), Joshua Seelenbinder (Cioma Schönhaus)
Photographie : Benedict Neuenfels
Montage : Andrea Mertens
Musique : Peter Hinderthür
Producteurs : Katrin Goetter , Michael Lehmann, Günther Russ, Ira Wysocki, Coproducteurs : Stefan Eichenberger, Stefan Gärtner, Henning Kamm, Ivan Madeo
Maisons de production : Letterbox Filmproduktion, Coproduction : SevenPictures Film, Real Film Berlin, Amalia Film, Dor Film Produktionsgesellschaft, Lago Film, Gretchenfilm, Contrast Film,  blue+Blue
Distribution (France) : KinoVista
Durée : 121 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Janvier 2024
Allemagne– 2023

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3.5

Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust, les enfants du démon

Loin d’être le énième chapitre opportuniste et isolé d’une licence qui n’avait sans doute plus rien à apporter, ce Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust dément ce jugement hâtif. C’est en effet un plaisir collectif de retrouver le nettoyeur de Shinjuku revenir au top de sa forme, malgré des gimmicks qui freinent parfois les élans épiques et scénaristiques. Avec encore un peu plus de liberté dans l’écriture, le développement de cet univers atteindra son paroxysme. Ce dernier volet en date met tout en œuvre pour y parvenir, c’est pourquoi il nous invite à s’armer de patience.

Synopsis : Nicky Larson et Laura sont missionnés par Angie, une jolie jeune femme pour retrouver son…chat. Hélène, lieutenante de la police de Tokyo, apprend à Nicky qu’elle enquête sur l’Angel Dust, une nouvelle technologie qui transforme les soldats en surhommes mais elle n’est pas seule sur l’affaire, les CAT’S EYE s’y intéressent aussi. Nicky va faire d’étonnantes découvertes qui l’emmèneront sur les traces de son propre passé.

Une légende urbaine raconte que si vous avez des problèmes, si vous êtes en danger et que ni la police, ni la justice ne peuvent vous aider, il existe un tableau noir à la gare de Shinjuku sur lequel il vous suffit de marquer les lettres XYZ pour que Nicky Larson (Ryô Saeba en version originale), le City Hunter, vous vienne en aide. Un batsignal un peu rudimentaire mais qui a porté ses fruits, car l’appel de détresse de Kenji Kodama (réalisateur phare de la série animée) est bien arrivé jusqu’aux oreilles de Tsukasa Hōjō, l’auteur de ce polar sériel décomplexé, mais surtout récréatif pour les animateurs qui sont passés par là.

Un homme d’exception

Aucun danger ne l’impressionne. Les coups durs il les affectionne… Si vous ne connaissez pas la chanson, sachez déjà que Nicky Larson ne craint personne, surtout si la fille est mignonne. Ces quelques paroles de Jean-Paul Césari ont rapidement atterri sur les lèvres des adolescents qui ont grandi avec le Club Dorothée, au début des années 90. Cet hymne retentit de nouveau dans les salles obscures après le retour gagnant du héros dans Nicky Larson : Private Eyes en 2018. Au même moment, la Bande à Fifi rendit hommage au détective coureur de jupons dans Nicky Larson et le Parfum de Cupidon (de quoi nous faire oublier la prestation nanardesque de Jackie Chan dans l’adaptation hong-kongaise de 1993). L’auteur du manga, Tsukasa Hōjō, accorda bien évidemment son aval pour ces adaptations, offrant ainsi le second souffle mérité pour un personnage emblématique de la culture nippone. Bien que ce dernier semble définitivement basculer vers des récits seinen (à destination des jeunes hommes), c’est le côté shōnen (à destination des jeunes garçons) que l’on convoque, avec toute la nostalgie qui en fait sa légende. De Cat’s Eye à City Hunter, il n’y a qu’un pas à faire. Et un de plus pour vous y confronter.

Rien ne change fondamentalement concernant Nicky, toujours un peu pervers sur les bords, de plus en plus étourdi après que sa partenaire Laura le rappelle à l’ordre, mais il reste un tireur imbattable en duel. T-shirt rouge, veste bleu marine, Colt Python au poing et courses-poursuites en Mini Cooper, c’est sur ce terrain de jeu-là que le détective excelle lorsqu’une demoiselle est en danger. Le duo Kenji Kodama et Kazuyoshi Takeuchi, accompagné de Yasuyuki Muto au scénario, se démêlent pour rester fidèles aux attentes de fans qui souhaitent renouer avec une galerie de personnages au destin inachevé à l’écran. Mais il s’agit également d’une bonne porte d’entrée bienveillante envers celles et ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de se frotter à cet énergumène, tantôt symbole de virilisme, tantôt symbole de dépravation neutralisée à coups de masse.

Les anges de la mort

La première partie du récit est ponctuée d’humours potaches, afin de se reconnecter aux gimmicks de la série. Ce dorlotement effectué, le film peut à présent déployer son récit original, quitte à prendre de grands risques en chemin.

Le passé rattrape Nicky et sa routine. Et malgré quelques alliances exceptionnelles, il ne faut pas non plus s’attendre à ce que les sœurs Chamade virevoltent tout au long de l’intrigue. Il n’y a qu’un seul shérif en ville et c’est Nicky. Il s’agit d’ailleurs d’une des histoires les plus personnelles du nettoyeur qui nous est conté. Contrairement au manga, la série animée n’a pas eu le loisir de développer le trafic de l’Angel Dust, substance qui troque l’humanité des patients contre un gain de puissance considérable. Tout le monde cherche ainsi à s’approprier cette arme dans sa composition la plus pure. C’est ici qu’Angie fait son entrée et vient joindre les bouts entre le nettoyeur de Tokyo et une vieille connaissance d’Amérique centrale. Ce n’est plus un secret, car les noms de Shin Kaïbara et de son cartel, l’Union Teope, ont de quoi faire frémir nos héros. Celui à qui Larson doit toute sa science du combat est à présent l’antagoniste.

Sorte de sœur spirituelle de Larson, Angie n’est pas comme les autres blondes aux yeux bleus qu’il faut secourir. C’est une guerrière à la croisée des chemins, quelque part entre une crise existentielle et une bonne pâtisserie à dévorer. Comme Laura, elle recherche en elle une sensibilité qu’elle refuse d’écouter. Le film s’aventure ainsi dans ces sombres thématiques, teintées de deuil, d’amour et d’amitié. Cela a toujours été le cas en réalité, car les pitreries de Larson à l’égard des jolies demoiselles ont toujours caché un sentiment de culpabilité chez ce tireur d’exception. C’est pourquoi le véritable but du duo est d’aider leurs clients à se réconcilier avec leurs vies respectives. Et le célèbre tube de TM Network (Get Wild) amène un côté pulp à cette fin d’aventure épique et prenante émotionnellement. Cependant, cette chanson prend un autre sens dans cet épisode qui sert à la fois d’hommage et d’amorce à une nouvelle tragédie.

Si Private Eyes nous a fait douter d’un retour constant de Nicky Larson, ce City Hunter : Angel Dust confirme la volonté de lancer le premier chapitre d’un arc final, celui qui achèvera la série animée portée par Kenji Kodama et toujours selon le fil rouge du mangaka, ceci afin de ne pas trahir ce monument de la culture japonaise. La grande conclusion du héros est en marche. Et pourquoi pas jusqu’aux événements d’Angel Heart ? L’avenir nous le dira.

Bande-annonce : Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust

Fiche technique : Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust

Titre original : City Hunter the Movie: Angel Dust
Manga original : Tsukasa HÔJÔ
Réalisateur en chef : Kenji KODAMA
Réalisateur : Kazuyoshi TAKEUCHI
Scénario : Yasuyuki MUTÔ
Assistant réalisateur : Satoshi SUZUKI
Mise en scène : Masahiro TAKADA, Yûichi WADA
Storyboard : Kazuyoshi TAKEUCHI, Teruo SATÔ, Kiyoshi EGAMI, Toshihiko MASUDA, Yûichi WADA, Hirofumi NAKATA, Kenji KODAMA
Design des personnages : Kumiko TAKAHASHI, Seigo KITAZAWA
Design des accessoires : Tianxiang LAN
Design des machines : Isamitsu KASHIMA
Réalisateur 3D : Takuji GOTÔ (Tri-Slash)
Superviseur de l’animation : Seigo KITAZAWA
Animation clé : Isamitsu KASHIMA, Yûji WATANABE, Naoko SAITÔ, Asami TAGUCHI
Décors : Jun.ichi TANIGUCHI (BUEMON)
Mise en couleur : Shiho KURIKI
Directeur de la photographie : Shinji SAITÔ
Musique : Taku IWASAKI
Directeur du son : Yukio NAGASAKI
Production audio : AUDIO PLANNING U
Montage : Daisuke IMAI (Jay Film)
Producteurs : Gô WAKABAYASHI, Naohiro OGATA
Studios : Sunrise, The Answer Studio
Pays de production : Japon
Distribution Japon : Aniplex
Distribution France : Star Invest Films France
Durée : 1h34
Genre : Animation, Action, Comédie, Policier
Date de sortie : 24 janvier 2024

Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust, les enfants du démon
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3.5

Iron Claw : fratrie, malédiction, emprise, testostérone et catch… Sans match !

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À chaque fois c’est certes différent, mais il manque une nouvelle fois ce fameux « je-ne-sais-quoi » qui fait l’étoffe des grands films à ce nouvel opus de Sean Durkin après Martha, Marcy, May, Marlene et The Nest. Traitant à nouveau de l’emprise – mais à travers un prisme différent – pour son troisième film, il se heurte à son script trop linéaire qui voit la seconde partie n’être qu’une accumulation de tragédies redondantes à la longue. Cette saga familiale dans le milieu si singulier du catch n’en demeure pas moins plaisante grâce notamment à son incroyable casting dominé par un Zac Efron transfiguré.

Synopsis : Les inséparables frères Von Erich ont marqué l’histoire du catch professionnel du début des années 80. Entrainés de main de fer par un père tyrannique, ils vont devoir se battre sur le ring et dans leur vie. Entre triomphes et tragédies, cette nouvelle pépite produite par A24 est inspirée de leur propre histoire.

Les films prenant comme contexte la discipline sportive très populaire aux États-Unis qu’est la lutte, et son dérivé le catch, ne sont pas légion. En revanche, sur le peu d’œuvres qui en ont parlé (une dizaine tout au plus), certaines ont marqué les annales et ont valu pas mal de prix à ceux qui y ont participé. On pense au drame Foxcatcher qui parlait de lutte et offrait des contre-emplois mémorables à Steve Carrell et Channing Tatum ou au retour en grâce de Mickey Rourke grâce à Darren Aronofsky avec The Wrestler et son icône du catch abîmée. Ici,  The Iron Claw entend nous raconter l’histoire vraie d’une illustre famille du catch : les Von Erich. Et certains comédiens de la distribution pourraient également être primés.

Pour rappel, le catch est une pratique sportive destinée à impressionner le public, où les combattants sont autant des comédiens dans la peau de personnages que des lutteurs. Les coups sont généralement prévus à l’avance tout comme l’issue d’un combat et le but est d’en mettre plein la vue au public au détriment du réalisme et du sport. C’est même une discipline orienté sur le spectacle qui est culturellement presque uniquement nord-américaine et qui peut sembler ridicule pour qui n’y est pas initié. Le film parvient à la rendre presque désespérée et montre également les magouilles inhérentes à ce type de manifestations sportives. En revanche, ce ne sont pas ces séquences qui s’avèrent les plus réussies. Rien que la récente comédie Une famille sur le ring avec Florence Pugh et Dwayne Johnson filmait mieux lesdits combats. Ils sont mis en scène ici de manière un peu triviale et paresseuse et on n’a jamais droit à un combat dans son entièreté, ce qui prouve que ce n’était pas ce qui intéressait le cinéaste en premier lieu mais simplement le contexte délétère de sa tragédie familiale aux accents presque antiques.

C’est le troisième film de Sean Durkin après le prometteur mais quelque peu inabouti Martha, Marcy, May, Marlene et le très froid et austère The Nest. Et c’est son troisième film à traiter plus ou moins frontalement de l’emprise. Son premier le faisait par le biais d’une secte et de son personnage principal qui venait de s’échapper des griffes du gourou et le second traitait de l’emprise toxique d’un mari sur sa femme au sein des dynamiques du couple. Ici, dans The Iron Claw, cette emprise est vue sous un autre aspect : celui d’un père tyrannique sur ses fils. Et c’est d’ailleurs le côté le plus intéressant du film. L’une des premières scènes où celui-ci établit un classement de préférence de ces quatre rejetons est, en ce sens, édifiante et terrifiante.

Encore une fois, son nouveau film développe un petit problème identique à ses deux précédents. Il y manque ce fameux « petit-je-ne-sais-quoi » qui emmènerait son long-métrage vers quelque chose de plus fort, de plus puissant et de plus réussi. Ici, c’est la structure bancale du long-métrage qui pêche. La première partie est plus réussie, se confondant avec une chronique familiale eighties prenant place au Texas avec le catch en toile de fond. Puis la seconde partie se mue en un enchaînement de tragédies qui touche les Von Erich. Une, puis deux, puis trois… Et ainsi de suite jusqu’à fatiguer le spectateur. La trame devient redondante et l’émotion ne pointe jamais le bout de son nez à force d’accumulation frôlant parfois un pathétique de mauvais aloi. Durkin a mal amené la malédiction qui aurait touché cette famille et il ne nous captive pas autant qu’il aurait voulu à tel point qu’on finit par trouver le temps un peu long.

Heureusement, le casting de choix compense ce constat. Et s’il y en a bien un qui attire tous les regards c’est bien Zac Efron. Un acteur dont les choix de carrière se veulent de plus en plus pointus, intéressants et pertinents. Dans la peau de l’aîné de cette fratrie, exposé aux humeurs d’un père difficile et voulant à tout prix réussir dans le catch il est impressionnant. De sa transformation physique à son jeu d’acteur très approprié, il ne peut qu’emporter tous les suffrages. Dans le rôle du patriarche, Holt McCallanny (la série Mindhunters) offre également une composition de premier choix qui fait froid dans le dos et dont les frustrations et l’autorité passent beaucoup par le regard. On pourra déplorer en revanche des rôles féminins sacrifiés. Maura Tierney et Lily James avaient plus à donner mais l’écriture de leurs rôles et le montage ne leur fait pas honneur.

The Iron Claw dure plus de deux heures qui se révèlent donc peut-être trop programmatiques et qui ne bousculent pas autant qu’on l’aurait aimé. C’est une fresque familiale comme on en a déjà vu beaucoup mais à laquelle une photographie tiède et jaunâtre et la patine 80’s confèrent une certaine identité visuelle assez réussie. On y passe un relatif bon moment mais que l’on doit beaucoup plus au casting et à l’autopsie d’une famille dysfonctionnelle qu’on aurait aimé plus poussée, surtout quand les séquences sportives ne sont pas forcément mémorables. On a donc affaire à une semi-déception et une œuvre qui aurait pu être bien plus flamboyante et intense que le produit fini qu’on nous propose. Ce manque d’un petit « je-ne-sais-quoi » en somme…

Bande-annonce – Iron Claw

Fiche technique – Iron Claw

Réalisation : Sean Durkin.
Scénario : Sean Durkin.
Musique: Richard Reed Paris.
Production : A24.
Pays de production : USA.
Distribution France : Metrepolitan Filmexport.
Durée : 2h11.
Genres : Drame sportif.
Date de sortie : 24 janvier 2024.

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3

La Ferme des Bertrand de Gilles Perret : une histoire de travail et de transmission

La Ferme des Bertrand est le nouveau documentaire de Gilles Perret (Debout les femmes, La Mondialisation), où il suit la vie d’une ferme sur près de 50 ans. Un documentaire entre complicité et récit d’une vie de travail et des évolutions du monde agricole. Une histoire de transmission avant tout.

Gilles Perret avait déjà filmé la ferme des trois frères Bertrand en 1999 à travers son premier documentaire Trois frères pour une vie. C’est en voisin qu’il revient filmer la passation d’Hélène, qui va lentement laisser sa ferme à son fils et son beau-fils, pour partir à la retraite. Une retraite qu’elle n’imagine pas trop loin des veaux et de la ferme quand même. Les trois oncles de son mari, qui lui ont légué la ferme au début des années 2000, n’ont pas tous eu cette chance, seul l’un d’entre eux est encore vivant aujourd’hui. On est bouleversé de l’entendre raconter ses frères n’ayant pu profiter de « couler des jours heureux » après une vie de travail. D’autant que d’autres images, de 1971, se mêlent à ces deux temporalités : on y voit les trois frères torses nus casser des pierres et s’imaginer se lancer dans une vie de travail acharnée. En voilà bientôt un qui évoque, en 1997, une vie de travail réussie, la ferme s’est étendue au fil des années, mais « ratée » sur le plan humain. Lui qui aime la compagnie n’a pas fondé de famille, les trois frères sont en effet restés célibataires. C’est encore le récit entrecoupé de larmes des filles d’Hélène devenues grandes et qui évoquent leur père, Patrick, mort brutalement à cinquante ans. Le temps file et les mêmes questions demeurent : la confiance, la transmission, le lien entre travail et choix de vie, la nature.

Les témoignages racontent avant tout la confiance que les uns et les autres se sont donnés au fil des successions et des changements autant que l’évolution du travail des champs. Les frères Bertrand faisaient tout à la main, ne s’octroyant quasiment pas de repos, terminant une fois la nuit tombée, pour recommencer avant qu’elle ne se termine. En 2022, les machines sont omniprésentes, un robot pour la traite offre d’ailleurs sa première séquence au documentaire, comme pour montrer ce qui adviendra bientôt. Pourtant, Hélène comme son beau-fils connaissent les noms de toutes leurs vaches, leur rapport à la terre s’est modifié sans pour autant s’effilocher complètement. C’est un nouveau rapport au travail qui s’est écrit, à l’effort et au corps aussi. Quelques week-ends (ou plutôt dimanches) par-ci, par-là, des soirées qui deviennent libres, une famille qui se construit… Voilà bien des transformations pour une ferme située au cœur du village et dans laquelle Gilles Bertrand vient en ami.

La complicité qui se lit dans ces images, les discussions entre l’homme derrière la caméra et les sujets du documentaire, ajoutent à la singularité du regard porté dans  La Ferme des Bertrand. Comme les réalisateurs d’El Castillo ou encore Adolescentes, Gilles Perret ne fait pas que regarder la ferme, il l’habite. Il ne filme pas des étrangers, mais des amis. Il raconte une tranche de vie qui est aussi son quotidien, du moins une partie de son paysage de vie. Les va-et-vient entre instants présents et passés donnent autant la mesure du chemin parcouru que de ce qui demeure immuable : cet attachement au lieu, aux saisons, à ce qui n’est pas un travail mais un véritable mode de vie. Gilles Perret raconte l’agriculture par les corps qui apprivoisent la terre, l’exploitent sans la détruire, en pensant autant à leur propre consommation qu’à l’avenir. La Ferme des Bertrand est un documentaire qui a de la personnalité, autant par la figure de Gilles Perret, ses protagonistes engagés et au travail, que par ce qu’il traverse de si intime et de si universel sur quasiment 50 ans d’observation du monde agricole où les barrières entre les époques sont abolies (on navigue de 71 à 97 en passant par 2022), mais où le regard, toujours, est tourné vers ce qui est à venir : « j’aime bien partir du témoignage singulier pour arriver au global, et pourquoi pas à l’universel. En 1997, certains se moquaient de moi parce que je faisais un film sur mes voisins. Je répondais qu’en racontant l’histoire de mes voisins, je pouvais raconter l’histoire du monde. J’en reste persuadé » (Gilles Perret, voir dossier de presse du film).

La Ferme des Bertrand : Bande annonce

La Ferme des Bertrand : Fiche technique

Synopsis : 50 ans dans la vie d’une ferme… Haute-Savoie, 1972 : la ferme des Bertrand, exploitation laitière d’une centaine de bêtes tenue par trois frères célibataires, est filmée pour la première fois. En voisin, le réalisateur Gilles Perret leur consacre en 1997 son premier film, alors que les trois agriculteurs sont en train de transmettre la ferme à leur neveu Patrick et sa femme Hélène. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, le réalisateur-voisin reprend la caméra pour accompagner Hélène qui, à son tour, va passer la main. À travers la parole et les gestes des personnes qui se sont succédé, le film dévoile des parcours de vie bouleversants où travail et transmission occupent une place centrale : une histoire à la fois intime, sociale et économique de notre monde paysan.

Réalisation : Gilles Perret
Scénario : Gilles Perret et Marion Richoux
Montage : Stéphane Perriot
Production : Elzévir Films
Distributeur : Jour2Fête
Genre : documentaire
Durée : 1h30
Date de sortie : 31 janvier 2024

« Léonarde » : un conte écologique et sociétal

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Dans Léonarde, paru aux éditions Drakoo, Isabelle Bauthian et Anne-Catherine Ott déploient un univers foisonnant et allégorique, où s’entremêlent les questionnements écologiques et les enjeux communautaires. L’ouvrage, conçu à hauteur d’enfant, invite le lecteur à une réflexion sur les relations avec les autres, l’altérité et les conséquences des actions humaines sur l’environnement.

Le cadre de Léonarde est un monde où les divisions règnent : les humains, les goupils (renards) et les leus (loups) forment trois groupes dont les relations sont tendues, principalement à cause de conflits territoriaux. De plus, les goupils et les leus reprochent aux humains leur comportement prédateur et destructeur, qui affecte l’ensemble de la communauté animale. Ce contexte est un reflet métaphorique de notre propre monde, où les enjeux écologiques se heurtent souvent à des intérêts territoriaux et économiques, et où l’humanité a initié une ère de perdition baptisée anthropocène.

Principale protagoniste, Léonarde, adolescente intrépide et fille du chef des armées royales, incarne l’espoir et l’innocence. Sa quête de paix se caractérise par exemple par des escapades nocturnes dans la forêt pour observer les animaux, dans une volonté de compréhension et de rapprochement inter-espèces. Sa transformation accidentelle en goupil, après avoir prononcé une formule magique censée lui permettre de communiquer avec les animaux, devient une métaphore puissante de l’empathie et de la nécessité de se mettre à la place de l’autre pour résoudre les conflits.

Avec sensibilité, Isabelle Bauthian et Anne-Catherine Ott façonnent un univers fantastique, marqué par la présence de personnages hauts en couleur. On pourrait citer à cet égard le Houéran, un géant mythique, craint de tous, qui enrichit le récit d’une présence énigmatique. Par son talent d’illustration, Anne-Catherine Ott parvient à restituer de manière vivante cet univers inventif. Elle confère une grande expressivité aux personnages, accentuant ainsi l’immersion du lecteur et la nature de ce conte enfantin. Un conte qui, contrairement à la plupart de ses homologues, choisit de représenter sa princesse, Eldorise, comme une jeune fille rondouillarde, rompant avec les stéréotypes classiques. 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce sont les enfants, au-delà même de Léonarde et Eldorise, qui agissent en faveur de la paix dans l’album. Le premier réflexe des adultes et des gouvernants est toujours le repli, la méfiance, l’hostilité. On retrouve ainsi dans le scénario d’Isabelle Bauthian beaucoup de Dragons, le film de Dean DeBlois et Chris Sanders sorti en 2010. Comme Harold, Léonarde cherche à établir un pont entre les hommes et les créatures qu’ils craignent. Elle aspire à la communication là où d’autres n’agissent que par la violence. Les villages de Ptiorupt et Beurk ont énormément en commun et permettent d’adresser un message d’ouverture et de tolérance aux jeunes lecteurs/spectateurs.

Léonarde est une œuvre à la fois divertissante et profonde. À travers une narration imaginative et des personnages bien construits, l’album, relativement dense, aborde des thèmes écologiques et sociaux d’importance. 

Léonarde, Isabelle Bauthian et Anne-Catherine Ott
Drakoo/Bamboo, janvier 2024, 80 pages

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4

« Deux sœurs » : dissonance familiale

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Dans Deux sœurs, roman graphique publié aux éditions Bamboo, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel se livrent à une véritable étude de caractères. Leur récit rend compte des rancœurs et relations conflictuelles entre deux sœurs. Lise et Camille, qui partagent une même maison, coupée en deux, vivent en effet selon des principes diamétralement opposés.

La symétrie est au cœur de Deux sœurs. Il y a d’abord cette maison, scindée en deux, symbole de la dichotomie existant entre Lise et Camille. Il y a ensuite ces planches parfaitement découpées, où elles évoluent en vis-à-vis et expriment leur animosité plus ou moins cordiale l’une envers l’autre. Lise, dynamique et carriériste, en poste dans la finance, incarne l’esprit compétitif et matérialiste de notre société, tandis que Camille, prof et musicienne, adopte une vision plus bohème et spirituelle de la vie. Cette division de tous les instants est un mécanisme narratif efficace, qui souligne une coexistence sous un même toit rendue difficile par des dissonances idéologiques et émotionnelles.

Lise reproche à sa sœur de « saturer l’espace ». Elle aimerait pouvoir se détendre et méditer, mais la musique qui lui parvient de l’autre côté des murs l’empêche de se concentrer. Ce n’est pas tout, puisqu’elle reproche à Camille et ses amis leurs stéréotypes sur son mode de vie : « Dès que tu gagnes bien ta vie, nécessairement, pour tes intellos gauchistes, tu fais partie du grand capital ! » Ces effets de symétrie et joutes verbales servent à asseoir le postulat d’Isabelle Sivan et Bruno Duhamel : les deux sœurs ne se comprennent pas et ne parviennent, souvent, même plus à communiquer.

Problème, une lettre recommandée leur annonce, à toutes les deux, que la maison qu’elles partagent va bientôt être mise en vente. Sans une offre de leur part, elles devront plier bagage et se reloger ailleurs. Est-ce une opportunité de vivre enfin en pleine autonomie, sans les désagréments associés à la présence de l’autre ? Ou le point de départ d’une relation nouvelle, bâtie sur l’entente consensuelle et le respect mutuel ? Deux sœurs trouve son équilibre sans recourir à aucune de ces deux solutions.

C’est évident, les thèmes de l’orgueil, de la jalousie et de la rivalité se trouvent au cœur de l’album. La décision du propriétaire de vendre la maison devient le catalyseur qui oblige les deux sœurs à confronter non seulement leur relation, mais aussi, et surtout, leur passé commun. Ce moment de crise révèle les profondeurs cachées de leur lien, souvent occultées par leurs disputes superficielles. Ainsi, en revisitant les souvenirs d’enfance et les vestiges de leur histoire familiale, Lise et Camille commencent à percevoir les fils invisibles qui les unissent. 

Isabelle Sivan et Bruno Duhamel donnent à voir une prise de conscience tardive mais cruciale : malgré leurs divergences, on assiste à une diminution de l’hostilité et à une augmentation de la compréhension mutuelle. Le récit, tout en évitant un dénouement trop idéalisé ou simpliste, suggère une évolution vers une coexistence plus harmonieuse. 

Deux sœurs explore avec finesse les thèmes de la dualité, de la rivalité et de la réconciliation. Le roman graphique renvoie à nos propres tentatives de concilier l’individualité et le lien familial, entre l’affirmation de soi et la compréhension de l’autre. C’est cette ligne cardinale qui fait figure de colonne vertébrale. Avec succès. 

Deux sœurs, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel
Bamboo, janvier 2024, 72 pages

 

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3

« Les Griffes du Gévaudan » : la mort aux trousses

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Les Griffes du Gévaudan, fruit de la collaboration entre Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard, est une reconstitution dessinée du mythe de la Bête du Gévaudan. Publié aux éditions Glénat, ce premier tome d’un diptyque, enrichi d’un dossier historique, nous plonge dans les abysses d’un mystère jamais élucidé, mêlant faits historiques et fiction horrifique.

Le récit s’ancre dans le Gévaudan du XVIIIe siècle, un territoire marqué par des paysages escarpés et des cachettes impénétrables, terrain de jeu idéal pour une créature sanguinaire, la « malbête », qui répand la terreur dans ces contrées reculées. Les attaques se multiplient, les autorités sont en échec et des louvetiers aguerris sont dépêchés sur place pour essayer de débusquer et tuer la bête. Sans succès.

L’aspect religieux est habilement intégré dans le récit. Après l’arrivée de François Antoine, porte-arquebuse du Roi Louis XV, et de son fils, on voit l’Église présenter la Bête comme un châtiment divin, ce qui a un écho particulier quand on sait que l’époque décrite voyait les tensions religieuses s’exacerber entre Catholiques et Protestants. Cette interprétation divine, confrontée aux croyances populaires et aux superstitions, crée un climat de suspicion et de désespoir, renforçant l’atmosphère anxiogène du récit.

Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard explorent avec maîtrise les conflits internes entre les différents chasseurs mandatés par le roi, notamment les louvetiers et l’équipe formée par François Antoine. Ce dernier intervient après des semaines d’investigations en pure perte, tandis que les victimes de la « malbête » s’accumulent. Louis XV craint de devenir la risée de l’Europe et met tout en œuvre pour accélérer la traque. Cette dynamique conflictuelle souligne les rivalités, les jalousies et les limites de la rationalité humaine face à l’inexplicable. Ce dernier point est important : en dépit de tous les témoignages et de toutes les preuves concordantes, beaucoup continuent à présenter la créature comme un simple loup…

Le récit est rythmé par des dialogues denses et d’importants cartouches descriptifs. Les vignettes, parfois macabres avec des représentations de corps démembrés, sont d’une efficacité visuelle frappante, soulignant le talent de Jean-Charles Poupard pour le dessin réaliste et horrifique. Le récit se clôture avec la décision du pouvoir royal d’abandonner le Gévaudan, après une chasse infructueuse et coûteuse. Le fils de François Antoine, en désaccord avec son père, conscient de la supercherie consistant à présenter un vulgaire loup comme la « malbête », décide de retourner seul sur les lieux des massacres, déterminé à affronter la Bête.

Les Griffes du Gévaudan est une œuvre qui transcende le genre du thriller historique. Elle exploite des faits historiques pour offrir une réflexion sur la nature humaine, la peur de l’inconnu et la façon dont les légendes prennent racine dans les failles de notre compréhension du monde.

Les Griffes du Gévaudan, Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard
Glénat, janvier 2024, 64 pages

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3.5

« The Ex People » : l’équipe au grand cœur

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Le second tome de The Ex People paraît aux éditions Bamboo, dans la collection « Grand Angle ». Stephen Desberg et Alexander Utkin poursuivent une aventure éditoriale construite autour de personnages hauts en couleur.

Stephen Desberg, scénariste belge, et Alexander Utkin, illustrateur russe, donnent un second souffle à The Ex People, qui se distinguait par un casting à tout le moins atypique : un oiseau séducteur, une sorcière méprisée, un chevalier prisonnier de son heaume, un chat en deux dimensions, et d’autres âmes égarées, toutes en quête de rédemption. Leur périple à travers le Moyen Âge, de Constantinople à Jérusalem, entrait en cours de récit en résonance avec la recherche d’identité et de la lutte contre les préjugés.

Le tome 2 continue de déployer sa trame narrative, alternant entre récits de fond, sous forme de flashbacks, et péripéties actuelles. Les renvois biographiques, insérés de manière substantielle, enrichissent l’histoire et entretiennent des rapports plus ou moins étroits avec les événements contés au présent. Stephen Desberg, connu pour ses séries à succès comme 421, IR$ et Le Scorpion, démontre une nouvelle fois son habileté à tisser des récits passionnants, teintés d’humour et de second degré. Le voyage médiéval qu’il nous propose s’hybride de romances, de réflexions morales, d’aventures ubuesques…

Pour l’accompagner, Alexander Utkin mêle l’esthétique du livre pour enfants et la sophistication de la bande dessinée traditionnelle. Ses scènes, foisonnantes de détails et de couleurs, se prêtent particulièrement bien à la tonalité recherchée dans The Ex People, qui sous le vernis de l’aventure, de l’humour et du fantastique, aborde des thèmes universels : la quête d’identité, la rédemption et la lutte contre les injustices. La satire sociale est un fil conducteur : Pervenche, révoltée par l’idée d’un mariage arrangé, abuse de ses charmes pour extorquer ses prétendants en leur faisant miroiter d’hypothétiques unions. Mais, bien que critiquant les institutions rigides et les préjugés, l’album porte l’essentiel ailleurs : dans la radiographie d’une équipe unie, dont les membres s’élèvent au contact les uns des autres.

The Ex People est une réussite sur tous les plans. Sans prétendre au chef-d’œuvre, Desberg et Utkin offrent une histoire attrayante, riche en rebondissements et en émotions. Solide sur le plan scénaristique et convaincante sur le plan visuel, cette bande dessinée s’inscrit comme une belle surprise.

The Ex People (T02), Stephen Desberg et Alexander Utkin
Bamboo/Grand Angle, janvier 2024, 72 pages

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3.5

Krisha et le maître de la forêt : les lois de la Toundra

Les contes et légendes bercent toujours l’imaginaire des plus jeunes, résolus à croire aux miracles, chose que les adultes de ce monde ne semblent plus pouvoir faire. Krisha et le Maître de la Forêt est un conte initiatique qui rend hommage aux peuples nomades de la Toundra. Et grâce à l’animation en volume, Park Jae-Beom parvient à redéfinir les goûts de la magie à travers les yeux d’une héroïne qui a tout à apprendre de son mode de vie ancestral, en parfaite harmonie avec la nature.

Synopsis : Dans la toundra, Krisha et sa famille vivent de chasse et de pêche selon les traditions de leurs ancêtres. Lorsque sa mère tombe malade, la jeune fille écoute les conseils d’une vieille chamane et part à la recherche du maître de la forêt, un ours qui veille sur les habitants de la région et qui lui est apparu en rêve.

Premier long-métrage en tant qu’étudiant à l’académie Kafa, Park Jae-Beom a consciencieusement pris connaissance des documentaires réalisés par Jang Kyung-soo, The Last Tundra et Guardians of Tundra, avant de s’aventurer dans les tempêtes sibériennes. Le choix de l’animation en stop-motion s’est alors imposé, du fait du maigre budget dont il disposait, mais l’effort est largement récompensé. Les textures sont palpables et les expressions faciales des personnages sont assez convaincantes pour qu’on se laisse immerger dans cette aventure pour enfants. Ils constituent évidemment la cible de ce projet, moins ambitieux narrativement, mais dont la sobriété et l’efficacité esthétique restent remarquables à contempler.

À la conquête de l’aurore boréale

Inspirée des Nenets, un peuple autochtone de Russie, la famille Yates traverse la Toundra en quête de vivres pour subsister. Le froid hivernal ne facilite pas leurs activités, mais le savoir-faire, transmis de génération en génération, les aide à surmonter chaque obstacle. Et pas question de gaspiller une goutte de sang lorsque la proie a été saisie. Une aura singulière s’installe alors rapidement autour de cette petite communauté nomade, que la croyance chamanique et animiste autour du maître de la forêt guide, et où chacun veille sur l’autre, même pour le cadet de la bande. C’est ici que Krisha et son jeune frère Kolya entrent dans le récit, qui deviendra le leur. Krisha est bien entendu la pièce maîtresse de ce conte initiatique sur-mesure, elle qui a des difficultés à contrôler ses pulsions. Son attitude rebelle coïncide avec sa puberté, ou simplement l’âge auquel il est permis de gagner un soupçon d’indépendance. Avec l’arrivée impromptue de deux hommes à bord d’un véhicule de neige, elle verra l’opportunité de prouver sa valeur.

La précision d’un chasseur et l’avidité de Vladimir, missionné par l’État, sont une menace pour l’écosystème des lieux, où l’harmonie règne entre tous les êtres vivants. Malheureusement le profit semble bien parti pour triompher sur les méthodes archaïques de cette famille, qui ne souhaite que rester unie. Et ni une ni deux, Krisha est rapidement propulsée dans une odyssée aux côtés de Kolya et de Soradeto, un renne de leur troupeau. Durant ce voyage à travers une immense vallée inhospitalière, et une forêt ancestrale qui l’est tout autant, la stop-motion nous démontre qu’il est possible de vivre des sensations fortes auprès de ces marionnettes en plastique. En un peu plus de trois ans de tournage, le Studio Yona démontre un savoir-faire indéniable dans cet exercice plan par plan. Avec Park Jae-Beom à sa tête, nul doute que le cinéma coréen ajoute une nouvelle corde précieuse à son arc, pourvu que le travail sur la texture et autres jeux de regard restent aussi ambitieux, créatifs et rigoureux.

Pour ce qui est de l’essentiel, l’intrigue garde une structure narrative relativement proche de Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, de Rémi Chayé. Et Krisha, aussi pure que l’aurore boréale qu’elle contemple et qui la réconforte dans son parcours initiatique, partage pourtant beaucoup de caractéristiques communes avec l’héroïne de l’Ouest. Intrépide et combatif, le jeune public saura s’identifier à elle et à ses enjeux. Sans évoquer la question de féminité, c’est avant tout une leçon de courage et de sagesse qui nous est livrée. Krisha et le maître de la forêt est traversé par ces notions, qui contribuent à une expérience unique à découvrir en famille.

Bande-annonce : Krisha et le maître de la forêt

Fiche technique : Krisha et le maître de la forêt

Titre original : Mother Land
Réalisation et Scénario : Park Jae-beom
Image : Song Hye-Ryeong, Kim Ye-Bin, Jo Young-Dae
Montage : Park Jae-Beom, Kim Ye-Bin
Son : Lee Seung-Hee
Musique : Sohn Min-Young
Enregistrement : Sung Jae-hyun
Direction artistique : Lee Yun-Ji
Production : Korean Acadamy of Film Arts
Producteur : Park So-Hye
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Survivance
Durée : 1h09
Genre : Animation, Famille, Fantastique, Aventure
Date de sortie : 17 janvier 2024

Krisha et le maître de la forêt : les lois de la Toundra
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CitéCiné Festival de Carcassonne : Green Border, Vivants, Amal…

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Clap de fin pour la sixième édition du CitéCiné Festival de Carcassonne. Une manifestation avec un fort goût de « reviens-y » à en juger par une fréquentation qui a fait exploser les compteurs de l’an passé. Sans compter une programmation soucieuse de son identité éditoriale, qui permet à chacun de trancher LA question qui anime le festival : c’est quoi, faire du cinéma politique ? Pour le jury présidé par Stéphane Brizé comme pour les derniers films vus par votre serviteur, la réponse est claire : c’est mettre les pieds dans le plat.

On l’avait vu à Arras, on en avait parlé, on est ravi de le retrouver ici et avec la médaille d’or autour du cou : Green Border d’Agnieszka Holland repart avec le grand Prix MGallery. Un grand OUI, tant la cinéaste polonaise sait appuyer là où ça fait mal sans demander l’autorisation au spectateur ni laisser les conventions du « cinéma du réel » prendre sa caméra en otage.

Adopter une démarche documentaire ne signifie pas réaliser comme un reportage, mais harponner la rétine d’un public anesthésié par sa surexposition quotidienne aux images. Green Border ne nous laisse ni le luxe du hors champ, ni celui de ne pas traiter les personnages (les immigrés syriens comme les bourreaux et alliés polonais) en tant qu’êtres humains ; et non des informations rangées dans la banque de données du temps de cerveau (in)disponible. Faire du cinéma politique, ce n’est pas brandir ses idées, mais conduire le spectateur à se détacher des siennes pour VRAIMENT regarder l’autre. Sans un scénario qui déroge parfois à cette règle lorsque la pensée de sa réalisatrice dépasse sa caméra en mots et en images (il y a un bon 20 minutes de trop), on était pas loin du niveau Kathryn Bigelow (Détroit, Zéro Dark Thirty) de la stratégie du choc.

En parlant de ne pas prendre de gants, il convient de s’arrêter quelques lignes sur Amal, de Jawad Rhalib, prix du jury oh combien légitime si en juge le silence interloqué qui succéda à son dernier plan. Vous attendiez une réaction à la hauteur aux assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard ? Elle nous vient de Belgique, et sort le 17 avril dans nos salles.

Lubna Azabal y joue une professeure de français qui refuse le fait accompli de l’intégrisme islamique à l’œuvre dans son établissement quand l’une de ses élèves se fait harceler en raison de son homosexualité supposée. Que les ami(e)s de la bien-pensance soumettant le réel à leur déni de réalité soient prévenus : Jawad Rhalib ne laisse aucun espace aux pirouettes rhétoriques des « faut pas stigmatiser » et autres « ne jetez pas d’huile sur le feu ».

Ici, l’incendie est déclaré et le réalisateur jette sa caméra dans cette ligne de feu qu’on appelle le système éducatif face à l’obscurantisme salafiste. Les mots s’échangent comme des crochets de boxeurs, la mise en scène ne distend jamais le fil de la confrontation et dans cette atmosphère de surtension permanente, la pasionaria Lubna Azabal donne tout et même un peu plus d’elle-même à chaque instant. Dans ce champ de bataille en fusion, Rhalib réussit à construire la psychologie de ses personnages complexes et la nuance d’un propos pourtant sans ambiguïtés. Le cinéma français adore les « films-nécessaires » et leurs évidences de bisounours qui ne fâchent personne. Amal le clame haut et fort : le cinéma politique est celui qui ne laisse pas les évidences à leur place, quitte à casser le mobilier.

Pour le reste du palmarès, Explanation for everything de Gabor Reisz (dont nous avons parlé ici) obtient une mention du jury, Things unheard of Ramazan Kilic le titre du meilleur court-métrage et le documentaire Nomades du Nucléaire de Kilian Armando Friedrich et Tizian Stromp Zargari obtient le prix du jury SFCC. Enfin, Baghdad on Fire de Karrar Al-Azzawi cloture le podium avec le prix du public du meilleur documentaire.

Pour notre part, nous glisserons une mention à Vivants d’Alix Delaporte. Alice Isaaz y joue une cameraman qui décroche un stage dans la rédaction de l’une des émissions les plus respectées du PAF. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la réalisatrice ne perd pas de temps : à l’instar de l’héroïne, le spectateur apprend à nager après avoir sauté dans le grand bain. On comprend ce qui se joue et qui est qui avec l’efficacité d’un film de commando. « Posez chaque question comme si c’était la dernière » : Delaporte prend la punchline du personnage joué par Roschdy Zem au pied de la lettre et de la caméra.

Derrière son aspect « pris sur le vif », il n’y a rien qui est laissé au hasard dans Vivants : c’est du cinéma qui se passe de grand discours (l’écueil du « film de journaliste ») pour mettre le spectateur sur le pied de guerre et définir ses personnages dans le travail et leur souci de bien le faire comme chez Michael Mann. Jusque dans un plan qui renvoie directement à Révélations, moment de grâce qui justifie quelques instants de suspension en apesanteur du récit. Il y a des références moins glorieuses à brandir, et plus aisées à assumer sans rougir.

Mais un cinéma qui se veut politique se doit au minimum de refuser la facilité : c’est la leçon que l’on emmène avec nous de cette sixième édition du Festival CitéCiné de Carcassonne. À l’année prochaine.

Les Chambres rouges : interview de Pascal Plante et Juliette Gariépy

Grande révélation de ce début d’année 2024, Les Chambres rouges est un incontournable thriller psychologique québécois. En salles à partir du 17 janvier. Pour cette occasion, retour sur une magnifique rencontre dans les locaux de Darkstar à Paris, en compagnie du cinéaste Pascal Plante et son actrice principale Juliette Gariépy. Des échanges enjoués entre passion et fous rires.

Synopsis : Deux jeunes femmes se réveillent chaque matin aux portes du palais de justice de Montréal pour assister au procès hypermédiatisé d’un tueur en série qui les obsède, et qui a filmé la mise à mort de ses victimes. Cette obsession maladive les conduit à tenter par tous les moyens de mettre la main sur l’ultime pièce du puzzle, qui pourrait définitivement confondre celui que l’on surnomme le Démon de Rosemont : la vidéo manquante de l’un de ses meurtres.

Le film existe via les images numérisées dont on est bombardé.

Les Chambres rouges est votre troisième long-métrage après Les Faux Tatouages et Nadia, Butterfly. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Pascal : Absolument ! Ces trois longs sont assez différents, même si on creuse jusque dans mes courts-métrages. Moi, ce qui me passionne lorsque j’écris, car à ce jour j’ai toujours écrit mes propres scénarios, c’est que j’aime les fictions qui représentent des niches, des petits mondes, des sous-mondes dans lesquels j’essaie de documenter au maximum. Moi-même comme cinéphile, si je vois un film sur l’agriculture urbaine, par exemple, j’ai envie de sortir moins con qu’au début après deux heures de visionnage. Je pense qu’il y a moyen via la fiction, via l’art, via le cinéma de nous rapprocher de gens ou des cultures que l’on ne côtoierait pas naturellement, comme la natation olympique dans Nadia, Butterfly. Ici, il y a eu énormément de recherches judiciaires sur la cybercriminalité. Cette fois-ci, ça a été de la recherche plus déprimante que sur mes autres films (rires).

Juliette : Plus que sur l’agriculture urbaine (rires) !

Pascal : Je conçois mes fictions avec un regard plutôt documentaire. Je fais en sorte que ce soit sociologiquement valide, tout en étant un film expressionniste, sans être collé au réel pour autant.

Ici, vous changez complètement de registre. On pourrait même dire que vous êtes passé au film de genre. Qu’est-ce qui vous a motivé et stimulé durant le processus d’écriture ?

Pascal : La bougie d’allumage, en fait, précédait le travail d’écriture. Le point de départ est une fascination plutôt vague sur le phénomène social des femmes, majoritairement obsédées par des tueurs qui sont, statistiquement, largement des hommes (rires). Et puis, je me rappelle que j’avais entendu parler de procès de certains tueurs, où elles venaient les voir en personne. Les gens arrivaient très tôt au Palais de Justice pour s’assurer une place. À l’époque, je me suis vaguement dit que ça en ferait des personnages fascinants, que c’est un angle que l’on a très peu vu, alors que des films sur les tueurs en séries, il en existe des milliers. C’est souvent soit des films d’enquête, soit des portraits de tueurs eux-mêmes, mais il y a tout un écosystème qui satellite autour des tueurs en série que me fascinait comme angle. Mais ça, c’est resté latent pendant plusieurs années.

Et c’est en fait pendant la pandémie que je me disais que le true crime était à son apogée de popularité. A cette période, je regardais aussi beaucoup de films d’horreur. C’était comme un drôle de réconfort en ces temps étranges, mais on se disait que j’étais plus que jamais le produit des images que je consommais au point où on se questionne sur l’hygiène de ces images. Pourquoi est-ce qu’on aime l’horreur, la violence ? Pourquoi on vient de passer six heures en compagnie de quelqu’un qui a tué 35 femmes ? Ce sont des questions qui sont toutes légitimes et qui ont été mises dans le blender et qui ont façonné Les Chambres rouges, qui est de plus en plus devenu un film de fantômes. Puis c’est le côté un peu plus documentaire qui s’est dessiné et enfin c’est au tour d’un film fantasmé d’émerger.

Ce phénomène de groupie autour du morbide est toujours d’actualité, même en France, notamment avec le procès de Valérie Bacot qui bat son plein.

Pascal : Oui, je l’ai appris aussi. C’est un véritable feuilleton.

Exactement. Et au cinéma, c’est une tendance qui se confirme, notamment avec Anatomie d’une Chute (dernière Palme d’Or) et Le Procès Goldman, qui a également fait sensation à Cannes.

Pascal : Saint-Omer également. Un très beau film ! C’est curieux, mais je pense qu’on a tous, peut-être, un peu consommé les mêmes choses. Ça arrive que dans l’histoire du cinéma, il y ait des petites tendances. Par exemple, vous avez eu deux films sur Yves Saint-Laurent qui sont sortis en même temps. Dès fois, c’est un peu mystérieux, mais, ce qu’on appelle inspiration finalement, c’est un imaginaire commun qui est nourri par l’air du temps.

En effet, tout récemment, plusieurs réalisateurs sont d’ailleurs revenus avec des œuvres « autobiographiques ».

Pascal : C’est ça ! Une espèce de lettre d’amour au cinéma et autobiographique. Ça me fait un peu rire quand on détresse les films, on dénote les genres de tendances du moment. C’est vrai que cette année, les films de français francophones, il y en a eu plein. Et à mon avis, ils sont tous très bons, différents à leur manière.

Juliette : C’est intéressant le symbole du procès, parce que c’est comme une microsociété. Bon, les témoins, on leur donne une certaine importance, de même pour les avocats et le juge, tous dans le même espace de procès. Mais pour nous, le procès continue dans la vraie vie aussi, avec nos même spectateurs qui parlent du film. Ça se fait depuis que la voix de la personne qui consomme le film est valorisée à cause des notes, à cause de l’hyperdigitalisation de tout.  C’est comme si le procès continue après sur Internet. Et c’est sur Internet que c’est digéré par la communauté et qu’on décide si le film est bon ou pas.

Pascal : Et puis au sein de notre film, on s’attarde beaucoup sur la question du comportement des gens qui sont obsédés par les tueurs en série. C’est intrinsèquement et intimement lié au mythe qu’on en fait. Ce qui va de pair avec la construction médiatique autour des tueurs. Pour moi, c’était évident dès les premières ébauches que le film allait autant naviguer autour d’un procès, mais qui allait beaucoup s’attarder à tout ce monde médiatique. Ça se voit avec les surnoms que l’on donne aux tueurs, tu sais les photos, les mugshots qui sont largement diffusés. C’était assez évident que le film allait être un procès, mais élargi par le prisme médiatique.

Il y a beaucoup de surenchères, on voit qu’il y a beaucoup d’émissions à ce sujet. Il me revient ce moment, un peu anecdotique, mais assez révélateur où une journaliste en face du palais annonce l’anniversaire du tueur durant le procès. On force ainsi à attirer les gens à l’intérieur de cette enceinte, à prendre émotionnellement part au procès.

Pascal : C’est comme un feuilleton oui, et on veut connaître la suite. Et puis aux États-Unis, c’est encore plus fou, parce qu’il y a des caméras qui sont permises dans les salles de cours. Ça devient un spectacle complètement disgracieux, mais c’est un autre sujet…

Juliette : Mais c’est vrai ça ! Amber Heard et Johnny Depp, des caméras partout.

Pascal : Oui et quand j’écrivais le scénario, c’était le procès de Derek Chauvin, qui a assassiné George Floyd. En fait, le matin, je scénarise un film de procès fictif, puis l’après-midi, en procrastinant, j’écoutais un procès en cours. C’est fou ! La pandémie a vraiment aidé à cette hyperconnectivité. Le film existe via les images numérisées dont on est bombardé d’une certaine façon. C’est venu assez naturellement, l’idée des crimes en vidéo. C’est dans cette idée-là de lier l’interactivité des crimes et le personnage de la groupie, qui satellite. Le crime interactif permet aux deux mondes de communiquer. C’est là où le film devait prendre corps en fait. Il faut que le protagoniste soit actif. Mais bon, c’était de la recherche un peu glauque quand même.

Il y a aussi un rapport sous-jacent à la technologie, de ses dérives et de ses limites : intelligence artificielle comme assistance, jeux d’argent en ligne, les médias et les réseaux sociaux. Kelly-Anne possède d’ailleurs une intelligence artificielle reprogrammée chez elle, nommée Guenièvre. C’est un phénomène d’actualité encore chaud aujourd’hui. Est-ce que ça vous tenait à cœur d’en parler dans ce film ?

Juliette : On ne savait pas qu’il allait y avoir la grève hollywoodienne, mais c’est fascinant. On touche un petit peu ce sujet, car Kelly-Anne pense avoir repris le contrôle sur Guenièvre. Mais on se demande aussi si ce n’est pas Guenièvre qui l’a jeté au loup ou qui l’a dénoncé parce que quelqu’un a réussi à la hacker. On pense que les humains ont le contrôle sur, mais pas nécessairement.

Pascal : Puis au niveau scénaristique, c’est un peu drôle car j’ai écrit le scénario en 2021, donc bien avant la démocratisation de ChatGPT en novembre 2022. Il faut presque jouer au prophète quand on scénarise des trucs qui se veulent à la pointe de la technologie, parce que c’est long de réaliser un film. Donc ce qu’on a fait en 2021, il faut que ça continue à résonner avec l’air du temps, mais ça a évolué très rapidement. Moi, mon défi, ce n’est pas de m’attarder sur la technologie au sens le plus geek et le plus strict, mais c’est plutôt de réfléchir au comportement de l’humain qui utilise des technologies et ça change très peu en fait. Les outils changent, mais pas ce que nous recherchons via les nouveaux gadgets. Tu sais une application de rencontre, que ce soit Bumble ou Tinder, qu’il y en ait une nouvelle qui apparaît demain ou dans un an, je m’en fiche. Mais ce qu’on recherche via, par exemple, une nouvelle application ou la technologie, ça il faut réellement y réfléchir. Ça a été ces réflexions-là dans le travail d’écriture.

Vous abordez justement une de ces dérives dans votre film. Comment en êtes-vous venu à parler des Red Rooms, célèbres mythes du dark web ? Comment vous êtes-vous documenté sur ce sujet ?

Pascal : Je ne m’y étais jamais aventuré bien sûr. De toute façon, c’est absolument illégal. J’avais des consultants en cybercriminalité qui ont pu nourrir mon imaginaire via le réel, mais le réel qu’eux connaissent d’un point de vue numérique. En scénarisant le film, je n’avais pas envie que le FBI cogne à ma porte. Et puis, c’est facile de tomber dessus. Sur Google, tu cherches un peu, tu trouves des profils de tueur de ci, de ça. Moi je suis assez geek, je suis assez online aussi. Je ne connaissais pas le sujet avant d’effectuer la recherche sur le film mais ça n’a pas été très long d’avoir accès à tous les mythes, l’espèce de folklore de l’internet caché, tout ça. Et qui est un peu inquiétant parfois. Au final, ça s’est fait en cliquant sur un hyperlien, puis un autre hyperlien, comme on se perd sur Wikipédia, Google et compagnie. Et je le disais un peu plus tôt, ça a été finalement un peu une épiphanie narrative et scénaristique pour moi, parce que là, tout à coup : « Oh ! Le crime interactif ». Tout ce monde caché là peut tout à coup donner corps, donner chair autour de l’os du personnage de Kelly-Anne. Toi non plus, Juliette, tu n’as pas fait de la recherche trop dark. On recherchait autour, mais on n’est pas allé dedans, c’est ça ?

Juliette : (rires) Ouais, puis il y a plein d’autres situations qui sont presque identiques. Pas besoin d’aller sur le dark web si tu veux consommer du contenu déviant. C’est vraiment plus accessible qu’on le pense. Et puis, il y a ce phénomène qui nous incite à voir.

Pascal : Rien que la vidéo sur Luka Rocco Magnotta en 2012, tellement de gens l’ont vu.

Juliette : Ben oui, c’est fou. Je me rappelle des gens qui la regardaient à l’école.

J’y ai moi-même été confronté à l’époque. Le snuff movie revient peu à peu vers nos écrans, effectivement. Et d’une certaine manière, l’impressionnante ambiance sonore et musicale du film nous alarme sur cet accès, presque sans limite, à l’information aujourd’hui. Comment l’avez-vous travaillé avec votre équipe, sachant que votre frère en a composé la musique originale ?

Pascal : Pour moi, ce qu’on appelle la personnalité d’un film, ça vient quelquefois avec un peu l’élément de surprise qui est un peu dissonant avec ce qu’on s’attend. Mon point, c’est que si on regarde par exemple un cyber-thriller ou un film de procès, on peut rapidement s’imaginer une petite musique en tête, tu sais, comme une scène de hacking avec un peu de son électronique tendu. À la Michael Mann ou je ne sais pas trop, mais moi, ça ne m’intéresse pas de jouer dans les sentiers très battus. Puis, c’est en fait partie de Kelly-Anne ce travail de dissonance, espèce de mélange des éléments de musique baroque avec des éléments de musique de noise électronique. Très contemporain donc, mais un peu hors du temps également. On vit finalement le film à travers le regard de ce personnage qui, au début, a un regard très robotique sur le monde, mais plus ça évolue, plus elle est un peu dans le fantasme.

Ouais, c’est comme tous les mondes de Kelly-Anne qui se mélangent via la trame sonore. Puis c’est là aussi tu sais, juste au costume lorsque tu sais toi par exemple, que tu sentais que tu pouvais mettre les costumes. Tout d’un coup, le personnage existait. C’était aussi le plaisir de créer une Kelly-Anne, qui n’allait pas être la Girl with the Dragon Tattoo 2.0 québécoise (rires). Ça c’est une nécessité, il fallait faire autre chose, mais plus que ça. Une fois qu’on l’a un peu sorti du temps, on l’a un peu fantomatisé et vampirisé. Bref, c’est là qu’on a pu s’amuser.

Juliette : Oui, puis dès les premières minutes du film, il y a cette espèce de lyre, c’est ça ?

Pascal : Ça commence avec du clavecin.

Juliette : OK, pas de lyre (rires). Mais juste ça, c’est un indice qui détonne complètement de la salle d’audience super stérilisée ou quand elle se rend dans la ville hyper moderne. C’est comme un instrument d’une autre époque. Puis, les informations se placent et les gens comprennent, mais je pense qu’il y a vraiment quelque chose de surprenant avec genre ce travail de notre époque musicale.

Pascal : Oui, oui, complètement. J’utilise le terme dissonance, parce que je pense qu’il y a plein de gens qui s’attendent à un certain film. Mais dès les premières images, il y a déjà un petit drapeau levé qui dit : « Asseyez-vous, prenez une respiration, ça ne sera peut-être pas exactement le film que vous attendez. » Même rythmiquement avec les plans séquences au procès, il y a un vrai travail dans les vingt premières minutes de vouloir créer un film, dont l’idée même d’être surprenant est intimement liée à l’idée que le film puisse être angoissant. Parce que le film a le même langage et le même rythme qu’à peu près tous les thrillers qu’on a déjà vus. On est trop safe en tant que spectateur, on voit tous les coups venir. On a alors créé une aura via la musique avec le personnage qui se réveille d’un sommeil. Puis tout d’un coup, on n’a plus de repère. On ne sait plus s’il a une limite et le fait de pas savoir si le film en a une, ça c’est angoissant.

Pour vous Juliette, avez-vous avez apporté quelque chose de vous-même dans ce film, des expériences passées ou quoi que ce soit d’autre ? Comment avez-vous préparé le rôle de Kelly-Anne, très ambigüe et tout en retenue ? Ce rôle vous a-t-il permis de vous dépasser ?

Juliette : Ah, c’est intéressant. De mémoire, je m’étais armée d’empathie. C’était important pour ne pas la juger et pour que Kelly-Anne ne se juge pas elle-même.

Pascal : Ton travail de comédien est presque de l’aimer, entre guillemets.

Juliette : Dans ce sens-là, il y a comme une réponse à tout. Dans notre cas, on savait où est-ce qu’on allait, mais il y a une fragilité maladroite que l’on ne voit pas nécessairement à l’écran. Mais moi dans ma tête, je lui ai donné un passé, un peu de présent, un futur, même si ce n’est pas du tout comme ça qu’elle se définit dans le film. Mais oui, c’est sûr qu’il y a des parties de moi en fait. Kelly-Anne est forte, c’est-à-dire qu’elle n’a pas besoin d’amis, elle n’a pas besoin de se faire rassurer, qu’on l’aime ou d’être géniale. Tu sais, moi je n’ai pas ça (rires) ! Nous les acteurs, on veut tellement être choisis qu’on est beaucoup dans l’attente, dans la complaisance.

Pascal : C’est ça, Kelly-Anne s’en fiche de plaire.

Juliette : Elle n’est pas là-dedans, elle n’est pas dans ce jeu de séduction. Tu n’as pas besoin d’être actrice pour être dans le jeu de séduction. On est né, puis on nous dit : « C’est ça ta clé, utilise-la. » Alors c’est plutôt Kelly-Anne qui m’a appris des choses sur moi et que maintenant j’ai une partie d’elle. En fait, j’aime dire que la force que Kelly-Anne a, c’est celle que ma mère a aussi et que j’ai utilisée, mais que je ne pense pas que moi dans ma vie de tous les jours j’utilise cette force, cette ardeur, parce que je ne parviens pas à mes fins. Parce que la réalité, c’est qu’il faut aller dans le même sens que nos morales, un peu judéo-chrétiennes modernes. J’utilise maintenant l’apprentissage de mon travail en fait.

Pascal : (rires) Tout à fait, tu es allée à sa rencontre. Il y a une vraie préparation pour Juliette, tu sais. T’as appris à jouer au squash et la signification de plusieurs éléments de crypto-poker.

Juliette : C’est sûr ! C’est tout un apprentissage. J’ai même fait de la recherche sur la « chimie » dans ton cerveau, comme quand tu passes un certain point de peur, plus les mêmes choses te font peur. Ça te prend plus de choses pour vivre de la peur ou de la stimulation. C’est comme une drogue.

Pascal :  Kelly-Anne est presque comme une junkie d’adrénaline qui a toujours besoin d’un peu plus. On en a parlé un peu de ça.

Juliette : Oui et d’apprendre la physicalité, dans un programme très carré, c’était un défi pour moi. Mais à travers le sport justement, c’est vraiment intéressant d’apprendre à la connaître. C’est bien sûr passé à travers le crypto-poker, mais aussi avec le phénomène de groupies, de femmes qui se rapprochent des tueurs dans les salles de procès et des lettres qu’elles ont écrites. Ce qui a servi sur le plan mental.

Une partie du film est également portée par le duo que vous formez avec Laurie Babin (Clémentine). Vous avez dû chercher la bonne alchimie pour incarner ce tandem à l’écran, j’imagine.

Juliette : Oui, nous avons beaucoup parlé de nos théories et de la raison pour laquelle les gens font ça. Et puis, je ne pense pas que nos personnages ont les mêmes objectifs. Laurie a comme une, vraiment une douceur genre, elle le défend, elle y croit. Moi, je n’y crois pas, je ne crois pas que l’accusé soit une victime, mais qu’il est coupable. Ça change toute la dimension du film, sauf que c’est vraiment important que Clémentine apparaisse comme un envoyé du public, dans le sens où elle pose les questions que personne ne poserait à mon personnage si elle n’était pas là.

Pascal : Ben oui un peu, mais elle a un plus que cette fonction-là. Les deux personnages trouvent une certaine rédemption à la fin. Bon Kelly-Anne, elle va quand même au bout de ses fantasmes morbides, mais viole les actions qu’elle pose à la fin. Elle ferme un livre d’une certaine façon, elle va au bout de quelque chose pour peut-être renaître sur d’autres bases. Puis Kelly-Anne, à un moment donné, devient un peu sadique avec Clémentine, mais dans un sens, ça la libère aussi. Son geste est d’une certaine façon altruiste, même s’il est sadique.

Pour moi, ça m’importait que les deux personnages s’extirpent de leur statut. Je le dis souvent, les groupies de tueurs en séries, ça a été le point de départ du film, mais rapidement faut que les personnages deviennent plus que ça, trouvent un arc et qu’on ait un minimum d’empathie envers elle, mais qu’ensuite elle puisse un petit peu grandir et évoluer, se détacher de cette étiquette d’une certaine façon. Et puis, c’est drôle parce que les personnalités réelles de Juliette et Laurie sont plutôt différentes des personnalités de leur personnage. Des fois, tu me disais qu’il fallait que j’emprunte un peu de la personnalité de Laurie, qu’il fallait qu’elle emprunte un peu de ta personnalité, de ma personnalité.

Juliette : Oui, c’est riche, c’est impressionnant et ça donne beaucoup plus de sens à notre jeu. C’est même plus naturel que d’apporter quelque chose de soi. Je ne pense pas que je puisse aller vers mes traumas, mes histoires, sinon je ne m’en sors plus après.

Pascal : Exactement. Puis tu sais, ça m’importait beaucoup d’avoir une relation d’amitié, ne serait-ce au moins un autre personnage principal dans ce film. Parce que dans un film alternatif où Clémentine n’existe pas, je trouve que le film devient presque problématique. C’est comme si tout à coup, tout le phénomène qui est extrêmement complexe, des groupies de tueurs en série, allait être complètement sur les épaules d’un personnage qui est un peu du côté très sociopathique du spectre. Alors qu’il y a quand même plusieurs cas de figure qui peuvent exister sur pourquoi on pourrait être attiré par des hommes horribles. En étant un contrepoint parfait, Clémentine est vraiment diamétralement à l’opposé. Tout à coup, le simple fait qu’elle existe nous permet de se dire qu’il y a toute une gamme de personnes et de personnalités qui puissent exister entre les deux pôles. J’avais besoin un peu de Clémentine pour que le film ait potentiellement une petite valeur sociologique.

Elle apporte beaucoup, c’est sûr.

Merci beaucoup pour ce merveilleux échange. Je vous souhaite une très bonne première française pour ce soir et nous espérons que le public sera également au rendez-vous à la sortie nationale.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 7 décembre 2023.

Retrouvez également notre critique du film ici.

Bande-annonce : Les Chambres rouges

Les Chambres rouges : les deux visages de la peur

Rouge comme la passion, rouge comme le filtre de la violence et enfin rouge comme le sang. Les Chambres rouges réunit tous ces symboles dans le regard robotique d’une figure angélique, dont la psychose et le pragmatisme peuvent se révéler destructeurs. Est-elle la groupie d’un tueur en série ou bien son bourreau ? Avec l’hygiène de consommation technologique comme socle de réflexion, Pascal Plante s’est lancé dans une quête obsédante au service d’un incontournable thriller psychologique.

SynopsisDeux jeunes femmes se réveillent chaque matin aux portes du palais de justice de Montréal pour assister au procès hypermédiatisé d’un tueur en série qui les obsède, et qui a filmé la mise à mort de ses victimes. Cette obsession maladive les conduit à tenter par tous les moyens de mettre la main sur l’ultime pièce du puzzle, qui pourrait définitivement confondre celui que l’on surnomme le Démon de Rosemont : la vidéo manquante de l’un de ses meurtres.

Dans un rituel matinal peu commun, une femme se réveille aux aurores pour s’échapper de son modeste matelas de briques, non loin du Palais de Justice de Montréal. Les sièges pour assister au procès surmédiatisé du moment sont rares, mais Kelly-Anne est aux premières loges pour accompagner les familles endeuillées, qui espèrent que le couperet ne tardera pas à tomber sur celui que les médias surnomment le Démon de Rosemont. L’auteur présumé de trois meurtres, Ludovic Chevalier (Max McCabe), aurait eu recourt aux fameuses chambres rouges (red rooms), une zone de non-droit où les pires sévices sont exhibés et marchandés au plus offrant. La dernière vidéo disparue s’y trouve peut-être encore, à l’abri des regards indiscrets. Ce dark web, dont l’accès est méticuleusement contrôlé, constitue une boîte de Pandore moderne et cryptée que le film nous invite peu à peu à ouvrir aux côtés de sa protagoniste.

Dark web, bright aim

Malgré le triomphe récent des films de procès, avec Anatomie d’une chute et Le Procès Goldman comme ambassadeurs, Les Chambres rouges n’a pas la volonté de convoquer la même théâtralité (brillante) de ces œuvres. Dans un plan séquence qui distille astucieusement le temps de parole du juge et des avocats, le début du film prend curieusement la forme de plaidoiries, de façon à nous faire comprendre que les preuves ne sont pas assez incisives dans ce tribunal. Alors que la caméra joue à superposer des reflets sur la cage de verre qui sépare l’accusé de l’audience, elle se braque finalement sur Kelly-Anne, notre guide dans cette intrigue. Le plus gros des réponses se trouvent ainsi à l’extérieur de cette « chambre blanche », là où la justice n’a pas d’inertie.

Autant fascinée par le tueur que ses victimes, à tel point qu’un jeu morbide de mimétisme offre de quoi attirer l’attention de l’accusé pour de bon, Kelly-Anne n’a pas une condition de vie comme les autres. Vivant en haut d’un immeuble, sorte de donjon de verre qui surplombe la cité québécoise, elle semble se cacher dans les nuages. Isolée des interactions sociales et le dos tourné aux vitres, ses yeux sont plongés dans les limbes du numérique, comme en témoignent ces deux écrans qu’elle utilise, tels des hémisphères cérébraux. C’est entre deux audiences qu’elle s’y réfugie, telle la Lady of Shalott du poème d’Alfred Tennyson. De cette condamnation à voir la réalité du monde extérieur à travers un miroir, Plante tire de cette légende une anti-héroïne à l’obsession déroutante. En effet, Kelly-Anne a besoin de ce miroir, besoin cette fontaine virtuelle pour se ressourcer et pour comprendre la réalité qui lui échappe. Et ses compétences de cyber-piratage l’aident grandement à explorer les zones d’ombre de l’affaire.

Elle vend son image en tant que mannequin et tente de garder une forme physique et mentale saine, en enchaînant les burpees et les sessions fougueuses de squash. C’est dans cette petite salle blanche, entièrement vêtue de blanc et raquette à la main, qu’elle se persuade de purifier l’épisode psychotique qu’elle n’a pas fini de traverser. L’autre outil qu’elle a elle-même reprogrammé et qui la réconforte, c’est Guenièvre, une assistance vocale intelligente qui ne manque pas d’humour. Cette note de légèreté est d’ailleurs la bienvenue dans un récit qui comprime la tension à chaque instant. Et pour ne pas déroger à ses habitudes, qu’il s’agisse de courts ou de long-métrages, le cinéaste québécois invite Clémentine dans la discussion des groupies, afin d’étudier le dynamisme et la synergie d’un duo, comme chez les nageuses olympiques de Nadia, Butterfly ou dans la romance contrariée sur Les faux Tatouages.

L’horreur numérique

Leur dualité n’est pas sans rappeler certains duos dans les cinémas de Michael Haneke et David Fincher. Le film de Pascal Plante navigue entre ces deux artisans de l’horreur sociale, en peignant la chair de ses personnages d’un rouge écarlate que Dario Argento et Mario Bava emploient pour signifier leur angoisse. Kelly-Anne semble en être immunisée et Juliette Gariépy dégage une ambiguïté à couper le souffle dans ce rôle. Ce qui n’est évidemment pas le cas de Clémentine, avec une Laurie Babin qui incarne magnifiquement l’excès de confiance à la gloire de l’accusé. Quelques langues fourchues dans pléthore d’émissions sont également soucieuses de l’issue du procès médiatique, dont le sujet est traité comme un produit de consommation. Cependant, il est nécessaire que Clémentine puisse se défaire de cette emprise malsaine et Kelly-Anne joue un rôle crucial dans cette démarche.

À l’heure où les true crimes, et autres vidéos qui banalisent la violence, envahissent les supports littéraires et visuels, les meurtres sont ici suggérés et leur intensité passe essentiellement par la réaction des spectateurs. À ce jeu-là, le cinéaste prend judicieusement soin de laisser notre imagination recréer ces visions d’horreur. La composition originale et obsédante de Dominique Plante, le frère du réalisateur, a également de quoi la rendre plus viscérale et nous donner des sueurs froides jusqu’au lever de rideau. S’ajoute à cela la pierre angulaire de l’œuvre, Kelly-Anne, une joueuse de poker compulsive sans pitié qui est prête à doubler la mise, voire plus, pour obtenir ce qu’elle désire. Mais une fois encore, ce personnage reste difficilement perméable à la psychanalyse et cette larme qui coule sur sa joue dans la séquence d’exposition reste le plus grand mystère de cet incontournable film de genre de ce début d’année 2024.

Ce nouvel exercice réussit énormément à Pascal Plante, qui parvient à s’affranchir des contraintes de création en se laissant guider par les vertus sensorielles des codes cinématographiques. Ainsi, il consolide un peu plus cette passerelle culturelle qui nous vient du Québec et Les Chambres rouges s’ajoutent aux jalons d’un cinéma que l’on ne peut plus ignorer pour son audace, son efficacité et sa générosité. De ce fait, l’expérience de ce thriller judiciaire et psychologique ne s’arrête pas à la fin du générique. Ce film nous poursuit, nous hante et finit inévitablement par nous obséder.

Pour aller plus loin, retrouvez notre interview de Pascal Plante et Juliette Gariépy.

Bande-annonce : Les Chambres rouges

Fiche technique : Les Chambres rouges

Réalisation et Scénario : Pascal Plante
Productrice : Dominique Dussault
Producteur exécutif : Tim Ringuette
Image : Vincent Biron
Conception artistique : Laura Nhem
Costumes : Renée Sawtell
Maquillage : Marie Salvado
Coiffure : Nermin Grbic
Son : Martyne Morin, Olivier Calvert, Stéphane Bergeron
Montage : Jonah Malak
Musique originale : Dominique Plante
Ventes internationales : Sphere Films / h264
Production : Nemesis Films
Pays de production : Canada
Distribution France : ESC Films
Durée : 1h58
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 17 janvier 2024

Les Chambres rouges : les deux visages de la peur
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