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Leçons de ténèbres (1992) de Werner Herzog : la planète de l’or noir

Les documentaires de Werner Herzog résonnent souvent avec l’actualité. Dans Leçons de ténèbres, sorti en 1992, il s’intéresse à ce Moyen-Orient compliqué qui est aujourd’hui, une fois encore, au cœur de toutes les préoccupations. Le cinéaste filme toutefois les terribles incendies des puits de pétrole, causés par l’armée irakienne au Koweït lors de la guerre du Golfe, non pas comme un documentariste mais comme un artiste. Fresque cosmique, le film prend de la distance afin de présenter les paysages dévastés, fruit de la folie des hommes, comme une planète hostile colonisée par une civilisation étrange. Le refus du pathos se mue en mise à distance philosophique. Une œuvre fascinante.

17 janvier 1991. En réponse à l’invasion du Koweït et l’occupation du pays par l’Irak de Saddam Hussein, la coalition dirigée par les Etats-Unis du président George H. W. Bush lance l’opération Desert Storm. Les bombardements intensifs, qui durent environ cinq semaines, ont raison de l’armée irakienne. Au cours de son repli, celle-ci pratique néanmoins une politique de la terre brûlée, en incendiant notamment entre 600 et 750 puits de pétrole koweïtiens. Une décision qui est également liée aux causes de la guerre, l’Irak ayant accusé son voisin de surproduction de pétrole par rapport aux règles établies par l’OPEP (ce qui faisait baisser les cours internationaux de l’or noir) et de forer dans un champ irakien. Cette terrible vengeance, aujourd’hui quelque peu oubliée, provoqua pourtant une gigantesque catastrophe tant naturelle qu’humaine.

Les incendies et – en particulier – la lutte héroïque pour les éteindre ont fait l’objet d’un documentaire américain réalisé par David Douglas, Fires of Kuwait, sorti en IMAX en 1992 et nommé à un Oscar. La même année, sort également un autre documentaire, réalisé par Werner Herzog et produit pour la télévision (Canal+ et Première). Il se distingue de celui de David Douglas par une approche artistique aux antipodes des canons habituels du documentaire… Herzog, artiste au regard unique, a en effet choisi de filmer la catastrophe environnementale et humaine comme s’il abordait une planète inconnue ! Ce prisme surprenant de la science-fiction métaphysique est particulièrement bien servi (et justifié) par des images incroyables, captées au cours d’un tournage de tous les dangers, principalement en hélicoptère. Paysages lunaires de désert et de lacs de pétrole, structures anéanties (bunkers, hangars, réservoirs…) semblant appartenir à une civilisation depuis longtemps éteinte : c’est bien l’horizon infini d’une planète hostile, où toute trace humaine a disparu, que filme le cinéaste allemand. Dans un second temps, sa caméra pénètre au cœur des ténèbres : les puits de pétrole en feu, qui prennent ici l’allure de volcans rageurs qui annihilent la vie et transforment le ciel en une nuit permanente. Dans la fournaise se débattent d’étranges créatures, que Herzog assume de représenter d’abord comme des extra-terrestres dont on essaye de comprendre le langage et le comportement, avant de leur rendre un semblant de forme humaine : les héroïques employés des compagnies spécialisées américaines, qui passeront neuf mois dans cet enfer afin d’éteindre les incendies. Le metteur en scène pousse le principe jusqu’au bout. Ainsi, lorsqu’il pénètre dans un atelier lambda, il filme des outils divers comme des « objets trouvés dans des salles de torture », pour reprendre le titre de cette section du film ! Une preuve supplémentaire que le cinéma peut conférer à n’importe quelle image le sens qu’il souhaite…

Comme souvent, Werner Herzog s’intéresse ici à la folie destructrice des Hommes. Mais s’il est passionné par ses congénères, le cinéaste a toujours farouchement rejeté le pathos. En témoignent, dans ce drôle de documentaire, deux séquences qui tranchent avec l’approche esthétique générale car elles se concentrent sur des victimes du conflit, filmées face caméra : une femme qui a été le témoin de la torture et de la mise à mort de ses deux fils, et qui en a perdu la parole (elle s’exprime par des mots incompréhensibles), et une autre femme dont le petit enfant a failli subir le même sort et qui, depuis lors, garde le silence (« Maman, je n’apprendrai jamais à parler »). Ces deux terribles extraits, qui symbolisent la mort de la communication au profit du règne de la barbarie, sont cependant filmés avec distance, seulement accompagnés d’une description clinique des faits. A contrario, Herzog ose filmer les paysages koweïtiens dévastés avec esthétisme, comme une métaphore poétique de l’appétit de destruction humain qui est parvenu à ses fins. Citations, découpage en chapitres aux titres lyriques, superbe bande-son de musique classique (Wagner, Grieg, Mahler, Pärt…), voix off (celle du cinéaste) ponctuelle assumant le point de vue artistique : la capacité de Herzog à prendre une distance émotionnelle par rapport à des faits tragiques qui se produisent au même moment, ne cesse d’étonner. C’est ce détachement apparent qui lui valut les crachats et les quolibets lorsque Leçons de ténèbres fut présenté au Festival de Berlin. Un traitement que le cinéaste, cohérent mais aussi un peu masochiste dans l’âme, assuma pleinement.

Le temps ayant passé, il est désormais possible de regarder ce documentaire avec la distance appropriée. On ne peut dès lors que constater la pertinence du parti pris du cinéaste qui, loin d’entretenir une vision insensible du malheur des hommes, s’attarde sur sa cruauté et sa folie, renouant ainsi avec les principes du lointain romantisme allemand. Un film saisissant qui ne peut laisser personne indifférent.

Leçons de ténèbres : bande-annonce

Synopsis : La guerre fait rage au Koweït, les puits de pétrole sont en feu, les paysages sont dévastés, partout il n’y a que ruines et désolation… Werner Herzog montre cette catastrophe à la manière d’un film de science-fiction où la terre serait devenue une planète inconnue, un monde perdu qui va commencer… ou qui vient de finir.

Leçons de ténèbres : fiche technique

Titre original : Lektionen in Finsternis
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Photographie : Simon Werry, Paul Berriff et Rainer Klausmann
Montage : Rainer Standke
Producteurs : Paul Berriff, Werner Herzog et Lucki Stipetić
Sociétés de production : Canal+, Première et Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 54 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 21 février 1992
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne/France/Royaume-Uni – 1992

Projet Dernière Chance : critique d’un quasi chef-d’œuvre

Vous souvenez-vous de l’incroyable Seul au monde sorti en 2000 ? Non ? Dommage, vous avez raté l’occasion de pleurer pour un ballon (et je ne parle pas de la Coupe du monde). Vous vous souviendrez peut-être du plus récent Premier Contact, de Denis Villeneuve ? C’est peut-être l’écriture et la façon de filmer des extra-terrestres la plus intelligente qu’on ait eue au cinéma. En revanche, difficile de croire que vous avez oublié le sacro-saint Interstellar, immense chef-d’œuvre intemporel qui a éclipsé la quasi intégralité des films de science-fiction spatiaux depuis sa sortie. Prenez un peu de ces trois monuments du 7ᵉ Art, prenez un Ryan Gosling au top de sa forme. Bravo, vous venez d’obtenir Projet Dernière Chance.

L’Espace, frontière de l’infini… sauf au cinéma

Comment réussir un film ? Existe-t-il seulement une règle universelle au cinéma qui décrète que ton projet est bon s’il respecte telle ou telle règle ? Non. L’appréciation d’une œuvre cinématographique est et restera toujours subjective. En revanche, on peut définir le cinéma, le vrai. Celui qui se voit, se ressent. Celui qui s’entend, pas celui qui s’écoute. In fine, on revient à cet éternel débat : un film qui ne fait pas d’effort sur l’image, le son, le montage et la réalisation peut-il être considéré en tant que tel ? Et, de tous les genres cinématographiques, pourquoi est-ce avec la science-fiction que l’on se pose le plus la question : mérite-t-il la salle de cinéma ? Puis, en 2026, on remarque quelque chose. Si la SF continue de crever l’écran, les œuvres qui se servent majoritairement de l’Espace comme terrain de jeu sont très rares. Sincèrement, combien de films spatiaux pouvez-vous me citer sur les 10 dernières années ? Combien de films se servent de l’immensité de l’espace pour raconter une histoire ? La réponse sera forcément : très peu. Déjà, parce qu’une partie d’entre eux ne sont pas extraordinaires (Passengers était oubliable, Alien Romulus très classique, et nous ne parlerons même pas des daubes sorties sur les plateformes de streaming) et aussi et surtout pour une raison encore plus bête : ils ne sont pas nombreux.

Projet Dernière Chance part déjà avec cet avantage/inconvénient, celui d’appartenir à un genre rarissime qui ne demande qu’à s’agrandir, et avec lui sa liste de bons films. Et, quand on regarde d’un peu plus près, on est légèrement hallucinés par le nombre de signaux positifs qui entourent le projet. Adapté du roman d’Andy Weir, à qui l’on devait Seul sur Mars, réalisé par les créateurs de la saga Spider-Verse (aka l’une des meilleures sagas d’animation jamais conçues) et porté par une sacrée tête d’affiche, que lui manquait-il ? Un bon directeur de la photographie ? Aucun problème, on te donne Greig Fraser, le génie derrière les images de Dune ou The Batman. Difficile d’imaginer qu’un tel assemblage de talents pouvait foirer. Tant mieux, non seulement ce n’est pas le cas, mais on tient là l’un des meilleurs films liés à l’Espace depuis… ben depuis un sacré bout de temps, finalement.

Where is Ryan ?

Oubliez les huis clos standardisés avec le cultissime Alien de Ridley Scott. Ici, point d’équipage destiné à mourir à petit feu. En fait, il serait plus juste de dire : point d’équipage, tout court. Et c’est déjà en cela que Projet Dernière Chance est brillant. Grace (Ryan Gosling) évolue seul durant une partie de l’histoire. On ne sait qu’une seule chose : la Terre est menacée d’extinction, une équipe a été envoyée dans l’espace pour la sauver. Pourquoi ? Comment ? Nous vous laissons bien entendu le soin de le découvrir. À ce sujet, il vous est fortement conseillé, si vous lisez ces lignes sans avoir vu d’image du film, de poursuivre sur cette lancée et de le découvrir en salle directement. Les dernières bandes-annonce en montrent trop. Alors, vous me direz, à raison, que l’idée de faire un huis clos dans l’espace ne vient pas du film, mais du roman. Oui. En revanche, la réalisation, la photographie, le rythme, le montage et les silences, surtout les silences, ne sortent pas d’un bouquin. On en revient au premier paragraphe, Projet Dernière Chance ne s’écoute pas, il se ressent, se vit. Rares sont les huis clos qui isolent autant leur(s) protagoniste(s) et celui-ci réussit ce test difficile avec brio. Le cinéma est, depuis sa création, une narration par l’image. Une idée qui se raréfie, tant les films aujourd’hui sont pensés pour la télévision, s’assurant que les dialogues soient compris par un spectateur fixé à son téléphone. Ici, on tient une œuvre authentique de cinéma, pensée pour la salle et pour des gens qui aiment cet art. Merci.

Rarement la solitude n’aura été aussi drôle, tant Ryan Gosling continue d’épater par ses mimiques comiques. Mais, cette fois-ci, l’acteur explore plus en profondeur sa palette dramatique, offrant ainsi le meilleur rôle de sa carrière. On l’accompagne dans cette odyssée spatiale, dans les moments de rire comme de larmes. Dommage, les nombreux flashbacks viennent casser l’immersion. Rien de dramatique, rassurez-vous. Tous ou presque sont essentiels à l’intrigue et n’impactent en rien le rythme du film. On tient bien quelques scènes dont on peut discuter de la durée ou de l’utilité, mais rien de méchant. En revanche, la fin tire réellement en longueur. Mais, là encore, rien qui n’impacte sincèrement le tout. 2h35 qui auraient pu durer 2h15 en retirant quelques passages ici et là ? Bah… on a vu pire. La claque visuelle et sonore devrait suffire à faire sortir de la salle avec le sourire… et les larmes. Oui, car le film est beau et sincèrement touchant, par endroits. Je disais plus tôt que Grace évoluait seul une partie de l’histoire. Sans dévoiler quoi que ce soit, les fans de Seul au monde devraient s’attacher à Rocky autant qu’à Wilson (le ballon qui a fait pleurer toute l’humanité). Et, pour les plus connaisseurs d’entre vous, ma comparaison avec Premier Contact vous donnera quelques indices sur ce personnage, physiquement présent sur le plateau lors du tournage. Puis, comment ne pas aborder plus en détail la partie sonore, bluffante. Certains passages se font dans un silence criant, aidés d’un mixage son aux petit oignons et de la superbe bande originale de Daniel Pemberton, déjà à l’œuvre dans les deux films Spider-verse. Bref, entre First Man et ce film là, on peut décidemment dire que l’espace réussit bien à notre Ryan et on attend déja avec impatience son prochain décollage.

Projet Dernière Chance : bande-annonce

Projet Dernière Chance : fiche technique

Titre original : Project Hail Mary
Réalisation : Phil Lord, Christopher Miller
Scénario :  Drew Goddard, d’après le roman d’Andy Weir
Interprètes : Ryan Gosling, Sandra Hüller, Lionel Boyce, Ken Leung, Milana Vayntrub
Photographie : Greig Fraser
Montage : Joel Negron
Musique : Daniel Pemberton
Producteurs : Amy Pascal, Ryan Gosling, Phil Lord, Christopher Miller, Aditya Sood, Rachel O’Connor, Andy Weir
Producteurs exécutifs : Patricia Whitcher, Drew Goddard, Sarah Esberg, Lucy Kitada, Nikki Baida, Ken Kao
Sociétés de production : Metro-Goldwyn-Mayer, Lord Miller Productions, Waypoint Entertainment, Pascal Pictures et General Admission
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 2h37
Genre : Science Fiction, Aventure
Date de sortie : 18 mars 2026

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4.5

Trois maîtres du cinéma modeste effeuillés aux éditions Lettmotif

Trois maîtres du cinéma modeste se concentre sur Joseph H. Lewis, Don Siegel et Budd Boetticher, trois réalisateurs dont les parcours éclairent différemment le fonctionnement de Hollywood entre la fin du système des studios et l’émergence du Nouvel Hollywood.

Alain Cresciucci adopte une démarche claire : à travers trois portraits fouillés, il reconstitue à la fois les biographies professionnelles des cinéastes, leurs méthodes de travail et les conditions concrètes de fabrication de leurs films. L’auteur s’intéresse autant aux films eux-mêmes qu’aux rapports de force industriels, aux stratégies permettant de préserver une part d’indépendance au sein d’un système fortement hiérarchisé. 

Joseph H. Lewis apparaît comme le réalisateur le plus à l’aise dans cet univers de budgets limités. L’auteur insiste sur ses trouvailles de mise en scène, ces solutions visuelles inventées pour pallier le manque de moyens. Lewis est notamment célèbre pour certains de ses tics stylistiques qui transforment des films modestes en véritables démonstrations de virtuosité. Ses films, de Gun Crazy à The Big Combo, témoignent de sa capacité à arborer une signature visuelle en dépit des contraintes.

Don Siegel, lui, incarne davantage le professionnel parfaitement intégré au système. Moins flamboyant en apparence, il est un technicien redoutablement efficace qui sait naviguer dans les structures hollywoodiennes. Alain Cresciucci rappelle combien sa carrière s’étend sur plusieurs décennies et s’adapte aux mutations du cinéma américain. Sa réputation critique s’est notamment consolidée grâce à ses collaborations avec Clint Eastwood, mais aussi grâce à des œuvres marquantes comme L’Invasion des profanateurs de sépultures, film de science-fiction devenu un classique ambigu de la paranoïa américaine. 

Le troisième portrait est sans doute aussi le plus singulier. Budd Boetticher, dont le parcours semble parfois relever de l’aventure romanesque, est présenté comme un véritable maverick. Ancien torero, il arrive presque par accident dans le monde du cinéma, après avoir conseillé une production hollywoodienne sur l’univers de la corrida. Ce détour inattendu ouvre la voie à une carrière de réalisateur. Alain Cresciucci rappelle aussi un détail révélateur : Boetticher change de nom au moment où il estime avoir réalisé son premier véritable bon film, signe d’une volonté de marquer une rupture avec ses débuts hésitants. Son œuvre est aujourd’hui indissociable de ses westerns avec Randolph Scott – Ride Lonesome, Seven Men from Now, Comanche Station – où la simplicité narrative dissimule une remarquable rigueur morale et stylistique.

L’ouvrage met parfaitement en évidence les conditions concrètes de production de ces films. Tournages rapides, budgets réduits, équipes restreintes : le cinéma modeste impose une discipline particulière qui oblige les réalisateurs à développer une réelle efficacité narrative et visuelle. Alain Cresciucci montre aussi que ces cinéastes partagent certaines préoccupations thématiques. Leurs films explorent souvent des figures solitaires, des personnages pris dans des structures de pouvoir ou confrontés à des dilemmes moraux. Parfois dissimulés derrière les codes du film noir ou du western, ces récits offrent une vision du monde marquée par la méfiance envers les institutions et par une fascination pour les individus marginalisés.

En retraçant ces trois parcours, Alain Cresciucci éclaire un aspect essentiel du cinéma américain : son versant artisanal et souvent invisible. Derrière les productions prestigieuses qui ont façonné la légende hollywoodienne, un autre cinéma s’est développé, plus rapide, plus économe, mais souvent d’une inventivité remarquable. Les films de Lewis, Siegel et Boetticher témoignent de cette vitalité. Ils rappellent que l’histoire du cinéma ne se limite pas aux œuvres consacrées, mais qu’elle se construit aussi dans ces marges industrielles où la contrainte se mue en moteur de création… 

Trois maîtres du cinéma modeste : Joseph H. Lewis, Don Siegel, Budd Boetticher, Alain Cresciucci
LettMotif, 28 janvier 2026, 370 pages

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4

« That Distant Fire » : quand le feu couve sous les circuits

Dans un futur proche dominé par la multinationale Queeny, deux ingénieurs mettent clandestinement au point une technologie médicale capable de révolutionner l’accès aux soins. Mais la recherche appartient aux corporations et le travail est une ressource administrée ; l’innovation ne peut, dans ce contexte, être dissociée du pouvoir. Avec That Distant Fire, JR Hughto et Curt Merlo échafaudent une dystopie inquiète où la science, la révolte et la vie quotidienne se mêlent dans un même horizon trouble.

Le récit s’ouvre sur un matin banal : Véra et Paul se lèvent, se préparent, prennent le métro. Comme des milliers d’autres passagers, ils consultent leurs smartphones, tandis que les écrans de la rame diffusent en boucle des publicités pour les produits Queeny – repas équilibrés issus d’une agriculture durable, promesses de santé et de stabilité. Tout semble parfaitement réglé, désespérément lisse. Mais déjà, sous la communication industrielle, apparaît un monde où l’espace public appartient aux entreprises.

Le couple travaille pour Pinkerton Bei, l’un des laboratoires technologiques qui gravitent dans l’orbite de cette méga-corporation. Ingénieurs tous les deux, ils œuvrent dans un environnement clinique et compartimenté : sas de décontamination, combinaisons étanches, surfaces stériles… Face à face, ils poursuivent un travail dont ils ne maîtrisent qu’une infime partie, sans vision d’ensemble. Ensemble, ils campent malgré eux la division moderne du savoir technique, une spécialisation extrême qui empêche souvent de percevoir l’objet final.

C’est peut-être pour cette raison qu’ils travaillent en secret. Car, en marge de leurs fonctions officielles, Véra et Paul conçoivent leur propre invention. Pièce après pièce, en sacrifiant leurs économies, ils construisent un scanner médical miniature, une sorte d’IRM portable capable d’effectuer des diagnostics rapides, partout. Une technologie qui pourrait sauver des vies dans les zones isolées, les campagnes abandonnées, les territoires oubliés par l’économie globale. Mais les ingénieurs sont liés par des clauses de non-concurrence draconiennes, et toute innovation appartient d’abord à l’entreprise qui emploie ses concepteurs… 

Un jour, Paul est convoqué par son supérieur. L’entretien, glacial, fait état d’une productivité insuffisante, d’un comportement jugé problématique, voire d’un environnement de travail hostile. L’évaluation semble sortir d’un logiciel plus que d’une discussion humaine. Paul est licencié. Véra, au contraire, se voit proposer une promotion. Elle refuse. Sans lui, elle n’a aucune raison de rester.

Cet épisode dit beaucoup de la société qui sert de cadre à That Distant Fire. Le travail est une ressource rare et strictement administrée. Les corporations embauchent de moins en moins. L’agriculture, largement automatisée, licencie les ouvriers. Les villes se contractent. Ceux qui perdent leur poste sont redistribués par des procédures d’affectation bureaucratiques. Les auteurs s’inscrivent dans les pas des grandes dystopies du XXe siècle, mais sans en reproduire tous les codes. Le monde de That Distant Fire évoque bien sûr celui de 1984 par la présence diffuse d’un pouvoir omniprésent, mais il s’en distingue par son visage économique. Ici, le contrôle ne passe pas par un État totalitaire, mais par une entreprise tentaculaire. Queeny surveille les citoyens, organise la production, l’alimentation, la recherche scientifique…

Plutôt que d’exposer frontalement ce système, les auteurs l’observent à hauteur d’individus. Autour de Véra et Paul gravitent d’autres figures, comme Diana et Hazel, qui incarnent une réponse plus radicale : sabotage, affrontements avec les forces de sécurité, incendies dans les champs industriels… Une colère sourde traverse le récit, prête à éclater. C’est ce feu lointain auquel renvoie le titre. Et qu’une double page nous présente sous la forme d’un rassemblement militant où des contestataires brûlent leurs cartes de la loterie du travail.

Graphiquement, Curt Merlo opte pour un dispositif simple mais efficace. Chaque mois du récit est associé à une couleur dominante. Une construction visuelle qui renforce la dimension contemplative du récit. Les scènes de laboratoire, les trajets en métro, les conversations silencieuses occupent autant d’espace que les moments de conflit. 

Au cœur de cette dystopie se trouve finalement une question très contemporaine : celle de la propriété du savoir. L’appareil inventé par Véra et Paul pourrait transformer la médecine. Pourtant, dès qu’il apparaît, il devient un intérêt industriel colossal. Mais l’enjeu est plus grand encore : il s’agit de s’affranchir du diktat d’un pouvoir politico-industriel qui a mis les individus en coupes réglées.

That Distant Fire n’est pas une dystopie grandiloquente. Le récit progresse lentement, par touches, parfois de manière un peu diffuse. On a droit à une transformation progressive du monde, sans soulèvement soudain, mais avec un feu qui brûle de par ses braises persistantes, nourries par l’injustice sociale, la confiscation du savoir et la colère des individus qui refusent de devenir de simples rouages. 

That Distant Fire, JR Hughto et Curt Merlo
Les Humanoïdes associés, 18 février 2026, 168 pages

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3.5

« Jinx » : ne pas sombrer

Dans cette réédition augmentée de Jinx proposée par les éditions Delcourt, Brian Michael Bendis fait ses armes. Sous couvert d’une chasse au magot, c’est une guerre intime et existentielle qui se joue.

Jinx pulse au rythme des armes mais aussi de tirades qui, mises bout à bout, caractérisent finement ses trois principaux protagonistes. Œuvre de jeunesse de Brian Michael Bendis, publiée loin des grandes machines éditoriales, ce polar fleuve de près de 400 pages ressemble moins à une traque criminelle qu’à une autopsie du langage.

Le point de départ est presque classique : un magot mafieux, deux petites frappes peu conciliables – Goldfish et Columbia – et Jinx, chasseuse de primes fatiguée, happée dans leur sillage. Sur le papier, l’affaire pourrait tenir en un récit bref aussi nerveux qu’aride. Mais Brian Michael Bendis opte plutôt pour l’étirement, la saturation, la parole comme matière première.

Ses personnages s’expliquent, se livrent, se justifient. Ils parlent surtout pour retarder l’instant où il faudra agir. « Je… c’est pas moi, c’est tout. C’est pas mon truc. Alors je refuse, tu vois ? Je refuse. » Dans ce bégaiement se concentre toute l’ambiguïté morale du livre : la conscience de la faute, la tentation du passage à l’acte, le besoin de tourner la page. 

La relation entre Jinx et Goldfish s’inscrit dans cette veine. Ils rêvent d’un ailleurs, d’une échappée hors des bas-fonds, mais restent prisonniers de leurs réflexes. L’argent devient presque un MacGuffin, une force motrice pour des êtres piégés désireux de renouveau.

Visuellement, le noir et blanc, crépusculaire, impose d’emblée son atmosphère. Les bulles se superposent, envahissent la page. Le présent se distingue d’un passé grisâtre et légèrement flou – procédé simple mais efficace pour guider le lecteur dans les nombreux flashbacks et sous-histoires. 

Cependant, Jinx n’est pas sans faiblesse conceptuelle. La densité de ses dialogues, qui constitue une force, devient paradoxalement son talon d’Achille. Certes, les personnages ont du relief. Mais certaines séquences semblent digressives, voire interminables. Le découpage dilate une intrigue qui, résumée mentalement, paraît étonnamment ténue. Quant à l’esthétique brute et contrastée, elle frôle parfois le roman-photo stylisé, au risque de l’illisibilité.

On retiendra donc surtout que Jinx montre des individus qui espèrent s’offrir une nouvelle vie, alors qu’ils ne savent déjà que trop bien qui ils sont et dans quoi ils mettent les pieds. 

Cette réédition, enrichie de dessins et d’entretiens, éclaire les intentions de l’auteur et ses mécanismes d’écriture. Imparfait, probablement trop long, parfois même frustrant, Jinx n’en demeure pas moins fascinant. En (re)découvrir la teneur aujourd’hui, dans cette belle édition à couverture souple, demeure un plaisir. 

Jinx, Brian Michael Bendis
Delcourt, 26 février 2026, 410 pages

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3.5

Tout savoir sur « Le Syndrome de l’imposteur(e) »

Avec Le Syndrome de l’imposteur(e), Éric Giacometti, Céline Bracq et Fanny Briant nous proposent une bande dessinée qui conjugue rigueur scientifique, conseils pratiques et introspection collective. L’album explore les racines historiques, sociales et psychiques d’un malaise bien connu, devenu emblématique de notre époque.

Éric Giacometti, Céline Bracq et Fanny Briant publient aux éditions Marabulles une évocation documentée et rigoureuse du syndrome de l’imposteur. D’où vient ce sentiment d’illégitimité qui ronge tant d’individus pourtant compétents ? Qui touche-t-il réellement ? Et dans quelle mesure ?

Une image est particulièrement éloquente dans ce document graphique. Celle d’une machine à laver où les corps tournent en rond, emportés par une mécanique de la dépréciation qui implique anxiété, sur-préparation ou procrastination, réussite et dénigrement de soi. Les deux vignettes, emboîtées l’une dans l’autre, traduisent parfaitement l’idée que l’on se fait du syndrome en fin de lecture.

Les auteurs remontent aux travaux fondateurs de Pauline Clance et Suzanne Imes dans les années 1970, lorsque le phénomène est d’abord observé chez des femmes brillantes évoluant dans des milieux académiques. Les chercheuses font face à la difficulté de publier leurs études jugées « anecdotiques », mais aussi à la condescendance institutionnelle. Mais l’enquête s’élargit rapidement. Le syndrome ne concerne pas uniquement les femmes. Il touche aussi des personnes issues de milieux modestes, des minorités, tous ceux qui franchissent des barrières sociales et symboliques. 

Le phénomène naît d’un alliage entre psychologie individuelle et structures collectives. On peut remonter loin et arguer que certains récits culturels ont longtemps assigné les femmes à une position dérivée, voire fautive (cf. Adam et Eve). Le sentiment d’illégitimité ne naît pas ex nihilo ; il s’enracine dans des imaginaires qui circulent à travers le temps.

Le Syndrome de l’imposteur(e) convoque également des figures historiques et contemporaines. Même Neil Armstrong, premier homme à avoir marché sur la Lune, confiait avoir eu le sentiment d’être envoyé là-haut par erreur. Si l’exploit absolu n’immunise pas contre le doute, celui-ci cesse d’être un simple signe d’incompétence.

Du côté du pouvoir économique et politique en revanche, le silence domine souvent. Rares sont les dirigeants qui avouent leurs fragilités. Il faut dire que notre imaginaire valorise l’assurance absolue, le mythe de l’homme providentiel. Avouer douter reviendrait à se disqualifier. À l’inverse, Michelle Obama, Meryl Streep, Jodie Foster, Lady Gaga, Justin Bieber ou Tom Hanks ont tous publiquement évoqué leur sentiment d’imposture. 

À l’inverse, à travers l’histoire d’un braqueur persuadé que du jus de citron le rendrait indétectable aux caméras, la BD introduit la notion de surconfiance. Certains individus affichent ainsi une assurance disproportionnée par rapport à leurs compétences. Ce phénomène porte un nom : l’effet Dunning-Kruger. Pendant que certains se trouvent aspirés dans la spirale du doute, d’autres avancent un peu trop franchement, sans jamais se remettre en question. L’exemple du pilote improvisé prêt à faire atterrir un avion sans expérience en dit d’ailleurs long sur les illusions de compétence. 

Les réseaux sociaux constituent un autre foyer passionnant. La comparaison permanente que l’on y opère avec des vies filtrées nourrit le sentiment d’insuffisance. L’imposture devient ici une sorte d’effet collatéral de l’économie de l’attention.

Les chiffres ont de quoi faire froid dans le dos. 83 % présentent des signes modérés ou forts du syndrome ; 32 % en souffrent à forte intensité. La nuance est essentielle et le livre insiste effectivement sur l’importance de l’intensité et de la fréquence. Car le doute n’est pas en soi pathologique, il ne devient problématique que lorsqu’il entrave l’action, altère l’estime de soi, génère détresse et épuisement. 

La dernière partie de l’ouvrage invite d’ailleurs le lecteur à passer lui-même un test pour se situer par rapport au syndrome étudié. 

Le Syndrome de l’imposteur propose un tour d’horizon éclairant : origines théoriques, héritages culturels, effets sociaux, contrepoints, données statistiques, témoignages… En donnant forme à un malaise diffus, les auteurs et leurs intervenants permettent de mettre des mots sur ce qui pouvait demeurer innommable. Ça tombe bien : c’était l’objectif premier de cet ouvrage pédagogique. 

Le Syndrome de l’imposteur(e), Éric Giacometti, Céline Bracq et Fanny Briant
Marabulles, 4 mars 2026, 128 pages

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4

Le rendez-vous de Sevenoaks : cauchemars mis en scène au « Black Theatre »

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George Croft est un jeune journaliste-écrivain qui travaille au Literary Chronicle. Le 24 avril 1949, lors d’une de ses promenades à Londres, il découvre chez un bouquiniste, un volume qui le fait vivement réagir. Si l’auteur (Basil Sedbuk) et le titre (Nightmares soit cauchemars) ne lui disent rien, le sommaire l’interpelle, car les trois titres mentionnés (Death of a critic ; Death of an actress et Death of an author) correspondent à des nouvelles dont il est lui-même l’auteur. Mieux, les histoires en question correspondent en tous points aux siennes, mais datent de 1926. Or, George Croft n’en avait jamais entendu parler.

Heureusement, George Croft dispose d’une inépuisable source de renseignements sur l’activité littéraire, en la personne de Mr. Lord, l’archiviste du Morning Chronicle. Celui-ci se souvient de Basil Sedbuk comme « Le Prince de l’épouvante » ou « Le Maître de la peur » qui mettait lui-même en scène ses pièces au « Black Theatre » où sa « victime » favorite, Myriam de Karla, était réputée à l’époque pour les cris qu’elle poussait sur scène. Abigail Porlock, critique et collaborateur de Sedbuk, avait mentionné tout cela dans son anthologie « Masters of Death in Litérature » sortie en 1920. Tout cela n’expliquant absolument pas la coïncidence entre les textes de Sedbuk et les siens, George Croft décide de suivre les pistes qui s’offrent à lui. Il ira voir Abigail Porlock puis Myriam de Karla puisque tous deux sont encore en vie.

La collaboration Rivère et Floc’h

Le scénario de cet album de 46 planches s’avère une réussite majeure. Il est dû à François Rivière (qui signait simplement Rivière pour l’occasion) qui nous réserve une intrigue en boucle absolument fascinante, avec une progression continue jusqu’au coup de théâtre final qui nous fait comprendre que nous lecteurs ne sommes pas les seuls piégés dans l’histoire. A cela s’ajoute le dessin de Floc’h qui s’arrange pour élaborer une atmosphère qu’Edgar P. Jacobs l’auteur des Aventures de Blake et Mortimer ne dédaignerait pas, en particulier pour le goût du détail juste. Au charme rétro s’ajoutent une belle galerie de personnages, des lieux et décors qui font leur effet notamment parce que le dessinateur les met bien valeur avec quelques vignettes de grand format, l’album lui-même étant au format d’une BD franco-belge ultra classique. Et si le style du dessin se rapproche de la ligne claire chère à Hergé, on observe que la représentation de la folie rappelle la manière de Tardi. Pour un premier album, les auteurs font preuve d’une étonnante maîtrise, aussi bien pour ce scénario finement élaboré que pour les dessins qui dénotent un vrai goût du détail (voir les briques sur l’illustration de couverture), les visages et attitude de protagonistes comme Sedbuk, Myriam de Karla, mais aussi Mr. Lord l’archiviste, Abraham Dudley le poète, Mr. Hogg l’aubergiste qui tient l’enseigne « The Three White Ducks » et sa sœur, Larkin le domestique de Croft (les ustensiles accrochés sur le mur de sa cuisine). Au passage, on observe un autre domestique affichant la silhouette… d’Alfred Hitchcock. On note également que deux amis de George Croft interviennent dans l’intrigue, le journaliste Francis Albany et la romancière Olivia Sturgess, deux personnages pas si secondaires que cela et qui permettent d’avoir une autre approche de l’intrigue par leurs discussions, notamment lorsqu’ils se retrouvent pour jouer au tennis. Et si sur la première vignette présentant Francis exécutant un revers s’avère un peu gauche (mouvement trop étriqué), la suite est nettement meilleure. N’oublions pas que si George vit seul, il converse avec Larkin, mais également avec Tobormory, son chat… noir ! On remarque également que les auteurs s’amusent à l’occasion en apportant les informations de manière indirecte : extraits de bouquins, affiches, etc. A l’époque de sa parution, l’album se suffisait à lui-même. Ce n’est que plusieurs années ensuite que les auteurs ont trouvé l’inspiration pour d’autres aventures du duo Francis/Olivia, mais sans George, on comprend pourquoi en arrivant à l’épilogue du présent album. Cette chute, les cartésiens pourront avancer que quelque chose ne colle pas vraiment, les autres y verront plutôt une motivation pour relire l’album.

Un charme inépuisable

L’aspect rétro de ce Rendez-vous à Sevenoaks ressortait déjà à sa parution en 1977. Il saute encore plus aux yeux aujourd’hui et c’est un vrai bonheur, car tous les détails crédibilisent le fait que l’action soit située en 1949. L’atmosphère émerge dès l’illustration de couverture, avec ce théâtre situé dans un quartier peu fréquenté de nuit, ce chat noir qui traverse la rue furtivement et George qui tourne le dos au théâtre comme s’il voulait s’en éloigner sous l’effet d’une crainte sourde mais qu’on devine en lien avec le personnage à l’aspect inquiétant qui, devant le porche, le fixe comme s’il voulait l’hypnotiser. On situe l’époque avec les réverbères et le véhicule garé devant le théâtre. Cette illustration contraste fortement avec celle de la page de garde qui présente l’activité dans une grande artère londonienne verdoyante (et aisément identifiable aux deux bus à impériale rouge qui stationnent), avec une belle luminosité qui permet à George Croft d’avancer d’un air décontracté (mais décidé) sur le large trottoir. Ainsi, d’emblée, on, sent que les auteurs ont l’art d’en dire beaucoup avec une belle économie de moyens. On peut parler ici d’un vrai travail de mise en scène (réussi) avec la diversité des angles de prises de vues, les tailles et formes des vignettes, des plans larges, d’autre rapprochés et l’organisation générale des planches. Un régal qui apporte de nouvelles satisfactions à chaque relecture.

Le rendez-vous de Sevenoaks, Rivière (texte) et Floc’h (dessins)
Dargaud éditeur : première édition en 1977
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4

Un été loin des hommes et en Corse

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Été 2022, Frédérique atterrit à Nice pour rejoindre son père qu’elle vient soutenir et assister, à l’occasion du décès de sa mère. Très naturellement les souvenirs remontent, en particulier lorsque Frédérique tombe sur une des rares photos où son père, sa mère et elle posent ensemble. C’était en 1985 pendant l’été de ses douze ans, en Corse.

A l’époque donc, Frédérique et ses parents qui habitaient déjà Nice, venaient en Corse à peu près chaque été pour retrouver de la famille. En particulier, Emma la mère de Frédérique appréciait de revoir sa sœur Évelyne qui tenait une épicerie dans un village. La famille comportait aussi Ange le mari d’Évelyne et leurs filles, les cousines de Frédérique. Sans oublier la tante des cousines de Frédérique qui, elle aussi a des enfants.

Vacances en Corse

L’album nous livre l’ambiance de cet été, avec ses couleurs, ses sons et ses odeurs et de nombreuses impressions. Les couleurs qui doivent à une technique au pastel sont légèrement plus vives pour les souvenirs de Corse que le début à Nice. Cela rappelle que les souvenirs sont plus joyeux que la réalité du moment. Cela colle aussi au fait que l’éloignement tend à embellir les souvenirs, mais aussi qu’ils correspondent à un été. Les sons doivent à la diversité des goûts musicaux des uns et des autres. Quant aux odeurs, on en a un aperçu lors de l’arrivée dans la maison du village corse, avec la réflexion de Vittorio, le père de Frédérique qui annonce « Vous sentez cette odeur de feu de bois ? » à laquelle sa femme répond « La fameuse flambée de juillet » révélatrice d’une certaine subtilité, car la flambée évoque beaucoup plus sûrement les incendies qui ravagent régulièrement l’île de beauté avec la chaleur de l’été, qu’un feu de cheminée pour compenser la fraicheur de la nuit.

Un album tout en subtilités

Parmi les détails à noter, l’âge de Frédérique se traduit par le malaise diffus qu’elle éprouve, et pas seulement en voiture où elle demande des pauses pour vomir. On la sent au début de sa crise d’adolescence et ses réactions montrent qu’elle a souvent les nerfs à fleur de peau. Malgré les vacances, le beau temps et la volonté de se détendre affichée par les adultes, Frédérique reste souvent solitaire, affichant une nette préférence pour la lecture par rapport aux autres activités, même si elle va à la plage et ne dédaigne pas les bains de mer et les plongeons d’un rocher en surplomb. Mais, à 12 ans et demi, elle aimerait bien que son père cesse de l’appeler son petit chameau. Ce à quoi il lui répond « Tu seras toujours mon petit chameau, il faut t’y faire. » Quoi qu’il en soit, elle aimerait bien qu’il reste tout l’été, car elle l’adore. Malheureusement, son travail le rappelle à Nice. Avec ses cousines, Frédérique ne se sent pas vraiment en phase, avec leurs chamailleries et préoccupations de filles. Elle se voit plutôt comme un garçon manqué, bien plus à l’aise en T-shirt et bermuda qu’en robe. Et il ne faut pas lui proposer de vernis à ongle. Et puis, le malaise qu’elle devine entre se parents prend une nouvelle proportion à cause d’une réflexion au hasard d’une conversation avec une cousine. D’autre part, Frédérique observe tout ce qui se passe autour d’elle, à la maison, sur la plage, au restaurant, etc. Elle s’imprègne des comportements des uns et des autres. Peut-être même se montre-t-elle un peu trop rêveuse, ce qui lui vaudra quelques désagréments le jour où le boucher lui propose de venir voir les cochons dans le maquis.

Aspects d’une réussite

L’album est centré autour d’une adolescente qui se cherche. Le dessin de Thomas Campi à l’encre noire reste discret et volontairement manuel, avec ses nombreuses approximations. Il laisse la part belle aux couleurs de type pastel qui, avec son infinie possibilité de nuances, s’accordent avec la subtilité du scénario (cosigné Fabienne Blanchut et Catherine Locandro). Ces subtilités, on en a un aperçu dès la couverture, avec ce titre tout en sous-entendu, et qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, car bien entendu, au village, Frédérique en croise des hommes. Sur l’illustration de couverture, on observe aussi cette masse noire qui attire le regard de Frédérique : une chevelure féminine qui pourrait tout aussi bien symboliser une sorte de pieuvre vaguement menaçante. Et puis, au début, quand elle débarque à Nice, avant d’appeler son père, Frédérique passe un premier appel, mais à qui ? On notera aussi le très beau travail pour retranscrire l’atmosphère de cet été 1985, ce qui va du look des personnages (voir notamment celui du père de Frédérique) à leurs comportements (la mode des seins nus sur la plage, qui n’inspire pas Frédérique). L’album met également très bien en valeur la Corse, avec de magnifiques paysages devant lesquels les personnages se plaisent à se camper pour bien en profiter. L’humour est bien présent, avec certains échanges. Mais l’album évite le bavardage inutile, se permettant au contraire de nombreuses planches avec des dessin grand format qui apportent une respiration bienvenue.

Frédérique

Enfin, la subtilité de l’ensemble tient au prénom Frédérique, dont l’ambivalence s’accorde avec son physique de jeune sauterelle. D’ailleurs, l’album peut valoir plusieurs lectures, selon l’âge de la personne qui le lit. On peut facilement imaginer une fille qui le découvre relativement jeune, qui s’en imprègne et y trouve de nouvelles révélations au fil des années qui passent et de ses nouvelles lectures.

Un été loin des hommes, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro (scénario) – Thomas Campi (dessin)
Dargaud : sorti le 6 mars 2026
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3.5

Scarlet et l’éternité : quand la colère ne meurt pas

Dans les limbes d’un purgatoire fantasy, une princesse guerrière cherche la vengeance et trouve peut-être le pardon. Avec Scarlet et l’éternité, Mamoru Hosoda signe une œuvre hantée par Shakespeare et les conflits contemporains — belle à regarder, moins convaincante à ressentir.

Mamoru Hosoda est un réalisateur confirmé à plus d’un titre. Dans le sillage de l’âge d’or des studios Ghibli de Miyazaki et Takahata, chaque film du cinéaste est attendu avec autant de curiosité que les œuvres de Makoto Shinkai (Your Name, Les Enfants du temps, Suzume). Son territoire de prédilection reste les relations familiales — Les Enfants loups, Ame et Yuki, Le Garçon et la Bête, Miraï, ma petite sœur — qu’il met au service d’une émotion souvent portée par des personnages adolescents, bousculés entre le réel et le fantastique. On reconnaît aussi son cinéma à ce mélange si particulier entre dessin en 2D et rendu numérique, qui donnait déjà toute sa singularité à Summer Wars et à Belle. C’est cette même signature que l’on retrouve dans Scarlet et l’Éternité, présenté en compétition à la Mostra de Venise en 2025, et qui s’impose comme son œuvre la plus ambitieuse — et la plus clivante.

Shakespeare entre parenthèse

Il est d’ailleurs frappant que cette année voit la tragédie d’Hamlet se décliner sous deux formes très différentes. Du côté de Chloé Zhao, Hamnet est un film taillé pour les Oscars — calibré, sensoriel, larmoyant, cherchant la légitimité du grand cinéma de prestige. L’audace d’Hosoda n’a rien de cet aspect feutré. Il préfère une odyssée picturale dans les limbes de l’entre-deux-mondes, traversée de références bibliques et d’une violence incarnée — avec douleur et sang — qui interdit de présenter ce film devant n’importe quel jeune public. Ce qui est une première dans sa filmographie, qui s’orientait habituellement vers les familles.

Le premier acte s’accroche fidèlement à la monture shakespearienne : décor médiéval danois, récit de vengeance et cycle de violence. Scarlet, ayant échoué à honorer la mémoire de son père, se retrouve à poursuivre son oncle Claudius dans un royaume suspendu entre la vie et la mort. On retient ces images de bras cadavériques qui semblent vouloir attirer l’héroïne dans le néant, tandis qu’elle s’accroche à la vie — mais surtout à son désir de vengeance. Jusqu’ici, le film tient habilement en haleine, chargeant ses scènes de symboles qui trouvent leur pertinence dans une réflexion sur le deuil et ce que signifie réellement mourir.

Passé cette exposition, le film bascule dans un monde à la fois dangereux et onirique, où Hosoda se donne à cœur joie de mélanger les époques dans un même univers — vivants et morts, passé et futur confondus — où tous convergent vers le sommet d’une montagne censée mener au paradis. C’est l’une des idées les plus fertiles du film, et l’on pense évidemment à Summer Wars, dont le cyberespace servait de révélateur aux tensions familiales. Mais là où Oz était un monde habité, structuré et dramatiquement efficace, ce purgatoire-ci peine à imposer ses propres règles. Le mélange des époques reste une promesse visuelle plus qu’un véritable moteur narratif.

Quelques séquences témoignent néanmoins d’un sens du spectacle intact : une charge de cavalerie dans le désert, la texture du ciel ténébreux ou un dragon incarnant la violence de guerre traité comme un jugement divin. Mais c’est précisément là que les coutures commencent à craquer.

Une héroïne en surface

Le problème central du film tient à Scarlet elle-même, et à la façon dont Hosoda choisit de figurer son évolution intérieure. Dans ses meilleures œuvres, la transformation des personnages s’écrivait dans leur corps, dans leurs relations, dans les espaces qu’ils traversaient. Ici, le cinéaste semble déléguer cette mutation à un seul signe extérieur : la coupe de cheveux de l’héroïne. Ce raccourci symbolique, aussi lisible qu’un panneau indicateur, trahit une écriture qui montre là où elle devrait faire ressentir. Et il est d’autant plus dommage que le film sait par ailleurs imprimer sur le visage de Scarlet la trace physique de ses émotions — écume aux lèvres, traits déformés par la hargne, blessures portées comme des stigmates. Cette expressivité corporelle existe, les outils sont présents ; mais ils ne suffisent pas à compenser l’absence de consistance dramatique. Au final, dans sa lutte pour combattre la colère et le deuil, Scarlet reste distante, et l’on a bien du mal à succomber à l’appel larmoyant du climax, pourtant doté d’une image très forte et soignée.

Cette difficulté à incarner la transformation se répercute également sur Hijiri, l’infirmier de notre époque que Scarlet croise dans les limbes. Il aurait pu être le contrepoint humain indispensable — celui dont la douceur contemporaine vient fissurer de l’intérieur les certitudes guerrières de l’héroïne. Mais il reste un personnage fonctionnel, simple vecteur du discours pacifiste, sans épaisseur ni trajectoire propre. Or, sans cette incarnation, le message qu’il est censé porter sonne creux. Le film peine ainsi à nous faire croire que danser la vie et panser ses blessures puissent avoir le même effet. Cette idée est pourtant belle sur le papier, mais reste illustrative ici, car jamais viscérale.

Le coup de grâce

Le dernier tiers finit par asséner ce que les deux premiers avaient subtilement suggéré. Hosoda porte sur la paix universelle un regard trop idéaliste, et son propos — pourtant légitime en mirroir de notre actualité, où les conflits se multiplient — se noie dans une accumulation de bonnes volontés explicatives. À trop vouloir superposer toutes ses problématiques au lieu d’en traiter certaines en profondeur, le cinéaste passe à côté de l’équilibre entre spectacle et émotion qui ne lui faisait pas autant défaut dans ses œuvres précédentes. On ressort avec le sentiment d’un film qui s’est davantage construit autour de ses intentions que de ses personnages.

En somme, Scarlet et l’Éternité reste une œuvre visuellement expressive et thématiquement cohérente avec l’ensemble de son cinéma. Mais c’est un Hosoda qui se cherche — et qui, cette fois, ne se trouve qu’à moitié.

Scarlet et l’éternité – bande-annonce

Scarlet et l’éternité – fiche technique

Titre original : Hateshi naki Sukāretto
Réalisation : Mamoru Hosoda
Scénario : Mamoru Hosoda
Interprètes (voix originales) : Mana Ashida, Masaki Okada, Koji Yakusho, Kōtarō Yoshida
Montage : Shigeru Nishiyama
Musique : Taisei Iwasaki
Production : Nozomu Takahashi, Yuichiro Saito, Toshimi Tanio
Producteur exécutif : Nobuyuki Linuma
Société de production : Studio Chizu, Nippon Television, Columbia Pictures
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Sony Pictures France
Durée : 1h52
Genre : Animation, Fantastique, Drame
Date de sortie : 11 mars 2026

Scarlet et l’éternité : quand la colère ne meurt pas
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3

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu’une fiction sur la vengeance, L’Affaire Laura Stern est une immersion sensorielle dans le « cri du silence » des victimes de violences et d’emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Dès les premières minutes, L’Affaire Laura Stern s’affranchit des codes du thriller pour proposer une vision plus organique : filmer la peur, non pas comme un ressort dramatique, mais comme une atmosphère étouffante qui s’insinue sous la peau. La mise en scène ne se contente pas de raconter les violences faites aux femmes ; elle les donne à sentir. C’est une série qui comprend que le traumatisme n’appartient jamais au passé, mais existe au présent. Le spectateur est d’emblée collé aux battements de cœur de Laura Stern, son personnage principal. On vit avec elle la mort inaugurale d’une femme (qu’on voit vivre et se défendre comme le souligne Télérama) qu’elle tente de protéger, son impuissance et sa déchirure. On est avec elle dans la voiture quand elle tente de fuir (avec une autre femme victime qu’elle aide dans son association), face à un homme violent qui les menace clairement. La série est un vaste espace sensoriel où la peur devient palpable. Les choix de cadrage enferment autant qu’ils libèrent les personnages, sans être chichiteux. La série évite ainsi l’écueil du voyeurisme pour privilégier l’empathie, même si le personnage choisit la voie de la vengeance.

L’intérêt principal de L’Affaire Laura Stern réside dans sa pudeur. Là où de nombreuses productions cèdent à la dramatisation excessive, la série choisit de filmer la violence et l’emprise comme des données quotidiennes, presque banales, mais contre lesquelles Laura se révolte. Elle devrait être la majorité, pourtant elle se retrouve presque seule. La mise en scène s’attarde sur les signes de la violence subie par les victimes : les mains qui tremblent et l’hypervigilance notamment. Ce parti pris permet de sortir du simple fait divers pour illustrer une réalité systémique : la violence ne s’arrête pas à l’acte, elle se prolonge dans le regard des autres et l’isolement de celle qui parle. Celle qui n’est pas toujours entendue, même quand elle tente de mettre fin à ses jours pour crier « à l’aide ». Celle qui aide aussi se trouve isolée, parfois dans sa propre famille.

La série s’ouvre et se clôture avec le titre Je t’accuse de Suzanne. Ce n’est pas seulement une bande-son, c’est un manifeste qui vient pointer les failles judiciaires et illustrer les paroles : « Justice, est-ce qu’on doit te faire nous-même ? ». La série est le récit d’une colère nécessaire, magistralement incarnée par Valérie Bonneton, qu’on connaît moins dans ce registre dramatique. Ce choix musical souligne la dimension politique du projet : sortir l’affaire du cadre privé pour l’inscrire dans une dynamique collective. En présentant plusieurs profils de victimes, toutes différentes, et en décryptant les mécanismes de l’emprise, L’Affaire Laura Stern dépasse la simple « petite histoire ». Le réalisateur de la série avait déjà exploré les failles d’un système avec L’Enfant de personne autour de l’aide sociale à l’enfance. On regrettera une fin un poil trop dramatique, peu vraisemblable, qui semble desservir le propos plus qu’elle n’élève le débat, au contraire de ce qui avait été proposé plus tôt dans les scènes de procès.

La série opère un virage bienvenu par rapport au genre traditionnellement masculin du « rape and revenge ». Là où des films comme Irréversible de Gaspar Noé utilisent la violence faite aux femmes comme un simple moteur pour une vengeance masculine brutale et spectaculaire — dépossédant ainsi la victime de sa propre histoire — L’Affaire Laura Stern redonne le pouvoir aux femmes. Ici, la réponse à la violence n’est pas un déchaînement de pulsions primaires à travers un regard masculin, mais une quête de dignité et de réparation. La série déconstruit le fantasme du justicier, puisque Laura se dénonce pour ses actes et en subit les conséquences (elle est la seule à être traduite devant la justice), pour explorer la complexité de la reconstruction. La série vient souligner que l’enjeu pour ces femmes est de reprendre le pouvoir sur leur propre vie et leur propre parole.

L’Affaire Laura Stern — fiche technique

Réalisation : Akim Isker
Création : Marie Kremer
Scénario et dialogues : Frédéric Krivine et Marie Kremer
Interprètes  : Valérie Bonneton, Pauline Parigot, Samir Guesmi, Rym Foglia, Pascal Rénéric, Yannick Renier, Marie-Sophie Ferdane.
Format : Mini-série (4 épisodes de 52 minutes)
Production : France Télévisions / Story Nation Productions

L’Affaire Laura Stern — bande-annonce

The Bride ! — pas de pitié pour la pièce dé(montée) !

Là où Guillermo Del Toro visait l’adaptation pure du classique de Mary Shelley (quitte à rester engoncé dans des rails aussi épais que son respect pour le monstre), Maggie Gyllenhaal semble curieusement assez désintéressée par l’icône. En atteste son The Bride !, qui dès son « ! » contenu dans le titre révèle sa double approche : celle de scander avec force et (beaucoup de) fracas sa différence tout en donnant à voir un personnage largement oublié des fans. Un choix audacieux mais qui accouche à l’arrivée d’un film malade, difforme et pourtant…étrangement fascinant.

D’aucuns pourraient penser que la sortie quasi concomitante du Frankenstein de Guillermo Del Toro et de cette déclinaison signée Maggie Gyllenhaal réponde au besoin d’Hollywood de remettre au goût du jour le mythique monstre créé sous la plume de Mary Shelley. Sauf qu’en raisonnant de la sorte, ils occultent le point qui cristallise sans doute le mieux l’originalité (et donc l’intérêt) du projet : exit le monstre tiré à 4 agrafes et place à sa fiancée. Point pas question cela dit d’y voir une tentative woke de la part des studios puisque ladite fiancée du titre a déjà eu droit à son film en 1935, que le tout Hollywood cherchait d’ailleurs depuis des décennies à ré-adapter. Et on les comprend. Car là où le film de James Whale avait marqué son temps, c’était dans sa manière de faire fi d’une quelconque base à suivre (Mary Shelley n’ayant jamais écrit une suite au roman éponyme) et de verser dans la plus pure métatextualité avec un récit narré par Shelley elle-même et dont l’actrice lui donnant vie incarnait également… la fiancée.

You may kill the bride !

Ça n’est donc pas un hasard si Maggie Gyllenhaal reprend presque à l’identique l’entame du film de 1935 : on y voit Shelley à l’aura spectrale nous expliquant que son chef d’œuvre dispose bien d’une deuxième partie. Pour la raconter, l’intéressée décide de prendre possession d’Ida (Jessie Buckley), une demi-mondaine du Chicago mafieux des 30’s. Quelques convulsions, injures et cervicales brisées plus tard, la voilà morte, prête à être l’objet de la convoitise du grand Frank. Car las d’errer sans compagnie et sans but depuis un siècle, l’icône campée par un Christian Bale délicieusement cabotin s’en est allé chercher une scientifique pour lui demander de reproduire le miracle lui ayant donné vie. Débarque alors The Bride, qui va perdre la mémoire dans le process et naturellement tomber dans les agrafes de notre monstre préféré jusqu’à ce que la mort, si tant est qu’elle existe encore, les sépare. Film noir, film d’époque, film d’amour, films de monstres et drame gothique : c’est peu dire que le film endosse avec ce seul postulat nombre de casquettes. Un brassage de genres qui va de pair avec une certaine confusion (certains diront chaos) savamment entretenue par la réalisatrice. Car derrière ce fatras se cache finalement l’idée sous-tendue par la nature même du film : c’est monstrueux. Difforme même. Et comment filmer la monstruosité ? En la prenant telle qu’elle vient, sans artifices. À ce jeu-là, pas difficile de dresser un parallèle entre ces années 30 enfumées et notre monde à nous. On y croise encore des stars de cinéma, des flics portés sur la boisson, des riches qui s’empiffrent au frais d’une mafia florissante et un sexisme qui aura vite fait de transformer notre héroïne en icône involontaire d’empouvoirement féministe. Ça braille, ça tue, ça danse joliment et, passée la moitié de l’intrigue, on se surprend à être complètement largué mais… indéniablement happé.

Car Gyllenhaal entretient un joli sens du paradoxe : elle aspire à une singularité tout en se rétamant dans un amas de références (Bonnie et Clyde, Les Incorruptibles, Babylon, L.A. Confidential) parfois mal digérées. Elle dégaine une narratrice omnisciente et trébuche pourtant avec un personnage étant au fait de la réputation de Frankenstein (?). Elle semble vouloir épouser le point de vue de la fiancée et de son combat féministe, tout en donnant à voir seulement une scène dans ce registre. Elle semble irrémédiablement attirée par une violence salvatrice, mais se refuse à verser dans le gore induit naturellement par son récit. Alors bien sûr, il sera difficile d’occulter l’influence des studios qui ont dû s’y donner à cœur joie pour charcuter le montage final et ainsi entretenir ce fatras — et apposer une énième couche meta sur l’ensemble). 

Mais il reste que derrière cette litanie de maux qui en temps normal coulerait n’importe quel film, se cache une fébrilité voire une fragilité qui déconcerte ; et ce surtout pour un produit de studio aussi cher. L’émoi palpable d’un Frankenstein qui se découvre amoureux, l’incompréhension teintée de peur d’une fiancée possédée par sa « créatrice », le regard vide et pourtant riche de sens d’un flic désabusé face à sa propre corruption ; autant de petits moments fugaces et désarmants de sincérité que capte la réalisatrice sans chichi. Un peu comme ce couple disparate en somme : lui benêt de première face à elle, roc d’assurance dont l’amour, évanescent et naïf, dégage une délicatesse limite hors de propos.

Alors oui, The Bride ! c’est un peu comme mélanger le feu et la glace : un processus voué à l’échec duquel on n’en tirera qu’une légère curiosité (scientifique) tout au plus. Mais pour quiconque aime le rapprochement de deux forces contraires et en saisit la portée physique, le spectacle proposé n’en sera que plus réjouissant car, au milieu d’œuvres formatées sévissant sur le tout Hollywood, The Bride ! peut se targuer d’une chose : avoir une âme. Cabossée certes. Mais une âme quand même.

Beaucoup ne manqueront pas de tirer à boulet rouge sur l’insidieuse étrangeté voire l’anomalie que constitue The Bride ! dans le microcosme hollywoodien. Boursoufflée, incohérente et somme toute inclassable, la mouture signée Maggie Gyllenhaal s’avère être certes le fruit d’une gigantesque pagaille en coulisses, mais cache sous ses « coutures » apparentes, les contours d’un film fragile, touchant et pour le moins singulier.

The Bride ! bande-annonce

The Bride ! fiche technique

Réalisation & scénario : Maggie Gyllenhaal
Musique : Hildur Guðnadóttir
Décors : Rena DeAngelo
Costumes : Sandy Powell
Photographie : Lawrence Sher
Montage : Dylan Tichenor
Production : Maggie Gyllenhaal, Osnat Handelsman-Keren, Talia Kleinhendler et Emma Tillinger Koskoff
Budget : 80 millions de dollars
Pays de production : États-Unis
Genre : science-fiction, horreur, drame, romance
Durée : 126 minutes
Etats-Unis – 2026

Il maestro : les occasions manquées

Il est toujours agréable de voir un cinéaste prendre un virage radical, à l’opposé de son registre de prédilection. Andrea Di Stefano a construit son cinéma dans la veine du thriller policier — Paradise Lost, The Informer, puis Dernière nuit à Milan, son œuvre la plus aboutie — tout en parsemant ses récits d’une aura romantique entre ses protagonistes. Avec Il maestro, il change de cap et s’aventure sur le terrain de la comédie italienne, en retrouvant Pierfrancesco Favino pour un road trip à travers l’Italie des années 80.

Un duo en fuite vers la liberté

Favino incarne Raoul Gatti, ancien joueur de tennis au passé trouble, chargé de coacher le jeune Felice — symbole d’espoir de son père qui semble surtout vouloir combler ses propres regrets, quitte à sacrifier le bien-être de toute sa famille. Où Felice peut-il se placer dans ces ambitions qui le dépassent ? C’est toute la question que le film pose, avec une justesse certaine.

À l’opposé de La Méthode Williams et de son formatage mental de la victoire, Il maestro explore le grand écart entre la théorie et la pratique. Felice n’a aucune initiative sur le court : c’est son père qui lui dicte chaque coup gagnant et qui détermine chaque trajectoire de balle. La posture défensive inculquée entre alors en contradiction avec la discipline de fer imposée. Tiziano Menichelli campe magnifiquement ce pré-adolescent candide qui sort peu à peu de sa bulle. Face à lui, Raoul — entraîneur gigolo, opportuniste solaire — monopolise l’attention du spectateur. Leur alchimie ne fait aucun doute à l’écran : on aime les voir se disputer et se rabibocher aussitôt, fusionnels dans leurs défaites partagées. Lorsque Felice s’endort sur le terrain, son coach en fait autant. Ensemble, ils vont apprendre à se faire confiance, à mieux communiquer, à ne pas reculer — et c’est là que réside la vraie force du film.

Di Stefano ne filme pas le tennis ou les corps de manière érotique et sulfureuse comme Challengers. La caméra reste en contrechamp du jeu, car ce qui l’intéresse, c’est l’alchimie entre ses deux personnages hors des courts, proche du cœur. Derrière les lunettes de soleil de Raoul et son sourire farceur se cache un homme sensible, en quête de bonheur au même titre que son jeune protégé. Ils s’émancipent ainsi d’un profond mal-être à travers des rencontres inattendues et chaleureuses. La caméra capte chaque rayon de soleil pour illuminer ses personnages, qui ont bien besoin d’un petit break pour se resourcer. Ces moments d’intimité sonnent juste, et la reconstitution des années 80 — cassettes audio, cabines téléphoniques, voitures d’époque — s’installe sans ostentation, comme une évidence.

Là où la balle retombe

Malheureusement, ces instants d’intimité restent trop brefs, et le film brouille progressivement sa narration en tirant sur toutes les ficelles à la fois sans en choisir une. Une scène où Raoul se met à danser, seul, pour évacuer sa tension intérieure, laisse entrevoir une piste plus profonde — celle d’un homme qui tente de se reconstruire, de faire le deuil d’une carrière brisée et d’une vie de famille en morceaux. Mais Di Stefano l’effleure sans l’explorer, et passe à autre chose. C’est symptomatique du film dans sa seconde moitié. On bascule trop brusquement dans un registre mélancolique convenu, laissant en plan plusieurs personnages secondaires pourtant prometteurs — le père de Felice, l’ancienne coach de Raoul. Le discours se fait par endroits trop souligné — une scène dans une chapelle en est l’exemple le plus symptomatique — tandis que certains passages s’enchaînent au rythme d’un clip, privilégiant l’efficacité narrative à l’émotion durable.

Il maestro avait tout pour être une œuvre inspirante et émouvante. Les intentions sont là, le duo fonctionne, la tendresse est réelle. Mais faute de radicalité dans sa dernière ligne droite, le film n’emporte pas pleinement. Une occasion à moitié manquée — ce qui, au fond, colle assez bien à son sujet. Un film solaire qui manque d’éclat alors que la balle était dans son camp.

Il maestro – bande-annonce

Il maestro – fiche technique

Réalisation : Andrea Di Stefano
Scénario : Andrea Di Stefano, Ludovica Rampoldi
Interprètes : Pierfrancesco Favino, Tiziano Menichelli, Giovanni Ludeno, Dora Romano, Paolo Briguglia, Valentina Bellè, Edwige Fenech, Chiara Bassermann, Astrid Meloni
Photographie : Matteo Cocco
Montage : Giogiò Franchini
Musique : Bartosz Szpak
Décors : Alessandro Marangolo
Producteurs : Nicola Giuliano, Francesca Cima, Carlotta Calori, Viola Prestieri, Marco Cohen, Benedetto Habib, Fabrizio Donvito, Daniel Campos Pavoncelli
Société de production : Indiana Production, Indigo Film, Vision Distribution
Pays de production : Italie
Société de distribution France : Universal Pictures France
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 11 mars 2026

Il maestro : les occasions manquées
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