Un été loin des hommes et en Corse

Été 2022, Frédérique atterrit à Nice pour rejoindre son père qu’elle vient soutenir et assister, à l’occasion du décès de sa mère. Très naturellement les souvenirs remontent, en particulier lorsque Frédérique tombe sur une des rares photos où son père, sa mère et elle posent ensemble. C’était en 1985 pendant l’été de ses douze ans, en Corse.

A l’époque donc, Frédérique et ses parents qui habitaient déjà Nice, venaient en Corse à peu près chaque été pour retrouver de la famille. En particulier, Emma la mère de Frédérique appréciait de revoir sa sœur Évelyne qui tenait une épicerie dans un village. La famille comportait aussi Ange le mari d’Évelyne et leurs filles, les cousines de Frédérique. Sans oublier la tante des cousines de Frédérique qui, elle aussi a des enfants.

Vacances en Corse

L’album nous livre l’ambiance de cet été, avec ses couleurs, ses sons et ses odeurs et de nombreuses impressions. Les couleurs qui doivent à une technique au pastel sont légèrement plus vives pour les souvenirs de Corse que le début à Nice. Cela rappelle que les souvenirs sont plus joyeux que la réalité du moment. Cela colle aussi au fait que l’éloignement tend à embellir les souvenirs, mais aussi qu’ils correspondent à un été. Les sons doivent à la diversité des goûts musicaux des uns et des autres. Quant aux odeurs, on en a un aperçu lors de l’arrivée dans la maison du village corse, avec la réflexion de Vittorio, le père de Frédérique qui annonce « Vous sentez cette odeur de feu de bois ? » à laquelle sa femme répond « La fameuse flambée de juillet » révélatrice d’une certaine subtilité, car la flambée évoque beaucoup plus sûrement les incendies qui ravagent régulièrement l’île de beauté avec la chaleur de l’été, qu’un feu de cheminée pour compenser la fraicheur de la nuit.

Un album tout en subtilités

Parmi les détails à noter, l’âge de Frédérique se traduit par le malaise diffus qu’elle éprouve, et pas seulement en voiture où elle demande des pauses pour vomir. On la sent au début de sa crise d’adolescence et ses réactions montrent qu’elle a souvent les nerfs à fleur de peau. Malgré les vacances, le beau temps et la volonté de se détendre affichée par les adultes, Frédérique reste souvent solitaire, affichant une nette préférence pour la lecture par rapport aux autres activités, même si elle va à la plage et ne dédaigne pas les bains de mer et les plongeons d’un rocher en surplomb. Mais, à 12 ans et demi, elle aimerait bien que son père cesse de l’appeler son petit chameau. Ce à quoi il lui répond « Tu seras toujours mon petit chameau, il faut t’y faire. » Quoi qu’il en soit, elle aimerait bien qu’il reste tout l’été, car elle l’adore. Malheureusement, son travail le rappelle à Nice. Avec ses cousines, Frédérique ne se sent pas vraiment en phase, avec leurs chamailleries et préoccupations de filles. Elle se voit plutôt comme un garçon manqué, bien plus à l’aise en T-shirt et bermuda qu’en robe. Et il ne faut pas lui proposer de vernis à ongle. Et puis, le malaise qu’elle devine entre se parents prend une nouvelle proportion à cause d’une réflexion au hasard d’une conversation avec une cousine. D’autre part, Frédérique observe tout ce qui se passe autour d’elle, à la maison, sur la plage, au restaurant, etc. Elle s’imprègne des comportements des uns et des autres. Peut-être même se montre-t-elle un peu trop rêveuse, ce qui lui vaudra quelques désagréments le jour où le boucher lui propose de venir voir les cochons dans le maquis.

Aspects d’une réussite

L’album est centré autour d’une adolescente qui se cherche. Le dessin de Thomas Campi à l’encre noire reste discret et volontairement manuel, avec ses nombreuses approximations. Il laisse la part belle aux couleurs de type pastel qui, avec son infinie possibilité de nuances, s’accordent avec la subtilité du scénario (cosigné Fabienne Blanchut et Catherine Locandro). Ces subtilités, on en a un aperçu dès la couverture, avec ce titre tout en sous-entendu, et qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, car bien entendu, au village, Frédérique en croise des hommes. Sur l’illustration de couverture, on observe aussi cette masse noire qui attire le regard de Frédérique : une chevelure féminine qui pourrait tout aussi bien symboliser une sorte de pieuvre vaguement menaçante. Et puis, au début, quand elle débarque à Nice, avant d’appeler son père, Frédérique passe un premier appel, mais à qui ? On notera aussi le très beau travail pour retranscrire l’atmosphère de cet été 1985, ce qui va du look des personnages (voir notamment celui du père de Frédérique) à leurs comportements (la mode des seins nus sur la plage, qui n’inspire pas Frédérique). L’album met également très bien en valeur la Corse, avec de magnifiques paysages devant lesquels les personnages se plaisent à se camper pour bien en profiter. L’humour est bien présent, avec certains échanges. Mais l’album évite le bavardage inutile, se permettant au contraire de nombreuses planches avec des dessin grand format qui apportent une respiration bienvenue.

Frédérique

Enfin, la subtilité de l’ensemble tient au prénom Frédérique, dont l’ambivalence s’accorde avec son physique de jeune sauterelle. D’ailleurs, l’album peut valoir plusieurs lectures, selon l’âge de la personne qui le lit. On peut facilement imaginer une fille qui le découvre relativement jeune, qui s’en imprègne et y trouve de nouvelles révélations au fil des années qui passent et de ses nouvelles lectures.

Un été loin des hommes, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro (scénario) – Thomas Campi (dessin)
Dargaud : sorti le 6 mars 2026
Note des lecteurs0 Note
3.5

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