« That Distant Fire » : quand le feu couve sous les circuits

Dans un futur proche dominé par la multinationale Queeny, deux ingénieurs mettent clandestinement au point une technologie médicale capable de révolutionner l’accès aux soins. Mais la recherche appartient aux corporations et le travail est une ressource administrée ; l’innovation ne peut, dans ce contexte, être dissociée du pouvoir. Avec That Distant Fire, JR Hughto et Curt Merlo échafaudent une dystopie inquiète où la science, la révolte et la vie quotidienne se mêlent dans un même horizon trouble.

Le récit s’ouvre sur un matin banal : Véra et Paul se lèvent, se préparent, prennent le métro. Comme des milliers d’autres passagers, ils consultent leurs smartphones, tandis que les écrans de la rame diffusent en boucle des publicités pour les produits Queeny – repas équilibrés issus d’une agriculture durable, promesses de santé et de stabilité. Tout semble parfaitement réglé, désespérément lisse. Mais déjà, sous la communication industrielle, apparaît un monde où l’espace public appartient aux entreprises.

Le couple travaille pour Pinkerton Bei, l’un des laboratoires technologiques qui gravitent dans l’orbite de cette méga-corporation. Ingénieurs tous les deux, ils œuvrent dans un environnement clinique et compartimenté : sas de décontamination, combinaisons étanches, surfaces stériles… Face à face, ils poursuivent un travail dont ils ne maîtrisent qu’une infime partie, sans vision d’ensemble. Ensemble, ils campent malgré eux la division moderne du savoir technique, une spécialisation extrême qui empêche souvent de percevoir l’objet final.

C’est peut-être pour cette raison qu’ils travaillent en secret. Car, en marge de leurs fonctions officielles, Véra et Paul conçoivent leur propre invention. Pièce après pièce, en sacrifiant leurs économies, ils construisent un scanner médical miniature, une sorte d’IRM portable capable d’effectuer des diagnostics rapides, partout. Une technologie qui pourrait sauver des vies dans les zones isolées, les campagnes abandonnées, les territoires oubliés par l’économie globale. Mais les ingénieurs sont liés par des clauses de non-concurrence draconiennes, et toute innovation appartient d’abord à l’entreprise qui emploie ses concepteurs… 

Un jour, Paul est convoqué par son supérieur. L’entretien, glacial, fait état d’une productivité insuffisante, d’un comportement jugé problématique, voire d’un environnement de travail hostile. L’évaluation semble sortir d’un logiciel plus que d’une discussion humaine. Paul est licencié. Véra, au contraire, se voit proposer une promotion. Elle refuse. Sans lui, elle n’a aucune raison de rester.

Cet épisode dit beaucoup de la société qui sert de cadre à That Distant Fire. Le travail est une ressource rare et strictement administrée. Les corporations embauchent de moins en moins. L’agriculture, largement automatisée, licencie les ouvriers. Les villes se contractent. Ceux qui perdent leur poste sont redistribués par des procédures d’affectation bureaucratiques. Les auteurs s’inscrivent dans les pas des grandes dystopies du XXe siècle, mais sans en reproduire tous les codes. Le monde de That Distant Fire évoque bien sûr celui de 1984 par la présence diffuse d’un pouvoir omniprésent, mais il s’en distingue par son visage économique. Ici, le contrôle ne passe pas par un État totalitaire, mais par une entreprise tentaculaire. Queeny surveille les citoyens, organise la production, l’alimentation, la recherche scientifique…

Plutôt que d’exposer frontalement ce système, les auteurs l’observent à hauteur d’individus. Autour de Véra et Paul gravitent d’autres figures, comme Diana et Hazel, qui incarnent une réponse plus radicale : sabotage, affrontements avec les forces de sécurité, incendies dans les champs industriels… Une colère sourde traverse le récit, prête à éclater. C’est ce feu lointain auquel renvoie le titre. Et qu’une double page nous présente sous la forme d’un rassemblement militant où des contestataires brûlent leurs cartes de la loterie du travail.

Graphiquement, Curt Merlo opte pour un dispositif simple mais efficace. Chaque mois du récit est associé à une couleur dominante. Une construction visuelle qui renforce la dimension contemplative du récit. Les scènes de laboratoire, les trajets en métro, les conversations silencieuses occupent autant d’espace que les moments de conflit. 

Au cœur de cette dystopie se trouve finalement une question très contemporaine : celle de la propriété du savoir. L’appareil inventé par Véra et Paul pourrait transformer la médecine. Pourtant, dès qu’il apparaît, il devient un intérêt industriel colossal. Mais l’enjeu est plus grand encore : il s’agit de s’affranchir du diktat d’un pouvoir politico-industriel qui a mis les individus en coupes réglées.

That Distant Fire n’est pas une dystopie grandiloquente. Le récit progresse lentement, par touches, parfois de manière un peu diffuse. On a droit à une transformation progressive du monde, sans soulèvement soudain, mais avec un feu qui brûle de par ses braises persistantes, nourries par l’injustice sociale, la confiscation du savoir et la colère des individus qui refusent de devenir de simples rouages. 

That Distant Fire, JR Hughto et Curt Merlo
Les Humanoïdes associés, 18 février 2026, 168 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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