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Échos d’un sombre empire (1990) de Werner Herzog : cruelle opérette centrafricaine

Il n’est pas étonnant que Werner Herzog ait été si prolifique dans le genre documentaire, tant la réalité s’est révélée maintes fois plus « herzogienne » que ses films de fiction. C’est à travers l’enquête d’un survivant du régime, le journaliste Michael Goldsmith, que nous est conté ici le règne de Jean-Bedel Bokassa, président puis empereur autoproclamé de la République centrafricaine entre 1966 et 1979. Aujourd’hui quelque peu oublié, cet épisode est pourtant une illustration tragique et cruelle de l’hubris humaine à la sauce africaine. Assurément un des documentaires les plus marquants du cinéaste allemand. 

La saisissante séquence d’introduction voit Werner Herzog, face à la caméra, avouer son inquiétude concernant la disparition récente de Michael Goldsmith, personnage central de ce documentaire sorti en 1990, dont il lit la dernière lettre. Le journaliste y explique avoir accepté de participer au film en raison d’un rêve récurrent. Dans ce dernier, un flot ininterrompu de crabes sort de l’eau et rampe sur la terre ferme, jusqu’à envahir la planète tout entière. La lecture du courrier est illustrée par des images tournées sur l’île Christmas, où des millions de crabes rouges migrent chaque année de la forêt à la mer, au début de la saison des pluies. La sensation d’étrangeté que provoque cette séquence inaugurale – accrue lorsqu’on apprend la disparition bien réelle de Goldsmith, dont le corps ne sera jamais retrouvé, en pleine guerre civile libérienne, l’année de la sortie du documentaire – traduit un des thèmes prédominants de l’œuvre du metteur en scène allemand : la porosité entre rêve et réalité.

Ainsi, les excès baroques de Fitzcarraldo et Cobra Verde trouvent leur équivalent dans d’innombrables personnages authentiques. Parmi ceux-là, seule une poignée trouve encore aujourd’hui leur place dans les manuels scolaires, tandis que la plupart ont fini dans les oubliettes de l’Histoire – ce qui est le cas de Bokassa. Il n’est dès lors pas étonnant que Werner Herzog, fasciné par cette face sombre mais fondamentale de l’âme humaine, ait fait revivre à travers ses nombreux documentaires une sélection haute en couleur de ces individus apparentés à ses plus célèbres personnages de fiction.

Dans la galerie des excentriques et autres anomalies qui hantent les couloirs du temps, voici un spécimen qui ne pouvait que susciter l’intérêt de Werner Herzog. Un homme qui, à l’instar d’Aguirre et de Nosferatu (dans le domaine de la fiction) ou du Grizzly Man Timothy Treadwell (sujet du documentaire du même nom, 2005), mit tout en œuvre afin d’accomplir ses rêves, aussi excentriques soient-ils : Jean-Bedel Bokassa. Né en Oubangui-Chari (le territoire colonial français qui deviendra plus tard la Centrafrique) en 1921, il sert dans l’armée française, participe au débarquement de Provence, puis combat en Indochine et en Algérie, terminant sa carrière avec le grade de capitaine. De retour dans son pays de naissance, il y renverse son cousin germain David Dacko à l’occasion d’un coup d’État et devient président de la République centrafricaine le 1er janvier 1966. Ce scénario hélas classique en Afrique sera agrémenté, dans les années suivantes, d’une multitude d’anecdotes de plus en plus excentriques visant le régime autoritaire et son chef. Le sommet du baroque mégalomane sera atteint en décembre 1976 lorsque Bokassa instaure « l’Empire centrafricain », et plus encore à l’occasion de son sacre, un an plus tard. À la télévision, le monde entier assiste alors à une ahurissante bouffonnerie singeant le sacre de Napoléon, dont Bokassa était un admirateur. Rien ne manque au tableau : 5.000 invités (mais pratiquement aucun chef d’État), couronne en or pur, réplique du costume porté par Napoléon (cape écarlate doublée de fourrure d’hermine), carrosse de bronze et d’or, dîner fastueux de 10.000 couverts (alors qu’une partie de la population souffre de malnutrition…), etc.

Raillé par le monde entier mais craint dans son pays où il impose un régime tyrannique, Bokassa ne touche plus terre. Il se repaît (sans mauvais jeu de mots) des accusations de cannibalisme qui le visent et qui contribuent à sa légende « d’Ogre de Berengo », réclame le droit de posséder l’arme atomique (son pays dispose d’importants gisements d’uranium), puis finit par asséner un coup de canne à l’envoyé de Giscard d’Estaing. C’en est trop pour la France, qui lance en septembre 1979 l’opération Caban. Bokassa est renversé au profit d’un retour aux affaires de David Dacko. L’ex-« Bokassa Ier » n’a pourtant pas fini de faire parler de lui, puisqu’à peine un mois après sa chute, éclate le scandale des « diamants de Giscard », le chef de l’État français ayant, selon certains médias, reçus des cadeaux somptuaires de l’ancien despote… Réfugié en France, Bokassa est condamné à mort par contumace, puis revient en Centrafrique pour y être jugé en 1986. Les charges de cannibalisme n’aboutissent pas, mais l’homme est malgré tout condamné à mort, une peine ensuite commuée en prison à vie, puis en dix ans de réclusion. Amnistié en 1993, celui qui se proclame désormais « treizième apôtre » (!) passe donc les dernières années de sa vie libre, et décède en 1996.

Ce rappel historique n’est pas inutile tant l’inénarrable destin de Jean-Bedel Bokassa, sorte d’Icare africain, est peu connu des jeunes générations. Il l’est d’autant moins que le documentaire de Werner Herzog n’a pas pour but de dresser une biographie du tyran. Il opte au contraire pour un point de vue extérieur qui en fait tout l’intérêt. Ce point de vue est celui de Michael Goldsmith, grand reporter français et spécialiste de l’Afrique. Dans Échos d’un sombre empire, il n’y a ni voix off ni cartons explicatifs : Goldsmith guide le spectateur à travers le récit. Ce récit, c’est celui de Bokassa, mais aussi le sien. Ainsi, nous découvrons peu à peu l’incroyable lien entre l’empereur et le journaliste : couvrant le sacre de Bokassa, en 1977, pour la presse étrangère, Goldsmith envoya ensuite son article en Europe par télex, mais une panne de courant rendit le message incompréhensible. Des fonctionnaires aussi zélés que paranoïaques interceptèrent l’article, et crurent à tort qu’il s’agissait d’un message codé envoyé par un espion français ! Goldsmith fut alors arrêté, emprisonné et, selon ses dires, torturé par Jean-Bedel Bokassa en personne ! Il finit heureusement par être libéré mais, hanté par cette expérience effroyable, nourrit un intérêt tenace pour l’empereur centrafricain, raison pour laquelle il accepta d’accompagner Herzog dans son documentaire.

Le film se compose d’une part d’échanges entre Goldsmith et un certain nombre de personnes ayant côtoyé Bokassa, et d’autre part d’images d’archives. Les entretiens se déroulent en partie en France, où Goldsmith rencontre notamment un des… 17 (!) épouses du dictateur ainsi qu’un de ses avocats, et en partie en Centrafrique, où il discute notamment avec l’ancien président David Dacko. Les discussions sont très spontanées et révèlent quantité d’anecdotes, secrets et légendes concernant l’ex-empereur. L’intérêt réside également dans le fait qu’il s’agit de vrais échanges, Goldsmith révélant peu à peu à ses interlocuteurs – et par conséquent, au spectateur – sa propre histoire. Il est ainsi étonnant de voir le journaliste rire franchement à plusieurs reprises en écoutant certaines anecdotes « croustillantes » racontées par d’autres témoins au sujet de son ancien bourreau ! Comme si lui-même hésitait encore quant au fait d’avoir réellement vécu sa curieuse expérience avec le tyran. Comme s’il préférait considérer ce dernier comme un de ces mythes africains à propos desquels chaque chef de village a une histoire différente à raconter.

Les images d’archives, quant à elles, consistent principalement en des fragments de discours et de conférences de presse de Bokassa, mais aussi d’un long extrait consacré à la fameuse cérémonie du sacre, sans commentaire et seulement accompagné de la musique de Schubert. Un choix pertinent pour illustrer cette faille spatio-temporelle, ce pastiche risible nourri par la vanité d’un homme qui semble être le seul, au milieu de toute cette effervescence, à croire au vaudeville qu’il a lui-même ordonné. Les images de l’échec de l’envol des colombes et, surtout, celles du fils du dictateur, le « prince » Jean-Bedel Bokassa Jr., âgé de quatre ans à peine, s’endormant comme un bienheureux au milieu de cette pompe pathétique, représentent la face souriante, légère, de ce Janus africain. Les témoignages, et notamment celui de Michael Goldsmith, en révèlent au contraire le visage sombre et cruel. Le grand absent, dans ce documentaire, est bien sûr Bokassa lui-même, pourtant bien vivant en 1990. Werner Herzog souhaitait l’interviewer dans sa cellule, et tant l’ex-empereur que le président centrafricain de l’époque, André Kolingba, avaient marqué leur accord. Cependant, Herzog et son équipe furent arrêtés juste avant de se rendre à la prison où était incarcéré Bokassa, et renvoyés du pays.

In fine, on ne peut s’empêcher de penser qu’à travers ces témoignages (de parents, d’observateurs et de victimes) et images d’archives, se dégage un portrait de Bokassa qui aurait sans doute plu à l’empereur lui-même. Cet homme qui se sentait à l’étroit dans la vie, qui se rêvait autre jusqu’à atteindre les frontières du vraisemblable, n’a-t-il pas remporté son pari fou ? N’aurait-il pas rêvé d’entendre des témoins le décrire comme une créature presque légendaire, entourée de mystère ? N’aurait-il pas jubilé en revoyant les images de son sacre, aussi grotesques soient-elles ? Avec Bokassa, nous déambulons sans cesse à la lisière entre le cauchemar et le grotesque. Entre tragédie et opérette. Entre rêve et réalité. Et Herzog n’a pas son pareil pour illustrer cette lisière par des images saisissantes. Ainsi, dans la conclusion du film, Goldsmith retrouve l’ancien « jardin zoologique » du dictateur. Le cœur du spectateur saigne en observant ce lieu complètement abandonné où quelques animaux sauvages tournent encore en rond dans de petites cages. Leur subsistance n’est plus assurée que par un gardien, qui demande une cigarette à Goldsmith. L’on s’interroge en constatant qu’il n’a pas l’air de savoir comment l’allumer. Il retire alors la cigarette de sa bouche et la tend à un chimpanzé. Le gros plan de ce cousin qui nous ressemble tant, derrière des barreaux, le regard vide et résigné, clope au bec, est tellement pénible que Goldsmith demande au cinéaste de couper la caméra. La voix de Herzog résonne pour la seule et unique fois : il continuera de filmer, mais promet qu’il s’agira du dernier plan de son film. Il a tenu parole, et le plan est inoubliable.

Synopsis : En 1977, le journaliste Michael Goldsmith devient correspondant spécial en République centrafricaine et couvre le sacre de Jean-Bedel Bokassa qui s’autoproclame empereur. Accusé d’être un espion par le dictateur, il est arrêté et torturé avant d’être relâché. C’est à travers son histoire que Werner Herzog nous invite à plonger dans la folie sanguinaire de « l’Ogre de Berengo ».

Échos d’un sombre empire : Fiche technique

Titre original : Echos aus einem düsteren Reich
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Michael Goldsmith
Photographie : Jörg Schmidt-Reitwein et Martin Manz
Montage : Rainder Standke et Thomas Balkenhol
Producteurs : Werner Herzog, Galeshka Moravioff et Walter Saxer
Sociétés de production : Films sans Frontières, Sera Filmproduktion et Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 93 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 28 novembre 1990
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne/France – 1990

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Comfort Bets : pourquoi parier sur son équipe favorite reste irrationnel… mais irrésistible

Il y a un moment très particulier que tous les amateurs de paris sportifs connaissent. Vous êtes devant votre écran, les statistiques ouvertes dans un onglet, les cotes dans un autre. Vous avez étudié la forme récente des équipes, les blessures, l’historique des confrontations. Tout semble clair : votre équipe favorite n’est pas favorite ce soir. Logiquement, la prudence devrait s’imposer. Et pourtant, quelques secondes plus tard, votre souris clique sur la victoire de votre club. Vous savez que ce n’est pas rationnel. Mais vous le faites quand même.

Ce phénomène a même un nom dans le monde du pari: le “comfort bet”. Il s’agit de ces paris que les supporters placent sur leur équipe favorite, non pas parce que les probabilités sont favorables, mais parce que leur cœur refuse tout simplement de parier contre elle. D’un point de vue mathématique, c’est rarement la meilleure décision. Mais d’un point de vue émotionnel, c’est souvent la plus satisfaisante.

Le moment où l’émotion prend le dessus

Dans la théorie du pari sportif, la règle est simple et presque universelle : ne jamais parier sur son équipe favorite. Les parieurs professionnels le répètent souvent. Ils savent que l’attachement émotionnel brouille l’analyse. Quand un match est observé de manière neutre, les éléments sont relativement faciles à évaluer : la dynamique des dernières rencontres, l’efficacité offensive, la solidité défensive, les suspensions ou blessures importantes.

Mais dès que votre club entre en jeu, la rationalité commence à vaciller. Une série de mauvais résultats peut être interprétée comme un simple passage à vide. Un joueur clé absent devient soudainement “remplaçable”. Et une équipe adversaire pourtant plus forte semble soudain beaucoup moins impressionnante. Le cerveau humain est étonnamment habile pour fabriquer des justifications qui soutiennent ce que le cœur a déjà décidé.

Ce biais psychologique est connu : lorsqu’une émotion est forte, l’esprit cherche des arguments pour la valider plutôt que pour la contredire.

Le pari comme prolongement du supporterisme

Pour beaucoup de supporters, parier sur leur équipe favorite n’est pas seulement une question d’argent. C’est une manière d’approfondir leur relation avec le match. Le pari transforme une rencontre sportive en une expérience beaucoup plus intense. Chaque action devient chargée d’enjeu, chaque occasion ratée provoque une réaction plus forte, chaque but fait monter l’adrénaline.

Il suffit de regarder un match avec un petit pari en jeu pour comprendre la différence. Sans pari, un match reste un spectacle. Avec un pari, il devient une montagne russe émotionnelle. Et lorsque ce pari concerne votre équipe favorite, la connexion devient encore plus forte.

Dans ce contexte, la rationalité passe souvent au second plan. Le supporter ne cherche pas toujours à maximiser ses gains. Il cherche à amplifier l’émotion.

La nostalgie qui nourrit l’optimisme

Les supporters vivent aussi dans un univers de souvenirs. Un club n’est pas seulement une équipe actuelle ; c’est une histoire, des moments marquants, des matchs inoubliables. Le but à la dernière minute qui a changé une saison. La victoire improbable contre un adversaire plus fort. La remontée historique que personne n’attendait.

Ces souvenirs créent une forme d’optimisme persistant. Même lorsque les statistiques sont défavorables, une petite voix intérieure rappelle que le football — ou n’importe quel sport — reste imprévisible. Après tout, les exploits existent précisément parce qu’ils sont improbables.

C’est cette mémoire émotionnelle qui nourrit les comfort bets. Le supporter se dit qu’un miracle est toujours possible, et que s’il se produit, il veut en faire partie.

L’illusion douce du contrôle

Un autre facteur entre en jeu : la sensation de participation. Parier sur un match donne l’impression de ne plus être un simple spectateur. Bien sûr, dans la réalité, le ticket de pari ne change rien au déroulement de la rencontre. Les joueurs ne savent même pas qu’il existe.

Mais psychologiquement, le pari crée un lien invisible avec le match. Le supporter se sent impliqué. Chaque action devient personnelle, chaque décision arbitrale semble avoir un impact direct. C’est une illusion, mais une illusion très agréable.

Et l’être humain aime les illusions qui rendent les moments plus intenses.

L’évolution des plateformes de paris

Les plateformes de paris modernes ont parfaitement compris cette dimension émotionnelle. Les interfaces sont conçues pour accompagner l’expérience du supporter : statistiques en temps réel, cotes actualisées seconde par seconde, possibilité de suivre un match tout en ajustant son pari.

Sur certaines plateformes comme Vave, l’expérience est pensée pour être fluide et immersive. Les utilisateurs peuvent consulter les cotes en direct, suivre leurs équipes favorites et ajuster leurs mises pendant le match. Ce type de site de paris en ligne transforme le pari en interaction continue avec l’événement sportif, presque comme si le spectateur faisait partie du jeu.

Dans ce contexte, les comfort bets deviennent presque naturels. L’environnement lui-même encourage cette relation émotionnelle avec le sport.

Pourquoi les fans acceptent l’irrationalité

Dans les modèles économiques classiques, le parieur idéal est parfaitement rationnel. Il analyse les probabilités, compare les cotes, et mise uniquement lorsque la valeur attendue est positive.

Mais dans la réalité, les humains ne fonctionnent pas ainsi. Les fans veulent ressentir quelque chose. Ils veulent partager un moment avec leurs amis, vivre l’intensité d’un match, soutenir leur équipe même lorsque la logique suggère l’inverse.

Dans ce cadre, perdre un petit pari sur son club favori n’est pas forcément vécu comme une défaite. C’est simplement une partie du rituel.

Un peu comme acheter un maillot ou chanter dans les tribunes.

Le paradoxe du parieur-supporter

Beaucoup de parieurs expérimentés connaissent parfaitement ce piège émotionnel. Pourtant, même eux y succombent parfois. Certains adoptent donc des stratégies pour limiter les dégâts. Par exemple, ils décident de miser uniquement de petites sommes lorsqu’il s’agit de leur équipe favorite, ou de réserver ces paris aux matchs importants.

D’autres préfèrent combiner leur équipe avec d’autres résultats dans des paris multiples, afin de réduire l’impact émotionnel d’un seul match.

Ces compromis permettent de conserver le plaisir du pari tout en gardant un certain contrôle.

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Jumpers : l’épine de la forêt

Pixar signe un film sur le courage de la révolte — et recule au moment de conclure. Jumpers est beau, drôle, inventif, porté par une animation somptueuse et un sens du gag qui fait mouche. Mais à force de brouiller ses convictions et de ménager son public, il finit par ressembler au compromis qu’il prétend dénoncer. Une fable écologique généreuse, esthétiquement irréprochable, et politiquement timorée.

À l’aube de la célébration des 40 ans des studios Pixar, Jumpers vient nous rappeler la schizophrénie qui se poursuit sous la tutelle de Disney, qui semble avoir mis l’émotion en retrait depuis des années déjà. On sentait le remous avec En Avant et Soul, dont les défauts se sont accentués avec Vice-versa 2, Elio et, dans une moindre mesure, ce 30e film du studio de Luxo Jr. Pour autant, Jumpers vaut mille fois mieux qu’une énième suite de Toy Story. Sans se positionner comme une œuvre introspective et contemplative à la hauteur de Wall-E, Coco ou Là-haut, il promet du rythme et des fous rires — et tient cette promesse avec une certaine autorité.

Les dents de la forêt

On est plongé sans détour dans une lutte de préservation de la nature, où l’explosivité de la jeune Mabel Tanaka garde un temps son spectateur à distance. Son hystérie est pourtant justifiée : une éco-anxiété de plus en plus familière, des mesures draconiennes sacrifiant la faune et la flore sur l’autel d’une rocade que le maire Jerry souhaite achever en vue de sa réélection. L’opposition semble d’abord limpide. Mais Jerry est précisément là pour la brouiller les pistes. Ni ogre ni cynique assumé, il est l’incarnation la plus troublante du capitalisme ordinaire — avenant, accommodant, presque sympathique, et néanmoins destructeur. Il ne détruit pas la forêt par malice, mais par pragmatisme carriériste, absorbé dans une mécanique qui le précède et le dépasse. C’est le visage banal du système. Et c’est, d’une certaine manière, bien plus inquiétant qu’un antagoniste franchement maléfique. Sauf que cette nuance finit par se retourner contre le film lui-même — on ne peut pas vraiment haïr Jerry, donc on ne peut pas vraiment se révolter avec Mabel.

Une nouvelle technologie lui permet pourtant d’entrer dans la peau d’un castor-robot et de rallier les animaux de la forêt contre les blocs de béton qui menacent leur clairière. Le castor, dont la place est cruciale dans l’écosystème, lui ouvre les portes du royaume de George — monarque animal dont la logique de pouvoir et de hiérarchie fait étrangement écho à celle de Jerry. Les deux mondes, humain et animal, sont finalement régis par les mêmes mécanismes de domination et d’intérêt : c’est l’une des idées les plus riches du film, un parallèle qui interroge la nécessité et les limites de toute révolte, quelle que soit l’espèce qui la mène. Belle promesse. Mais le bât blesse à plusieurs niveaux.

Quelque part entre Avatar et Mission : Impossible — et le film lui-même en est conscient, puisque la professeure de Mabel en fait la citation —, Jumpers s’amuse habilement à changer de point de vue et de masques pour ses personnages anthropomorphes, dont on tire toute la mignonnerie. C’est là un point fort que Daniel Chong, créateur de la série We Bare Bears, sublime grâce au soin esthétique dont Pixar a le secret. L’animation est somptueuse, le design des animaux-robots d’une inventivité réjouissante, et quelques idées visuelles renversent les codes avec un sens du gag inattendu — notamment autour d’un animal, qui n’est pas censé se déplacer dans les airs. L’effet de surprise est désarmant. Ces audaces, malheureusement, restent trop rares.

C’est là que la comparaison avec Le Robot Sauvage devient instructive. Les deux films partagent une même foi dans la coexistence entre nature et technologie, entre sauvage et construit. Mais là où DreamWorks posait sa caméra avec une lenteur contemplative sur l’appartenance et la maternité — laissant la nature parler par ses silences —, Jumpers court, s’agite, milite. L’un méditait, l’autre harangue. Et dans cette agitation permanente, quelque chose d’essentiel se perd : la capacité à émouvoir vraiment, à laisser une scène respirer assez longtemps pour qu’elle s’imprime.

Dévier n’est pas triompher

Car chaque segment du scénario de Jesse Andrews n’est pas traité de manière égale. Le film, très généreux en spectacle et en thématiques, s’éparpille jusqu’à la confusion. On aurait très bien pu renoncer à la piste du deuil chez l’héroïne, qui ajoute une ambiguïté jamais vraiment traitée. Au final, on ne sait pas si le combat de Mabel pour préserver la clairière relève de son éco-anxiété ou de son désir de protéger les souvenirs de sa grand-mère — et cette ambivalence, au lieu d’enrichir le propos, le brouille. Cet exemple est symptomatique de ce qui frustre dans sa dimension politique. D’une certaine manière, même dans Cars, Toy Story ou Migration, la cohabitation de tous les êtres vivants avec la nature irrigue le récit en sourdine. Jumpers souhaite aller plus loin : inculquer une forme de discipline, ou à défaut faire prendre conscience, de manière ludique, des enjeux écologiques qui sont aujourd’hui incontournables. Il en accentue le propos en sur-expliquant, mais à travers des détours interminables où l’humour sert souvent de diversion.

Comme son héroïne, le film ne mord pas là où il faut. Et ça vaut surtout pour son dénouement, totalement ahurissant, qui installe un profond malaise autour d’un compromis aussi naïf que politiquement discutable. On comprend l’intention : dire que le monde est complexe, que les solutions ne sont jamais nettes, que la nature elle-même fonctionne par compromis et contradictions. Mais en rendant tous ses antagonistes trop humains, trop compréhensibles, le film finit par neutraliser sa propre charge critique. Il dit en creux que le système est le problème, sans jamais oser en tirer les conséquences narratives. Cette fin barre ainsi la route à la valeur du militantisme, qui n’a pourtant rien de mauvais en soi. Cette fable écolo n’a donc rien d’exceptionnel à offrir de ce côté-là, et c’est regrettable.

Reste l’émotion — ou plutôt son absence. Argument principal d’un studio qui s’est toujours efforcé de ne pas infantiliser son public à outrance, elle est ici sacrifiée sur l’autel de la prudence. On a connu Pixar bien plus percutant : les versants lacrymaux d’En Avant ou la philosophie douce et brutale de Soul dépassaient ce que Jumpers propose. Le prologue sur la grand-mère disparue paraît forcé, redondant avec ce que Coco avait déjà accompli avec bien plus de grâce. À croire que toute l’identité de studio se repose ici un peu trop sur ses acquis pour pleinement convaincre.

Et c’est dommage, car il y avait là un terrain de jeu fertile pour taper à la fois sur la culture du capitalisme triomphant et sur la tronche des batraciens, ces mal-aimés de la forêt. Jumpers est un film généreux, souvent drôle, esthétiquement irréprochable — mais qui, à force de vouloir ménager tout le monde, finit par ne blesser personne.

Jumpers – bande-annonce

Jumpers – fiche technique

Titre original : Hoppers
Réalisation : Daniel Chong
Scénario : Jesse Andrews
Interprètes (voix originales) : Piper Curda, Bobby Moynihan, Jon Hamm, Meryl Streep, Dave Franco, Kathy Najimy
Interprètes (voix françaises) : Mallory Wanecque, Artus, Eilias Changuel, Frédérique Tirmont, Jean-Christophe Dollé, Annie Le Youdec
Photographie : Jeremy Lasky, Ian Megibben
Montage : Axel Geddes
Musique : Mark Mothersbaugh
Production : Nicole Paradis Grindle
Producteurs exécutifs : Pete Docter, Peter Soh, Kiri Hart
Société de production : Pixar Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h45
Genre : Animation, Aventure, Science-fiction, Comédie, Famille
Date de sortie : 4 mars 2026

Jumpers : l’épine de la forêt
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2.5

La Ballade de Bruno (1977) de Werner Herzog : cavale sans issue

Deuxième opus tourné par Werner Herzog avec Bruno Schleinstein, La Ballade de Bruno (Stroszek) est une interprétation acide et tragicomique de la vie de cet inclassable comédien amateur. Ecrit en quatre jours, le film assume sa part d’improvisation et de libre déambulation dans les franges oubliées et désabusées de la société, de part et d’autre de l’Atlantique. Cette œuvre déroutante, à la lisière de plusieurs genres et à la mise en scène quasi-documentaire, est un des films les plus crus et les plus singuliers d’une carrière pourtant placée sous le signe de l’imprévisibilité. 

Quelques années après avoir confié à Bruno Schleinstein, comédien amateur, le rôle principal dans son film L’Enigme Kaspar Hauser, Werner Herzog pense à nouveau à cet homme dont la personnalité et le parcours le fascinent tant pour son film Woyzeck (qui ne sera tourné qu’en 1979). Finalement, il décide que Klaus Kinski, autre sacré personnage avec lequel il a tourné son classique Aguirre, la colère de Dieu en 1972, est un choix plus approprié pour le rôle-titre. Un choix logique lorsque l’on considère que le volcanique et « monstrueux » (le terme fut employé par Herzog lui-même) Kinski est en quelque sorte la face maléfique du placide Schleinstein. Il n’empêche que, pour se faire pardonner auprès de ce dernier, le cinéaste décide d’écrire un autre long-métrage taillé à sa mesure. Ce script sera rédigé en à peine quatre jours, et puise un certain nombre d’éléments dans la vie tumultueuse du comédien, confirmant son caractère partiellement biographique. D’ailleurs, plusieurs séquences seront tournées dans l’appartement de Schleinstein, qui joue aussi de ses propres instruments dans le film.

L’affiche du film – ainsi que la traduction française de son titre – évoque une « ballade », terme qui se prête bien à une œuvre « folk », désenchantée, mélancolique et sans concession pour l’âme humaine, mais également légère et ironique. Cette ballade est celle de Bruno Stroszek, un marginal dont l’alcoolisme l’a déjà envoyé plus d’une fois derrière les barreaux. Avant de sortir de prison, il cède bon gré mal gré aux pressions du directeur paternaliste en promettant de ne plus toucher une goutte d’alcool. Une fois dehors, Bruno n’hésite pourtant pas une seconde à entrer dans le premier bistro venu ! Il y retrouve la jeune prostituée Eva, maltraitée par ses proxénètes, qu’il héberge dans son appartement. Les proxénètes devenant de plus en plus menaçants, Bruno et Eva décident d’émigrer dans le Wisconsin avec le vieux Scheitz, qui y a un neveu. Une fois sur place, ce trio improbable va vite déchanter : le neveu en question est un cul-terreux libidineux, établi dans un bled paumé, et le maigre salaire de serveuse d’Eva ne permet pas de rembourser les dettes contractées par l’achat d’un mobile home…

La Ballade de Bruno, bien accueilli à sa sortie, occupe une place à part dans la filmographie de Herzog. Si on y retrouve l’approche à mi-chemin entre la fiction et le documentaire qui caractérise plusieurs œuvres de la première partie de carrière de Herzog, elle est ici assumée avec une spontanéité à la Easy Rider, dont elle conserve l’ironie grinçante à défaut de proposer un vrai road movie – à l’exception de la conclusion sous forme d’ultime fuite en avant. La tonalité y est particulièrement désenchantée : où qu’il aille, Bruno rencontre les mêmes déceptions, surtout vis-à-vis des gens, brutaux et vulgaires. Sans ressources, exploité et condamné à mener une vie absurde (ce qu’illustre la scène finale, où Bruno reste installé dans un téléphérique que personne ne sait arrêter, faisant des allers-retours sans fin). Eva, quant à elle, renoue avec ses vieux démons de la prostitution et de l’exploitation afin de s’émanciper – espoir sans doute futile – tandis que le vieux Scheitz, qui perd la boule, est arrêté après un hold-up tragicomique…

Les séquences américaines ont réellement été tournées dans le Wisconsin. Dans le scénario, il est notamment fait référence à un mystérieux assassin dont on ne retrouve pas le corps des victimes, une référence au tueur en série Ed Gein originaire de Plainfield où une partie du film a été tourné. Herzog aurait même planifié d’aller déterrer le corps de Gein, un projet délirant et ô combien « herzogien … qui ne s’est pas concrétisé.

Comme souvent, on retrouve dans ce film certains motifs récurrents de l’œuvre du cinéaste allemand : le débit invraisemblable (et très drôle) des commissaires-priseurs, qui était déjà l’objet de son documentaire How Much Wood Would a Woodchuck Chuck, sorti l’année précédente, et qualifié par Herzog de « dernière forme de poésie, celle du capitalisme » ; le camion qui tourne en rond, symbole de la vie, absurde et cyclique, une image déjà vue dans Les nains aussi ont commencé petits ; et le sort cruel réservé aux animaux, ici enfermés dans des caisses dans un improbable lieu de divertissement, condamnés à répéter sans fin les mêmes actions – une référence évidente à la destinée de Bruno.

La Ballade de Bruno représente la dernière réalisation de ce que l’on pourrait considérer comme un premier « cycle » dans la carrière du metteur en scène allemand. Dans cette série de films, mais aussi de documentaires (un genre dans lequel il est prolifique depuis le début des années 1960), le décor est relativement restreint et peu exotique (à l’exception de Aguirre, bien sûr, mais aussi de son premier opus Signes de vie… dont le protagoniste se nommait déjà Stroszek !). Le cadre comme la mise en scène, très crue et discrète, sont ainsi mis en retrait à la faveur des obsessions de Herzog pour l’étrangeté et la marginalité. A partir de Nosferatu (1979), il fera évoluer significativement l’ampleur et la théâtralité de son cinéma, qu’il soit de fiction ou documentaire. Cette première partie de carrière est aussi marquée par la collaboration répétée avec des comédiens parfaitement en phase avec l’état d’esprit radical et expérimental du nouveau cinéma allemand. Eva Mattes, qui incarne ici la prostituée, était une figure importante de ce mouvement, elle qui a beaucoup tourné avec Fassbinder, mais aussi avec Margarethe von Trotta. Clemens Scheitz, quant à lui, a commencé sa carrière de comédien à 75 ans (même s’il tourna dans un film muet en 1922 !) et ne tourna quasiment qu’avec Herzog, de L’Énigme de Kaspar Hauser à Nosferatu (il est décédé juste après ce film). Lui aussi était un personnage atypique dont raffole Herzog : pianiste autodidacte, passionné par la physique (ce qui est illustré dans La Ballade de Bruno, où il s’adonne à des expériences de magnétisme animal… qui n’aboutiront elles non plus à rien), il gagna sa vie comme pianiste-inventeur (il composa la musique de Woyzeck). Bref, une vie assez proche de celle de Bruno Schleinstein, à la mort duquel, en 2020, Herzog déclarera que son humanité et sa profondeur en font le plus grand acteur avec lequel il ait travaillé ! On a le droit de ne pas être d’accord, mais cet hommage touchant en dit énormément sur la conception du cinéma du metteur en scène allemand.

Comme souvent avec Herzog, l’aspect cru et maladroit de La Ballade de Bruno est à la fois une force et une faiblesse. D’une part, il n’a pas son pareil pour rendre hommage à des personnages marginaux et inadaptés criants de vérité, le tout magnifié par quelques scènes géniales (le médecin qui montre les bébés prématurés à Bruno, ou les animaux emprisonnés dans la séquence finale, deux allégories saisissantes de la fragilité et de l’absurdité de l’existence humaine). D’autre part, son film est gauche, plein de maladresses (le jeu amateur de Schleinstein, par exemple) ou de moments où il laisse la caméra tourner jusqu’à la limite du malaise. Un choix conscient afin de laisser l’humanité des personnages surgir naturellement, sans la brusquer, mais qui s’avèrera nettement plus convaincant dans les nombreux documentaires inoubliables que Werner Herzog tournera par la suite (Echos d’un sombre empire, Into the Abyss, Petit Dieter doit voler, Grizzly Man, etc.).

Synopsis : Bruno Stroszek sort de prison. Il rencontre Eva, une prostituée brutalisée par ses proxénètes. Ces deux êtres malmenés par la vie se lient d’amitié et Bruno la recueille sous son toit. Ils décident de tout quitter pour se rendre en Amérique avec le vieux Scheitz. Un cousin de ce dernier y tient un garage et les aide à s’installer. Mais leurs espoirs d’une nouvelle vie se heurtent rapidement à la réalité.

La Ballade de Bruno : Fiche technique

Titre original : Stroszek
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Bruno S. (Bruno Stroszek), Eva Mattes (Eva), Clemens Scheitz (Scheitz), Clayton Szalpinski (Clayton)
Photographie : Thomas Mauch
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Musique : Chet Atkins, Percy Wenrich et Sonny Terry
Producteurs : Werner Herzog et Walter Saxer
Société de production : Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 116 min.
Genre : Tragicomédie
Date de sortie : 26 octobre 1977
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne de l’Ouest – 1977

Les meilleurs films qui se passent dans un casino

L’atmosphère des casinos fascine le cinéma depuis des décennies : tables de jeu sous tension, personnages aux motivations troubles, argent qui change de mains en quelques secondes. Des salles de Las Vegas aux clubs londonniens, ces décors ont inspiré certains des récits les plus intenses du 7e art. 

Les films incontournables qui se passent dans un casino

Le casino au cinéma ne se réduit pas à un simple décor. Il devient le théâtre de destins qui basculent, de trahisons calculées et de systèmes mis à l’épreuve. Les six films suivants ont marqué l’histoire du genre, chacun avec une approche radicalement différente de ce monde à part.

Casino (1995) de Martin Scorsese — le chef-d’œuvre du genre casino

Martin Scorsese signe avec Casino une fresque de près de trois heures sur la corruption qui gangrène Las Vegas dans les années 1970-1980. Robert De Niro incarne Sam « Ace » Rothstein, directeur du Tangiers Casino pour le compte de la mafia de Chicago, tandis que Joe Pesci joue Nicky Santoro, son associé incontrôlable.

Le film s’appuie sur le livre de Nicholas Pileggi, lui-même basé sur des faits réels, ce qui lui confère une densité documentaire rare. Scorsese y dépeint les mécanismes précis de l’arnaque institutionnalisée : faux comptes, détournements de fonds, surveillance omniprésente. Casino reste à ce jour la référence absolue pour quiconque s’intéresse au cinéma de casino.

Ocean’s Eleven (2001) — le casse élégant

Steven Soderbergh réunit un casting exceptionnel — George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia — pour orchestrer le braquage simultané de trois casinos de Las Vegas : le Bellagio, le MGM Grand et le Mirage. Le film tient sa force dans sa légèreté assumée : chaque personnage a une compétence précise, chaque étape du plan s’enclenche comme un mécanisme d’horlogerie.

Ocean’s Eleven ne cherche pas le réalisme mais la virtuosité narrative. Le casino y apparaît comme un adversaire à déjouer plutôt qu’un lieu de perdition, ce qui tranche avec la tradition du genre. Le film engendre deux suites (Ocean’s Twelve en 2004, Ocean’s Thirteen en 2007) et un spin-off féminin (Ocean’s 8 en 2018).

Casino Royale (2006) — James Bond à la table de poker

Ce volet marque le reboot de la franchise James Bond avec Daniel Craig dans le rôle de l’agent 007. La scène centrale se déroule au Casino Royale de Montenegro, où Bond affronte Le Chiffre (Mads Mikkelsen) dans une partie de poker texas hold’em aux enjeux colossaux : 150 millions de dollars en jeu.

Le film rompt avec la tradition des gadgets spectaculaires pour miser sur la tension psychologique. La table de poker devient un champ de bataille mental où bluff et sang-froid comptent autant que les armes. Casino Royale est l’un des rares films d’action à traiter le jeu de cartes avec une rigueur dramatique convaincante.

Croupier (1998) — l’envers du décor

Réalisé par Mike Hodges, Croupier adopte un point de vue rarement exploré : celui d’un employé de casino. Clive Owen incarne Jack Manfred, écrivain raté qui accepte un poste de croupier dans un club londonien pour payer ses factures. Il observe, note, et finit par s’impliquer dans une arnaque.

Le film évite les paillettes habituelles du genre pour s’attarder sur la mécanique du travail en salle : la neutralité imposée, la fatigue, les règles strictes qui régissent chaque geste. Croupier est un film noir au sens classique du terme, où le narrateur se retrouve piégé par le milieu qu’il croyait dominer par le regard.

Las Vegas 21 (2008) — quand les étudiants du MIT défient les casinos

Las Vegas 21 (titre original : 21) retrace l’histoire vraie de Ben Campbell, étudiant au MIT recruté par son professeur pour intégrer une équipe spécialisée dans le comptage de cartes au blackjack. L’équipe opère dans les grands casinos de Las Vegas le week-end, avant de regagner Boston le lundi matin pour reprendre les cours.

Le comptage de cartes utilisé dans le film repose sur une technique réelle, documentée dans le livre Bringing Down the House de Ben Mezrich. Les casinos y répondent par une surveillance accrue et des contre-mesures éprouvées, des pratiques que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les nouveaux casinos en ligne français où les systèmes de détection se sont largement sophistiqués. Las Vegas 21 offre ainsi une plongée dans les coulisses de la sécurité des casinos autant que dans la psychologie des joueurs professionnels.

Rain Man (1988) — le casino comme scène mythique

Barry Levinson n’a pas fait de Rain Man un film de casino, mais la séquence à Las Vegas constitue l’une des scènes les plus mémorables de l’histoire du genre. Charlie Babbitt (Tom Cruise) découvre que son frère autiste Raymond (Dustin Hoffman) possède des capacités de mémorisation exceptionnelles et l’emmène au Caesars Palace pour compter les cartes au blackjack.

En moins de dix minutes de film, la séquence illustre avec précision le fonctionnement du comptage de cartes et la réaction des casinos face aux joueurs trop performants. Dustin Hoffman remporte l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle, et Rain Man s’impose comme la référence grand public du genre, bien au-delà du cercle des amateurs de films de casino.

Les films de casino inspirés de faits réels

Le cinéma puise régulièrement dans les archives judiciaires et les témoignages de joueurs professionnels pour construire ses récits les plus saisissants. Les films de casino fondés sur des événements réels gagnent en crédibilité ce qu’ils perdent parfois en romanesque — et certains dépassent largement la fiction en termes de rebondissements.

Des histoires vraies adaptées au grand écran

Plusieurs productions hollywoodiennes s’appuient sur des faits documentés, des procès retentissants ou des mémoires publiés pour reconstituer des affaires liées aux casinos.

Film Année Fait réel à l’origine
Las Vegas 21 2008 L’équipe de comptage de cartes du MIT dans les années 1990
Casino 1995 La gestion mafieuse du Stardust Casino à Las Vegas
Molly’s Game 2017 Les parties de poker clandestines organisées par Molly Bloom
The Gambler 2014 Librement inspiré du roman autobiographique de Fyodor Dostoïevski
Mississippi Grind 2015 Portraits de joueurs compulsifs documentés par des journalistes d’investigation

Molly’s Game, réalisé par Aaron Sorkin en 2017, mérite une attention particulière. Jessica Chastain y incarne Molly Bloom, ancienne skieuse olympique reconvertie en organisatrice de parties de poker illégales réunissant acteurs, sportifs et hommes d’affaires à Hollywood puis à New York. Le FBI démantèle son réseau en 2013, et Molly Bloom publie ses mémoires la même année. Le film restitue avec précision les enjeux financiers de ces soirées, où les mises atteignaient plusieurs millions de dollars par partie.

Quand la mafia contrôlait Las Vegas : les récits documentés

Entre les années 1950 et le début des années 1980, plusieurs casinos de Las Vegas fonctionnaient sous le contrôle direct d’organisations criminelles, principalement issues de Chicago, Kansas City et Milwaukee. Cette période fait l’objet d’une documentation judiciaire abondante, nourrie par des dizaines de procès fédéraux.

Casino de Scorsese s’appuie directement sur ces archives. Le personnage de Sam Rothstein est inspiré de Frank « Lefty » Rosenthal, véritable directeur du Stardust Casino pour le compte de la famille Outfit de Chicago. Celui de Nicky Santoro correspond à Anthony Spilotro, homme de main notoire condamné pour plusieurs meurtres. Nicholas Pileggi, co-scénariste du film, a consulté des dossiers du FBI et des transcriptions de procès pour documenter le scénario.

Le documentaire The Last Mogul (2005) complète utilement ce tableau en retraçant la trajectoire de Lew Wasserman, figure centrale de Hollywood dont les connexions avec le milieu organisé ont été établies par plusieurs enquêtes journalistiques. Pour les amateurs de films qui se passent dans un casino, ce corpus de récits documentés offre une grille de lecture précieuse sur la façon dont ces établissements ont été utilisés comme instruments de blanchiment d’argent à grande échelle.

FAQ — Films qui se passent dans un casino

Quel est le meilleur film qui se passe dans un casino ? 

Casino de Martin Scorsese (1995) fait l’unanimité comme référence absolue du genre. Sa durée de trois heures, sa précision historique et les performances de Robert De Niro et Joe Pesci en font le film de casino le plus cité par les critiques et les cinéphiles.

Est-ce que Casino (1995) est basé sur une histoire vraie ?

Oui. Le scénario s’appuie sur le livre de Nicholas Pileggi, documenté à partir de dossiers du FBI et de témoignages directs. Sam Rothstein correspond au vrai Frank Rosenthal, directeur du Stardust Casino pour la mafia de Chicago dans les années 1970-1980.

Quels films de casino sont disponibles sur Netflix ?

Le catalogue varie selon les pays et les périodes, mais Casino Royale, Ocean’s Eleven et Molly’s Game figurent régulièrement dans les bibliothèques de plateformes de streaming. Il est conseillé de vérifier la disponibilité directement sur Netflix ou JustWatch pour la France.

Le comptage de cartes montré dans Las Vegas 21 est-il réaliste ?

La technique présentée dans le film repose sur le système Hi-Lo, méthode de comptage réelle utilisée par l’équipe du MIT dans les années 1990. Les casinos y répondent aujourd’hui par des mesures concrètes : multiplication des jeux de cartes, rotation fréquente des sabots et surveillance vidéo renforcée.

Quels films de casino sont adaptés aux débutants du genre ? 

Ocean’s Eleven (2001) constitue une porte d’entrée idéale : le rythme est enlevé, le scénario accessible et l’atmosphère légère. Rain Man (1988) convient également à un public non initié, avec une séquence de casino courte mais marquante dans un récit plus large.

Existe-t-il des films de casino français ?

Le cinéma français a peu produit dans ce registre. La Baule-les-Pins (1990) de Diane Kurys intègre des scènes de casino en toile de fond, et certains films policiers comme Le Bison (2003) exploitent des salles de jeu comme décors secondaires. Le genre reste dominé par les productions américaines et britanniques.

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Saperlache, aucune envie de rentrer en ville

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L’action se situe dans l’immédiat après-guerre (vers 1945). Le personnage central est un jeune garçon d’environ 10 ans qui emménage avec ses parents dans une maison retirée à la campagne. Le père considère qu’ils sont là pour régler les affaires de sa mère récemment décédée. En réalité, il fait des aller-retours régulièrement à la ville pour tenter de relancer ses propres affaires. En effet, M. Merliot vendait des avions à l’armée. Pour reconvertir son activité vers l’aviation civile, tout reste à faire et c’est peut-être un peu tôt par rapport à l’activité économique du moment.

Dans ces conditions, l’enfant (prénom jamais cité) qui considère l’atmosphère de la maison comme étouffante (depuis que sa grand-mère n’est plus là), passe le plus clair de son temps dans la campagne environnante, surtout dans les bois. Il faut dire que l’attitude de son père contribue largement à l’inciter à y trouver refuge. En effet, le père supporte très mal sa condition du moment ; il est à cran et cela se sent. Ainsi, il s’emporte facilement et quand il distribue des taloches, ce n’est pas pour la forme. On remarque que dans la famille, détail assez significatif, le vouvoiement est de rigueur. Cela ne peut que contribuer au malaise que l’enfant ressent. L’autre détail significatif, c’est que l’enfant n’est jamais désigné que comme le gamin. Ceci dit, cela pourra faciliter l’identification pour un jeune lecteur.

Le lien avec des légendes

On devine que le gamin connaît déjà bien le coin, probablement pour y avoir passé des vacances d’été à passer du bon temps auprès de sa grand-mère. Ainsi très naturellement, il trouve sa place dans la nature environnante, trouvant refuge et des observations sans fin auprès de la faune et de la flore. De plus, il associe des objets de la maison et des environs pour alimenter son imaginaire. Un imaginaire qu’il a déjà largement nourri de sa lecture d’un livre qu’il connaît par cœur Légendes de basse campagne pour avoir écouté à multiples reprises sa grand-mère lui en lire des extraits pour le distraire. Très intelligemment construit, le présent roman graphique propose quelques-unes de ces légendes, sous la forme de textes en début de chapitres (7 au total, avec une sorte d’épilogue) qui nous permettent de comprendre comment ces histoires influencent l’imaginaire du garçon. D’ailleurs, au gré de ses pérégrinations, il rencontre un homme qui connaît très bien lui aussi et les environs et ces légendes. En lui, le gamin trouve une sorte d’initiateur, de complice. On notera au passage que le voisinage joue un rôle non négligeable dans l’histoire.

Un imaginaire touffu

Très libre finalement (au grand dam de son père), le gamin erre parfois plusieurs jours sans rentrer. D’abord assez solitaire, il finit par nouer certaines complicités durables, même si elles ne sont pas basées que sur du positif et du solide. Cela lui permet de renforcer son imaginaire et d’aller au bout de ses rêves les plus fous. Bien évidemment, comme il privilégie les rêves à la réalité, il risque de tomber de haut lorsque cette dernière le rattrapera, à l’image de ces contes qui nous préviennent des risques que nous courons. On serait tenté de dire peu importe, puisque la réalité n’est pas bien folichonne.

Belle réussite esthétique

Sylvain Escallon maîtrise son art de la narration ainsi que le langage propre au neuvième art. Chacun des chapitres apporte quelque chose à l’histoire de ce gamin qui peut être lue comme un conte et qui devrait passionner autant un public relativement jeune qu’adulte. Le choix du noir et blanc agrémenté d’une couleur proche du sépia rend parfaitement compte de l’époque choisie. Quant à l’épilogue, en noir et blanc, il illustre parfaitement lui aussi l’aspect désabusé de cette conclusion. Auparavant, le dessinateur-scénariste nous donne à admirer la région au sein de laquelle le gamin évolue. Dans un style réaliste, il donne à voir la multitude des paysages que le gamin traverse et donne sa pleine mesure dans l’illustration de ses fantasmes, en particulier sur quelques dessins pleine planche qui fourmillent de détails qu’on prend plaisir à remarquer. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de penser que le gamin se laisse aller à des idées de plus en plus extravagantes et délirantes. Cela préfigure donc son destin.

Saperlache !

Le point fort de ce roman graphique est donc de nous confronter au monde intérieur d’un gamin qui évolue dans la nature au gré de sa fantaisie. Cette nature est un élément essentiel de l’album, l’auteur la représentant dans toute sa diversité et sa beauté. On sent que la nature inspire autant l’auteur que le gamin, avec une représentation magnifique qui correspond aux idées incroyables du gamin. La conclusion qui s’impose, c’est qu’il vaut mieux garder un certain recul par rapport à certaines idées, malgré leur aspect séduisant. Pour cela, les confronter avec l’opinion d’autrui peut se révéler essentiel. L’histoire suggère donc que l’ouverture d’esprit et le dialogue peuvent éviter certaines erreurs regrettables. Encore faut-il avoir la chance d’être bien entouré et de savoir maîtriser les emportements propres à un caractère. Quant au mot qui fait le titre, on peut le comprendre comme le plus courant sapristi.

Saperlache, Sylvain Escallon
Éditions Sarbacane : sorti le 4 mars 2026

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3.5

« Théories critiques du film » : appréhender le cinéma

Paru aux Presses universitaires de Rennes, Théories critiques du film est un ouvrage collectif dirigé par Édouard Arnoldy, Cécile de Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou. Prenant appui sur Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, les auteurs interrogent ce que les théories critiques apportent, méthodologiquement, à l’écriture de l’histoire du cinéma et à l’analyse des films, en alternant mises au point conceptuelles, études de cas et rencontres.

Théories critiques du film est le fruit d’un travail collectif au long cours, nourri de recherches et d’échanges académiques. Il vise à promouvoir une réflexion critique au cœur des études cinématographiques. Le volume porte la marque du pluriel, et pour cause : il tient ensemble des filiations proches de l’École de Francfort et des penseurs qui déplacent la focale vers le cinéma comme médium technique et expérience historique. Kracauer et Benjamin en sont les pôles attractifs : l’un pour la manière dont le film, en tant que dispositif photographique, expose une réalité matérielle et ses détails souvent relégués ; l’autre pour les rapports entre technique, perception et politique, ainsi que pour cette figure du « chiffonnier » qui réapprend à lire les rebuts de l’histoire.

L’ouvrage propose des textes qui cadrent certaines notions (réification, estrangement, fantasmagorie, effrangement des arts, ambivalence de la technique), mais il comporte aussi des analyses filmiques et des objets très différenciés, allant du cinéma classique hollywoodien (King Vidor) au film-essai (Pier Paolo Pasolini, Mauricio Kagel), de l’expérimentation documentaire (Éric Pauwels, Johan van der Keuken) au film ethnographique (Luc de Heusch) et institutionnel (Charles Dekeukeleire). L’ensemble ne cherche pas à aplanir ces terrains sous une même grille, mais à éprouver ce que des outils critiques permettent de voir. 

Le lecteur ne peut que noter la volonté des auteurs de s’appuyer sur une logique d’aller-retour : la théorie gagne en précision au contact des œuvres, et les films gagnent en relief lorsqu’on les lit à partir de concepts capables de nommer l’aliénation, la distraction de masse, la transformation des rapports humains en rapports entre choses ou encore la manière dont l’industrie culturelle fabrique des évidences. À travers Kracauer, par exemple, se dessine une attention au visible comme terrain d’enquête : l’appareil enregistre aussi ce qui échappe à l’intention, et cette part non maîtrisée devient un enjeu critique plutôt qu’un défaut. À travers Benjamin, la technique s’extrait du seul contexte : elle est une force qui modèle la sensibilité et peut, selon les usages, servir la domination ou ouvrir des possibilités de réappropriation collective.

Théories critiques du film se prolonge dans ce que le volume nomme des « rencontres » : des textes, entretiens et prises de parole de et avec Claire Angelini, Arnaud des Pallières, Philippe Bazin, Boris Lehman et Bruno Tackels. Ce choix inscrit la réflexion dans des pratiques contemporaines (cinéma, photographie, travail sur les archives) où l’attitude critique apparaît comme une manière de faire, de cadrer, de monter, de diffuser, de refuser certaines normes industrielles. Le livre met ainsi en valeur des démarches qui interrogent la visibilité des « vaincus de l’histoire », les politiques de la mémoire, la place des invisibles, l’usage des images d’archives ou encore la persistance d’un art du récit et de la flânerie. 

Enfin, le volume se caractérise par son refus de traiter la modernité technique comme une insignifiance. Il s’autorise des déplacements vers des symptômes contemporains (remploi, obsolescences, usages du bug ou du glitch, recyclages de matériaux culturels) pour montrer que les catégories de réification, de fantasmagorie et d’aliénation n’appartiennent pas au musée des idées. Elles deviennent des instruments pour lire ce que les images font aujourd’hui, ce qu’elles masquent, ce qu’elles révèlent malgré elles et comment des formes peuvent produire de la distance, de l’étrangeté, une capacité à reprendre la main sur le sensible. Au fond, les auteurs soutiennent que penser le film, c’est penser ensemble la technique, la politique et les formes. Et ils le font souvent brillamment. 

Théories critiques du film, ouvrage collectif
PUR, 26 février 2026, 300 pages

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4

« La Grande Histoire de Picsou » : un nouveau tome de grande qualité

Avec ce deuxième volume de La Grande Histoire de Picsou, les éditions Glénat poursuivent la réédition intégrale et chronologique de l’œuvre de Don Rosa. Un ensemble cohérent d’une dizaine de récits principaux et de quatre histoires plus brèves, entrecoupé des notes explicatives de Don Rosa lui-même.

On comprend rapidement à la lecture de ses notes explicatives que Don Rosa a surtout entrepris de consolider l’architecture imaginée par Carl Barks. Ce deuxième tome, qui rassemble des récits publiés à la fin des années 1980 et au début des années 1990, s’inscrit ainsi dans les pas de son illustre prédécesseur, avec toutefois une patte singulière que l’on admire autant que Don lui-même semble s’en moquer (il n’est pas toujours tendre avec son trait).

Le volume s’ouvre sur La Chasse au croco du Nil, récit à la mécanique bien huilée. L’intrigue bifurque tôt vers une légende antique : celle d’un crocodile aux symboles mystiques gravés sur le dos. On est en présence d’une aventure bien troussée, et quelque peu ironique. Don Rosa affectionne particulièrement ces déclencheurs minuscules qui ouvrent des périples savamment documentés.

Un peu plus loin, dans Sur un plateau d’argent, le dispositif est plus resserré. Un double huis clos (en quelque sorte) est rendu possible par un objet anodin – un plateau présenté comme l’écrin idéal du sou fétiche de Picsou. C’est alors une lutte à distance qui s’opère sous nos yeux, sans que Picsou ni son antagoniste ne quittent pourtant leur demeure.  

Ce tome réunit une dizaine d’histoires imaginées et dessinées par Don Rosa, auxquelles s’ajoutent quatre récits plus courts. L’ensemble met en scène la famille Duck dans ce qui la caractérise le mieux : l’avidité de Picsou, la maladresse de Donald et le sens de l’aventure contrainte et contrariée de tous, enfants compris. 

Les récits s’ancrent dans un passé commenté, ils convoquent des références géographiques ou historiques précises et accordent une place notable à la transmission. Don Rosa apporte par ailleurs de nombreuses précisions sur ses intentions éditoriales – et a fortiori sur les nombreux jeux de mots dont le lecteur francophone ne peut malheureusement pas profiter.

Le lecteur attentif pourra voir Batman se cacher dans une grotte, puis découvrir ce qu’il advient d’un Royaume qui décide de faire sécession sans avoir les moyens d’assurer sa sécurité et des relations diplomatiques stables avec ses voisins. Sa Majesté Balthazar 1er, puisque c’est de ce récit dont il s’agit, constitue d’ailleurs une merveille d’ironie et de relief politique.

La présente édition permet en tout cas de suivre l’évolution d’un auteur qui, sans jamais rompre avec l’héritage de Carl Barks, s’emploie à en renouveler les motifs. La longue introduction revient d’ailleurs sur son parcours éditorial complexe, et sur les différences de perception en Europe et aux USA autour du personnage de Picsou. 

L’ensemble demeure accessible aux jeunes lecteurs, mais il suppose aussi une familiarité avec les codes de la maison Disney pour en mesurer toutes les ramifications.

La Grande Histoire de Picsou (T02), Don Rosa
Glénat, 11 février 2026, 216 pages

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4.5

« Mort Blanche » : naissance et chute d’un mythe

Un tireur d’élite finlandais est resté prisonnier de la Seconde Guerre mondiale. C’est à travers ce pitch que Mort Blanche interroge la fabrication des héros et la persistance de la guerre dans les esprits. Un récit âpre, porté par un dessin rugueux et sans concession, à découvrir aux éditions Bamboo.

Le dispositif narratif repose sur une idée simple, et redoutablement efficace : un décompte. À intervalles réguliers, un chiffre s’impose dans la case – 2, 34, 88, 142, 200… – correspondant aux soldats ennemis abattus par Riku, surnommé par les Soviétiques « Mort blanche ». À chaque embuscade, la neige se tache de rouge, les onomatopées claquent (« PAN », « BLAM »), et le nombre grimpe. La légende se construit sous nos yeux. Mais le récit ne s’arrête pas à la geste d’un sniper hors norme. Très vite, il s’emploie à en démonter les rouages.

Visuellement, la guerre est traitée avec une rudesse persistante. Les corps chutent avec effroi, les visages sont marqués par la fatigue et par la peur, l’environnement, en apparence calme, se révèle toujours hostile. La palette froide – bleus, gris, blancs – domine les scènes extérieures, donnant à la Finlande enneigée une dimension presque minérale. La nature, prise dans une guerre d’ampleur, se mue en un complice silencieux. La neige absorbe les sons, brouille les pistes, dissimule les corps. Pour beaucoup, elle devient tombeau.

(Le prochain paragraphe contient des spoilers)

L’un des moments-clés de Mort Blanche survient en flashback, lorsqu’est dévoilée la première victime de Riku. Pas un soldat soviétique, mais son propre père. Une scène de chasse ratée, une humiliation violente (« Incapable ! Il était à moins de 15 mètres ! »), puis une fuite sur la rivière gelée. La glace cède sous le poids du père, aidée en cela par Riku. L’eau l’engloutit. Sur la planche suivante s’inscrit un chiffre unique : 1.

(Fin des spoilers)

Ce détail reconfigure tout le récit. Avant d’être un héros de guerre, Riku est un enfant brisé, qui a eu maille à partir avec un père exigeant. Il y a, à l’origine, un traumatisme, la naissance d’un rapport ambigu à la mort et au silence. La montée en puissance du mythe est ensuite montrée avec une grande efficacité. On le voit allongé dans la neige, immobile, respirant à peine, prêt à tirer. On apprend que les Soviétiques ont mis sa tête à prix. Un escadron est envoyé à sa poursuite. Pourtant, ce sont les poursuivants qui disparaissent, perdus dans l’immensité blanche. Le récit joue d’ailleurs habilement sur les échelles : gros plans tendus sur les regards, puis larges panoramas où les hommes deviennent des points dans le paysage.

L’album prend une direction plus inattendue dans son dernier tiers. Riku y est confronté à une vérité brutale, que nous n’éventerons pas ici. Les auteurs font de « Mort blanche » une double approche : le surnom glorieux qui a inspiré la crainte aux ennemis soviétiques, mais aussi la prison mentale, qui a enfermé un soldat dans la logique belliqueuse plus longtemps qu’escompté.

Le lecteur appréciera certainement la cohérence entre le fond et la forme. Le dessin épouse parfaitement la sécheresse du propos. Les scènes d’action sont lisibles, la violence brute, mais sans stylisation excessive. Ce parti pris renforce la dimension tragique du récit.

Au final, Mort Blanche s’arrime à un homme-mythe pour dérouler une réflexion sur la mémoire, le traumatisme et, d’une certaine manière, l’impasse héroïque. Derrière le décompte impressionnant se cache en effet un homme brisé, incapable d’abandonner la guerre.  

Mort Blanche, Kid Toussaint et Holgado 
Bamboo, 4 mars 2026, 64 pages

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3.5

« L’Embrasement » : la logique de la cascade

Le 7 octobre 2023, l’attaque du Hamas contre Israël, puis la réaction belliqueuse qui s’en est suivie, ont agi comme un torrent dévalant un siècle d’histoire accumulée. Avec L’Embrasement, adaptation du livre de Michel Goya par Florent Calvez aux éditions Delcourt, la bande dessinée en produit la coupe géologique : elle observe attentivement la pente, les strates et les failles d’un conflit complexe aux multiples ramifications. 

Le 7 octobre 2023, à l’aube, des commandos du Hamas frappent Israël avec une violence sidérante. L’onde de choc est immédiate et mondiale. Mais pour Florent Calvez et Michel Goya, cet effondrement n’est pas une surprise venue de nulle part : c’est l’aboutissement d’une pente glissante dont les premiers effets se sont fait sentir au début du XXe siècle, voire plus tôt encore. L’Embrasement permet de remonter le cours du torrent. Car une cascade ne naît jamais en bas ; elle commence loin, parfois dans des nappes invisibles.

Le récit repart donc de la fin du XIXᵉ siècle, lorsque Theodor Herzl, bouleversé par l’affaire Dreyfus, formule dans L’État des Juifs l’idée d’un refuge national pour les Juifs d’Europe. Ce geste théorique enclenche un mouvement historique dont la Palestine ottomane sera le théâtre. Mandat britannique après 1918, migrations juives, tensions croissantes avec les populations arabes, naissance d’Israël en 1948, exodes, guerres régionales : chaque étape ajoute un degré à la pente, déjà critique.

La Nakba. 1967. 1973. Le Hezbollah. Les intifadas. Les accords d’Oslo et leurs promesses érodées. La colonisation, les checkpoints, le morcellement du territoire palestinien. Mais surtout Gaza, cette enclave sous pression permanente. À mesure que les décennies s’accumulent, l’eau du torrent gagne en vitesse. Le ressentiment, des deux côtés, devient sa force motrice. Le conflit emporte toute une région dans son sillage.

Ancien colonel et analyste militaire, Michel Goya intervient dans l’album avec de longues explications, parfois arides pour le profane, mais qui ont le mérite de verbaliser les logiques guerrières : organisation du Hamas, branches armées, stratégie israélienne, rôle des pays arabes, effets psychologiques sur les soldats, engrenages politiques, etc. Il participe à la mise en perspective du conflit et de ses enjeux. 

La forme choisie par Florent Calvez est d’une rigueur presque ascétique. Pas de personnages fictifs pour guider la lecture, ni de dramatisation artificielle. Le texte, souvent placé en haut de case, est dense et explicatif. Le dessin, lui, soutient l’ensemble sans surenchère. Palette restreinte, visages réalistes, foules saisies dans leur tension compacte, rues où soldats et passants se frôlent, paysages dévastés par les bombardements : tout concourt à maintenir une fibre documentaire, à visée essentiellement pédagogique.

Publié par les éditions Delcourt, qui s’est imposé ces dernières années comme un acteur solide de la bande dessinée documentaire, L’Embrasement s’inscrit dans une lignée d’ouvrages exigeants, soucieux de comprendre le présent par l’épaisseur du passé. Il s’agit en l’espèce d’expliquer la guerre entre Israël et le Hamas, chose qui ne consiste pas à commenter l’ultime frappe ou le dernier cessez-le-feu mais plutôt d’accepter la profondeur du gouffre… L’Embrasement ne prétend pas offrir une issue. Beaucoup s’y sont cassé les dents. Il montre la chute, patiente et malheureusement inexorable.

L’Embrasement, Florent Calvez et Michel Goya
Delcourt, 19 février 2026, 134 pages

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Christy : Frapper pour exister

Boxeuse pionnière, survivante de violences conjugales, femme contrainte de cacher son identité pendant des années — l’histoire de Christy Martin avait tout pour devenir un grand film. David Michôd et Sydney Sweeney n’auront su en tirer qu’un biopic sportif honorable, trop lisse pour être vraiment marquant.

Christy convoque d’emblée deux illustres références : Rocky, dont il épouse la structure initiatique en l’ancrant dans la Virginie-Occidentale ouvrière du début des années 90 jusqu’en 2010, et Million Dollar Baby, vers lequel il lorgne dans sa représentation de la marginalité et de la condition féminine face à une autorité sportive intégralement masculine. L’ambition est là, déclarée. Le résultat, lui, s’en éloigne progressivement.

Comme dans tout récit initiatique, le film trace l’ascension d’une outsider qui saute sur les occasions à la manière d’une provocation envers ses détracteurs. Christy sort de l’anonymat une fois les gants enfilés, en devenant une figure incontournable de la boxe anglaise féminine, sa discipline de prédilection. Et c’est aussi une chose qu’elle va devoir apprendre : la discipline justement. Forte de caractère, elle ne cesse de renvoyer les coups avec davantage de violence. C’est ce qui la caractérise dès l’ouverture, dans une dispute familiale où elle tente de défendre son homosexualité — sujet tabou à l’époque, et surtout dans sa petite bourgade minière des Appalaches. Elle a toutes les raisons de serrer le poing et de s’en servir pour exister dans un monde suffisamment violent et misogyne. Se tourner vers le ring sonne comme une évidence, où cette rage est canalisée avec panache et fierté.

Enfiler des gants de velours

Mais la résistance du personnage est à double tranchant. En rabaissant constamment ses adversaires et ses potentiels alliés, Christy s’isole dans un déni existentiel, jusqu’à toucher le fond pour mieux repartir. Ce schéma de rédemption, aussi lisible que prévisible, résume à lui seul le problème central du film : Christy ne fait qu’esquisser là où il devrait creuser. Le scénario survole la dépendance à la cocaïne de Martin sans la franchise promise — chose qu’assumait bien plus frontalement Smashing Machine. Quant à la relation toxique avec Jim, à la fois coach et époux dans un mariage de convenance, elle refuse de donner de l’épaisseur à un antagoniste imprévisible qui aurait vraiment pu être menaçant. On pense aux dynamiques familiales de Fighter, à la psychologie de l’emprise dans Foxcatcher, mais Christy ne choisit pas son camp et s’en trouve appauvri.

C’est d’autant plus frustrant que le matériau documentaire existait. Distribué par Netflix, Untold : Deal with the Devil laisse largement la parole aux protagonistes. Le biopic en reprend parfois les témoignages presque mot pour mot, mais on les traverse sans jamais approcher le cœur émotionnel de la boxeuse. Peut-être est-ce précisément cette proximité avec la véritable Christy Martin qui pénalise le rendu : à trop vouloir lui rester fidèle, le film s’interdit toute liberté dramaturgique.

Sydney Sweeney, productrice du film via sa société Fifty-Fifty Films, mise énormément sur ce rôle, conçu comme une pièce maîtresse de sa stratégie éditoriale — dans la continuité d’Immaculée, où elle se confrontait déjà à des forces d’oppression brutales dans un registre de survie physique et morale. Sa préparation physique est indéniable : accent du Sud travaillé, prise de masse visible, maquillage soigné, entraînement quotidien pendant plusieurs mois sous la houlette de Grant Roberts — le même coach qui avait préparé Hilary Swank pour Million Dollar Baby. Elle habite le rôle sans l’intellectualiser, ce qui fait à la fois sa force et sa limite. Là où elle incarnait plusieurs nuances de vulnérabilité dans Reality, elle passe ici à côté de la complexité du personnage, moins par défaut de jeu que parce que la narration ou la mise en scène ne lui en laisse pas l’espace. On reste à la surface d’une femme que le film prétend réhabiliter.

Dans les cordes

Même constat pour les personnages secondaires : ni la famille de Christy, ni Jim (un Ben Foster méconnaissable, réduit à l’état de repoussoir), ne sont exploités au-delà de leur fonction archétypale. Katy O’Brian (Love Lies Bleeding) est également mise en retrait. Michôd, qui signe pourtant des films habités par la violence latente et les jeux de pouvoir — d’Animal Kingdom à The Rover —, opte ici pour une mise en scène étonnamment sage, voire transparente. Difficile de le distinguer derrière la caméra, car Christy se repose constamment sur l’image que renvoie Sweeney plutôt que sur sa performance. Hormis un affrontement majeur sur le ring, les séquences de combat restent clipesques — ce qui est d’autant plus dommageable que le film a clairement choisi l’intime comme territoire, loin de la médiatisation et de la foule. Mais cet espace n’est pas non plus habité, créant une distance involontaire avec les personnages. En ajoutant à cela un cruel manque de tension, une voix off trop synthétique et quelques paresses d’écriture déjà repérables dans War Machine, on finit par alourdir tout le propos sur la résilience.

Et c’est ainsi que Christy rejoint, malgré ses bonnes intentions, le rang des biopics hollywoodiens fabriqués à la chaîne — ceux qui tentent de trouver leur propre voix, mais finissent noyés dans le mélodrame. La musique d’Antony Partos accompagne un dernier uppercut saturé de pathos, et le générique tombe sans que l’on ait eu le sentiment d’avoir vraiment cheminé avec cette femme. Ce qui est un problème sur une durée de 2h15. Nettement plus ambitieux que La Femme de ménage — téléfilm de luxe qui avait pourtant trouvé son public —, Christy ne convainc pas et s’effondre au box-office. Sweeney y prouve qu’elle peut changer de corps. Pas encore qu’elle puisse changer de registre.

Christy Martin n’avait pas besoin d’enfiler des gants pour inspirer le courage et le respect. Son biopic, paradoxalement, montre surtout qu’il a besoin d’un scénario à la hauteur.

Christy – bande-annonce

Christy – fiche technique

Réalisation : David Michôd
Scénario : David Michôd, Mirrah Foulkes
Interprètes : Sydney Sweeney, Ben Foster, Merritt Wever, Ethan Embry, Katy O’Brian, Jess Gabor, Chad L. Coleman
Directeur de la photographie : Germain McMicking
Chef monteur : Matt Villa
Chef costumière : Christina Flannery
Chef-maquilleuse : Ashleigh Chavis
Chef-coiffeuse : Adruitha Lee
Chef décorateur : Chad Keith
Musique : Antony Partos
Superviseur effets visuels : Jason Hawkins
Chef-cascadeur : Walter Carlos Garcia
Chef-monteur son : Robert Mackenzie
Directrices de casting : Ellen Lewis, Kate Sprance
Producteurs : Kerry Kohansky-Roberts, Justin Lothrop, David Michôd, Teddy Schwarzman, Brent Stiefel, Sydney Sweeney
Producteurs exécutifs : Mirrah Foulkes, John Friedberg, Michael Heimler, Harrison Huffman, David Levine, Ryan Schwartz, Nick Shumaker
Sociétés de production : Anonymous Content, Yoki, Votiv Films, Fifty-Fifty Films
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h15
Genre : Drame, Sports, Biopic
Date de sortie : 4 mars 2026

Christy : Frapper pour exister
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