Les nains aussi ont commencé petits (1970) de Werner Herzog : anarchie en Absurdie

Ce 25 février sort dans les salles françaises le second volet (« Le Chaos ») des œuvres de Werner Herzog proposées par Potemkine Films. Sorti en 1970, Les nains aussi ont commencé petits est le plus ancien de ces films à (re)découvrir. Son titre sous forme de boutade loufoque illustre parfaitement le propos de cet essai parfaitement indéfinissable. Expérimental, anarchique et imparfait, il livre pourtant déjà plusieurs clés de la personnalité de Herzog… et ouvre la porte aux chefs-d’œuvre à venir. 

Qualifier Werner Herzog de « non conventionnel » relève de l’euphémisme. Sa vie comme sa filmographie ressemblent autant à un long fleuve tranquille que la recherche de l’Eldorado menée par son héros le plus fameux, Aguirre. Le cas qui nous occupe en est une illustration parmi d’autres : le fait de réaliser que Les nains aussi ont commencé petits précède d’à peine deux ans la brillante « colère de Dieu » qui propulsera le metteur en scène dans la catégorie des génies du septième art fait partie de ces anomalies auxquelles le spectateur a intérêt à s’habituer s’il souhaite saisir le cinéma de Herzog.

Sorti en 1970, ce second long-métrage d’un des pères du nouveau cinéma allemand (après Signes de vie en 1968, un succès commercial et critique) doit être resitué dans une période de fascination de Herzog pour le handicap. À la suite de ce film, il réalisera en effet deux documentaires consacrés au sujet, Avenir handicapé (dont l’objectif est de sensibiliser le public à la cause des personnes handicapées) et Au pays du silence et de l’obscurité (dont la protagoniste est une femme sourde et aveugle depuis l’adolescence). Cette fascination n’est par ailleurs qu’un motif parmi d’autres dans la carrière d’un homme qui a toujours nourri une passion pour la radicalité et la marginalité, d’où ses innombrables personnages (réels ou imaginaires) « bigger than life » pour lesquels la condition humaine n’est qu’un carcan bien trop étriqué. On ira même plus loin : ses personnages souvent chaotiques, imprévisibles ou mégalomanes souhaitent s’acquitter des lois que la vie leur a réservé précisément parce qu’ils sont marginaux. Le cinéma de Werner Herzog est une lutte permanente – souvent à mort – contre l’abdication vis-à-vis de ce qui nous dépasse. Face à l’impensable, face à l’impossible, ses héros partiront toujours en croisade, quel qu’en soit le prix.

Ce sujet constitue plus que le thème du film Les nains aussi ont commencé petits, il en est le prétexte. Dépourvu d’un scénario au sens traditionnel du terme, le film célèbre en effet l’émancipation anarchiste du début à la fin. Celle d’un groupe de pensionnaires d’un centre de redressement pour nains, qui profitent de l’absence du directeur pour assiéger l’éducateur (lui aussi de petite taille !)… et foutre un joyeux bordel. C’est la rencontre de Lilliput et de Sa Majesté des mouches, à la différence que Werner Herzog n’a rien d’un moraliste, et préfère l’anarchie à la bienséance.

Quel est le rôle de l’établissement disciplinaire ? Pourquoi toutes les personnes sont-elles naines ? Qu’est-ce qui a déclenché la rébellion ? Le spectateur n’aura droit à aucune explication. La forme est pour le moins radicale : loin de toute préoccupation narrative, le cinéaste allemand ne fait que filmer la soif de liberté et de destruction de protagonistes qui, dans tous les sens du terme, ne supportent plus la « petitesse » de leur existence. Tels des enfants terribles qui éliminent soudain toute forme d’autorité, leur liberté totale n’est mise qu’au service de la décadence et de la destruction, dans une pure logique anarchiste. Il est difficile d’interpréter le regard de Herzog sur ses personnages pour le moins atypiques. Leur nanisme suscite certes un sentiment d’étrangeté et d’absurde, d’autant plus que le cinéaste les cadre régulièrement en gros plan, comme une toile de Jérôme Bosch. Ce sentiment est accentué par le décor isolé et volcanique de Lanzarote et par les prénoms hispaniques que portent les nains… alors qu’ils parlent l’allemand ! Pour autant, on ne trouve dans le chef du cinéaste nulle condescendance ni moquerie. Herzog adopte au contraire une position proche de celle de Tod Browning dans Freaks (1932). Ainsi, s’il ne se complaît pas dans l’observation de « bêtes de foire », il ne traite pas non plus ses personnages avec complaisance.

L’émancipation qui est dépeinte ne s’accompagne d’aucun message sociologique ou moral. Le film, d’ailleurs, est particulièrement avare en mots, son intrigue n’étant composée que d’actions successives, celles de nos turbulents héros rivalisant d’imagination pour semer la pagaille. Jamais ils ne se projettent dans l’avenir, leur horizon s’arrête à l’instant présent. Une logique parfaitement illustrée par la remise en état d’un véhicule : loin de leur fournir un moyen de s’évader définitivement de leur prison, il ne leur sert que d’énième outil de saccage absurde. Le film ne constitue pas davantage une guerre d’un camp contre un autre, puisque les protagonistes n’hésitent pas à outrager leurs semblables : l’éducateur et les deux aveugles sont eux aussi des nains, et les seconds se trouvent dans une situation de double handicap encore moins enviable qu’eux ! Les animaux sont eux aussi martyrisés (un cochon est tué, les poules sont balancées sans ménagement, et une procession religieuse est improvisée avec un singe crucifié !). Bref, le titre du film est à comprendre comme : les nains aussi ont le droit de sombrer dans la cruauté, la destruction, la bassesse.

Pour autant, Les nains aussi ont commencé petits constitue un essai très imparfait, un galop d’essai expérimental et épuré que Werner Herzog saura rapidement mettre à profit pour faire mûrir sa vision cinématographique unique. Trop lent, trop long, naïf et truffé d’imperfections, ce film fou et déroutant, entièrement autoproduit par Herzog, n’en demeure pas moins une expérience originale et diablement intéressante pour tous les aficionados du maître allemand.

Synopsis : Le directeur d’un centre de redressement, dont tous les pensionnaires sont des personnes atteintes de nanisme, s’est absenté. Et tandis que l’éducateur de service s’enferme avec un petit délinquant mis en pénitence, les captifs se révoltent. Rien ne leur échappe. La fête prend un caractère sauvage et cruel.

Les nains aussi ont commencé petits : Fiche technique

Titre original : Auch Zwerge haben klein angefangen
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Helmut Döring (Hombré), Paul Glauer (Erzieher), Gisela Hertwig (Pobrecita), Hertel Minkner (Chicklets), Gerd Gickel (Pepe)
Photographie : Thomas Mauch
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Musique : Florian Fricke
Producteur : Werner Herzog
Société de production : Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 96 min.
Genre : Comédie/drame absurde
Date de sortie : 8 mai 1970
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne de l’Ouest – 1970

Festival

Festival de Cannes 2026 : la Croisette déroule le tapis

Il y a quelque chose d'inaltérable dans l'air du...

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.