L’Énigme de Kaspar Hauser (1974) de Werner Herzog : gloire aux inadaptés

Sorti deux ans après le chef-d’œuvre Aguirre, la colère de Dieu, ce quatrième film de Werner Herzog est une ode aux personnages d’inadaptés qui lui sont chers. L’enfant sauvage, vierge au monde, y est célébré de manière poétique comme la dernière forme d’innocence, brisée par une société humaine gâtée. Cette déclaration d’amour à la marginalité ressort en salles ce 25 février. 

Après un tournage éprouvant dans la jungle péruvienne en compagnie du non moins éprouvant Klaus Kinski, Werner Herzog revient « au bercail » en 1974, plus précisément en Bavière. Si ce quatrième opus est forcément moins exotique, son thème n’en est pas moins taillé sur mesure pour le cinéaste allemand. Comme son titre l’indique, L’Énigme de Kaspar Hauser est en effet consacrée à un cas célèbre qui a secoué la bonne société allemande dans la première moitié du XIXe siècle. En 1828, un adolescent est découvert à Nuremberg. Le jeune homme, seul et complètement sauvage, est incapable de s’exprimer. Il porte sur lui une lettre énigmatique qui n’apporte aucune réponse aux habitants qui l’ont découvert. Bien plus tard, quand il aura acquis les bases du langage, il affirmera avoir grandi dans l’isolation la plus totale d’une cellule sombre. Sa vie comme sa mort mystérieuse à l’âge de 21 ans ne cesseront de nourrir les rumeurs les plus folles – entre une éventuelle appartenance à la maison grand-ducale de Bade et des accusations d’imposture. L’histoire fascinante de cet enfant sauvage nourrira les artistes les plus divers, jusqu’à Paul Verlaine qui, en 1881, lui consacrera un poème dans son recueil Sagesse.

Si Werner Herzog s’est donc inspiré d’une histoire réelle, le personnage de Kaspar Hauser se révèle peut-être plus « herzogien » que n’importe quel personnage de fiction peuplant la longue filmographie du cinéaste allemand ! Quel meilleur exemple d’inadapté, en effet, que Hauser ? « Vierge au monde », le jeune homme n’a aucune chance de trouver sa place dans la société de son époque, malgré les efforts de quelques bonnes âmes. Si le Professeur Daumer (interprété par le comédien autrichien Walter Ladengast, qui retrouvera Herzog plus tard sur Nosferatu), seul personnage positif du film, tente d’éduquer le garçon, la compréhension mutuelle est impossible en raison de la difficulté que rencontre Hauser à saisir une multitude de concepts (les émotions, l’apprentissage d’aptitudes, la notion d’espace, etc.). A l’inverse, lorsqu’il s’exprime, il le fait au moyen de sa propre vision du monde, qui est forcément très compliquée à partager avec autrui.

Dans cette confrontation entre un marginal et l’ordre établi, la préférence du cinéaste ne fait aucun doute : chaque représentant de ce dernier est tourné en dérision. Ainsi, lorsque Hauser explique qu’il ne comprend pas la notion de religion et du Créateur, les deux pasteurs qui essaient de le convertir disent entre eux : « S’il ne comprend pas, qu’il croie ! ». On lui demande ensuite de répéter une prière comme on répète une leçon : par cœur. Les principes de la volonté humaine qui s’impose à toute chose sont ridiculisés par la candeur ignare de Kaspar, qui remet en question l’inégalité entre hommes et femmes, entre hommes instruits et gens inéduqués, entre pauvres et riches. Hauser est une page blanche, il n’a été coulé dans aucun moule, n’a subi le corset ni de l’instruction ni des règles sociales ni du catéchisme. Un principe qu’illustre la séquence du professeur venu interroger le jeune homme pour évaluer ses progrès, et qui n’accepte aucune autre réponse à sa question logique (et absurde) que la sienne, or Hauser ne connaît pas les lois d’airain de la logique. Le comportement et l’élocution bizarres de Hauser sont utilisés pour tourner en dérision toutes les couches de la société, qu’il s’agisse du peuple et de ses carcans religieux ou superstitieux, ou la noblesse imbue d’elle-même (notamment le lord anglais qui souhaite le recueillir comme son « protégé », mais finit par le rejeter car son nouveau jouet se comporte de manière trop imprévisible et inconvenante à ses yeux).

La conclusion du film est éloquente : mourant, Hauser fait la démonstration de l’imagination poétique dont son cerveau est capable avec cette fable située dans le désert (qu’il n’a pourtant jamais connu). Sa mort est suivie d’une autopsie au cours de laquelle des médecins disséquant son cerveau croient déceler ce qui faisait le mystère de cet homme. Car dans un monde de science, l’énigme est synonyme de ténèbres, il faut lui trouver une explication rationnelle. On ne s’étonnera pas, dès lors, de constater que le titre original du film (littéralement « chacun pour soi et Dieu contre tous » !) est autrement plus acide que sa traduction française…

Si Werner Herzog est particulièrement en phase avec le sujet de son film, le comédien qui interprète Hauser est également en phase avec son personnage ! Bruno Schleinstein, qui nous a quittés en 2010, n’avait aucune formation professionnelle. Fils illégitime d’une prostituée qui le battit férocement, il passa plus de vingt années dans divers établissements psychiatriques. Herzog découvrit ce musicien et peintre autodidacte grâce à un documentaire qui lui fut consacré en 1970, et décide de lui confier le rôle principal de son film malgré son inexpérience. Si le jeu hésitant voire franchement déroutant de Schleinstein constitue un parti pris qui ne plaira pas à tout le monde, ces défauts finissent par se fondre dans les caractéristiques qu’on attribue bien volontiers à ce personnage hors du commun… En 1976, Herzog ira encore plus loin en offrant à Schleinstein un autre premier rôle dans un film qu’il a écrit en quatre jours à peine, spécialement à son intention. Mais ceci est une autre histoire…

Pour conclure, il est utile de mentionner qu’on retrouve dans L’Énigme de Kaspar Hauser pas mal de points communs avec Les nains aussi ont commencé petit. A l’évidence, Herzog s’intéresse avec passion aux marginaux, traités avec plus de compassion (voire un franc parti pris positif) en 1974. La logique de l’enfermement et de l’émancipation est un autre fil rouge, même si Hauser ne cède pas à des pulsions destructrices… malgré une existence encore moins enviable que celle des nains. Enfin, on constate dans les deux films la présence de bon nombre d’animaux. L’occasion de montrer que les marginaux humains ne sont certes pas bien traités par leurs semblables, mais qu’ils traitent eux-mêmes mal les animaux (ici, un poulet, un chat et un ours de cirque). La logique perverse de la domination humaine est donc partout… sauf dans le chef de Hauser qui, non concerné par le complexe de supériorité typiquement humain, se montre tendre avec les animaux. Entre 1970 et 1974, Werner Herzog a donc conservé et approfondi ses thèmes fétiches, mais il a aussi gagné en empathie pour ses personnages.

Synopsis : Le jour de la Pentecôte, en 1828, à Nuremberg, apparaît sur la grand-place un jeune homme muet et misérable. Personne ne le connaît. Il a l’air idiot. Il est à peine capable de prononcer son nom. C’est Kaspar Hauser. Un homme qui a passé sa vie reclus dans un cachot.

L’Énigme de Kaspar Hauser : Fiche technique

Titre original : Jeder für sich und Gott gegen alle
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Bruno S. (Kaspar Hauser), Walter Ladengast (Georg Friedrich Daumer)
Photographie : Jörg Schmidt-Reitwein
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Musique : Florian Fricke
Producteurs : Werner Herzog et Walter Saxer
Sociétés de production : Werner Herzog Filmproduktion, Filmverlag der Autoren et la ZDF
Durée : 109 min.
Genre : Drame historique
Date de sortie : 1er novembre 1974
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne de l’Ouest – 1974

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