Smashing Machine : Frappé, mais pas touché

Avec Smashing Machine, Benny Safdie s’aventure en solo pour dresser le portrait de Mark Kerr, lutteur mythique du MMA, incarné ici par un Dwayne Johnson étonnamment contenu. Fidèle à son approche documentaire, le cinéaste capte la brutalité du corps et la pression psychologique du combat avec une intensité certaine. Pourtant, derrière la sueur, les impacts et les silences, le film peine à dégager une véritable charge émotionnelle. Il impressionne, mais ne bouleverse jamais.

Les frères Safdie ont toujours cultivé un cinéma nerveux, collé aux corps et aux nerfs à vif, tels Scorsese et Friedkin à leur apogée. Good Time et Uncut Gems l’ont prouvé. Leur force réside dans cette manière de faire vibrer le spectateur avec des récits tendus à l’extrême, où chaque seconde peut faire basculer le destin des personnages. Mais au-delà du chaos urbain, leur cinéma est aussi traversé par une fascination pour le langage du corps et les tensions psychologiques qu’il révèle. Le sport devient alors un champ d’étude idéal : une arène où se croisent douleurs enfouies, egos brisés et illusions de contrôle.

La séparation artistique des deux frères en 2024 a marqué une nouvelle étape. Tandis que Josh s’attarde sur le pongiste (joueur de ping-pong) fantasque Marty Reisman avec Marty Supreme (interprété par Timothée Chalamet), Benny choisit l’octogone du MMA (pour arts martiaux mixtes) et s’intéresse à Mark Kerr, alias « The Smashing Machine ». Un colosse au sommet du monde, rattrapé par ses démons, et ici, mis à nu sous le regard d’un cinéaste qui cherche plus à révéler qu’à glorifier.

Full contact, zero damage

Le film se concentre sur trois années charnières de la carrière de Kerr, à la fin des années 90, quand l’UFC émerge d’un monde quasi clandestin (on pense à Bloodsport) pour devenir un spectacle total d’un bout à l’autre du monde. Mais loin de s’en tenir au parcours classique « ascension/chute/rédemption », Benny Safdie s’intéresse à la fracture intérieure. Mark Kerr n’est pas seulement un bulldozer surentraîné. C’est un homme scindé entre sa brutalité fonctionnelle et sa sensibilité dissimulée, entre la cage et le foyer.

Dwayne Johnson, souvent cantonné aux rôles musclés et caricaturaux, trouve ici un contre-emploi salutaire. Plus que de le transformer, Safdie l’amène à « ralentir », dans son corps, dans sa parole et dans sa violence. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une voix-off de Kerr, qui décrit la déconnexion entre l’animal en lui et l’humain qu’il tente de préserver. Ce double registre, le film tente de le maintenir tout du long, mais sans toujours en exploiter toute la richesse dramatique.

La retenue du film est à double tranchant. D’un côté, elle évite l’écueil du sensationnalisme ; de l’autre, elle bride les émotions. Si la cage devient le théâtre d’une tension bien captée, les moments d’intimité, eux, peinent à vibrer. Le couple Kerr / Dawn Staples (Emily Blunt) illustre cette limite. Leurs disputes sont répétitives, parfois mécaniques, et n’apportent ni profondeur psychologique, ni véritable enjeu dramatique. Blunt, pourtant irréprochable, hérite d’un rôle trop fonctionnel, presque sacrificiel, destiné à révéler les failles du protagoniste sans exister par elle-même.

Leur relation tourne en rond, entre éclats de voix et silences amers, sans qu’un véritable arc narratif ne s’installe. À vouloir montrer un couple au bord de la rupture, Safdie finit par en diluer toute la tension. Résultat : ni conflit marquant, ni émotion durable. Même la musique de Nala Sinephro, bien que pensée pour créer un climat flottant, devient trop envahissante et trop illustrative, comme si elle tentait de compenser l’émotion manquante à l’image.

À vos Mark

Là où le film retrouve un vrai souffle, c’est dans la relation entre Mark Kerr et son ami et rival Mark Coleman (interprété avec justesse par Ryan Bader, véritable combattant de MMA). Leur complicité, nourrie de respect et de douleur partagée, donne lieu à quelques scènes plus habitées, notamment dans le dernier tiers du film, à l’occasion de leur passage par la Pride Fighting Championships à Tokyo. Dans ces moments-là, le film retrouve sa force d’évocation, entre regards muets et corps usés. Cette relation fraternelle offre aussi à Dwayne Johnson une respiration dans son jeu, plus sobre, plus investi. En retour, on y devine ce que le film aurait pu être s’il avait davantage misé sur cette vulnérabilité partagée, plutôt que de saupoudrer la dimension psychologique d’un vernis trop timide.

Smashing Machine n’est pas un film raté, loin de là. Il est même souvent précis dans sa mise en scène, soigné dans sa photographie, respectueux dans son approche. Mais il est aussi un film frileux, qui frôle l’idolâtrie sans oser l’assumer pleinement, et qui s’éloigne de l’âpreté de ses sujets (la dépendance, l’usure, la perte de soi) au moment où il devrait s’y enfoncer. Il montre beaucoup, mais fait peu ressentir. De même, la structure est proche du documentaire de John Hyams, sorti en 2002, The Smashing Machine: The Life and Times of Extreme Fighter Mark Kerr. Ce qui peut expliquer un manque d’emphase avec un sujet ultra-documenté et qui manque d’investir son élan lyrique.

Reste une révélation : celle de Dwayne Johnson, capable – enfin – d’exprimer autre chose que de l’ironie ou de la puissance caricaturale. Une des raisons qui pourrait également expliquer le manque d’engouement autour de ce biopic assez banal. L’avenir de The Rock semble toutefois s’ouvrir à un cinéma d’auteur plus exigeant, loin des carcans hollywoodiens. On le retrouvera bientôt dans un projet dirigé par Darren Aronofsky, avant de recroiser Benny Safdie dans l’adaptation du roman Lizard Music. Peut-être une autre étape dans une mue que Smashing Machine n’aura pas totalement réussie, mais aura au moins amorcée.

Smashing Machine – bande-annonce

Smashing Machine – fiche technique

Titre original : The Smashing Machine
Réalisation et scénario : Benny Safdie
Interprètes : Dwayne Johnson, Emily Blunt, Lyndsey Gavin, Ryan Bader, Oleksandr Usyk, Satoshi Ishii, Bas Rutten
Photographie : Maceo Bishop
Direction artistique : James Chinlund
Costumes : Heidi Bivens
Montage : Benny Safdie
Musique : Nala Sinephro
Producteurs : Benny Safdie, Eli Bush, Beau Flynn, Dany Garcia, Hiram Garcia, Dwayne Johnson, David Koplan
Sociétés de production : A24, Flynn Picture Company, Magnetic Fields Entertainment, Out for the Count, Seven Bucks Productions
Société de distribution : Zinc.
Pays de production : États-Unis
Durée : 2h03
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie : 29 octobre 2025

Smashing Machine : Frappé, mais pas touché
Note des lecteurs0 Note
2.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.