Échos d’un sombre empire (1990) de Werner Herzog : cruelle opérette centrafricaine

Il n’est pas étonnant que Werner Herzog ait été si prolifique dans le genre documentaire, tant la réalité s’est révélée maintes fois plus « herzogienne » que ses films de fiction. C’est à travers l’enquête d’un survivant du régime, le journaliste Michael Goldsmith, que nous est conté ici le règne de Jean-Bedel Bokassa, président puis empereur autoproclamé de la République centrafricaine entre 1966 et 1979. Aujourd’hui quelque peu oublié, cet épisode est pourtant une illustration tragique et cruelle de l’hubris humaine à la sauce africaine. Assurément un des documentaires les plus marquants du cinéaste allemand. 

La saisissante séquence d’introduction voit Werner Herzog, face à la caméra, avouer son inquiétude concernant la disparition récente de Michael Goldsmith, personnage central de ce documentaire sorti en 1990, dont il lit la dernière lettre. Le journaliste y explique avoir accepté de participer au film en raison d’un rêve récurrent. Dans ce dernier, un flot ininterrompu de crabes sort de l’eau et rampe sur la terre ferme, jusqu’à envahir la planète tout entière. La lecture du courrier est illustrée par des images tournées sur l’île Christmas, où des millions de crabes rouges migrent chaque année de la forêt à la mer, au début de la saison des pluies. La sensation d’étrangeté que provoque cette séquence inaugurale – accrue lorsqu’on apprend la disparition bien réelle de Goldsmith, dont le corps ne sera jamais retrouvé, en pleine guerre civile libérienne, l’année de la sortie du documentaire – traduit un des thèmes prédominants de l’œuvre du metteur en scène allemand : la porosité entre rêve et réalité.

Ainsi, les excès baroques de Fitzcarraldo et Cobra Verde trouvent leur équivalent dans d’innombrables personnages authentiques. Parmi ceux-là, seule une poignée trouve encore aujourd’hui leur place dans les manuels scolaires, tandis que la plupart ont fini dans les oubliettes de l’Histoire – ce qui est le cas de Bokassa. Il n’est dès lors pas étonnant que Werner Herzog, fasciné par cette face sombre mais fondamentale de l’âme humaine, ait fait revivre à travers ses nombreux documentaires une sélection haute en couleur de ces individus apparentés à ses plus célèbres personnages de fiction.

Dans la galerie des excentriques et autres anomalies qui hantent les couloirs du temps, voici un spécimen qui ne pouvait que susciter l’intérêt de Werner Herzog. Un homme qui, à l’instar d’Aguirre et de Nosferatu (dans le domaine de la fiction) ou du Grizzly Man Timothy Treadwell (sujet du documentaire du même nom, 2005), mit tout en œuvre afin d’accomplir ses rêves, aussi excentriques soient-ils : Jean-Bedel Bokassa. Né en Oubangui-Chari (le territoire colonial français qui deviendra plus tard la Centrafrique) en 1921, il sert dans l’armée française, participe au débarquement de Provence, puis combat en Indochine et en Algérie, terminant sa carrière avec le grade de capitaine. De retour dans son pays de naissance, il y renverse son cousin germain David Dacko à l’occasion d’un coup d’État et devient président de la République centrafricaine le 1er janvier 1966. Ce scénario hélas classique en Afrique sera agrémenté, dans les années suivantes, d’une multitude d’anecdotes de plus en plus excentriques visant le régime autoritaire et son chef. Le sommet du baroque mégalomane sera atteint en décembre 1976 lorsque Bokassa instaure « l’Empire centrafricain », et plus encore à l’occasion de son sacre, un an plus tard. À la télévision, le monde entier assiste alors à une ahurissante bouffonnerie singeant le sacre de Napoléon, dont Bokassa était un admirateur. Rien ne manque au tableau : 5.000 invités (mais pratiquement aucun chef d’État), couronne en or pur, réplique du costume porté par Napoléon (cape écarlate doublée de fourrure d’hermine), carrosse de bronze et d’or, dîner fastueux de 10.000 couverts (alors qu’une partie de la population souffre de malnutrition…), etc.

Raillé par le monde entier mais craint dans son pays où il impose un régime tyrannique, Bokassa ne touche plus terre. Il se repaît (sans mauvais jeu de mots) des accusations de cannibalisme qui le visent et qui contribuent à sa légende « d’Ogre de Berengo », réclame le droit de posséder l’arme atomique (son pays dispose d’importants gisements d’uranium), puis finit par asséner un coup de canne à l’envoyé de Giscard d’Estaing. C’en est trop pour la France, qui lance en septembre 1979 l’opération Caban. Bokassa est renversé au profit d’un retour aux affaires de David Dacko. L’ex-« Bokassa Ier » n’a pourtant pas fini de faire parler de lui, puisqu’à peine un mois après sa chute, éclate le scandale des « diamants de Giscard », le chef de l’État français ayant, selon certains médias, reçus des cadeaux somptuaires de l’ancien despote… Réfugié en France, Bokassa est condamné à mort par contumace, puis revient en Centrafrique pour y être jugé en 1986. Les charges de cannibalisme n’aboutissent pas, mais l’homme est malgré tout condamné à mort, une peine ensuite commuée en prison à vie, puis en dix ans de réclusion. Amnistié en 1993, celui qui se proclame désormais « treizième apôtre » (!) passe donc les dernières années de sa vie libre, et décède en 1996.

Ce rappel historique n’est pas inutile tant l’inénarrable destin de Jean-Bedel Bokassa, sorte d’Icare africain, est peu connu des jeunes générations. Il l’est d’autant moins que le documentaire de Werner Herzog n’a pas pour but de dresser une biographie du tyran. Il opte au contraire pour un point de vue extérieur qui en fait tout l’intérêt. Ce point de vue est celui de Michael Goldsmith, grand reporter français et spécialiste de l’Afrique. Dans Échos d’un sombre empire, il n’y a ni voix off ni cartons explicatifs : Goldsmith guide le spectateur à travers le récit. Ce récit, c’est celui de Bokassa, mais aussi le sien. Ainsi, nous découvrons peu à peu l’incroyable lien entre l’empereur et le journaliste : couvrant le sacre de Bokassa, en 1977, pour la presse étrangère, Goldsmith envoya ensuite son article en Europe par télex, mais une panne de courant rendit le message incompréhensible. Des fonctionnaires aussi zélés que paranoïaques interceptèrent l’article, et crurent à tort qu’il s’agissait d’un message codé envoyé par un espion français ! Goldsmith fut alors arrêté, emprisonné et, selon ses dires, torturé par Jean-Bedel Bokassa en personne ! Il finit heureusement par être libéré mais, hanté par cette expérience effroyable, nourrit un intérêt tenace pour l’empereur centrafricain, raison pour laquelle il accepta d’accompagner Herzog dans son documentaire.

Le film se compose d’une part d’échanges entre Goldsmith et un certain nombre de personnes ayant côtoyé Bokassa, et d’autre part d’images d’archives. Les entretiens se déroulent en partie en France, où Goldsmith rencontre notamment un des… 17 (!) épouses du dictateur ainsi qu’un de ses avocats, et en partie en Centrafrique, où il discute notamment avec l’ancien président David Dacko. Les discussions sont très spontanées et révèlent quantité d’anecdotes, secrets et légendes concernant l’ex-empereur. L’intérêt réside également dans le fait qu’il s’agit de vrais échanges, Goldsmith révélant peu à peu à ses interlocuteurs – et par conséquent, au spectateur – sa propre histoire. Il est ainsi étonnant de voir le journaliste rire franchement à plusieurs reprises en écoutant certaines anecdotes « croustillantes » racontées par d’autres témoins au sujet de son ancien bourreau ! Comme si lui-même hésitait encore quant au fait d’avoir réellement vécu sa curieuse expérience avec le tyran. Comme s’il préférait considérer ce dernier comme un de ces mythes africains à propos desquels chaque chef de village a une histoire différente à raconter.

Les images d’archives, quant à elles, consistent principalement en des fragments de discours et de conférences de presse de Bokassa, mais aussi d’un long extrait consacré à la fameuse cérémonie du sacre, sans commentaire et seulement accompagné de la musique de Schubert. Un choix pertinent pour illustrer cette faille spatio-temporelle, ce pastiche risible nourri par la vanité d’un homme qui semble être le seul, au milieu de toute cette effervescence, à croire au vaudeville qu’il a lui-même ordonné. Les images de l’échec de l’envol des colombes et, surtout, celles du fils du dictateur, le « prince » Jean-Bedel Bokassa Jr., âgé de quatre ans à peine, s’endormant comme un bienheureux au milieu de cette pompe pathétique, représentent la face souriante, légère, de ce Janus africain. Les témoignages, et notamment celui de Michael Goldsmith, en révèlent au contraire le visage sombre et cruel. Le grand absent, dans ce documentaire, est bien sûr Bokassa lui-même, pourtant bien vivant en 1990. Werner Herzog souhaitait l’interviewer dans sa cellule, et tant l’ex-empereur que le président centrafricain de l’époque, André Kolingba, avaient marqué leur accord. Cependant, Herzog et son équipe furent arrêtés juste avant de se rendre à la prison où était incarcéré Bokassa, et renvoyés du pays.

In fine, on ne peut s’empêcher de penser qu’à travers ces témoignages (de parents, d’observateurs et de victimes) et images d’archives, se dégage un portrait de Bokassa qui aurait sans doute plu à l’empereur lui-même. Cet homme qui se sentait à l’étroit dans la vie, qui se rêvait autre jusqu’à atteindre les frontières du vraisemblable, n’a-t-il pas remporté son pari fou ? N’aurait-il pas rêvé d’entendre des témoins le décrire comme une créature presque légendaire, entourée de mystère ? N’aurait-il pas jubilé en revoyant les images de son sacre, aussi grotesques soient-elles ? Avec Bokassa, nous déambulons sans cesse à la lisière entre le cauchemar et le grotesque. Entre tragédie et opérette. Entre rêve et réalité. Et Herzog n’a pas son pareil pour illustrer cette lisière par des images saisissantes. Ainsi, dans la conclusion du film, Goldsmith retrouve l’ancien « jardin zoologique » du dictateur. Le cœur du spectateur saigne en observant ce lieu complètement abandonné où quelques animaux sauvages tournent encore en rond dans de petites cages. Leur subsistance n’est plus assurée que par un gardien, qui demande une cigarette à Goldsmith. L’on s’interroge en constatant qu’il n’a pas l’air de savoir comment l’allumer. Il retire alors la cigarette de sa bouche et la tend à un chimpanzé. Le gros plan de ce cousin qui nous ressemble tant, derrière des barreaux, le regard vide et résigné, clope au bec, est tellement pénible que Goldsmith demande au cinéaste de couper la caméra. La voix de Herzog résonne pour la seule et unique fois : il continuera de filmer, mais promet qu’il s’agira du dernier plan de son film. Il a tenu parole, et le plan est inoubliable.

Synopsis : En 1977, le journaliste Michael Goldsmith devient correspondant spécial en République centrafricaine et couvre le sacre de Jean-Bedel Bokassa qui s’autoproclame empereur. Accusé d’être un espion par le dictateur, il est arrêté et torturé avant d’être relâché. C’est à travers son histoire que Werner Herzog nous invite à plonger dans la folie sanguinaire de « l’Ogre de Berengo ».

Échos d’un sombre empire : Fiche technique

Titre original : Echos aus einem düsteren Reich
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Michael Goldsmith
Photographie : Jörg Schmidt-Reitwein et Martin Manz
Montage : Rainder Standke et Thomas Balkenhol
Producteurs : Werner Herzog, Galeshka Moravioff et Walter Saxer
Sociétés de production : Films sans Frontières, Sera Filmproduktion et Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 93 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 28 novembre 1990
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne/France – 1990

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