Leçons de ténèbres (1992) de Werner Herzog : la planète de l’or noir

Les documentaires de Werner Herzog résonnent souvent avec l’actualité. Dans Leçons de ténèbres, sorti en 1992, il s’intéresse à ce Moyen-Orient compliqué qui est aujourd’hui, une fois encore, au cœur de toutes les préoccupations. Le cinéaste filme toutefois les terribles incendies des puits de pétrole, causés par l’armée irakienne au Koweït lors de la guerre du Golfe, non pas comme un documentariste mais comme un artiste. Fresque cosmique, le film prend de la distance afin de présenter les paysages dévastés, fruit de la folie des hommes, comme une planète hostile colonisée par une civilisation étrange. Le refus du pathos se mue en mise à distance philosophique. Une œuvre fascinante.

17 janvier 1991. En réponse à l’invasion du Koweït et l’occupation du pays par l’Irak de Saddam Hussein, la coalition dirigée par les Etats-Unis du président George H. W. Bush lance l’opération Desert Storm. Les bombardements intensifs, qui durent environ cinq semaines, ont raison de l’armée irakienne. Au cours de son repli, celle-ci pratique néanmoins une politique de la terre brûlée, en incendiant notamment entre 600 et 750 puits de pétrole koweïtiens. Une décision qui est également liée aux causes de la guerre, l’Irak ayant accusé son voisin de surproduction de pétrole par rapport aux règles établies par l’OPEP (ce qui faisait baisser les cours internationaux de l’or noir) et de forer dans un champ irakien. Cette terrible vengeance, aujourd’hui quelque peu oubliée, provoqua pourtant une gigantesque catastrophe tant naturelle qu’humaine.

Les incendies et – en particulier – la lutte héroïque pour les éteindre ont fait l’objet d’un documentaire américain réalisé par David Douglas, Fires of Kuwait, sorti en IMAX en 1992 et nommé à un Oscar. La même année, sort également un autre documentaire, réalisé par Werner Herzog et produit pour la télévision (Canal+ et Première). Il se distingue de celui de David Douglas par une approche artistique aux antipodes des canons habituels du documentaire… Herzog, artiste au regard unique, a en effet choisi de filmer la catastrophe environnementale et humaine comme s’il abordait une planète inconnue ! Ce prisme surprenant de la science-fiction métaphysique est particulièrement bien servi (et justifié) par des images incroyables, captées au cours d’un tournage de tous les dangers, principalement en hélicoptère. Paysages lunaires de désert et de lacs de pétrole, structures anéanties (bunkers, hangars, réservoirs…) semblant appartenir à une civilisation depuis longtemps éteinte : c’est bien l’horizon infini d’une planète hostile, où toute trace humaine a disparu, que filme le cinéaste allemand. Dans un second temps, sa caméra pénètre au cœur des ténèbres : les puits de pétrole en feu, qui prennent ici l’allure de volcans rageurs qui annihilent la vie et transforment le ciel en une nuit permanente. Dans la fournaise se débattent d’étranges créatures, que Herzog assume de représenter d’abord comme des extra-terrestres dont on essaye de comprendre le langage et le comportement, avant de leur rendre un semblant de forme humaine : les héroïques employés des compagnies spécialisées américaines, qui passeront neuf mois dans cet enfer afin d’éteindre les incendies. Le metteur en scène pousse le principe jusqu’au bout. Ainsi, lorsqu’il pénètre dans un atelier lambda, il filme des outils divers comme des « objets trouvés dans des salles de torture », pour reprendre le titre de cette section du film ! Une preuve supplémentaire que le cinéma peut conférer à n’importe quelle image le sens qu’il souhaite…

Comme souvent, Werner Herzog s’intéresse ici à la folie destructrice des Hommes. Mais s’il est passionné par ses congénères, le cinéaste a toujours farouchement rejeté le pathos. En témoignent, dans ce drôle de documentaire, deux séquences qui tranchent avec l’approche esthétique générale car elles se concentrent sur des victimes du conflit, filmées face caméra : une femme qui a été le témoin de la torture et de la mise à mort de ses deux fils, et qui en a perdu la parole (elle s’exprime par des mots incompréhensibles), et une autre femme dont le petit enfant a failli subir le même sort et qui, depuis lors, garde le silence (« Maman, je n’apprendrai jamais à parler »). Ces deux terribles extraits, qui symbolisent la mort de la communication au profit du règne de la barbarie, sont cependant filmés avec distance, seulement accompagnés d’une description clinique des faits. A contrario, Herzog ose filmer les paysages koweïtiens dévastés avec esthétisme, comme une métaphore poétique de l’appétit de destruction humain qui est parvenu à ses fins. Citations, découpage en chapitres aux titres lyriques, superbe bande-son de musique classique (Wagner, Grieg, Mahler, Pärt…), voix off (celle du cinéaste) ponctuelle assumant le point de vue artistique : la capacité de Herzog à prendre une distance émotionnelle par rapport à des faits tragiques qui se produisent au même moment, ne cesse d’étonner. C’est ce détachement apparent qui lui valut les crachats et les quolibets lorsque Leçons de ténèbres fut présenté au Festival de Berlin. Un traitement que le cinéaste, cohérent mais aussi un peu masochiste dans l’âme, assuma pleinement.

Le temps ayant passé, il est désormais possible de regarder ce documentaire avec la distance appropriée. On ne peut dès lors que constater la pertinence du parti pris du cinéaste qui, loin d’entretenir une vision insensible du malheur des hommes, s’attarde sur sa cruauté et sa folie, renouant ainsi avec les principes du lointain romantisme allemand. Un film saisissant qui ne peut laisser personne indifférent.

Leçons de ténèbres : bande-annonce

Synopsis : La guerre fait rage au Koweït, les puits de pétrole sont en feu, les paysages sont dévastés, partout il n’y a que ruines et désolation… Werner Herzog montre cette catastrophe à la manière d’un film de science-fiction où la terre serait devenue une planète inconnue, un monde perdu qui va commencer… ou qui vient de finir.

Leçons de ténèbres : fiche technique

Titre original : Lektionen in Finsternis
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Photographie : Simon Werry, Paul Berriff et Rainer Klausmann
Montage : Rainer Standke
Producteurs : Paul Berriff, Werner Herzog et Lucki Stipetić
Sociétés de production : Canal+, Première et Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 54 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 21 février 1992
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne/France/Royaume-Uni – 1992

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