Scarlet et l’éternité : quand la colère ne meurt pas

Dans les limbes d’un purgatoire fantasy, une princesse guerrière cherche la vengeance et trouve peut-être le pardon. Avec Scarlet et l’éternité, Mamoru Hosoda signe une œuvre hantée par Shakespeare et les conflits contemporains — belle à regarder, moins convaincante à ressentir.

Mamoru Hosoda est un réalisateur confirmé à plus d’un titre. Dans le sillage de l’âge d’or des studios Ghibli de Miyazaki et Takahata, chaque film du cinéaste est attendu avec autant de curiosité que les œuvres de Makoto Shinkai (Your Name, Les Enfants du temps, Suzume). Son territoire de prédilection reste les relations familiales — Les Enfants loups, Ame et Yuki, Le Garçon et la Bête, Miraï, ma petite sœur — qu’il met au service d’une émotion souvent portée par des personnages adolescents, bousculés entre le réel et le fantastique. On reconnaît aussi son cinéma à ce mélange si particulier entre dessin en 2D et rendu numérique, qui donnait déjà toute sa singularité à Summer Wars et à Belle. C’est cette même signature que l’on retrouve dans Scarlet et l’Éternité, présenté en compétition à la Mostra de Venise en 2025, et qui s’impose comme son œuvre la plus ambitieuse — et la plus clivante.

Shakespeare entre parenthèse

Il est d’ailleurs frappant que cette année voit la tragédie d’Hamlet se décliner sous deux formes très différentes. Du côté de Chloé Zhao, Hamnet est un film taillé pour les Oscars — calibré, sensoriel, larmoyant, cherchant la légitimité du grand cinéma de prestige. L’audace d’Hosoda n’a rien de cet aspect feutré. Il préfère une odyssée picturale dans les limbes de l’entre-deux-mondes, traversée de références bibliques et d’une violence incarnée — avec douleur et sang — qui interdit de présenter ce film devant n’importe quel jeune public. Ce qui est une première dans sa filmographie, qui s’orientait habituellement vers les familles.

Le premier acte s’accroche fidèlement à la monture shakespearienne : décor médiéval danois, récit de vengeance et cycle de violence. Scarlet, ayant échoué à honorer la mémoire de son père, se retrouve à poursuivre son oncle Claudius dans un royaume suspendu entre la vie et la mort. On retient ces images de bras cadavériques qui semblent vouloir attirer l’héroïne dans le néant, tandis qu’elle s’accroche à la vie — mais surtout à son désir de vengeance. Jusqu’ici, le film tient habilement en haleine, chargeant ses scènes de symboles qui trouvent leur pertinence dans une réflexion sur le deuil et ce que signifie réellement mourir.

Passé cette exposition, le film bascule dans un monde à la fois dangereux et onirique, où Hosoda se donne à cœur joie de mélanger les époques dans un même univers — vivants et morts, passé et futur confondus — où tous convergent vers le sommet d’une montagne censée mener au paradis. C’est l’une des idées les plus fertiles du film, et l’on pense évidemment à Summer Wars, dont le cyberespace servait de révélateur aux tensions familiales. Mais là où Oz était un monde habité, structuré et dramatiquement efficace, ce purgatoire-ci peine à imposer ses propres règles. Le mélange des époques reste une promesse visuelle plus qu’un véritable moteur narratif.

Quelques séquences témoignent néanmoins d’un sens du spectacle intact : une charge de cavalerie dans le désert, la texture du ciel ténébreux ou un dragon incarnant la violence de guerre traité comme un jugement divin. Mais c’est précisément là que les coutures commencent à craquer.

Une héroïne en surface

Le problème central du film tient à Scarlet elle-même, et à la façon dont Hosoda choisit de figurer son évolution intérieure. Dans ses meilleures œuvres, la transformation des personnages s’écrivait dans leur corps, dans leurs relations, dans les espaces qu’ils traversaient. Ici, le cinéaste semble déléguer cette mutation à un seul signe extérieur : la coupe de cheveux de l’héroïne. Ce raccourci symbolique, aussi lisible qu’un panneau indicateur, trahit une écriture qui montre là où elle devrait faire ressentir. Et il est d’autant plus dommage que le film sait par ailleurs imprimer sur le visage de Scarlet la trace physique de ses émotions — écume aux lèvres, traits déformés par la hargne, blessures portées comme des stigmates. Cette expressivité corporelle existe, les outils sont présents ; mais ils ne suffisent pas à compenser l’absence de consistance dramatique. Au final, dans sa lutte pour combattre la colère et le deuil, Scarlet reste distante, et l’on a bien du mal à succomber à l’appel larmoyant du climax, pourtant doté d’une image très forte et soignée.

Cette difficulté à incarner la transformation se répercute également sur Hijiri, l’infirmier de notre époque que Scarlet croise dans les limbes. Il aurait pu être le contrepoint humain indispensable — celui dont la douceur contemporaine vient fissurer de l’intérieur les certitudes guerrières de l’héroïne. Mais il reste un personnage fonctionnel, simple vecteur du discours pacifiste, sans épaisseur ni trajectoire propre. Or, sans cette incarnation, le message qu’il est censé porter sonne creux. Le film peine ainsi à nous faire croire que danser la vie et panser ses blessures puissent avoir le même effet. Cette idée est pourtant belle sur le papier, mais reste illustrative ici, car jamais viscérale.

Le coup de grâce

Le dernier tiers finit par asséner ce que les deux premiers avaient subtilement suggéré. Hosoda porte sur la paix universelle un regard trop idéaliste, et son propos — pourtant légitime en mirroir de notre actualité, où les conflits se multiplient — se noie dans une accumulation de bonnes volontés explicatives. À trop vouloir superposer toutes ses problématiques au lieu d’en traiter certaines en profondeur, le cinéaste passe à côté de l’équilibre entre spectacle et émotion qui ne lui faisait pas autant défaut dans ses œuvres précédentes. On ressort avec le sentiment d’un film qui s’est davantage construit autour de ses intentions que de ses personnages.

En somme, Scarlet et l’Éternité reste une œuvre visuellement expressive et thématiquement cohérente avec l’ensemble de son cinéma. Mais c’est un Hosoda qui se cherche — et qui, cette fois, ne se trouve qu’à moitié.

Scarlet et l’éternité – bande-annonce

Scarlet et l’éternité – fiche technique

Titre original : Hateshi naki Sukāretto
Réalisation : Mamoru Hosoda
Scénario : Mamoru Hosoda
Interprètes (voix originales) : Mana Ashida, Masaki Okada, Koji Yakusho, Kōtarō Yoshida
Montage : Shigeru Nishiyama
Musique : Taisei Iwasaki
Production : Nozomu Takahashi, Yuichiro Saito, Toshimi Tanio
Producteur exécutif : Nobuyuki Linuma
Société de production : Studio Chizu, Nippon Television, Columbia Pictures
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Sony Pictures France
Durée : 1h52
Genre : Animation, Fantastique, Drame
Date de sortie : 11 mars 2026

Scarlet et l’éternité : quand la colère ne meurt pas
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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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