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« François Truffaut, la passion des seconds rôles » : l’art des personnages secondaires

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Dans François Truffaut, la passion des seconds rôles, Armand Hennon, cinéphile passionné et fondateur de l’Association des amis de François Truffaut, se penche sur les personnages secondaires de l’un des porte-étendards de la Nouvelle vague. De quoi offrir une évocation minutieuse de l’importance et de la complexité de ces personnages souvent négligés, révélant combien François Truffaut voyait en eux des fragments de lui-même et de sa propre vie.

Armand Hennon a fondé en 1988, après la disparition du cinéaste, L’Association des amis de François Truffaut. Cette organisation rassemble des cinéphiles, des proches et d’anciens collaborateurs du réalisateur des 400 Coups. Ce cadre de référence permet à l’auteur d’aborder son sujet avec une connaissance intime de l’univers truffaldien, enrichie par des témoignages et des anecdotes de première main.

Dans cet ouvrage, Armand Hennon met tôt en lumière l’importance de Suzanne Schiffman, l’assistante et scénariste de François Truffaut, décrite comme une présence maternelle sur les plateaux et comme un atout précieux dans le choix des acteurs. Son nom reviendra régulièrement en raison de sa centralité dans l’œuvre truffaldienne et vis-à-vis des comédiens.

Premier tour de force : Armand Hennon retrouve Patrick Auffay, acteur dans Les Quatre Cents Coups, pour discuter de l’impact que ces seconds rôles ont eu sur les films de Truffaut. Le cinéaste voyait souvent en eux des échos de ses propres expériences de vie, ce qu’il reconnaît lui-même en expliquant qu’il se retrouvait dans les personnages incarnés par des enfants comédiens ou des adultes secondaires.

François Truffaut, la passion des seconds rôles se déploie à travers une multitude de portraits d’acteurs et actrices secondaires que François Truffaut a choisis et dirigés. Ces personnages, loin d’être des figures accessoires, deviennent au contraire des éléments-clés de l’univers truffaldien. Ils peuvent modifier la coloration d’un film, apporter une présence ou une voix, porter en bandoulière certaines thématiques spécifiques, compléter une représentation de plus en  plus chorale à mesure que la carrière de Truffaut avançait.

On découvre par exemple le rôle essentiel de René Barnérias, maire de Thiers, qui a tout mis en œuvre pour faciliter le tournage de L’Argent de poche, qui a impliqué toute la ville dans une grande aventure cinématographique. Nathalie Baye, engagée dans le rôle d’une script-girl pour La Nuit américaine, y fait preuve d’une énergie et d’une indépendance remarquables, marquant le début de sa brillante carrière. On découvre également comment François Truffaut a perçu Nicole Berger comme une « future vedette en herbe » après leur rencontre à Cannes, ou comment Nelly Borgeaud s’est vu proposer un rôle plus audacieux et sexy dans L’Homme qui aimait les femmes.

Pour François Truffaut, les personnages secondaires ne sont pas de simples faire-valoir des rôles principaux. Il s’oppose fermement au « cinéma à papa » qui sacralisait les vedettes au détriment des autres rôles, les caricaturant et les vidant de leur substance. Armand Hennon montre comment le cinéaste a subtilement infusé ces rôles secondaires de facettes de sa propre personnalité, souvent de manière discrète mais toujours significative.

Ainsi, Cyril Cusack, dans son rôle de chef pompier dans Fahrenheit 451, apporte une humanité profonde à un personnage d’abord perçu comme un ennemi de la lecture. De même, Daniel Ceccaldi insuffle une dose d’humour à La Peau douce, tandis que Guy Decomble, interprétant le professeur tyrannique des 400 Coups, incarne la figure autoritaire mais inoubliable de l’école française des années 50. Philippe Léotard n’est pas sans parentés avec Truffaut : la famille autoritaire, l’armée, le refuge dans la lecture… Il voit sa carrière lancée par celui avec lequel il entretiendra une correspondance particulière…

On l’a vu, les femmes de l’univers de Truffaut ne sont pas en reste. Brigitte Fossey, dans L’Homme qui aimait les femmes, introduit un féminisme subtil qui s’oppose aux conventions machistes, équilibrant ainsi la dynamique du film. Le personnage de Claire Maurier, qui incarne l’un des rares personnages antipathiques de Truffaut, est également un reflet de la complexité des relations familiales du réalisateur, en écho avec sa propre mère.

Le livre se conclut avec des entretiens inédits de figures ayant travaillé de près avec Truffaut, comme Michel Bouquet, Nathalie Baye et, bien entendu, Patrick Auffay. Ces témoignages apportent une perspective unique sur la manière dont le réalisateur considérait ses collaborateurs et comment il les intégrait à son processus créatif. 

Armand Hennon ne se contente pas de dresser une liste de noms et de films ; il se lance dans une analyse poussée de la manière dont François Truffaut utilisait ses seconds rôles pour enrichir ses récits et souligner des thèmes récurrents tels que l’enfance, l’amour, la trahison et la quête de liberté. François Truffaut, la passion des seconds rôles constitue à cet égard un hommage aux acteurs « de l’ombre » qui, par leurs performances, ont contribué à la grandeur d’une œuvre passée à la postérité. 

François Truffaut, la passion des seconds rôles, Armand Hennon
LettMotif, septembre 2024, 460 pages

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« L’Arnaque des nouveaux pères » : le mythe de l’égalité parentale

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Dans L’Arnaque des nouveaux pères, les journalistes Stéphane Jourdain et Guillaume Daudin, accompagnés par l’illustrateur Antoine Grimée, s’attaquent à un sujet brûlant et parfois tabou dans la société contemporaine : le rôle des pères dans la parentalité. À travers cette bande dessinée reportage publiée aux éditions Glénat, ils démontrent que derrière l’image des « nouveaux pères » se cache une réalité bien loin des espoirs suscités. Alors que l’égalité des genres semble progresser à la surface, la charge parentale et mentale demeure en effet massivement féminine.

Malgré les apparences, les hommes ne gèrent que 29 % des tâches parentales. Ce chiffre présenté tôt dans l’album révèle une réalité alarmante, cachée sous le tapis, ou plutôt derrière l’image idéalisée des « nouveaux pères », félicités un peu rapidement pour leur implication supposée dans l’éducation de leurs enfants. Car les faits sont têtus et ils montrent que cet engagement paternel se limite souvent aux activités ludiques, laissant aux mères l’essentiel des tâches domestiques et de la charge mentale. Les rendez-vous médicaux, les devoirs scolaires, l’organisation du quotidien : toutes ces responsabilités demeurent largement féminines.

Les auteurs citent notamment des données de l’INSEE qui démontrent que plus il y a d’enfants dans un foyer, plus le père a tendance à se désengager. Cela est renforcé par une organisation du travail historiquement pensée par et pour les hommes, qui ne laisse guère de place à une réelle répartition égalitaire des tâches parentales. Les auteurs soulignent également que les tâches effectuées par les pères, telles que jouer avec les enfants ou les amener au parc, sont celles qui sont socialement valorisées et qui permettent de tisser un lien affectif, laissant de ce fait aux femmes les tâches plus ingrates et répétitives.

L’ouvrage explore évidemment les conséquences concrètes de cette inégalité persistante. Parmi les plus notables, les écarts salariaux entre hommes et femmes se creusent souvent dès la naissance du premier enfant. En effet, les congés de maternité, plus longs et plus fréquents que les congés de paternité, freinent l’avancement professionnel des femmes. De même, le temps partiel, souvent choisi par nécessité pour s’occuper des enfants, est majoritairement pris par les femmes, perpétuant ainsi un cercle vicieux de dépendance économique et d’inégalités professionnelles.

L’Arnaque des nouveaux pères fait plus que dénoncer les inégalités ; il les documente et interroge les raisons pour lesquelles elles persistent. Une partie du livre se consacre aux injonctions sociales que subissent les femmes. Elles sont souvent les principales gestionnaires du foyer, s’infligeant elles-mêmes une pression immense pour répondre aux attentes de « bonnes mères » tout en maintenant, quand c’est possible, une vie professionnelle active. Ce phénomène, connu sous le nom de « charge mentale », est analysé à travers des témoignages de femmes et de spécialistes, qui décrivent comment cette surcharge cognitive influence négativement leur santé, leur couple, leur qualité de vie.

Les auteurs pointent également du doigt le système de congé parental en France, qui favorise un déséquilibre dès le départ. Après le congé de paternité, généralement plus court, les mères restent souvent à la maison plus longtemps, développant des compétences parentales que les pères n’acquièrent pas nécessairement. Ce décalage initial crée des habitudes et des rôles genrés difficiles à briser par la suite. Parmi les pistes évoquées pour un partage plus équitable des tâches domestiques et parentales, un meilleur équilibre des congés parentaux entre les deux parents apparaît comme essentiel. L’exemple des pays nordiques, tels que la Suède, où des congés de paternité plus longs et obligatoires ont été introduits dès les années 70, est mis en avant comme un modèle de référence.

Les auteurs mettent également en lumière la nécessité de revoir l’organisation du travail, qui doit être plus inclusive et flexible pour permettre à tous les parents, hommes comme femmes, de s’impliquer également dans l’éducation de leurs enfants. L’Arnaque des nouveaux pères parvient à décortiquer les illusions et les réalités de l’évolution des rôles parentaux depuis plusieurs décennies. Ils posent la question : combien de temps faudra-t-il pour parvenir à une véritable égalité entre les sexes dans la parentalité ? À travers leurs rencontres avec des pères suédois, des chercheurs, des mères et d’autres acteurs de la société, et après avoir procédé à un bref rappel historique, les auteurs dressent un portrait nuancé mais sans concession de la situation actuelle et des défis à relever.

L’Arnaque des nouveaux pères, Stéphane Jourdain, Guillaume Daudin et Antoine Grimée
Glénat, septembre 2024, 184 pages

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« Pillow Man » : réconfort et redécouverte de soi

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Avec Pillow Man, paru aux éditions Glénat, Théo Calméjane porte en vignettes une comédie sociale touchante, articulée autour de réflexions sur la solitude moderne et la redéfinition de soi. Son roman graphique relate l’histoire de Jean, un ancien chauffeur routier devenu… « oreiller vivant ». 

Jean, le protagoniste principal de Pillow Man, est un quadragénaire au chômage depuis trois longues années. Durant ce temps, il a multiplié les démarches infructueuses pour retrouver un emploi. Il éprouve un certain désarroi face à cette situation, ce qui le conduit à répondre à une offre pour le moins étrange : un poste réservé aux insomniaques, aux contours relativement obscurs. 

Contre toute attente, Jean est embauché, mais le travail proposé par Geneviève, sa nouvelle patronne, s’avère pour le moins insolite. Désormais vêtu d’un pyjama comme uniforme, l’homme devient un « oreiller vivant », payé pour offrir sa douceur corporelle et sa présence réconfortante aux personnes qui peinent à trouver le sommeil. Ainsi, chaque nuit, il se rend au domicile de ses clients et clientes, et cherche à les apaiser pour qu’ils puissent tomber dans les bras de Morphée. 

Malgré quelques doutes, Jean finit par apprécier ce travail. Loin des standards habituels, il n’en demeure pas moins épanouissant : l’ancien chauffeur se sent enfin utile et doué. Pour lui, c’est une source de revenus appréciable, mais aussi l’incubateur d’un renouveau personnel. Il retrouve confiance en lui et apprend à accepter un corps qu’il n’appréciait plus.

Sous ses airs légers, le récit questionne la solitude et la place du corps dans notre société. Jean se réapproprie son corps, son travail devenant une forme d’acte thérapeutique, à la fois pour lui et pour ses client.e.s. Et en offrant sa présence et son moelleux corporel, non seulement il apprend à dépasser ses complexes, à accepter ses formes et à se reconnecter à son être physique, mais il apporte à ceux qui recourent à ses services une quiétude et une chaleur humaine qu’ils ne trouvaient plus ailleurs. 

Tout n’est pas rose pour autant. Si Jean trouve un sens et une fierté dans son nouveau travail, ce dernier n’est pas sans poser des questions éthiques et personnelles. Bien entendu, le respect des règles, qui interdisent par exemple toute intimité physique avec les client.e.s, permet d’en baliser le terrain. Mais Jean ne peut néanmoins avouer clairement la teneur de ce nouveau métier à ses proches, et notamment à sa compagne, à qui il déclare travailler comme veilleur de nuit pour LVMH. 

Cette situation crée un fossé grandissant entre eux. Lorsque Marianne découvre la vérité, c’est tout l’équilibre du couple qui vacille. Entre incompréhension, colère et doutes, Jean et Marianne se retrouvent confrontés à une crise existentielle qui questionne la nature de leur amour et de leur confiance mutuelle. Marianne apparaît en effet désemparée ; elle ne comprend pas comment son compagnon a pu choisir un métier aussi étrange et lui demande de se justifier. Il tente alors de lui faire comprendre la précarité de sa situation, les années de galère et l’humiliation des recherches d’emploi infructueuses…

Pillow Man problématise la solitude dans un monde ultraconnecté, la redéfinition du travail, l’acceptation de soi et la quête d’un sens dans nos vies. En mettant en scène un homme qui se redécouvre à travers un métier singulier, Théo Calméjane nous invite à repenser notre rapport au travail, au corps et à l’autre. Avec légèreté et originalité.

Pillow Man, Théo Calméjane
Glénat, septembre 2024, 224 pages

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« Calamity Jane » : par-delà les assignations de genre

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Calamity Jane, le dernier album de la série « La Véritable Histoire du Far West », de Marie Bardiaux-Vaïente et Gaelle Hersent et publié par les éditions Glénat, propose une vision contemporaine et nuancée de Martha Jane Cannary, mieux connue sous son pseudonyme. Femme indomptable et controversée, Calamity Jane navigue sans cesse entre ses propres récits mythologiques et une réalité souvent plus crue. Cette bande dessinée explore une période particulière de sa vie, lorsqu’elle se trouve à Deadwood, en compagnie de Wild Bill Hickok…

L’une des forces principales de Calamity Jane réside dans la manière inventive dont la bande dessinée est structurée pour différencier les récits de la protagoniste. Lorsque Jane narre ses souvenirs, souvent bravaches et teintés d’affabulations, les illustrations adoptent un style plus rudimentaire avec des couleurs délavées, marquant une rupture visuelle qui reflète en seconde intention l’incertitude entre la réalité et la fiction. En racontant ses exploits, C.J. capte l’attention des habitués du saloon de Deadwood, faisant de ses récits une arme redoutable pour s’affirmer dans un monde où les femmes comme elle ne sont ni attendues ni acceptées.

Jane est en effet dépeinte comme une figure de transgression sociale. Sa simple présence dans un bar peut provoquer des réactions violentes ; elle se voit par exemple refuser à boire au même titre qu’un homme noir ne peut consommer à l’intérieur du saloon. Ces moments illustrent le racisme et le sexisme omniprésents dans l’Amérique du XIXe siècle, mais aussi la manière dont Calamity Jane s’est construite une réputation de rebelle et d’insoumise face à ces normes oppressives, qu’elle rejette en bloc et avec style.

À travers ses multiples rôles – cuisinière, lingère, conductrice d’attelage ou infirmière pendant l’épidémie de variole –, Jane se distingue par sa polyvalence et son refus des codes de genre. Elle est perçue comme un « demi-homme » par ceux qui l’entourent, une figure qui refuse les assignations traditionnelles de la féminité. Dans une époque où les femmes ne sont pas acceptées dans l’armée, son aspiration à la même liberté que les hommes la place ainsi en avance sur son temps, en tant que féministe non déclarée mais évidente.

L’album met en lumière cette tension entre son désir de se réaliser pleinement et la perception qu’en ont les autres. Dans la reconstitution de la vie à Deadwood, l’album montre parfaitement comment Calamity Jane construit son propre mythe à travers ses récits oraux, un phénomène amplifié par sa consommation d’alcool qui, paradoxalement, nourrit à la fois sa réputation et ses déboires. Ce sont ces mêmes récits qui la maintiennent vivante dans la mémoire collective, même si la frontière entre la vérité et la légende demeure floue.

En donnant une voix à Jane, en contextualisant son existence à l’aune d’une enfance difficile, les autrices ne se limitent pas à l’illustration d’une biographie précise ou chronologique. Au lieu de cela, elles cherchent à comprendre ce qui l’anime, son besoin constant de se raconter et de réinventer ses propres aventures. Mais surtout de s’affranchir des contraintes et des assignations sociales. À travers ses nombreuses histoires, Calamity Jane apparaît comme un symbole d’autodétermination et d’affirmation de soi, combattant la marginalisation par l’appropriation de son propre récit.

Calamity Jane se distingue par son portrait moderne d’une femme en quête de liberté, affrontant les normes de son temps avec une résilience peu commune. Marie Bardiaux-Vaïente et Gaelle Hersent nous parlent inévitablement de la redéfinition des rôles de genre et de la résistance aux stéréotypes. Cet album constitue en sus un hommage à toutes celles qui ont choisi de vivre selon leurs propres termes, quels qu’en soient les risques, et ce y compris dans l’Ouest sauvage souvent perçu comme viriliste. Un très bel album, dont le caractère débridé coïncide parfaitement avec l’héroïne. 

Calamity Jane, Marie Bardiaux-Vaïente et Gaelle Hersent
Glénat, septembre 2024, 56 pages

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Deauville 2024 : clôture, coups de cœur et critique de Finalement

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Le Festival de Deauville 2024 s’est clôturé hier soir avec la remise du Talent Award à Natalie Portman, la cérémonie du Palmarès et la projection de Finalement de Claude Lelouch. Marquée par une fréquentation record, une multitude d’hommages et une compétition pluvieuse plutôt décevante, la 50ème édition du Festival ne nous a pas offert son meilleur cru pour cet anniversaire symbolique.

Pour célébrer son demi-siècle, le Festival de Deauville a voulu mettre les petits plats dans les grands : invités de choix, prix spéciaux, vidéos dédicaces de réalisateurs primés, et même une salle supplémentaire mobilisée pour présenter 50 films classiques américains. Si l’intention semblait bonne, elle a donné l’image d’un Festival résolument ancré dans son passé florissant et moins attaché au renouveau du cinéma actuel. En outre, les polémiques estivales, autour de l’éviction du directeur Bruno Barde et d’Ibrahim Maalouf, ont lancé le Festival dans un climat nuageux qui n’a certainement pas contribué à la qualité de la sélection.

La Compétition de ce 50ème Festival manque en effet de l’audace, de l’inventivité et de l’émotion auxquelles certaines éditions nous ont habitués. L’an passé, nous avions ri aux éclats devant Laroy, pleuré devant Past Lives, frissonné devant I.S.S. et découvert l’Amérique profonde dans The Sweet east. A côté, la fournée 2024 paraît malheureusement bien fade. Des sujets déjà vus traités sans originalité (la fuite des étrangers dans The stranger’s case, la peur des policiers blancs dans The Knife) et des films d’ambiance longs et parfois ennuyants (Les damnés, Noël à Miller’s point), ont échelonné la Compétition d’œuvres difficiles à digérer. Enrichie par le partenariat cannois, qui existe depuis 2021, la programmation du Festival a cependant permis au public de découvrir le magnifique animé de Michel Hazanavicius, La plus précieuse des marchandises, le Grand Prix indien All we imagine as light et le très solaire Parthenope. Retour sur les longs-métrages que nous avons retenus au sein de cette édition anniversaire singulière et hasardeuse.

Nos coups de cœur

La Cocina

La Cocina nous plonge au cœur des cuisines étourdissantes d’un restaurant New-Yorkais. Avec sa mise en scène inventive et virovoltante, cette comédie dramatique filmée en noir et blanc offre une singulière cinématographique. Elle traite du monde du travail et du désespoir d’immigrés qui perdent lentement pied au sein d’une fourmilière étouffante. Etrangement boudé par le jury et la presse, La Cocina a obtenu une petite consolation avec le Prix Barrière du 50ème Festival.

In the Summers

Grand Prix du Festival, In the Summers traite des liens familiaux qui s’étiolent à travers le passage progressif à l’âge adulte de deux sœurs soudées. Le film propose un drame émouvant, qui doit beaucoup à l’interprétation de ses deux comédiennes, tout en surfant délicatement sur la vague du cinéma queer. Alessandra Lacorazza signe ainsi un premier long-métrage incarné sonnant l’heure de retrouvailles estivales à la saveur douce-amère, entre moments de joie, distance et résilience.

We Grown Now

We Grown Now nous emmène dans les fameux logements sociaux de Cabrini-Green à Chicago, berceau de faits divers souvent morbides. Minhal Baig en prend cependant le contrepied en brossant le portrait d’une communauté qui illumine ces précieux refuges et qui tente de s’élever dans la société qui les marginalise à tort. Faute de trôner au palmarès, et à travers le regard fantaisiste et désenchanté de deux adolescents, ce conte d’une jeunesse pleine de vie et d’espoir nous aura ému jusqu’au bout.

Daddio

Daddio, comédie grinçante à l’humour décalé, nous incite à renouer le lien humain avec le dialogue. Premier long-métrage de Christy Hall, le film expose qu’une rencontre hasardeuse peut venir bouleverser le cours de notre existence. En nous invitant à nous reconnecter aux autres, mais aussi à nous-mêmes, à nos ressentis et à nos désirs, cette comédie dramatique amusante et attachante, qui roule sans accroc, nous offre un trajet tout à fait plaisant.

Finalement, pélerinage erratique

Introduit comme une fable musicale, Finalement compose une partition discordante qui retrace, à grand renfort de chansons et de trompette, la fuite en avant d’un avocat défroqué. La comédie, plutôt amusante dans ses premières scènes, tombe rapidement dans un long et fastidieux méli-mélo de péripéties extravagantes sur fond de décors cartes postales.

Kad merad y incarne Lino, un avocat très impliqué qui se place délibérément dans la situation de ses clients afin de mieux les défendre. Atteint de la folie des sentiments, une pathologie lui retirant tout filtre de parole, il ruine l’ambiance d’un repas de famille et tire sa révérence professionnelle. Lino s’embarque alors pour un périple improvisé au cœur de la France. Au gré de rencontres impromptues, entre la Normandie, Béziers, la Bourgogne et Avignon, il croise notamment des pèlerins, un écrivain et une fermière.

Par ses personnages à peine esquissés et ses changements de lieux constants, Finalement se perd dans un récit fourre-tout sans queue ni tête dont on peine à conserver le fil. Prostitution, Rafle du Vel d’Hiv, Mont-Saint-Michel, vingt-quatre heures du Mans, presque tout y passe, si bien que le scénario se réduit à un enchevêtrement maladroit d’éléments non imbriqués. La musique omniprésente, la lenteur et la longueur du film n’aident pas davantage le long-métrage à se sortir de la vase. On comprend aisément pourquoi le Festival tenait à inviter Claude Lelouch, le réalisateur de l’iconique Un homme et une femme auquel la ville doit tant. Cependant, Finalement clôt cette cinquantième édition, déjà en demi-teinte, toujours dans la direction du vent de l’hommage qui a soufflé fort pendant l’ensemble du Festival.

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Copyright Metropolitan FilmExport

Bande-annonce : Finalement

Fiche technique : Finalement

Réalisation : Claude Lelouch
Scénario : Claude Lelouch, Grégoire Lacroix, Pierre Leroux et Valérie Perrin
Musique : Ibrahim Maalouf
Photographie : Maxine Heraud
Direction artistique : Jean-Philippe Petit
Montage : Stéphane Mazalaigue
Décors : Natasha Lacroix
Costumes : Christel Birot
Producteurs : Victor Hadida, Claude Lelouch
Producteurs délégués :
Sociétés de production : Les Films 13
Pays de production : France
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 2h07
Genre : Comédie dramatique, Musical, Romance
Date de sortie : 13 novembre 2024

« Les Crieurs du crime » : faits divers et sensationnalisme médiatique

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Dans Les Crieurs du crime, Sylvain Venayre et Hugues Micol problématisent la question du fait divers au début du XXe siècle en France, à travers l’affaire tragique et sordide de Soleilland. Le roman graphique offre en sus une réflexion sur la manière dont les médias de l’époque ont amplifié le sentiment d’insécurité et influencé le débat public, notamment sur l’abolition de la peine de mort…

Dans le Paris de la Belle Époque, la presse, en pleine effervescence, joue un rôle fondamental dans la diffusion de l’information et, bien souvent, dans sa manipulation. À travers l’affaire Soleilland, ici romancée, Les Crieurs du crime montre comment les grands journaux exploitaient des crimes atroces pour vendre toujours plus de papier. Les rotatives, récemment exploitées, tournaient alors à plein régime et la concurrence entre les différents titres, féroce, encourageait le sensationnalisme.

Dans l’album, le directeur d’un journal, Lachaise, désire rattraper son retard sur ses concurrents. Pour ce faire, il retarde le voyage de noces d’un reporter, Valentin. La guerre des journaux qui sévit alors dans la capitale est à son comble. L’enquête sur la disparition d’une fillette et la découverte macabre de son cadavre à la gare deviennent le terreau d’une presse avide de sensationnel, où chaque détail sordide révélé ou fantasmé est une opportunité pour vendre davantage de journaux. Dans cette ambiance de surenchère, le public parisien, tout comme les journalistes eux-mêmes, semble fasciné par le morbide.

Venayre et Micol mettent parfaitement en lumière la manière dont le langage est utilisé par les médias de l’époque pour manipuler l’opinion publique. Les voyous sont qualifiés d’apaches, un terme qui déshumanise et diabolise, tandis que les prostituées sont décrites comme des victimes d’une « traite des blanches », une expression qui cherche à susciter l’indignation et la peur. Ce choix lexical n’est pas innocent : il vise à créer des ennemis intérieurs et à justifier des mesures répressives. La frange la plus conservatrice de la société réclame alors l’application stricte du Code pénal et le maintien de la peine de mort, voyant en ces mesures une réponse à la montée de l’insécurité perçue. Dans ce contexte, la presse se fait l’instrument de la peine capitale…

Les Crieurs du crime s’attarde également sur la représentation de la femme dans la presse populaire de l’époque. L’idée que les femmes, avec leur supposée curiosité naturelle et leurs capacités de dissimulation, pourraient être utiles à la police est colportée par des commentateurs peu nuancés. Cette image ambiguë et stéréotypée traduit le fait que la place des femmes dans l’espace public est en pleine redéfinition – mais mue par les lieux communs. Valentin, de son côté, rêve d’écrire un grand roman policier et prend conscience, peu à peu, des vilenies de la presse populaire.

Avec Les Crieurs du crime, Sylvain Venayre et Hugues Micol nous offrent une œuvre riche et complexe qui interroge non seulement la fonction du fait divers dans la société mais aussi le rôle de la presse comme actrice politique et sociale. À travers un récit qui mêle enquête, critique sociale et réflexion historique, ce roman graphique nous rappelle que les questions soulevées par l’affaire Soleilland – telles que l’influence des médias sur la justice et la politique, ou encore la manipulation de l’opinion publique – résonnent encore dans notre monde contemporain…

Les Crieurs du crime, Sylvain Venayre et Hugues Micol
Delcourt, septembre 2024, 144 pages

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« L’Aventurier » : condition humaine

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L’Aventurier, d’Alessandro Tota et Andrea Settimo, publiée chez Glénat, est une aventure médiévale inspirée d’un roman inachevé d’Arthur Schnitzler. Dans l’Italie de la Renaissance, on suit les errances d’Anselmo Ringardi, un jeune noble dont la vie bascule à la suite d’une prophétie funeste. Entre quête de sens, refus de l’inéluctable et confrontation avec la mort, ce roman graphique propose une réflexion profonde et moderne sur la condition humaine.

Au début du XVIe siècle, Anselmo Ringardi, jeune noble insouciant, voit son existence bouleversée par la peste qui emporte ses parents. Confronté à cette tragédie, il quitte sa ville natale, rejetant le destin que son père avait prévu pour lui – entrer dans la garde de la ville et épouser une femme de bon rang. En fuyant l’épidémie, il commence un voyage périlleux marqué par des rencontres singulières, notamment avec Lucrezia, la fille du célèbre devin Géronte.

Géronte possède un don unique : celui de prédire précisément la date de la mort des gens. Après avoir découvert qu’Anselmo a séduit sa fille, Géronte lui annonce qu’il ne lui reste plus qu’un an à vivre. Ce qui semble être une malédiction devient alors pour Anselmo une motivation à se lancer dans une existence où chaque instant est vécu avec audace et témérité. Après tout, rien ne peut lui arriver avant 365 jours ! Dès lors, il adopte une vie d’aventure, cherchant à défier le destin qui semble déjà écrit pour lui.

L’Aventurier n’est pas une simple histoire de cape et d’épée ; c’est avant tout une étude psychologique des tourments humains face à l’inéluctabilité de la mort. Le choix d’adapter un texte inachevé d’Arthur Schnitzler, auteur de La Nouvelle Rêvée (qui a inspiré le fameux Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick), est significatif. L’œuvre de Schnitzler se distingue en effet par ses portraits psychologiques intenses, décrivant des personnages confrontés à des destins qui leur échappent.

Alessandro Tota et Andrea Settimo se sont emparés de cette matière pour imaginer la conclusion de l’histoire, enrichissant le parcours d’Anselmo de questionnements existentiels et de remises en question. Le jeune homme, d’abord révolté par la prédiction de Géronte, adopte ensuite une attitude bravache, persuadé qu’il peut échapper à la fatalité. Toutefois, cette quête effrénée ne fait que le confronter davantage à ses propres limites et à la vacuité de ses efforts.

Visuellement, L’Aventurier se distingue par une narration graphique soignée et immersive. Le style d’Andrea Settimo, avec ses traits évocateurs et ses compositions dynamiques, parvient à traduire l’essence des émotions complexes et contradictoires des personnages. L’arrivée de la peste est quant à elle accompagnée d’une transition graphique marquante où les couleurs deviennent verdâtres et l’ambiance presque cauchemardesque.

Les thèmes intemporels – la peur de la mort, l’amour, le sens de la vie, la quête de liberté – irriguent le récit de bout en bout. Dans un cadre médiéval qui, bien que lointain, résonne avec des préoccupations contemporaines, l’attitude d’Anselmo face à sa prophétie de mort imminente, oscillant entre insouciance et désespoir, interroge sur la manière dont chacun de nous choisit de vivre avec la conscience de sa propre finitude. Entre aventure, psychologie et réflexion existentielle, ce roman graphique étonne par son univers visuel, son écriture fine et son exploration des thèmes de la destinée et de la mort…

L’Aventurier, Alessandro Tota et Andrea Settimo 
Glénat, septembre 2024, 184 pages 

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3.5

« L’Équation à trois cœurs » : (dés)intégrée

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Roman graphique de Margaux Reinaudo et Louise Giovannangeli, paru aux éditions Marabulles, L’Équation à trois cœurs raconte l’histoire de Jeanne, une jeune femme parisienne aux prises avec une relation amoureuse triangulaire, complexe et toxique. En proie aux doutes et aux désillusions, elle va être confrontée aux tourments d’une relation asymétrique marquée par la manipulation et l’égoïsme masculin.

Jeanne, trentenaire vivant à Paris, mène une vie amoureuse relativement conventionnelle, jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Paul, un collègue de travail. Ce dernier est déjà en couple avec Solène, mais son attachement pour lui l’emporte et fait naître une liaison adultère. Jeanne espère que cette histoire d’amour naissante amènera Paul à reconsidérer son couple et qu’ils sauront, ensemble, faire fi des obstacles. Ce qu’il lui propose après quelques semaines est d’une tout autre nature : essayer le polyamour dans une relation triangulaire où chacun est censé avoir une place équitable.

Paul est un personnage principalement défini par ses traits toxiques : il est manipulateur, hypocrite et centré sur ses propres désirs. Il fait des promesses qu’il ne tient jamais, offre une attention à géométrie variable, joue avec les émotions de Jeanne pour maintenir son emprise sur elle. Lorsqu’il propose une relation à trois avec Solène, Jeanne, malgré son manque de désir et d’intimité avec Solène, accepte. Mais ce qui est en découle la plonge dans un profond désarroi… Alors que Jeanne aspire à une relation sincère et épanouissante, elle se retrouve continuellement reléguée au second plan. 

Paul continue de maintenir des liens forts avec Solène. Cette relation à trois n’est pas tant une exploration du polyamour que la perpétuation d’un déséquilibre de pouvoir où Jeanne est constamment mise en compétition avec Solène. Les moments de complicité que Paul partage avec Solène, plus nombreux, tendent à dévaloriser Jeanne, la plongeant dans le doute et l’insécurité. Cette spirale de manipulation et de malhonnêteté contribue à l’épuisement émotionnel de Jeanne, qui se voit de plus en plus isolée, tant des autres que d’elle-même.

Paul se montre capable de mensonges systématiques pour éviter toute confrontation avec la vérité de ses actions, utilisant le moindre prétexte pour justifier ses comportements inappropriés. Son attitude envers Jeanne est un exemple flagrant de l’égoïsme masculin et de l’exploitation émotionnelle. Il est pourtant difficile, tant pour Jeanne que pour Solène, de percer à jour Paul : il multiplie les mensonges, joue l’une contre l’autre, s’empare du moindre prétexte pour papillonner et mentir à celle auprès de qui il devrait être. 

Au fil des pages de L’Équation à trois cœurs, Jeanne traverse une véritable descente aux enfers. Paul parvient à phagocyter sa vie. Jeanne finit par renoncer à des aspects essentiels de son identité. Son épuisement émotionnel est d’autant plus marqué par le confinement que Paul choisit de passer avec Solène, laissant Jeanne seule et encore plus vulnérable. Cette expérience, comme d’autres, accentue son sentiment de trahison et de perte de soi. L’intrigue met ainsi en lumière les conséquences dévastatrices d’une relation déséquilibrée, où le contrôle et l’exploitation font loi, remplaçant le respect mutuel et l’affection sincère.

L’Équation à trois cœurs offre une critique acerbe de la masculinité toxique et des dynamiques de pouvoir asymétriques au sein des relations amoureuses. Margaux Reinaudo et Louise Giovannangeli montrent, avec sensibilité, comment l’amour, lorsqu’il est aveuglé par le déni et la manipulation, peut mener à une destruction intérieure…

L’Équation à trois coeurs, Margaux Reinaudo et Louise Giovannangeli
Marabulles, septembre 2024, 144 pages

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3.5

« Producteurs et parasites » : l’imaginaire si désirable du Rassemblement national

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Dans Producteurs et parasites, Michel Feher cherche à comprendre sur quoi repose la popularité croissante du Rassemblement National (RN), en analysant non pas le rejet de ses adversaires politiques, comme on le fait trop souvent, mais en se penchant plutôt sur l’adhésion aux valeurs et à la vision du monde qu’il propose. Le livre met en lumière la manière dont le parti divise la société française en deux catégories économiques et morales : les « producteurs », vertueux et travailleurs, et les « parasites », perçus comme des profiteurs, étrangers ou spéculateurs. 

Cette dichotomie simplificatrice révèle une imagerie puissante, ancrée dans une critique de longue date des privilèges et des rentes. Michel Feher montre comment cet imaginaire résonne avec une histoire politique marquée par des théories sociales et raciales, et comment il continue de façonner, aujourd’hui encore, le discours et l’attrait de l’extrême droite en France.

Une dichotomie séduisante 

Le Rassemblement National (RN) est trop souvent réduit à une réaction de colère de l’électorat contre l’establishment. Ce faisant, il est rarement perçu comme un choix délibéré fondé sur une adhésion aux idées qu’il défend. Michel Feher propose de reconsidérer cette perspective. Plutôt que d’interpréter le vote pour le RN comme une simple réaction de rejet, il met en avant la popularité de l’extrême droite en examinant les satisfactions que sa vision du monde offre à ses électeurs. Cette vision repose sur une division manichéenne de la société en deux groupes fondamentalement opposés : les « producteurs », qui contribuent à la prospérité nationale par leur travail et leurs investissements et les « parasites », perçus comme des profiteurs illégitimes des richesses créées par les autres.

Le RN situe sa rhétorique sur une ligne médiane, opposant à la fois les « parasites » de l’élite économique (les spéculateurs financiers et rentiers) et ceux de la base sociale (les étrangers oisifs ou les bénéficiaires de l’assistance publique). En structurant ainsi son discours, le parti répond à une double demande de justice sociale et de protection nationale, tout en canalisant les frustrations populaires contre des ennemis clairement désignés. Ce discours séduit, car il offre une explication simplifiée aux inégalités perçues et aux dysfonctionnements sociaux, tout en désignant des coupables facilement identifiables.

Racialisations et continuités historiques

Michel Feher s’engage dans une analyse historique pour montrer que cette division entre producteurs et parasites, ce producérisme racialisé, n’est pas une invention récente de l’extrême droite contemporaine, puisqu’elle s’inscrit dans une longue tradition de pensées sociales et économiques. Il fait référence à des figures telles qu’Emmanuel Sieyès, les Niveleurs anglais, Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx, chacun ayant, à sa manière, contribué à articuler les termes de ce débat. Cependant, la distinction que fait le RN entre producteurs et parasites a toujours un fondement racial, héritant de traditions idéologiques antérieures.

Cette racialisation du discours a des précédents marquants. On accusait, par exemple, les ouvriers étrangers d’être soit trop malléables et donc exploités par le patronat, soit paresseux et peu fiables, soit même de menacer la pureté de la société par le métissage – ou, au contraire, de s’en exclure volontairement. Ces stéréotypes, qui amalgament des critiques économiques, sociales et raciales, persistent dans la rhétorique du RN actuel, où les étrangers, et en particulier les musulmans, sont souvent désignés comme des parasites menaçant l’intégrité et la cohésion nationale. 

La polarisation entre « producteurs » et « parasites » a également alimenté d’autres régimes d’extrême droite, notamment le nazisme. Adolf Hitler diabolisait les Juifs comme des spoliateurs et ennemis de l’intérieur, s’appuyant sur des théoriciens tels que Carl Schmitt, Werner Sombart, Ernst Jünger et Gottfried Feder pour justifier une économie autarcique et « purifiée » des éléments considérés comme déviants. Michel Feher montre comment, dans cette perspective, le RN recycle une opposition productiviste racialisée qui, malgré son apparente modernisation, conserve des éléments fondamentalement discriminatoires.

En contraste, les théories économiques de John Maynard Keynes, James Buchanan et d’autres offrent des visions divergentes de la relation entre production et spéculation. Keynes, par exemple, prônait un équilibre entre investissement productif et stabilité monétaire, tandis que Buchanan critiquait les compromis néo-keynésiens qui, selon lui, favoriseraient des monopoles et des profiteurs au détriment d’une économie libérale saine. Le RN manipule ces tensions pour justifier une économie nationaliste où la préférence nationale et la fermeture des frontières deviennent des solutions aux crises économiques et sociales.

Évolution et normalisation du discours du RN

L’évolution du RN, surtout sous la direction de Marine Le Pen, montre une adaptation stratégique à un contexte politique et international changeant. Le parti tente de se normaliser en adoucissant certaines de ses positions historiques, notamment en abandonnant un antisémitisme explicite et en soutenant Israël dans certains conflits. Cette transformation vise à rendre le RN plus acceptable pour une droite conservatrice en quête d’alliances, et à s’adapter à un paysage européen où les ententes entre la droite classique et l’extrême droite deviennent de plus en plus courantes.

Cependant, cette normalisation ne signifie pas l’abandon de la rhétorique fondatrice gorgée de producérisme racialisé. L’imaginaire du RN continue de reposer sur l’opposition entre producteurs et parasites, mais il se décline désormais de manière plus subtile, en ciblant par exemple l’« islamo-gauchisme » au lieu du « judéo-bolchévisme », ou en condamnant les élites financières internationales tout en évitant des termes explicitement antisémites. Michel Feher montre que ces ajustements stratégiques ne font que renforcer l’attrait du RN en jouant sur des peurs contemporaines tout en préservant un discours fondamentalement excluant et discriminatoire.

Producteurs et parasites déploie ainsi une analyse perspicace de l’imaginaire qui alimente le succès du Rassemblement National. En explorant l’histoire et les continuités idéologiques derrière l’opposition entre « producteurs » et « parasites », Michel Feher démontre que le succès du RN ne repose pas seulement sur le désaveu de ses adversaires politiques ou sur la crise économique, mais sur un discours séduisant qui promet protection et justice sociale tout en désignant des ennemis intérieurs et extérieurs…

Producteurs et parasites, Michel Feher
La Découverte, août 2024, 270 pages

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4

Rentrée littéraire : regards croisés sur Frapper l’épopée et Jour de ressac

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Frapper l’épopée d’Alice Zeniter (Flammarion) et Jour de ressac de Maylis de Kerangal (Verticales) sont deux romans parus en septembre 2024. Le premier raconte l’histoire de Tass, professeure remplaçante, qui, après un chagrin d’amour retourne vivre définitivement en Nouvelle-Calédonie. Le second celle d’une narratrice confrontée à un cadavre non identifié retrouvé avec son numéro de téléphone dans la poche, et qui marque son retour au Havre. Deux retours aux sources pour deux héroïnes qui disent autant du monde d’aujourd’hui que de leurs autrices respectives.

Les deux autrices, Maylis de Kerangal et Alice Zeniter, publient chacune un nouveau roman en cette rentrée littéraire. Invitées de l’émission de rentrée de La Grande librairie, elles ont pu s’exprimer sur ce que signifie « être chez soi ». Pourtant, si dans leurs deux récits, il s’agit bien d’un retour en terre natale pour les héroïnes, il est surtout question d’une nouvelle appréhension des lieux, d’un nouveau regard, habité d’une étrangeté même relative. Le titre du roman d’Alice Zeniter Frapper l’épopée est révélateur.  Il n’est pas question pour Tass ou la narratrice (on ne connaît pas son prénom, elle dit « je ») de Jour de ressac de continuer comme avant mais bien de faire rupture avec un récit préexistant ou une attitude attendue d’elles. Bientôt, elles seront habitées, traversées par des affaires les « concernant » (ce sont les mots par lesquels la narratrice de Maylis de Kerangal est appelée au Havre « une affaire vous concernant ») alors qu’elles auraient pu, à priori, s’en tenir éloignées. Tass parce qu’elle n’est pas Kanak et la narratrice parce qu’elle ne reconnaît pas l’homme derrière le cadavre qu’on lui présente comme la « concernant ». Pourtant, les deux femmes vont être happées par les souvenirs et par l’Histoire. Tass en croisant la route de deux adolescents Kanak, comme en se noyant dans son passé, et la narratrice au Havre en plongeant dans la mémoire d’un premier amour qui se mêle aux ruines d’une ville détruite, puis effacée et reconstruite.

Tass comme la narratrice vont déconstruire le langage préétabli sur leurs vies et leurs passés. D’ailleurs, le nom complet du personnage inventé par Alice Zeniter est Tassadith, si on osait le jeu de mots « Tass a dit », on pourrait dire qu’une voix nouvelle s’inscrit dans l’histoire de la Nouvelle-Calédonie ou du moins dans les récits habituels sur ses autochtones, le « peuple premier ». Avec elle s’élèvent les voix de ceux qui n’eurent pas la chance comme Louise Michel (enfermée dès août 1873 au bagne en Nouvelle-Calédonie) d’écrire leur(s) Histoire(s) et en furent donc effacés. Voilà le premier coup de poing dans l’épopée officielle. Il s’agit de se dresser contre les attendus. La narratrice de Jour de ressac ne se contente pas, elle non plus, de recevoir la nouvelle de sa présence (ou plutôt de celle de son numéro de téléphone) dans une enquête criminelle, elle agit. Ce n’est pas pour rien si Maylis de Kerangal la fait croiser deux réfugiées ukrainiennes qu’elle accompagne un moment et dont elle écoute le récit pour le retranscrire, le transmettre.

Les deux romans décrivent des trajectoires non linéaires dans lesquelles les deux autrices se mêlent. Maylis de Kerangal parce qu’elle a grandi au Havre et, en l’arpentant avec son héroïne et son écriture pulsatoire (les phrases s’étirent et dessinent des images de cinéma), transforme la ville en personnage, tout en la reliant au monde en train de se faire. Alice Zeniter qui, par un joli pas de côté, se raconte au milieu d’une histoire de déplacés et y cherche les traces de ses origines. Elle y frappe littéralement le destin en détournant son roman pour mieux y revenir. Surtout, ces deux romans se confrontent à l’étrangeté, à l’autre et déjouent les fils d’une intrigue classique. Tass et NEP (l’une des membres du groupe Kanak « empathie violente » qu’Alice Zeniter invente pour s’autoriser à les faire parler) mêlent métaphoriquement leurs corps comme Alice Zeniter mêle agression sexuelle et colonialisme pour mieux faire entendre les voix libérées qu’on peine à écouter vraiment.

Il ne reste à la fin des deux romans, et cela est frappant, que des traces. Celle laissée dans un lit pour Alice Zeniter : « le matelas gardait la mémoire d’une autre forme que la sienne ». Celle d’un visage sur le quai d’une gare pour Maylis de Kerangal : « son visage déjà flou s’effaçant à travers la lucarne voilée de poussière ». Deux échos qui s’impriment dans la mémoire des lecteurs venus autant à la rencontre de deux plumes que de peuples et de voix qui tentent d’exister dans le monde contemporain. Deux épopées modernes qui entrent en résonnances et viennent frapper nos certitudes historiques et les récits de dominants présupposés.

Beetlejuice, Beetlejuice : nouveau chef d’œuvre ou naufrage nostalgique ?

Grand classique de la filmographie Burtonienne, le nom de ‘Beetlejuice’ est resté immaculé pendant 36 ans. Pour le plus grand plaisir de ses fans, le cinéaste américain a décidé de prendre un grand risque en déterrant son fantôme le plus loufoque. Alors, réussite ou chaos?

Résumé : Dans les années 80, un couple de jeunes mariés, Barbara (Geena Davis) et Adam Maitland (Alec Baldwin), meurent dans un accident de voiture. Devenus des esprits, ils sont contraints de hanter leur maison de Winter River. Alors, lorsque cette dernière est vendue à Charles (Jeffrey Jones) et Delia Deetz (Catherine O’Hara), qui emménagent avec leur adolescente gothique Lydia (Winona Ryder), ils sont bien décidés à les faire fuir. Pour cela, ils font appel à un pseudo bio-exorciste du nom de Beetlejuice.

Dans la version de 2024, à la suite d’un drame, les Deetz reviennent dans leur maison de Winter River.

Retour aux sources pour Tim Burton 

Si l’on s’intéresse purement aux caractéristiques du film, Beetlejuice, Beetlejuice est une réussite. Esthétiquement plaisant, baroque et gothique, le film est conforme aux codes du réalisateur. Ce nouvel opus est un divertissement de qualité qui repose sur un humour gras et satirique qui n’épargne pas la société américaine.

En reprenant des éléments classiques tels que les personnages, les références musicales ou encore les costumes, c’est un film qui s’adapte à son temps et à son auditoire, composé de quarantenaires nostalgiques et de plus jeunes qui découvrent l’œuvre. La fameuse robe rouge portée par Lydia dans le premier film est ainsi présente, tout comme le costume rayé légendaire de Beetlejuice. S’ajoute à cela, un détail très appréciable : une modernisation des trucages qui n’est pas forcée, et respecte tant l’essence du film que les attentes contemporaines.

Pour ce qui est de la musique, le légendaire Danny Elfman (Beetlejuice, Sleepy Hollow, Batman), nous offre une réadaptation de qualité de la bande-son originale du film. Avec un thème modernisé et une reprise gospel du fameux Banana Boat (DayO) de Harry Belafonte, il fait un merveilleux pont entre les deux films.

En ce qui concerne l’interprétation, malgré une performance prometteuse de Jenna Ortega (dans le rôle d’Astrid Deetz) et des apparitions 5 étoiles (Danny De Vito, Willem Dafoe, Justin Theroux…), c’est indéniablement les anciens acteurs qui portent le film. Dans son rôle de femme décalée, gothique et un peu paria, Winona Ryder est superbe. Mais le clou du spectacle repose dans la qualité de jeu de Michael Keaton (Beetlejuice) et Catherine O’Hara (Delia Deetz), qui demeure intacte presque 40 ans plus tard.

Un film qui reste dans l’ombre de son prédécesseur

En dépit de ces bons points, il est indéniable que Beetlejuice, Beetlejuice n’est pas au niveau de son prédécesseur. En matière scénaristique, on retrouve une histoire un peu fatiguée et très en surface. Loin des chefs d’œuvres qui ont fait son nom, Tim Burton réalise ici un film ponctué de longueurs au scénario brouillon.

Dans cette nouvelle version, nos fantômes adorés Barbara et Adam ont déménagé, ce qui laisse la porte ouverte à de nouveaux personnages. Si certains font l’unanimité, d’autres soulèvent plus de questionnements. C’est le cas notamment du personnage de Delores (Monica Bellucci) qui s’apparente plus à l’invitation d’un guest star qu’à une ligne scénaristique intéressante. Ses apparitions ponctuelles servent l’histoire mais demeurent superficielles, ne permettant pas au spectateur de s’attacher à elle ou de comprendre en quoi son rôle est fondamental.  Tous ces éléments inscrivent le film dans la lignée d’une dégringolade qualitative souvent pointée du doigt par la critique.

Alors, clap de fin pour Beetlejuice? 

Bien que la fin suscite des questionnements quant à un potentiel troisième volet, il semble que le glas ait sonné pour Beetlejuice. Attendu depuis des années, ce deuxième film est la concrétisation d’un projet avorté plusieurs fois par le réalisateur. On se souvient notamment du projet Beetlejuice goes Hawaiian, abandonné au profit de la réalisation de Batman en 1989. Il semble donc peu probable que Tim Burton décide d’emmener son personnage plus loin, pour des raisons comme son âge, celui des acteurs présents depuis le premier opus, ou encore le manque d’ouverture scénaristique.

Beetlejuice, Beetlejuice est une suite logique mais non indispensable. C’est un film sympathique mais qui manque cruellement de profondeur et se réfugie dans un recyclage de souvenirs du classique des années 80. Il n’apporte malheureusement aucune nouveauté susceptible de lui valoir à son tour la dénomination de classique du cinéma Burtonien.

Bande annonce – Beetlejuice, Beetlejuice

Fiche technique – Beetlejuice, Beetlejuice

Titre original : Beetlejuice Beetlejuice
Réalisation : Tim Burton
Scénario : Alfred Gough et Miles Millar, d’après les personnages crée par Michael McDowell et Larry Wilson
Musique : Danny Elfman
Casting : Michael Keaton (Beetlejuice), Winona Ryder (Lydia Deetz), Jenna Ortega (Astrid Deetz), Catherine O’Hara (Delia Deetz), Justin Theroux (Rory), Monica Bellucci (Delores), Willem Dafoe (Wolf Jackson), Burn Gorman (le père Damien)
Directeurs artistiques : Alex Baily, Will Coubrough, Will Houghton-Connell, Kira Kemble et Katrina Mackay
Décors : Mark Scruton
Costumes : Colleen Atwood
Photographie : Haris Zambarloukos
Montage : Jay Prychidny
Producteurs : Seth Grahame-Smith, David Katzenberg, David Geffen, Tommy Harper et Marc Toberoff
Producteur délégué : Tim Burton
Sociétés de production : Warner Bros. Pictures, Geffen Company et Plan B Entertainment
Société de distribution : Warner Bros. Pictures

Jeu d’enfant : le cache-cache de l’âme

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C’est par sa fascination d’un film télé, sorti en 1975, La Poupée de la terreur, que Tom Holland avoue n’avoir jamais été aussi effrayé. C’est à partir de ce moment qu’on lui a proposé Jeu d’enfant, un projet qu’il a pris à bras-le-corps en y ajoutant l’histoire d’un tueur introduit dans l’âme d’une poupée. Par cette imprégnation, il a réalisé un long métrage sur la relation intime d’une poupée tueur avec un enfant. Le premier épisode d’une saga à succès, souvent considéré comme le meilleur, le plus suggestif, le plus proche de l’épouvante, pour un résultat technique et filmique qui, avec du recul, devant la difficulté logistique, impose le respect. Une réussite aussi innovante que véritablement terrifiante grâce à l’importance toute particulière accordée aux différents développements psychologiques des personnages. Avant d’être une icône du cinéma d’horreur, Chucky était une peur intime. Celle de l’enfance, de l’objet familier qui devient hostile.

Incantation vaudou, transfert d’âme, fascination et répulsion irrésistibles, rejet mental d’un objet du quotidien qui s’anime, poupée de chair et de sang avec humanisation progressive, psychologie enfantine, croyance naïve, Jeu d’enfant a tout d’un film de série B qui sait s’affranchir du format d’un genre pour trouver sa place parmi les plus grands. Récit d’épouvante, de suspens, au pouvoir d’évocation immense : voici une œuvre qui ne tombe jamais dans le grotesque, la bouffonnerie, en multipliant des séquences assez graphiques, impressionnantes, marquantes, subjuguantes, potentiellement traumatisantes, particulièrement cinégéniques et qui sont toutes encore inégalées à ce jour dans la saga.

Malgré quelques facilités évidentes, le scénario favorise une succession de scènes qui évitent quasi systématiquement les écueils du film gore, anatomique, artériel et viandard. Le cadre s’impose dès les premières images avec un Brad Dourif épatant, jouant Charles Lee Ray, l’étrangleur. Le personnage est instantanément terrifiant quand, en train de mourir, il s’en prend verbalement en hurlant au policier qui le traque (Chris Sarandon, très bien désigné pour le rôle)… avant d’user de ses connaissances en sciences occultes pour transposer son âme à l’intérieur d’une poupée du magasin de jouets, dans lequel il se trouve.

Le mythe prend alors naissance. Andy, 6 ans – joué par l’étonnant Alex Vincent – authentiquement touchant et crédible – sera le petit garçon qui recevra la poupée en cadeau. Ce contact enclenchera une intimité, un rapprochement malsain, un lien dérangeant, qui consiste à faire de cet enfant celui qui recueille les confidences secrètes dans son lit de la part du jouet tueur. Cette naïveté, cette crédulité typique de cet âge, cette incapacité à se rendre compte de ce qui est réel et naturellement irréel, possible et normalement impossible, est le réceptacle d’une innocence qui est en danger, d’une enfance qui sera corrompue, avec un cocon familial qui finira temporairement éclaté.

Sur la forme, Jeu d’enfant use d’abord habilement de la steadicam, pour adopter le point de vue subjectif de Chucky quand il se déplace, avant d’exploiter plusieurs astuces en étant chaque fois adapté et saisissant : personne de petite taille afin que les mouvements soient réalistes (Ed Gale, courageux puisqu’il s’est immolé pour une scène sans être cascadeur de métier), poupée classique et surtout animatroniques pour mettre en avant un visage en plastique articulé au design particulièrement horrifique (un choix judicieux qui fait vivre de véritables objets de cinéma).

La bande son de Joe Renzetti, quasi exclusivement atmosphérique, joue de l’étrange avec des cordes parfois stridentes, toujours à propos et circonstanciées.

La topographie est aussi idéale grâce à son urbanisme infect (celui de Chicago), avec ses ruelles sombres, funèbres, caractéristiques, malfamées et typiques des années 80.

Citons deux scènes particulièrement mémorables, garanties sans une goutte d’hémoglobine. D’abord Andy, enfermé dans sa chambre en hôpital psychiatrique, voyant Chucky par la fenêtre monter les escaliers au loin, et qui s’écroule en pleurant, disant qu’il est venu pour le tuer. Ensuite, plus original, quand sa mère, commençant à croire à l’histoire de son fils, ne sachant plus si elle est seule chez elle, somme la poupée de parler, la menaçant de la brûler dans la cheminée après s’être rendu compte que cette dernière fonctionnait sans pile.

Un des autres atouts du film, lui conférant une identité assez unique, est le traitement attribué à la mythologie vaudou, exposée de manière remarquable et pertinente. La résidence de Charles Lee Ray, montrée comme l’antre du tueur, nous dévoile des fresques murales iconiques très réussies, entièrement dévouées au culte du Dieu Damballa.

La dernière partie du film est un véritable bouquet final, qui met à l’honneur des effets spéciaux recherchés, au sommet de ce qui se faisait à l’époque.

Ne reste alors que le visage du petit garçon derrière une porte entrouverte, ne pouvant s’empêcher de regarder une dernière fois la tête calcinée et décapitée de la poupée, marqué pour la vie par cette expérience traumatisante, victime d’un viol psychologique, d’une atteinte à son intégrité psychique.

Psychiatrie, enfance, parentalité, maternité, poupée, deuil, vaudou, enquête, indécision, suggestion, surnaturel : le champ lexical du film évoque une réussite qui est de l’ordre du premier degré, de la psychose, générant une phobie jamais écœurante, surtout glaçante, presque stupéfiante, paralysante, qui fonctionne à travers des aspects horrifiques épurés, privilégiant avant tout l’effroi et l’épouvante. Une œuvre majeure, un bijou noir et macabre, qui accessoirement met en avant une certaine idée du cinéma artisanal, et dont l’antagoniste est devenu unique en son genre.

Le réalisateur refusera de tourner la suite, à cause d’un scénario, qui n’a, selon lui, « aucune ramifications psychologiques ».

Bande-annonce : Jeu d’enfant

Fiche Technique : Jeu d’enfant

Synopsis : Pour ses six ans, Andy Barclay est comblé, sa mère lui fait cadeau d’une poupée parlante, joufflue à souhait nommée Chucky. Andy est fou de sa poupée et lui seul connait son secret. Chucky sait faire bien des choses, elle est même capable de tuer...

  • Titre original : Child’s Play
  • Titre français et québécois : Jeu d’enfant
  • Réalisation : Tom Holland
  • Scénario : Don Mancini, John Lafia et Tom Holland
  • Musique : Joe Renzetti
  • Photographie : Bill Butler
  • Montage : Roy E. Peterson et Edward Warschilka
  • Décors : Daniel A. Lomino (en)
  • Costumes : April Ferry
  • Production : David Kirschner, Laura Moskowitz, Barrie M. Osborne et Elliot Geisinger
  • Société de production : United Artists
  • Distribution : United Artists
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Format : Couleurs – 1,85:1 – Dolby – 35 mm
  • Genre : horreur, slasher, fantastique
  • Langue originale : anglais
  • Budget de production (estimation) : 9 000 000 $1
  • Durée : 87 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis : 9 novembre 1988 ; France : 5 avril 1989 ; Royaume-Uni : 2 juin 1989
  • Interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en France
  • Catherine Hicks (VF : Anne Rondeleux) : Karen Barclay
  • Chris Sarandon (VF : Bernard Lanneau) : Détective Mike Norris
  • Alex Vincent : (VF: Axel Schacher) : Andy Barclay
  • Brad Dourif (VF : Éric Etcheverry) : Charles Lee Ray / Chucky (voix)
  • Dinah Manoff : Maggie Peterson
  • Tommy Swerdlow (VF : Luc Florian) : Jack Santos (Mario)
  • Jack Colvin (VF :Jean-Pierre Delage) : Dr. Ardmore
  • Neil Giuntoli : Eddie Caputo
  • Juan Ramírez (VF : Marc Alfos) : Le SDF colporteur
  • Alan Wilder (VF : Patrice Dozier) : Mr. Criswell
  • Richard Baird : Le journaliste
  • Raymond Oliver (VF : Pascal N’Zonzi) : John Simonsen (Dr. Death)
  • Aaron Osborne : L’aide soignant
  • Edan Gross (VF : Odile Schmitt) : voix « gentille » de Chucky, poupée Brave Gars dans les publicités
  • Tyler Hard : Mona
  • Ted Liss : George
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