Deauville 2024 : We Grown Now, étape transitoire

La seconde journée de compétition a vu passer des relations conflictuelles au cœur de familles et de communautés qui prêchent le pardon. Le film de Minhal Baig magnifie cette notion dans un portrait sur l’enfance et l’amitié. We Grown Now raconte donc avec nostalgie la captivité de locataires de logements sociaux, en quête de rebond et de renaissance.

Synopsis : Chi­ca­go, 1992. Malik et Eric, 9 ans, sont deux amis insé­pa­rables. Curieux et ima­gi­na­tifs, ils par­courent la ville pour échap­per à la bana­li­té de leur vie d’écolier et à la dif­fi­cul­té de gran­dir dans un loge­ment social. Mais, à un âge où l’on apprend tout juste à affron­ter l’existence, leur lien indis­so­luble est remis en ques­tion lors­qu’une tra­gé­die secoue leur communauté.

Cinq ans après avoir présenté Hala au festival Sundance, Minhal Baig foule les planches de Deauville pour la première fois pour nous ramener un film solaire, inspiré de faits réels. Son précédent long-métrage évoquait déjà l’envie de s’émanciper des contraintes familiales au sein d’une famille musulmane. Ici, nous suivons de jeunes enfants afro-américains, obligés de réciter leur serment d’allégeance sous le drapeau des États-Unis avant le début de chaque cours. C’est en tout cas un aperçu des nombreux rituels qui habitent cette œuvre, remplie de souvenirs et de fantômes.

Sauter dans le vide…

Identifiable par ses nombreux bâtiments faits de briques rouges et blanches, Cabrini-Green est un quartier de Chicago qui ne ressemble en rien au rêve américain que convoitent même les personnes qui y naissent. Les immeubles sont en partie insalubres et en chantier, mais rien ne semble décourager Malik (Blake Cameron James) et Eric (Gian Knight Ramirez), dont les appartements sont superposés. Meilleurs amis dans la joie et la douleur, ils n’hésitent pas à faire l’école buissonnière lorsque le programme scolaire ne leur sied guère. Non pas qu’ils en profitent pour troubler l’ordre ou qu’ils se laissent dominer par les lois de la rue et des gangs. Ces derniers préfèrent de loin défier la gravité en récupérant des matelas et s’évader dans les étoiles ou à l’Art Institute.

Désireux de se voir pousser des ailes, ces enfants pleins d’innocence constituent la clé de compréhension du monde torturé des adultes. Sans le sou ni la sécurité de l’emploi, comment peuvent-ils réaliser les rêves de cette jeunesse éphémère ? Ce sont à travers les yeux de Malik et d’Eric qu’on lisse une partie de la réalité, celle qui aurait pu s’arrêter au misérabilisme pour provoquer ou émouvoir à outrance. Il n’en est rien. Cette histoire nous est essentiellement contée à travers des plans d’intérieur, où les regards des protagonistes suffisent à nous communiquer leur errance mentale, sans jamais les juger. La réalisatrice joue également avec sa focale et ajoute encore plus de profondeur à ce paysage qui n’existe plus grâce à des contre-plongées. La caméra de Baig attire ainsi toutes les teintes chaudes de son univers. Les appartements apparaissent alors comme des refuges indispensables pour se couper du monde bruyant et violent qui les attend une fois à l’extérieur. Le tragique décès de Dantrell Davis en atteste.

…atterrir chez soi

Sous les feux croisés d’une chasse contre la criminalité, Malik et Eric sont de simples dommages collatéraux, remplaçables au besoin. Pourtant, leur alchimie nous galvanise et nous réconforte. Le duo agit comme une bougie dans l’obscurité dans ce film, qui partage avec Stand by me un discours sincère sur la perte d’innocence, d’une étape transitoire où l’on est confronté aux incertitudes du changement et de la fatalité. C’est le genre de processus qui change une vie et qui les fait grandir de l’intérieur comme de l’extérieur. Qu’il s’agisse de cette génération qui a tout à découvrir, tout à conquérir,  ou celle de Dolores (Jurnee Smollett) et Jason (Lil Rel Howery), mère et père célibataires, il s’agit également de s’élever et de continuer à grandir encore plus.

Un peu à la manière de la comédie dramatique Crooklyn, où Spike Lee y encapsulait ses souvenirs d’enfance, We Grown Now constitue un hommage aux résidents de Cabrini-Green pour Minhal Baig. Elle nous montre la force des liens de cette communauté, seulement à travers deux familles qui sont pleinement conscientes des limites financières, sociales et morales qu’ils rencontrent. La réalisatrice insiste donc pour rétablir la vérité derrière l’acharnement médiatique qui a longtemps diabolisé ce lieu, reconnu comme propice aux violences en tout genre. La majorité des familles qui y loge n’a rien de plus précieux que les liens qui les unissent, notamment à travers une foi incontestée pour l’espoir. Un portrait particulièrement juste et poignant.

We Grown Now est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Minhal Baig
Année : 2024
Durée : 1h33
Avec : Blake Cameron James, Gian Knight Ramirez, S. Epatha Merkerson, Lil Rei Howery, Jurnee Smollett
Nationalité : États-Unis

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Jérémy Chommanivong
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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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