Deauville 2024 : La Cocina, fourmilière new-yorkaise

Quatrième film d’Alonso Ruizpalacios, La Cocina nous plonge au cœur des cuisines étourdissantes d’un restaurant new-yorkais. Bourrée d’idées de mise en scène et constamment en mouvement, cette comédie dramatique filmée en noir et blanc offre une vraie expérience cinématographique. En brisant les illusions d’un lointain rêve américain, tout simplement inaccessible dans un pays « qui n’existe pas », La Cocina expose le travail acharné d’immigrés sans papier, qui espèrent, luttent et perdent la tête dans un microcosme oppressant.

Synopsis : C’est le rush dans la cui­sine du Grill, res­tau­rant très ani­mé de Man­hat­tan. Quand de l’argent dis­pa­raît de la caisse, le ser­vice dégé­nère. Pedro, cui­si­nier rêveur et rebelle, tente de prou­ver son amour à Julia, tan­dis qu’Estella, nou­velle recrue tout juste arri­vée du Mexique, doit navi­guer dans ce chaos.

Alonso Ruizpalacios, encore peu connu du grand public, est déjà un habitué du Festival de Berlin. Son Gueros a remporté le prix du meilleur premier film en 2014 et son deuxième long-métrage, Museo, lui a rapporté quatre ans plus tard l’Ours d’argent du meilleur scénario. Avec La Cocina, son quatrième film, également présenté cette année à la Berlinale, le réalisateur mexicain s’offre un tournage en anglais et un ticket d’or pour le Festival de Deauville.

La guerre des pilons

Alors qu’un citadin nous explique sereinement la singularité de Time’s square, une place carrée par laquelle tout le monde passe, Estela, une jeune fille mexicaine, cherche angoissée son chemin dans les rues. Incapable de comprendre l’anglais, elle se retrouve rapidement happée dans le tumulte new-yorkais, exacerbé par un tourbillon d’images décalquées qui impriment nos rétines. Elle finit par nous ouvrir les portes de The Grill, un restaurant populaire au sein duquel elle espère obtenir un poste de cuisinière. Estela n’a ni l’âge légal de travailler ni papier, mais qu’importe, le chef Luis l’engage lorsqu’il entend le nom magique de Pedro, un ancien voisin de la jeune fille. Le patron très prévenant fournit même à sa nouvelle recrue une adresse pour obtenir un faux numéro de sécu.

L’arrivée d’Estela constitue l’occasion, ou plutôt le prétexte, pour planter le décor du film : la cuisine. C’est dans cette pièce agitée, rythmée par la réception des commandes, les cris, les insultes en tous genres, les coups de couteaux et les danses de serveuses que La Cocina compose un huis clos théâtral et stupéfiant. Nous suivons ainsi, le temps d’une journée, le travail titanesque exécuté par un petit personnel très majoritairement issu de l’immigration. Cette fourmilière humaine en panique n’emprunte cependant rien à l’organisation des insectes, à l’exception notable du respect de la hiérarchie. La cuisine apparaît donc comme un champ de bataille totalement chaotique, dont le tumulte incessant contraste avec l’ambiance placide de la salle de restauration. Un plan séquence particulièrement réussi intensifie, grâce à une caméra virevoltante, cette guerre informe, désordonnée et confuse. L’art de la confection et le dressage millimétré des assiettes de La Passion Dodin-Bouffant a bien vécu…

C’est en nous jetant dans ses fourneaux brûlants que La Cocina porte un regard acerbe sur le monde du travail. Le film donne en effet à voir des salariés stressés et opprimés, qui subissent continuellement menaces et remontrances. Le son glaçant et perpétuel de l’imprimante à ticket de commandes, machine implacable, résonne comme les cloches de l’enfer. Les patrons, largement déshumanisés, s’apparentent à des généraux chargés de maintenir un semblant d’ordre et de galvaniser les troupes. En remplaçant les plans de travail par des lits, on reconnaitrait presque Full Metal Jacket. Mais ici, il n’est pas question d’entraide ni de fraternité. Chacun son plat. Chacun son service. Et les chefs s’estiment déjà assez généreux en nourrissant leurs hommes et en les payant grassement, car après tout, qu’est-ce que des immigrés peuvent bien demander de plus ?

La cour des miracles

Symbole du melting pot américain, la fourmilière de La Cocina brasse un grand nombre de nationalités. Dans une cacophonie parfaitement inaudible, on y parle espagnol, anglais, français et bien d’autres langues à peine identifiables. Le Mexique, la Colombie et la République dominicaine ont également leurs représentants. Les cuisiniers se réduisent ainsi à leurs pays d’origine, qui leur servent couramment de surnom.

S’ils viennent de partout dans le monde, les immigrés gardent les mêmes espérances, de l’amour, de l’argent et un visa pour quitter The Grill. Des rêves qu’on leur agite sous le nez, compétence managériale oblige, comme une carotte pour les motiver. Même si l’humour autorise aux employés quelques moments de détente, les cuisiniers, esseulés et affligés, perdent lentement pied, parfois jusqu’à la folie. Pedro, un mexicain excité du couteau, cherche les ennuis en permanence. Il crie, s’insurge et casse tout sur son passage dans une tornade de vaisselle apocalyptique. Le duo qu’il forme avec Julia, une serveuse américaine interprétée par Rooney Mara, occupe progressivement le centre du film. Tandis que Pedro s’enfonce, Julia s’affirme et reprend peu à peu le contrôle de sa vie.

La Cocina abandonne malheureusement ses intrigues et sa galerie de protagonistes au profit d’une démonstration très stylisée de mise en scène. Les cuisiniers restent en effet très peu développés autrement que par leur étiquette d’immigrés. Quant à Estela, elle est tout simplement laissée sur le carreau une fois entrée au restaurant. Cette faiblesse scénaristique n’enlève cependant rien à l’esthétique visuelle et au rythme carabiné du film, véritable bijou de maîtrise technique.

En 2019, le matin du dernier jour de la Compétition, un film en noir et blanc, tout aussi expérimental et théâtral – mais aussi un peu plus viscéral – avait raflé le Grand Prix du Festival. La Cocina connaîtra-t-il à Deauville le même destin que The Lighthouse ? Réponse ce soir avec le Palmarès !

La Cocina est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Alonso Ruizpalacios
Année : 2024
Durée : 2h19
Avec : Raúl Briones, Rooney Mara, Anna Díaz, Motell Foste, Oded Fehr, James Waterson, Lee Sellars
Nationalité : États-Unis & Mexique

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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