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Deauville 2024 : Daddio, Taxi thérapie

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Que se passerait-il si de parfaits inconnus rivés à leurs téléphones se déconnectaient un moment pour échanger ? Après la période du Covid, Daddio, comédie grinçante à l’humour décalé, nous incite à renouer le lien humain avec le dialogue. Premier long-métrage de Christy Hall, le film expose qu’une rencontre hasardeuse peut venir bouleverser le cours de notre existence.

Synopsis : À l’aéroport JFK de New York, un soir, une jeune femme monte à l’arrière d’un taxi. Tan­dis que le chauf­feur démarre sa voi­ture en direc­tion de Man­hat­tan, ces deux êtres que rien ne des­ti­nait à se ren­con­trer entament une conver­sa­tion des plus inattendues… 

« Une déclaration à New-York », c’est ainsi que la réalisatrice américaine a défini Daddio. Une présentation plutôt étonnante dès lors que le film se déroule intégralement dans l’intérieur feutré d’un taxi jaune, symbole de la ville, certes, mais qui n’en montre presque rien. Avec ce singulier huis-clos automobile, Christy Hall signe une œuvre sincère, drôle et touchante, qui repose sur les interprétations impeccables de Sean Penn et Dakota Johnson.

Sur la route de Midtown

A la sortie de JFK, une jeune femme monte à bord d’un taxi. D’abord focalisée sur les messages de son amant, qui la harcèle de sextos, elle commence à discuter avec son chauffeur, Clark. Les sujets, courtois et anodins, virent rapidement aux débats sur le fonctionnement des hommes, des femmes, et à une étude de cas poussée sur la situation personnelle d’une cliente stupéfaite.

Taxi depuis des années, Clark a acquis une connaissance fine de tous types d’individus. Presque mentaliste, il décrypte en un regard qui est assis sur sa banquette arrière. Son analyse, très juste, sidère la jeune femme qui commence peu à peu à se confier. Clark donne alors son avis éclairé sur la posture complexe de sa cliente, tout en décryptant son attitude à la manière d’un psychologue.

En parlant très naturellement, les deux personnages acquièrent progressivement une belle complicité. Les langues se dénouent, et par un jeu enfantin, qui devient sérieux, chacun se confie sur les aspects de plus en plus intimes de sa vie. Le métier, la famille, l’enfance, les rêves, les relations, jusqu’aux drames affrontés, aucun sujet n’est tabou. Dans la lignée d’un Miss Daisy et son chauffeur, plus moderne et sans retenue, Daddio creuse les liens qui se peuvent se tisser, de manière totalement inattendue, le temps d’un trajet en voiture. Cet échange improvisé avec son chauffeur donne matière à réfléchir à la jeune femme. Grâce à cette vision extérieure, elle commence à remettre en question ses convictions et à répondre différemment aux messages qu’elle reçoit.

Filmé presque exclusivement en plans fixes et en champs, contre-champs sur les visages expressifs de ses deux protagonistes, Daddio compense sa réalisation très sobre par des dialogues parfaitement maîtrisés, tantôt drôles, tantôt graves, mais souvent surprenants. Ainsi, malgré sa durée plutôt longue, on ne s’ennuie jamais face à l’attente de la tournure imprévue que pourra prendre la conversation. Et ce d’autant plus que le duo d’acteurs fonctionne à merveille. Après Flag Day et Black Flies, Sean Penn montre une nouvelle fois son engagement au service du cinéma indépendant. Quant à Dakota Johnson, connue pour la trilogie à succès Cinquante nuances de Grey, elle trouve un rôle féminin à la mesure de la palette d’émotions qu’elle parvient sans peine à dégager.

En nous invitant à nous reconnecter aux autres, mais aussi à nous-mêmes, à nos ressentis et à nos désirs, cette comédie dramatique amusante et attachante, qui roule sans accroc, nous offre un trajet tout à fait plaisant. Elle dénonce au passage l’essor sans limite des réseaux sociaux et des innombrables applications en tous genres, à cause desquelles nous perdons lentement prise avec les réalités matérielles et affectives. En argent comme en amour, rien ne vaut donc le concret, le palpable, le face à face. Même si l’inexpérience de la réalisatrice se devine assez aisément, Daddio lui ouvrira peut-être la voie vers de nouvelles destinations cinématographiques.

Daddio est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Christy Hall
Année : 2024
Durée : 1h40
Avec : Dakota Johnson, Sean Penn, Marcos Gonzalez, Zola Lloyd
Nationalité : États-Unis
Date de sortie : 4 décembre  2024

Deauville 2024 : A Different Man, masques et faux-semblant

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S’il n’est plus coutume de rire des monstres au cinéma, sauf dans les bisseries assumées, A Different Man n’est pas exclu de cette catégorie. Porté par un Sebastian Stan dévoué, quel que soit le masque qu’il arbore, le film déjoue constamment nos attentes. Mais au terme d’un visionnage éprouvant, force est de constater que le récit cabotine et révèle des difficultés à concilier différents tons. Les apparences sont donc bel et bien trompeuses dans cette tragi-comédie qui ne parvient pas à transformer sa difformité en force.

Synopsis : Edward, acteur ama­teur en deve­nir, subit une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale radi­cale afin de trans­for­mer tota­le­ment son appa­rence. Mais son nou­veau visage de rêve ne lui apporte pas le bon­heur escomp­té et son exis­tence devient vite cau­che­mar­desque. Il perd ain­si le rôle de sa vie et devient obsé­dé par l’idée de récu­pé­rer ce qu’il a perdu.

La vie est plus facile pour les personnes au physique attrayant. Cette réalité pour certains en fait un cauchemar des autres, comme Adam Pearson, comédien atteint de neurofibromatose, que l’on a déjà aperçu dans Under the skin. Mais ce n’est qu’en 2018 qu’Aaron Schimberg lui offre un rôle clé dans Chained for Life. Le film dépeint l’étrange complicité entre une actrice et un comédien défiguré sur un tournage de film d’horreur. Son étude de l’aspect freak vaut bien qu’on s’y attarde un instant, notamment lorsque le jeu de miroir entre « la belle et la bête » parvient à déjouer les clichés de la maladie génétique. A Different Man est alors le troisième long-métrage d’un auteur qui analyse les recours possibles concernant l’inclusion de ces « monstres » dans la société. Malheureusement pour le héros, c’est la loi de Murphy qui le contraint à chuter encore plus fort à chaque fois qu’il tente de se relever. L’idée est assez séduisante et amusante, mais son application nous reste en travers de la gorge.

Human after all

Modeste acteur, ou monstre de foire, pour des producteurs faussement soucieux de se préoccuper de l’inclusion de personnes souffrant de handicaps, Edward est une caricature d’Adam Pearson et non d’un Elephant Man. Sebastian Stan y est méconnaissable sous cette prothèse massive en latex, conçue par Mike Marino (et qui a également créé celle du Pingouin dans The Batman). Schimberg n’a donc pas de difficulté à en capter la « laideur » dans un premier temps, avant que Pearson vienne chambouler toute l’intrigue. Le réalisateur cultive donc un climat de l’étrange, notamment lorsqu’on observe, avec un œil un peu voyeuriste, comment Edward vit au quotidien dans son appartement, où les façades se dégradent et où rien ne semble ordonné. Au regret de ne pas pouvoir siffler comme quelqu’un de « normal » ou de pouvoir séduire la voisine excentrique, Ingrid, il se livre lui-même à la science. Cela débouche vers le côté jouissif du body-horror The Substance, que l’on a découvert à Cannes. Malheureusement, la comparaison s’arrête là.

Edward change ainsi d’identité et même de nom. Il opte pour « Guy », un gars, un type. Tout ce qu’il y a de plus informel finalement. Sa personnalité d’antan n’est plus et Guy n’hésite plus à jouer de son physique pour vendre des biens immobiliers. Pourtant, même s’il n’a plus de rats pétrifiés qui toment de son plafond, ce dernier vit dans une nouvelle forme de solitude. N’importe qui aurait été satisfait de sa situation, mais un besoin irrépressible de renouer avec ses « racines » se fait sentir. Le monde rapetisse alors pour les besoins de sa nouvelle introspection, en lui offrant l’opportunité de retrouver Ingrid et de jouer dans la pièce qui s’inspire de sa vie d’avant. Cette dernière est d’ailleurs incarnée par Renate Reinsve, révélée par Joachim Trier avec le bouleversant Oslo, 31 août et la sensationnelle Julie (en 12 chapitres). Malgré sa palette de jeu incroyable, Schimberg la cantonne à jouer une cruche un peu décérébrée, qui ne sert pas toujours Edward ou Guy. Très fonctionnel dans son écriture, ce personnage finit par se fondre dans son propre décor de théâtre.

Un monstre qui en cache un autre

Le rôle d’Edward est donc vacant et Guy reprend, sans trop hésiter, le visage qui lui a valu moqueries et harcèlements. Peut-il vraiment redevenir lui-même ? A-t-il vraiment changé de l’intérieur ? Les réponses sont sans surprises lorsqu’Oswald (Adam Pearson) apparaît enfin. Les rôles s’inversent et Guy se métamorphose en monstre malgré lui. Entre jalousie et sentiment de regret, Guy se fait alors écraser par la réalité. Oswald, qui a murement digéré son chemin de croix, révèle l’imposture de Guy et le retour en trombe d’Edward. Cette malformation ne devient donc plus un sujet, si ce n’est dans un court passage où l’on pointe du doigt les castings orientés vers le physique. Préférant mettre en scène la démence de son personnage avec humour, plutôt que de traverser les nombreuses portes similaires qu’il a ouvertes, le cinéaste échoue à justifier l’intérêt d’une telle débauche d’énergie. Mieux vaut faire le tour du côté du formidable Sick of Myself, qui joue monstrueusement mieux ses cartes et sans être trop bavard, au risque de se répéter tout le long du programme.

En somme, s’il est assez honorable de célébrer (tardivement) la performance de Sebastian Stan lors de cette 50e édition du Festival de Deauville, il n’y aura ni triomphe, ni fascination pour A Different Man. Le film ne manque pas d’ambition, mais dans sa volonté de réunir l’onirisme, l’humour noir et la satire sociale au premier degré, il rend son étude de personnage artificielle. Ce conte alambiqué est à l’image de son concept et de son dénouement, nébuleux et absurde. On ne fait que rester en surface de belles promesses.

A Different Man est présenté dans la sélection Premières au Festival de Deauville 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

De : Aaron Schimberg
Année : 2024
Durée : 1h52
Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Adam Pearson, Owen Kline, Charlie Korsmo, Patrick Wang, Michael Shannon
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : La Cocina, fourmilière new-yorkaise

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Quatrième film d’Alonso Ruizpalacios, La Cocina nous plonge au cœur des cuisines étourdissantes d’un restaurant new-yorkais. Bourrée d’idées de mise en scène et constamment en mouvement, cette comédie dramatique filmée en noir et blanc offre une vraie expérience cinématographique. En brisant les illusions d’un lointain rêve américain, tout simplement inaccessible dans un pays « qui n’existe pas », La Cocina expose le travail acharné d’immigrés sans papier, qui espèrent, luttent et perdent la tête dans un microcosme oppressant.

Synopsis : C’est le rush dans la cui­sine du Grill, res­tau­rant très ani­mé de Man­hat­tan. Quand de l’argent dis­pa­raît de la caisse, le ser­vice dégé­nère. Pedro, cui­si­nier rêveur et rebelle, tente de prou­ver son amour à Julia, tan­dis qu’Estella, nou­velle recrue tout juste arri­vée du Mexique, doit navi­guer dans ce chaos.

Alonso Ruizpalacios, encore peu connu du grand public, est déjà un habitué du Festival de Berlin. Son Gueros a remporté le prix du meilleur premier film en 2014 et son deuxième long-métrage, Museo, lui a rapporté quatre ans plus tard l’Ours d’argent du meilleur scénario. Avec La Cocina, son quatrième film, également présenté cette année à la Berlinale, le réalisateur mexicain s’offre un tournage en anglais et un ticket d’or pour le Festival de Deauville.

La guerre des pilons

Alors qu’un citadin nous explique sereinement la singularité de Time’s square, une place carrée par laquelle tout le monde passe, Estela, une jeune fille mexicaine, cherche angoissée son chemin dans les rues. Incapable de comprendre l’anglais, elle se retrouve rapidement happée dans le tumulte new-yorkais, exacerbé par un tourbillon d’images décalquées qui impriment nos rétines. Elle finit par nous ouvrir les portes de The Grill, un restaurant populaire au sein duquel elle espère obtenir un poste de cuisinière. Estela n’a ni l’âge légal de travailler ni papier, mais qu’importe, le chef Luis l’engage lorsqu’il entend le nom magique de Pedro, un ancien voisin de la jeune fille. Le patron très prévenant fournit même à sa nouvelle recrue une adresse pour obtenir un faux numéro de sécu.

L’arrivée d’Estela constitue l’occasion, ou plutôt le prétexte, pour planter le décor du film : la cuisine. C’est dans cette pièce agitée, rythmée par la réception des commandes, les cris, les insultes en tous genres, les coups de couteaux et les danses de serveuses que La Cocina compose un huis clos théâtral et stupéfiant. Nous suivons ainsi, le temps d’une journée, le travail titanesque exécuté par un petit personnel très majoritairement issu de l’immigration. Cette fourmilière humaine en panique n’emprunte cependant rien à l’organisation des insectes, à l’exception notable du respect de la hiérarchie. La cuisine apparaît donc comme un champ de bataille totalement chaotique, dont le tumulte incessant contraste avec l’ambiance placide de la salle de restauration. Un plan séquence particulièrement réussi intensifie, grâce à une caméra virevoltante, cette guerre informe, désordonnée et confuse. L’art de la confection et le dressage millimétré des assiettes de La Passion Dodin-Bouffant a bien vécu…

C’est en nous jetant dans ses fourneaux brûlants que La Cocina porte un regard acerbe sur le monde du travail. Le film donne en effet à voir des salariés stressés et opprimés, qui subissent continuellement menaces et remontrances. Le son glaçant et perpétuel de l’imprimante à ticket de commandes, machine implacable, résonne comme les cloches de l’enfer. Les patrons, largement déshumanisés, s’apparentent à des généraux chargés de maintenir un semblant d’ordre et de galvaniser les troupes. En remplaçant les plans de travail par des lits, on reconnaitrait presque Full Metal Jacket. Mais ici, il n’est pas question d’entraide ni de fraternité. Chacun son plat. Chacun son service. Et les chefs s’estiment déjà assez généreux en nourrissant leurs hommes et en les payant grassement, car après tout, qu’est-ce que des immigrés peuvent bien demander de plus ?

La cour des miracles

Symbole du melting pot américain, la fourmilière de La Cocina brasse un grand nombre de nationalités. Dans une cacophonie parfaitement inaudible, on y parle espagnol, anglais, français et bien d’autres langues à peine identifiables. Le Mexique, la Colombie et la République dominicaine ont également leurs représentants. Les cuisiniers se réduisent ainsi à leurs pays d’origine, qui leur servent couramment de surnom.

S’ils viennent de partout dans le monde, les immigrés gardent les mêmes espérances, de l’amour, de l’argent et un visa pour quitter The Grill. Des rêves qu’on leur agite sous le nez, compétence managériale oblige, comme une carotte pour les motiver. Même si l’humour autorise aux employés quelques moments de détente, les cuisiniers, esseulés et affligés, perdent lentement pied, parfois jusqu’à la folie. Pedro, un mexicain excité du couteau, cherche les ennuis en permanence. Il crie, s’insurge et casse tout sur son passage dans une tornade de vaisselle apocalyptique. Le duo qu’il forme avec Julia, une serveuse américaine interprétée par Rooney Mara, occupe progressivement le centre du film. Tandis que Pedro s’enfonce, Julia s’affirme et reprend peu à peu le contrôle de sa vie.

La Cocina abandonne malheureusement ses intrigues et sa galerie de protagonistes au profit d’une démonstration très stylisée de mise en scène. Les cuisiniers restent en effet très peu développés autrement que par leur étiquette d’immigrés. Quant à Estela, elle est tout simplement laissée sur le carreau une fois entrée au restaurant. Cette faiblesse scénaristique n’enlève cependant rien à l’esthétique visuelle et au rythme carabiné du film, véritable bijou de maîtrise technique.

En 2019, le matin du dernier jour de la Compétition, un film en noir et blanc, tout aussi expérimental et théâtral – mais aussi un peu plus viscéral – avait raflé le Grand Prix du Festival. La Cocina connaîtra-t-il à Deauville le même destin que The Lighthouse ? Réponse ce soir avec le Palmarès !

La Cocina est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Alonso Ruizpalacios
Année : 2024
Durée : 2h19
Avec : Raúl Briones, Rooney Mara, Anna Díaz, Motell Foste, Oded Fehr, James Waterson, Lee Sellars
Nationalité : États-Unis & Mexique

Un enfer pour un autre, et advienne que pourra

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Depuis la fin du deuxième volet de cette trilogie, quelques mois ont passé. Nina et Slava sont les heureux parents d’une petite Vera. Grâce à un habile stratagème, ils s’occupent de la mine en autogestion avec les ouvriers qui ont contribué à son rachat.

On serait presque tenté de dire que pour Slava, Nina et le père de celle-ci, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais, ce serait oublier que le monde en question n’est autre que la Russie issue de la chute de l’URSS, un pays livré aux affairistes de tout poil dont les deux premiers volets nous ont présenté quelques exemples hauts en couleurs. Outre Lavrine avec qui Slava a tout appris du métier, nous avons constaté que de dangereux mafieux restent à l’affût des bonnes affaires. Ces personnages reflètent l’âme slave qui laisse entendre que toutes les histoires finissent mal…

Retour à Moscou

Slava surveille essentiellement ceux qui s’occupent de la remise en état et de l’entretient des machines, pendant que Nina tient les comptes et traite avec les fournisseurs et les clients. Plus détendu, Slava a pu se remettre à sa passion : la peinture. Sa production étant suffisamment importante en quantité et correcte en qualité (à ses yeux), Slava se décide à venir la proposer à Moscou. Pour cela, il traite avec un intermédiaire qui connait bien le marché de l’art. En dehors du système depuis trop longtemps, Slava se montre disposé à faire comme s’il débutait et à traiter avec un négociant de seconde zone.

Préparation de l’épilogue

Ce troisième et ultime volet de la série Slava commence presque mollement, surtout en comparaison avec les deux précédents. On observe même que le dessin est un poil moins soigné, moins fin dans certains détails. Pourtant, Pierre-Henry Gomont utilise la même technique, les mêmes couleurs pour décrire les mésaventures des mêmes personnages (en tenant compte par exemple que, bien que discret, Lavrine est toujours vivant), dans des décors qui vont de la mine à la ville qui inspirent au dessinateur quelques vignettes grand format qui valent le détour, ainsi qu’une belle collection de bons mots. Peut-être Pierre-Henry Gomont commence-t-il à se lasser un peu de cet univers voué à la déliquescence, malgré son aptitude personnelle inchangée à faire sentir les mouvements, les caractères entiers de ses personnages et l’ambiance inimitable au sein de laquelle ils évoluent. On note quand même que Slava est ici le narrateur et que cela nous vaut pas mal de texte, un peu trop par moments si vous voulez mon avis, mais aussi une indication sur comment tout cela va se terminer. Une lecture attentive permet néanmoins d’ajuster la première impression : une planche de cet album, quelle qu’elle soit, vaut nettement plus que la plupart des productions BD du moment.

Générosité contre cynisme

Bien évidemment, les surprises vont s’enchainer, et justifient largement l’épaisseur de cet épilogue (104 planches) et l’ampleur de la fresque produite par l’ensemble. L’antagonisme entre les amis de Slava et ceux qui convoitent la mine persiste. Ce groupe bénéficie d’appuis hauts placés soutenant des personnages sans scrupules. Face à eux, des idéalistes qui mettent toute leur volonté dans la poursuite d’un objectif qui flirte avec l’idéalisme et donc avec l’irréalisme. Dans le contexte de la Russie de l’époque, cela nous vaut de nouveaux moments de tension et de drame. Surtout, le dessinateur nous fait sentir toute la tendresse qu’il met dans les personnages principaux (visiblement inspirés de celles et ceux qui lui tiennent le plus à cœur dans la vie, ceci expliquant cela), ce qui renforce les émotions fortes que le final nous réserve.

Réflexions d’artiste

Et puis, Pierre-Henry Gomont met toute sa réflexion d’artiste dans un nouveau face à face entre Slava et Tatiana, celle qui lui a tout appris et à qui il vient présenter sa production du moment. Cela ne représente que trois planches, mais tout y est de ce que l’art peut être et transmettre, ainsi que la difficulté et les exigences pour y arriver. Il est bien évident que ces réflexions valent pour toute forme artistique, mais qu’elles sont au cœur de ce que recherche le dessinateur. Tout cela est à mettre en regard du curieux mécanisme qui permet la mise en valeur des œuvres de Slava, puis leur vente, avant une révélation qui donne beaucoup à réfléchir. Alors, même si cet album n’est pas le plus réussi de cette trilogie, on peut considérer qu’en mettant en place un système de machinations qui débouchent sur une tragédie, Pierre-Henry Gomont met en scène ce qu’il avait probablement en tête depuis le début et il va jusqu’au bout de sa démarche. Bouleversant, l’épilogue nous livre une conclusion à la hauteur de ce que le dessinateur cherche à transmettre, à savoir que l’essentiel dans la vie consiste à aller au bout de ses idées (et même ses idéaux), quitte à consentir à des sacrifices insensés, ce que font ses personnages, y compris Lavrine. Cet épisode est donc à la hauteur de l’ensemble, malgré une conclusion déchirante.

Slava 3 : Un enfer pour un autre, Pierre-Henry Gomont
Dargaud : parution le 6 septembre 2024

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Idéal, un style confronté à la vie

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L’illustration de couverture sort tellement de l’ordinaire de ce qu’on voit au rayon BD en librairie qu’elle intriguera la plupart de ceux qui l’observeront, à commencer par les amateurs de la culture japonaise. Autant dire que sa lecture apporte son lot de satisfactions, car il s’agit bien d’une BD (one shot) de son temps (2024) qui s’avère à la hauteur de ce qu’elle suggère.

L’esthétique de l’illustration de couverture rappelle donc fortement le style des estampes des meilleurs maîtres de l’époque, disons essentiellement Hiroshige et Hokusai pour citer les plus réputés pour nous européens. Le dessin est d’une grande élégance, dans un style qui tient autant de l’épure (le trait) que du raffinement pour soigner les détails que le dessinateur choisit de représenter. Le travail sur les couleurs est également remarquable, avec des dégradés subtils mettant en valeur le choix des teintes de type pastel. Le dessin lui-même invite tout autant à l’exploration qu’à la méditation, avec une vue du mont Fuji (reconnaissable entre tous) depuis une terrasse qui permet une vue dégagée vers ce qui pourrait aussi bien être un lac que la mer. Une silhouette féminine intrigue car vue de dos. Quant au titre, il pourrait se rapporter au lieu qui semble idyllique. Et pour profiter au mieux de cette lecture, l’idéal ( ! ) est de trouver un moment de calme avec une belle lumière naturelle.

Futurisme japonais

L’action se situe sur une île japonaise dénommée Kino (mot signifiant cinéma, ce qui ouvre une porte sur l’imaginaire), quasiment coupée du reste de l’archipel. Le prologue (30 planches), sans le moindre texte, nous apprend que nous sommes à une époque postérieure à l’année 2155. Les auteurs indiquent d’emblée la situation futuriste qui apparaît essentiellement dans le décor (avec un goût pour l’architecture). Mais le futurisme est dans le thème principal, à savoir l’interrogation sur le devenir de l’humanité avec la banalisation de l’intelligence artificielle. En parallèle, un autre thème essentiel émerge avec toutes ses conséquences : l’enferment, le repli sur soi.

Le prologue

Il nous montre un couple vivant dans une somptueuse maison d’architecte qui ménage de très larges espaces ouverts sur d’immenses baies vitrées. Dans la maison vit également une femme qui s’active comme domestique. Le propriétaire est un Japonais dont on apprend finalement qu’il est le fils et l’héritier de celui qui a construit la maison et fait de l’île où elle se situe un domaine à l’écart de l’agitation du monde, mais aussi de l’évolution des manières de vivre. Les règles qu’il a énoncées y restent en vigueur. En particulier, sur Kino il est interdit d’utiliser des robots, alors que bien entendu ils sont devenus d’un usage courant partout dans le monde. D’ailleurs, certaines entreprises sont en mesure d’en proposer à l’apparence humaine bluffante, puisqu’il n’est pas seulement question d’apparence mais aussi de comportement et de consistance physique : de vrais androïdes. Cette opposition entre tradition et modernisme apparaît lorsqu’un des protagonistes croise un groupe de touristes qui se font expliquer les us et coutumes locales, mais aussi lors d’une scène avec la domestique.

Un couple mixte

Le couple de propriétaires sur Kino doit avoir la quarantaine. Lui, Edo (comme l’ère : 1603-1868, un prénom qui ne doit rien au hasard) Japonais héritier de la tradition est marié avec une européenne (au moins d’origine) nommée Hélène. Elle est en convalescence depuis bientôt un an, suite à un grave accident de voiture qui lui a valu notamment une blessure à la main. Une blessure particulièrement gênante puisqu’elle est pianiste en poste dans un orchestre philharmonique. Elle arrive au bout de son année de convalescence, mais surtout au moment où elle doit affronter la réalité : est-elle en mesure de reprendre sa place au sein de l’orchestre ? Outre la question du physique, pointe celle du mental. Il semble qu’Hélène soit quelque peu fragile psychologiquement. Cela apparaît avec les failles de son couple. Il semble qu’Edo n’éprouve plus vraiment de désir pour elle. Déjà apparu lors d’un tête-à-tête avec le directeur de son orchestre, le caractère frondeur d’Hélène se manifeste avec ce qu’elle imagine pour tenter de retourner les situations gênantes à son avantage.

Belle réussite

Épais de 235 pages, cet album est une révélation, car pour ses auteurs (scénario signé Baptiste Chaubard et dessin signé Thomas Hayman), il s’agit d’une première. Autant dire que pour un coup d’essai, c’est un coup de maîtres. Déjà, le scénario et le dessin sont en harmonie. Un mot qui convient parfaitement, car tout l’album est dans la tonalité de l’illustration de couverture. Un régal pour les yeux de bout en bout, avec de nombreuses planches sans dialogue, ainsi que de nombreux dessins grand format, l’ensemble bénéficiant d’un travail éditorial remarquable (format large, papier adapté à une impression soignée, pour un très bon rapport qualité/prix). De plus, bien que français, les auteurs nous immergent dans un univers japonais parfaitement crédible, avec la mentalité, les décors, les costumes et une façon d’aborder leurs préoccupations avec une retenue typique. On pourra certes regretter qu’ils n’aillent pas plus loin dans l’exploration de la place des intelligences artificielles dans notre futur. Mais, le scénario élaboré et merveilleusement illustré nous montre déjà une situation bien délicate, avec toutes ses ramifications au sein du couple Edo/Hélène, chaque chapitre apportant enrichissement et complexification de l’intrigue. Le thème de l’enfermement (ou du repli sur soi) est bien amené, avec l’écho subtil entre celui des individus et celui qu’envisage toute une nation, sans oublier celui déjà en place sur l’île. Les conséquences apparaissent très naturellement et peuvent alimenter une réflexion poussée. On pourrait juste regretter que les causes ne soient guère abordées. Quant au dessin, dans la grande tradition de l’estampe, il privilégie la mise en scène, le dessinateur comptant bien plus sur une belle science de l’organisation des planches que sur la suggestion des mouvements par ses traits. Un album aussi intelligent qu’agréable à parcourir.

Idéal – Baptiste Chaubard (scénario) et Thomas Hayman (dessin)
Éditions Sarbacane : sorti le 21 août 2024

 

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« Belmondo » : un portrait en vignettes

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Les éditions Glénat publient dans un grand format Belmondo : Peut-être que je rêve débout, biographie illustrée signée LF Bollée et Jean-Michel Ponzio. Le monstre sacré du cinéma français nous y est présenté par le menu, de son enfance à ses plus grands succès, en passant par une ascension accidentée et des relations professionnelles en tous genres.

L’originalité de la narration mérite d’être soulignée. Plutôt que de retracer de manière linéaire la vie de Belmondo, l’auteur Laurent-Frédéric Bollée imagine une rencontre fictive entre l’acteur et son père, le sculpteur Paul Belmondo, dans les années 80. Elle sert de fil conducteur au récit et permet d’aborder les moments-clés de la vie de l’acteur français de manière plus naturelle et intime. Le récit est divisé en plusieurs chapitres, chacun explorant une période ou un aspect différent de sa carrière.

L’album explore bien entendu les succès de Belmondo mais sans négliger ses débuts difficiles, notamment son passage au Conservatoire. Malgré son amour pour le théâtre, ses professeurs ne croyaient pas en lui et c’est presque spontanément qu’il s’est tourné vers le cinéma. Cette expérience a marqué l’acteur et a contribué à forger son caractère déterminé. Sa rencontre avec des réalisateurs-phares de la Nouvelle Vague tels que Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Melville sera essentielle pour la suite de sa carrière. On découvre dans Belmondo un Godard désireux de briser les carcans du septième art, employant des dispositifs légers pour tourner en extérieur et laissant une grande latitude aux comédiens, puisque les dialogues étaient insérés après l’enregistrement par le biais de la post-synchronisation. Melville apparaît plus autoritaire, volontiers vexatoire, et les relations ont parfois été orageuses entre les deux hommes.

L’album met en lumière la dualité de la filmographie de Jean-Paul Belmondo, entre films d’auteur et films d’action. On le découvre au contact de Jean Gabin, qu’il met du temps à amadouer, et prêt à suivre Godard dans ses velléités artistiques les plus insondables. Avec Alain Delon, les choses ne sont pas simples et Belmondo finit par l’attaquer en justice pour une histoire de noms sur l’affiche du film Borsalino. Mais au-delà de la carrière cinématographique du comédien français, l’album offre un aperçu de sa personnalité et de ses relations. On découvre un enfant curieux des formes féminines devenu un homme drôle et attachant. La relation père-fils, bien que fictive dans l’album, ajoute une dimension émotionnelle forte au récit.

Le style réaliste du dessinateur Jean-Michel Ponzio, qui s’approche du roman-photo, contribue à donner vie aux souvenirs de l’acteur. Ponzio utilise une technique de dessin assistée par ordinateur pour créer des images d’un réalisme saisissant, s’inspirant de photographies et de vidéos pour représenter Belmondo à différents âges. Les décors, inspirés des films, contribuent à leur tour à l’immersion du lecteur dans l’univers cinématographique de Jean-Paul Belmondo.

L’album Belmondo : Peut-être que je rêve débout excède la simple biographie chronologique pour proposer une plongée sensible et intimiste dans la vie de l’acteur disparu en 2021, explorant sa carrière, sa personnalité et ses relations à travers un récit et un dessin d’une grande force. Tout y est, de Pierrot le fou à Un singe en hiver, et sans rien sacrifier de la chair humaine qui caractérisait cette personnalité haute en couleur. 

Belmondo, LF Bollée et Jean-Michel Ponzio  
Glénat, août 2024, 224 pages

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« L’Héritage fossile » : un voyage aux confins de l’humanité

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L’Héritage fossile de Philippe Valette, publié aux éditions Delcourt, interroge les limites de l’humanité face à l’immensité du cosmos. Ce récit se déroule à bord du vaisseau spatial Héritage One, où l’équipage, en route vers une exoplanète lointaine appelée Geminae, est confronté à des défis scientifiques, moraux et existentiels d’une envergure inédite. Entre biostase, fossilisations vivantes, sacrifices d’embryons humains et luttes intestines, Philippe Valette nous plonge dans une aventure où l’ambition humaine rencontre la fragilité de la vie.

L’histoire commence avec une coupure totale de communication entre le vaisseau Héritage One et la Terre. Ce silence n’est pas dû à un simple dysfonctionnement technique : l’équipage, situé à des milliards de kilomètres de son point de départ, se retrouve soudainement isolé. En route depuis 200 ans, ils n’ont alors parcouru que 1 % de la distance prévue vers Geminae, une planète de sable désertique mais viable pour l’homme. À chaque réveil, après de longues périodes de biostase, les membres de l’équipage doivent oeuvrer à la maintenance du vaisseau. Quarante réveils, soit environ mille ans après le début du voyage, un drame survient : les astronautes colons commencent à souffrir d’une étrange forme d’eczéma. Ce problème de santé n’est que le début d’une série de complications qui va bouleverser leur mission.

L’autodoc du vaisseau, cabine chargée de soigner l’équipage, est impuissant. Ces affections cutanées ne sont que la manifestation extérieure d’un mal bien plus grave qu’escompté : les corps des astronautes commencent à se fossiliser vivants. Cette découverte oblige l’équipage à reconsidérer leur mode de vie en biostase et à envisager des réveils plus fréquents pour contrer les effets de cette maladie inattendue. Le hic, c’est que ces réveils répétés hypothèquent leur espérance de vie une fois arrivés à destination, puisqu’ils vieilliront de plusieurs dizaines d’années supplémetaires en procédant de la sorte. La solution la plus pragmatique — mais aussi la plus controversée – qui s’offre à eux est de sacrifier une partie des embryons humains qu’ils transportent dans l’espoir de coloniser Geminae pour récolter des cellules souches et freiner le processus de fossilisation.

L’album alterne habilement entre le passé et le présent de Nova, la doyenne de la nouvelle civilisation, et Reiz, son père, un vétéran de l’expédition. Face à la crise sanitaire à bord du vaisseau, Ryoko, membre de l’équipage, refuse de prendre le traitement à base de cellules embryonnaires et choisit même de se désynchroniser des autres pour tenter de trouver une alternative. Cette décision marque le début d’une fracture profonde au sein de l’équipage. Tandis que les réveils se succèdent, les tensions montent. « Nos relations, auparavant solidement tissées autour d’un engouement commun, se fissuraient silencieusement. » Reiz, obsédé par la réussite de la mission, envisage des mesures de plus en plus radicales. Lorsque Ryoko décède et que la fossilisation reprend de plus belle, il s’adonne à de nouvelles expérimentations macabres…

L’exploration de Geminae révèle quant à elle des mystères géologiques, comme des trous géants, qui semblent défier toute explication scientifique. Nova peine à communiquer avec son père et remet en question ses affirmations. Philippe Valette organise leur quête comme un prétexte aux révélations et à la caractérisation achevée de Reiz. On en apprend davantage sur les véritables origines de Nova et les intentions qui ont guidé les actions de son père tout au long de ce périple.

L’Héritage fossile nous invite à réfléchir sur la nature humaine, sur la limite entre l’ambition et la raison, et sur ce que nous sommes prêts à sacrifier pour atteindre nos objectifs. À travers les décors modélisés en 3D et les personnages subtilement intégrés, Philippe Valette explore avec une profondeur appréciable et un récit alterné les dilemmes auxquels l’humanité pourrait être confrontée lorsqu’elle s’aventure au-delà des frontières de la Terre. Une lecture indispensable pour les amateurs de SF.

L’Héritage fossile, Philippe Valette
Delcourt, septembre 2024, 288 pages

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4.5

« Grossir le ciel » : rouge campagne

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Roman graphique de Franck Bouysse et Borris, Grossir le ciel paraît aux éditions Delcourt. Les auteurs y dressent un tableau désabusé, peuplé de personnages ambigus, en pleine ruralité française, à travers l’histoire de Gus, un paysan solitaire, et de son voisin Abel. 

L’intrigue de Grossir le ciel, tiré du roman éponyme, se déploie dans un cadre rural particulièrement austère, que Borris accentue par des nuances de noir, blanc et rouge, témoins d’une environnement presque sépulcral, d’où l’espoir semble s’être évaporé depuis longtemps.

Les Doges, lieu-dit reculé des Cévennes, voient Gus, un paysan entre deux âges, vaquer à ses occupations agricoles, en compagnie de son chien Mars, son seul véritable ami. L’homme mène une vie sans artifice ni attache. Un jour vient chasser l’autre sans que rien ne puisse a priori les distinguer. Jusqu’à ce qu’un coup de feu et quelques événements étranges ne poussent Gus à soupçonner Abel, son voisin direct, d’avoir quelque chose à cacher…

À partir de là va s’instaurer un climat de suspicion et de paranoïa. Enveloppant rapidement tout le récit, il va constituer un personnage à part entière. L’histoire personnelle de Gus conduit d’ailleurs à l’alimenter. On apprend ainsi qu’il a été élevé par un père alcoolique et violent, qui s’en prenait volontiers à sa femme, laquelle a fini par se venger et se suicider. Gus ne semble avoir conservé de son enfance que des souvenirs douloureux, peu rassurants sur le genre humain et probablement pas tout à fait étrangers à l’enchaînement des événements…

Grossir le ciel est taiseux, souvent contemplatif, et les auteurs y cultivent un suspense constant, où chaque élément, des coups de feu aux pas dans la neige en passant par des clefs de voiture retrouvées, contribue à une montée en tension qui va crescendo. Franck Bouysse est cependant coutumier des fausses pistes et – sans en éventer la teneur – on peut le gratifier d’un sens éprouvé de la tragédie. 

Au portrait d’un homme solitaire et désenchanté, aux blessures familiales et personnelles, s’ajoute donc un environnement hostile, à plusieurs niveaux. Franck Bouysse et Borris radiographient une forme de désespoir rural dans lequel se fondent les âmes tourmentées de leurs personnages, unis dans une entropie dysfonctionnelle et finalement mortifère. C’est diablement efficace et véritablement glaçant.  

Grossir le ciel, Franck Bouysse et Borris
Delcourt, septembre 2024, 120 pages 

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3.5

« Iranienne » : ode à la liberté

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Iranienne, d’Aran de Shahdad et Zainab Fasiki, paraît aux éditions Marabulles et nous plonge au cœur d’une jeunesse iranienne en quête de liberté face à une société corsetée par le rigorisme religieux et politique. À travers le personnage de Raya, une jeune lesbienne de 19 ans vivant à Téhéran, l’œuvre explore les dilemmes existentiels, les oppressions sociétales et les désirs de révolution de toute une génération confrontée aux limites imposées par la République islamique.

Téhéran, mégapole de plus de 10 millions d’habitants, est le théâtre principal de cet album, où la vie quotidienne est rythmée par la pollution, les embouteillages et une inflation galopante. Mais au-delà de ces contraintes matérielles, c’est la rigueur du régime des mollahs qui marque chaque moment de l’existence de Raya. Cette jeune femme, étudiante dans un établissement privé, aspire à une carrière dans les arts dramatiques. Cependant, même dans un cadre académique, la liberté individuelle est strictement limitée : ni piercing, ni vernis à ongles, ni sourcils épilés, ni coiffure extravagante ne sont tolérés. Ces interdits, imposés dès l’école, symbolisent la répression d’une société qui craint l’affirmation de l’individualité et du choix personnel.

Raya est amoureuse, mais chaque baiser échangé avec sa petite amie représente un danger tangible. Le contexte oppressif pousse cette dernière à envisager une fuite au Canada, pour y poursuivre ses études, tandis que Raya est, elle, confrontée à la crainte d’une dénonciation. Son attrait pour les femmes, la musique ou la boisson pourrait lui valoir stigmatisation, bannissement, prison. « Tu finiras soit vieille fille, soit mariée de force à l’un de tes voisins ou de tes cousins », finit par lui dire son ex, ce qui illustre bien l’horizon peu engageant offert aux jeunes femmes comme elle, captives d’une société patriarcale et conservatrice.

L’album souligne également la pression sociale et la constante menace de la délation. Le personnage de Kian, ami de Raya, est lui-même une figure ambiguë : bien qu’il soit interprète pour des journalistes étrangers, il est en réalité contraint de les espionner sous peine d’être incarcéré par le régime pour homosexualité. Dans une société où chaque interaction est surveillée, la méfiance devient la norme. Même les moments de connivence et de rébellion sont teintés de suspicion. Ainsi, lorsque Raya croise un serveur partageant ses idées, elle doit rapidement s’éclipser, redoutant qu’il ne soit en réalité l’un des innombrables mouchards au service de la théocratie iranienne. La répression n’est pas seulement le fait des autorités mais aussi d’une société conservatrice prompte à dénoncer, reflet brutal d’un climat où chacun est potentiellement un ennemi.

Le désir de liberté et d’évasion est omniprésent dans l’esprit de Raya. Elle rêve de partir à l’étranger, échappant à ce pays rétrograde où la femme est soumise. Son propre père, déçu de la révolution islamique qu’il avait pourtant soutenue contre la corruption de l’ancien régime, incarnait déjà cette désillusion. Pour Raya, chaque aspect de la vie devient une bataille contre le conformisme et la répression. Même ses tentatives de se conformer aux attentes sociétales – comme lorsqu’elle postule pour un poste d’assistante administrative – sont anéanties par la découverte des réalités sordides qui façonnent la société iranienne – ici la compromission sexuelle pour obtenir et conserver un emploi.

Raya est souvent plongée dans le doute et la désillusion. Ses interactions révèlent un double mouvement : une jeunesse avide de liberté et une population prête à la collaboration avec les mollahs. Le propos de l’œuvre est fort mais laisse transparaître un certain fatalisme. Les moments de répit sont rares. Ils prennent par exemple, dans le cas présent, la forme d’une baignade nue à Ormuz. Ils semblent offrir une illusion de liberté, mais cette dernière est fragile et constamment menacée, comme le montre très clairement l’album.

Iranienne est une plongée en apnée dans la réalité des jeunes femmes en Iran, prises entre le désir de liberté et les contraintes d’un régime autoritaire. L’album d’Aran de Shahdad et Zainab Fasiki est un cri de révolte, un témoignage des luttes quotidiennes pour la dignité et l’autonomie. Malgré quelques faiblesses conceptuelles, et notamment graphiques (dessins rudimentaires, décors en aplats de couleurs), le récit de Raya et de ses compagnons sonnent comme un appel à la mobilisation, pour mettre fin à ces régimes faisant leur deuil de la liberté individuelle.

Iranienne, Aran de Shahdad et Zainab Fasiki
Marabulles, septembre 2024, 144 pages

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3.5

Deauville 2024 : Bang Bang, le son de la cloche

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Les films de boxe ont toujours eu cette tendance à raconter la vie des athlètes ou encore d’un lieu. Le ring devient alors un exutoire qui compense l’hostilité de la société dans laquelle les protagonistes sont souvent impuissants et démunis. Bang Bang ne déroge pas à la règle et nous donne rendez-vous dans la banlieue de Détroit pour y suivre la résilience d’un ancien boxeur. Dommage que ses coups manquent de cœur et de saveur.

Synopsis : Boxeur à la retraite, Ber­nard « Bang Bang » Rozys­ki décide d’entraîner son petit-fils après avoir renoué avec lui. Alors que cette nou­velle acti­vi­té le fait sor­tir du trou dans lequel il vit, tout le monde s’in­ter­roge sur ses vraies moti­va­tions, dont une ancienne petite amie qui fut témoin de l’as­cen­sion ful­gu­rante de Bang Bang dans les années 80 et de sa riva­li­té avec le boxeur Dar­nell Washing­ton. Bang Bang veut-il seule­ment trans­mettre sa rage ou bien est-il deve­nu altruiste ?

Onze ans après son premier long-métrage, Coldwater, où l’on est plongé dans l’univers carcéral d’un camp de redressement pour mineur, Vincent Grashaw injecte cette contrainte dans l’esprit d’un personnage torturé qui n’a jamais raccroché les gants. Quand le temps ne suffit plus à cicatriser les plaies, même les plus profondes, c’est un martyr que l’on envoie régler les soucis à coup de pugilats. Bernard Rozyski, surnommé « Bang Bang » grâce à son jab percutant, est un ancien champion de boxe poids plume qui digère mal sa défaite contre Darnell Washington (Glenn Plummer). Bien que ce dernier copine avec le succès, la fortune et la politique, ces deux lascars partagent tout de même une chose en commun. La boxe est derrière eux. Pourtant, Bernard semble décider à remonter de nouveau sur le ring, car le son de la cloche l’appelle.

Bleeding bull

Traditionnellement un sport où la masculinité prédomine, à quelques exceptions près (Million Dollar Baby, La Beauté du Geste), la philosophie de la boxe de Grashaw se limite toujours à lever sa garde, à encaisser et à renvoyer les coups (Rocky Balboa). C’est ce que l’on peut évidemment ressentir lorsque l’on scrute le corps diminué de Tim Blake Nelson, qui carbure à l’alcool et aux sandwichs au ketchup. Cet acteur, courtisé par les frères Coen dans O’Brother, La Ballade de Buster Scruggs ou bien chez Marvel dans l’oubliable Incroyable Hulk, porte tout le film sur ses épaules et constitue sans doute à lui seul tout l’intérêt de rester jusqu’au générique. Même si son personnage de Bernard Rozyski évolue assez peu dans le temps, il reste de loin le meilleur élément d’une intrigue qui superpose des arcs narratifs inachevés. Une galerie de personnages secondaire gravite donc autour de lui, dont Justin (Andrew Liner) son petit-fils, Sharon (Erica Gimpel) et Darnell, avec qui il entretient une amère rivalité.

Structuré comme une succession de rounds de boxe, où il y a un combat à mener pour chacun des protagonistes, que ce soit contre la misère, des travaux d’intérêt général ou un cancer. Rien ne semble malheureusement aussi intéressant ou pertinent que la trajectoire et les motivations de Bernard. Convaincu de pouvoir coacher Justin pour renouer avec la victoire, même si ce n’est que par procuration, il nous est permis de douter sur son comportement, entre égoïsme et altruisme. D’autres films ont pourtant mieux traité cette question, notamment avec The Fighter. Mais pour ne pas trop souffrir de la comparaison, Bang Bang finit par lâcher prise en laissant Bernard errer dans son ancienne maison dans le dernier acte. Une manière pour lui de se cacher derrière ses heures de gloire passées, qui ne sont que des illusions. Nous assistons alors à des échanges lunaires avec de riches junkies, révélant pour de bon tous les défauts d’écriture que le récit traîne depuis son exposition. Un personnage sort même son téléphone pour résumer la vie de Rozyski sur Wikipédia. Et ce n’est qu’un des exemples qui justifie un peu plus la déception qui entoure la grande histoire de Vincent Grashaw.

Ce dernier souhaite définir la nature d’un boxeur et définir sa soif du combat. Cependant, Bang Bang tente plus qu’il ne réussit et échoue lamentablement à marquer les esprits, surtout dans cette compétition peu distrayante. Il frappe donc trop souvent à côté de son sujet, à savoir un hommage universel aux sportifs qui ont perdu, sacrifié ou abandonné leur âme sur le ring. Ce n’est qu’au terme d’une balade sans cohérence que l’on se permet d’être didactique sur les choix que l’on fait en tant qu’individus et sur les conséquences de la boxe que Bernard a empruntée. Dommage que cette leçon nous soit délivrée avec aussi peu de punch et trop de timidité.

Bang Bang est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Vincent Grashaw
Année : 2024
Durée : 1h44
Avec : Tim Blake Nelson, Glenn Plummer, Kevin Corrigan, Nina Arianda, Andrew Liner, Erica Gimpel, Daniella Pineda
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Color Book, ceux qui restent

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Portrait intime entre un père et son fils trisomique, Color Book déploie toute son intensité émotionnelle dans leur complicité hors du commun. Doté d’un sujet qui a tout pour bouleverser, David Fortune injecte toute sa foi dans son premier film, où il nous donne une bonne raison de suivre le parcours d’un duo en mal de repères et d’affection. Une petite note de douceur au milieu d’une sélection assez disparate.

Synopsis : Après le décès de son épouse, un père dévoué apprend à éle­ver seul son fils atteint de tri­so­mie 21. Tout en s’a­dap­tant à leur nou­velle vie, ils entre­prennent un voyage à tra­vers la ville d’Atlanta pour assis­ter à leur pre­mier match de baseball.

À la manière de Rain Man, ce road-trip dramatique repose alors essentiellement sur la complicité d’un père et son fils trisomique, tous deux endeuillés de Tammy (Brandee Evans), une épouse et une mère attentionnée, à la suite d’un accident de voiture. Dans le but de pallier cette perte et de se rapprocher l’un de l’autre, Fortune nous concocte un voyage semé d’embûches à travers la banlieue industrielle d’Atlanta. Assister à un premier match de baseball à domicile constitue alors le fil rouge du récit, mais Lucky (William Catlett) entend également cette proposition de la part de son fils Mason (Jeremiah Alexander Daniels) comme la dernière volonté de sa femme et compte bien achever cette mission quoi qu’il advienne.

Colorier les sentiments

Il n’est donc pas question de traiter du handicap comme dans L’École de la vie, ou d’en rire sans jugement comme dans Un p’tit truc en plus, mais plutôt de raconter en quoi il est indispensable d’accompagner ces individus en manque d’amour. Pas non plus question de discuter de l’intégration de ces personnes au cœur de la société (Hors normes), car ce récit est ancré dans l’instant (Le Huitième Jour). Père et fils sont amenés à s’apprivoiser et à se chérir comme personne d’autre ne le ferait à leur place. David Fortune a déjà accompli cet exploit dans son précédent court-métrage, Us, qui conserve la même aura, malgré des longueurs qui rendent quelques séquences de crises répétitives. Panne de voiture et train manqué sont quelques exemples de la fuite en avant qui opère et qui mettra Lucky à rude épreuve. La patience, le tact, la compréhension, ces choses ne sont pas si naturelles qu’il n’y paraît. Mason perd facilement sa concentration sous les ultimatums d’un père déchaîné et convaincu de bien faire. La force du récit, qui n’a rien d’original en soi, réside pourtant dans leur capacité à marcher, voire courir, main dans la main, sans s’arrêter et sans se laisser rattraper par le passé.

Durant la traversée, le cinéaste en profite également pour filmer, avec nostalgie et mélancolie, la Géorgie qui l’a nourri et élevé. Pourtant, le parti-pris d’une image en noir et blanc semble dispensable par bien des égards, notamment lorsque la caméra s’attarde sur le paysage métallisé et rouillé d’une ville qui est née et qui continue d’évoluer grâce à la révolution technologique. Fortune a déjà prouvé qu’il était capable de donner un sens plus profond aux couleurs de ses décors délabrés en baladant sa caméra dans les faubourgs de Los Angeles. Et quand bien même ce choix artistique monochromatique nous laisse imaginer les couleurs que l’on pourrait mettre dans le livre de coloriage du jeune Mason, il n’est pas difficile de percevoir le monde incolore dans lequel vivent les protagonistes. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’existe plus aucune chaleur pour ces deux âmes errantes, qui cherchent infidèlement à se connecter à la mémoire de Tammy. Cela peut passer par un ballon, par des colliers de perles ou des fleurs (Shoebox), mais tout l’objectif de cette fine équipe est de jouer collectivement et à l’unisson, car ils recherchent désespérément la même chose, à savoir combler ce trou béant qui les empêche de rester à l’écoute l’un de l’autre pendant tout le trajet.

Parviendront-ils jusqu’au Truist Park à temps ? Pourront-ils enfin se réconcilier avec eux-mêmes, en mémoire de Tammy ? Toutes les réponses sont réunies dans une scène particulièrement prenante où Lucky et Mason s’engagent sur un passage piéton. Il s’agit notamment du point culminant de leur voyage, qui sur-symbolise un peu trop leur unité. Reste que cette séquence fonctionne mieux que les précédentes. Il manque donc encore quelques réglages pour que l’émotion jaillisse avec précision, car Color Book ne manque pas de générosité dans cette approche. Pour David Fortune, l’essentiel ce n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu. Ce vieil adage, qui peut sembler naïf selon la situation, trouve son lyrisme dans ce film de résilience, d’une grande sincérité.

Color Book est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : David Fortune
Année : 2024
Durée : 1h38
Avec : Will Catlett, Jeremiah Daniels, Brandee Evans, Terri J. Vaughn, Njema Williams, Kia Shine Coleman, Joseph Curtis Callender
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : In the Summers, famille décomposée

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Premier film d’Alessandra Lacorazza, In the Summers traite des liens familiaux qui s’étiolent à travers le passage progressif à l’âge adulte de deux sœurs soudées. Le film propose un drame émouvant, qui doit beaucoup à l’interprétation juste de ses comédiennes, tout en surfant délicatement sur la vague du cinéma queer. Cohérent et structuré, le long-métrage fait plaisir à voir au sein d’une Compétition qui manque décidemment de maturité cette année.

Synopsis : Vio­le­ta et Eva rendent visite chaque été à leur père Vicente, à la fois aimant et témé­raire. Il crée un monde mer­veilleux mais, der­rière la façade enjouée, lutte contre l’addiction qui érode pro­gres­si­ve­ment la magie. Vicente essaie de répa­rer les erreurs du pas­sé, mais les plaies ne sont pas faciles à refermer…

Après Exhibiting Forgiveness et Bang Bang, In the Summers poursuit à Deauville l’exploration de la complexité des rapports parentaux. Ici, la violence cède la place à la figure bien plus contrastée d’un père à la fois aimant et irresponsable, qui perd progressivement pied au fil des années. Alessandra Lacorazza signe un premier film incarné sonnant l’heure de retrouvailles estivales à la saveur douce-amère, entre moments de joie, distance et résilience.

Chroniques d’été

Composé de plusieurs chapitres entrecoupés d’ellipses narratives, In the Summers retrace l’évolution des relations entre deux sœurs, Eva et Violetta, leur père, Vicente et leur mère Carmen. En basculant de l’enfance insouciante à l’adolescence conflictuelle jusqu’au début de l’âge adulte, où les cicatrices demeurent, le film brosse le portrait d’une famille fragmentée qui peine à communiquer.

Eva, jeune fille très féminine et proche de sa mère, recherche constamment l’attention d’un père qui la dénigre. Malheureusement pas aussi « futée » que sa sœur, elle multiplie les efforts pour prouver sa valeur auprès de Vicente. Eva fabrique ainsi une jolie coupelle, reléguée en vulgaire cendrier, et s’entraîne seule au billard pour gagner la reconnaissance de son père. À l’opposé, Violetta apparaît comme un garçon manqué. Attirée par les femmes et dotée d’un esprit brillant, elle est préférée par Vicente même si elle s’oppose régulièrement à son père. Malgré leurs différences, Eva et Violetta, qui auraient pourtant des motifs de se jalouser, se soutiennent toujours dans leurs choix. Elles grandissent et apprennent ensemble, en dépit des épreuves jalonnant leurs existences. C’est d’ailleurs leur lien indissoluble qui sert de noyau à l’histoire comme à la famille.

Leur père, Vicente, lutte en effet avec une addiction qui le dévore à petit feu, ruinant sa vie et mettant sérieusement à mal un rôle de père qu’il n’occupe que de très loin, mais avec une certaine beauté. Il enseigne à ses filles le billard, le nom des étoiles et les entraîne même dans des balades au cœur des montagnes. Séparée de Carmen depuis plusieurs années, il peine à se reprendre en main. Au fil des années, Eva et Violetta se détachent lentement de leurs parents, ne leur rendant plus que de rares visites estivales. Avec une atmosphère plutôt réussie, In the Summers expose ainsi la désunion et la recomposition des familles face au passage inévitable du temps.

Une piscine remplie, sale, puis vide. Des corps qui se forment. Des personnalités qui se forgent. Des relations qui se nouent et se dénouent. In the Summers traite assez intelligemment de l’écoulement des années qui transforment ses personnages. Dans l’enfance joyeuse et insouciante, Eva et Violetta  vivent leurs plus beaux instants avec un père dont elles ne perçoivent qu’encore peu la condition. Mais dès leur adolescence, les difficultés surgissent lorsque les actes inconsidérés de Vicente se multiplient. Devenues adultes, les deux sœurs n’ont plus qu’une décision à prendre : pardonner un père aimant ou oublier un père inconscient.

Grâce à ces protagonistes émouvants, In the Summers nous offre un récit touchant et abouti. Même s’il manque un peu d’émotions pour nous emporter, le drame fonctionne et donne l’opportunité à sa réalisatrice, Alessandra Lacorazza, de gagner en notoriété. Le film ne ressortira probablement pas lauréat du Festival, mais il fait passer un moment tout à fait agréable au sein de la Compétition.

In the Summers est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Alessandra Lacorazza Samudio
Année : 2024
Durée : 1h35
Avec : René Pérez Joglar, Sasha Calle, Lío Mehiel, Leslie Grace, Emma Ramos
Nationalité : États-Unis