Deauville 2024 : Daddio, Taxi thérapie

Que se passerait-il si de parfaits inconnus rivés à leurs téléphones se déconnectaient un moment pour échanger ? Après la période du Covid, Daddio, comédie grinçante à l’humour décalé, nous incite à renouer le lien humain avec le dialogue. Premier long-métrage de Christy Hall, le film expose qu’une rencontre hasardeuse peut venir bouleverser le cours de notre existence.

Synopsis : À l’aéroport JFK de New York, un soir, une jeune femme monte à l’arrière d’un taxi. Tan­dis que le chauf­feur démarre sa voi­ture en direc­tion de Man­hat­tan, ces deux êtres que rien ne des­ti­nait à se ren­con­trer entament une conver­sa­tion des plus inattendues… 

« Une déclaration à New-York », c’est ainsi que la réalisatrice américaine a défini Daddio. Une présentation plutôt étonnante dès lors que le film se déroule intégralement dans l’intérieur feutré d’un taxi jaune, symbole de la ville, certes, mais qui n’en montre presque rien. Avec ce singulier huis-clos automobile, Christy Hall signe une œuvre sincère, drôle et touchante, qui repose sur les interprétations impeccables de Sean Penn et Dakota Johnson.

Sur la route de Midtown

A la sortie de JFK, une jeune femme monte à bord d’un taxi. D’abord focalisée sur les messages de son amant, qui la harcèle de sextos, elle commence à discuter avec son chauffeur, Clark. Les sujets, courtois et anodins, virent rapidement aux débats sur le fonctionnement des hommes, des femmes, et à une étude de cas poussée sur la situation personnelle d’une cliente stupéfaite.

Taxi depuis des années, Clark a acquis une connaissance fine de tous types d’individus. Presque mentaliste, il décrypte en un regard qui est assis sur sa banquette arrière. Son analyse, très juste, sidère la jeune femme qui commence peu à peu à se confier. Clark donne alors son avis éclairé sur la posture complexe de sa cliente, tout en décryptant son attitude à la manière d’un psychologue.

En parlant très naturellement, les deux personnages acquièrent progressivement une belle complicité. Les langues se dénouent, et par un jeu enfantin, qui devient sérieux, chacun se confie sur les aspects de plus en plus intimes de sa vie. Le métier, la famille, l’enfance, les rêves, les relations, jusqu’aux drames affrontés, aucun sujet n’est tabou. Dans la lignée d’un Miss Daisy et son chauffeur, plus moderne et sans retenue, Daddio creuse les liens qui se peuvent se tisser, de manière totalement inattendue, le temps d’un trajet en voiture. Cet échange improvisé avec son chauffeur donne matière à réfléchir à la jeune femme. Grâce à cette vision extérieure, elle commence à remettre en question ses convictions et à répondre différemment aux messages qu’elle reçoit.

Filmé presque exclusivement en plans fixes et en champs, contre-champs sur les visages expressifs de ses deux protagonistes, Daddio compense sa réalisation très sobre par des dialogues parfaitement maîtrisés, tantôt drôles, tantôt graves, mais souvent surprenants. Ainsi, malgré sa durée plutôt longue, on ne s’ennuie jamais face à l’attente de la tournure imprévue que pourra prendre la conversation. Et ce d’autant plus que le duo d’acteurs fonctionne à merveille. Après Flag Day et Black Flies, Sean Penn montre une nouvelle fois son engagement au service du cinéma indépendant. Quant à Dakota Johnson, connue pour la trilogie à succès Cinquante nuances de Grey, elle trouve un rôle féminin à la mesure de la palette d’émotions qu’elle parvient sans peine à dégager.

En nous invitant à nous reconnecter aux autres, mais aussi à nous-mêmes, à nos ressentis et à nos désirs, cette comédie dramatique amusante et attachante, qui roule sans accroc, nous offre un trajet tout à fait plaisant. Elle dénonce au passage l’essor sans limite des réseaux sociaux et des innombrables applications en tous genres, à cause desquelles nous perdons lentement prise avec les réalités matérielles et affectives. En argent comme en amour, rien ne vaut donc le concret, le palpable, le face à face. Même si l’inexpérience de la réalisatrice se devine assez aisément, Daddio lui ouvrira peut-être la voie vers de nouvelles destinations cinématographiques.

Daddio est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Christy Hall
Année : 2024
Durée : 1h40
Avec : Dakota Johnson, Sean Penn, Marcos Gonzalez, Zola Lloyd
Nationalité : États-Unis
Date de sortie : 4 décembre  2024

Festival

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.