Deauville 2024 : A Different Man, masques et faux-semblant

S’il n’est plus coutume de rire des monstres au cinéma, sauf dans les bisseries assumées, A Different Man n’est pas exclu de cette catégorie. Porté par un Sebastian Stan dévoué, quel que soit le masque qu’il arbore, le film déjoue constamment nos attentes. Mais au terme d’un visionnage éprouvant, force est de constater que le récit cabotine et révèle des difficultés à concilier différents tons. Les apparences sont donc bel et bien trompeuses dans cette tragi-comédie qui ne parvient pas à transformer sa difformité en force.

Synopsis : Edward, acteur ama­teur en deve­nir, subit une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale radi­cale afin de trans­for­mer tota­le­ment son appa­rence. Mais son nou­veau visage de rêve ne lui apporte pas le bon­heur escomp­té et son exis­tence devient vite cau­che­mar­desque. Il perd ain­si le rôle de sa vie et devient obsé­dé par l’idée de récu­pé­rer ce qu’il a perdu.

La vie est plus facile pour les personnes au physique attrayant. Cette réalité pour certains en fait un cauchemar des autres, comme Adam Pearson, comédien atteint de neurofibromatose, que l’on a déjà aperçu dans Under the skin. Mais ce n’est qu’en 2018 qu’Aaron Schimberg lui offre un rôle clé dans Chained for Life. Le film dépeint l’étrange complicité entre une actrice et un comédien défiguré sur un tournage de film d’horreur. Son étude de l’aspect freak vaut bien qu’on s’y attarde un instant, notamment lorsque le jeu de miroir entre « la belle et la bête » parvient à déjouer les clichés de la maladie génétique. A Different Man est alors le troisième long-métrage d’un auteur qui analyse les recours possibles concernant l’inclusion de ces « monstres » dans la société. Malheureusement pour le héros, c’est la loi de Murphy qui le contraint à chuter encore plus fort à chaque fois qu’il tente de se relever. L’idée est assez séduisante et amusante, mais son application nous reste en travers de la gorge.

Human after all

Modeste acteur, ou monstre de foire, pour des producteurs faussement soucieux de se préoccuper de l’inclusion de personnes souffrant de handicaps, Edward est une caricature d’Adam Pearson et non d’un Elephant Man. Sebastian Stan y est méconnaissable sous cette prothèse massive en latex, conçue par Mike Marino (et qui a également créé celle du Pingouin dans The Batman). Schimberg n’a donc pas de difficulté à en capter la « laideur » dans un premier temps, avant que Pearson vienne chambouler toute l’intrigue. Le réalisateur cultive donc un climat de l’étrange, notamment lorsqu’on observe, avec un œil un peu voyeuriste, comment Edward vit au quotidien dans son appartement, où les façades se dégradent et où rien ne semble ordonné. Au regret de ne pas pouvoir siffler comme quelqu’un de « normal » ou de pouvoir séduire la voisine excentrique, Ingrid, il se livre lui-même à la science. Cela débouche vers le côté jouissif du body-horror The Substance, que l’on a découvert à Cannes. Malheureusement, la comparaison s’arrête là.

Edward change ainsi d’identité et même de nom. Il opte pour « Guy », un gars, un type. Tout ce qu’il y a de plus informel finalement. Sa personnalité d’antan n’est plus et Guy n’hésite plus à jouer de son physique pour vendre des biens immobiliers. Pourtant, même s’il n’a plus de rats pétrifiés qui toment de son plafond, ce dernier vit dans une nouvelle forme de solitude. N’importe qui aurait été satisfait de sa situation, mais un besoin irrépressible de renouer avec ses « racines » se fait sentir. Le monde rapetisse alors pour les besoins de sa nouvelle introspection, en lui offrant l’opportunité de retrouver Ingrid et de jouer dans la pièce qui s’inspire de sa vie d’avant. Cette dernière est d’ailleurs incarnée par Renate Reinsve, révélée par Joachim Trier avec le bouleversant Oslo, 31 août et la sensationnelle Julie (en 12 chapitres). Malgré sa palette de jeu incroyable, Schimberg la cantonne à jouer une cruche un peu décérébrée, qui ne sert pas toujours Edward ou Guy. Très fonctionnel dans son écriture, ce personnage finit par se fondre dans son propre décor de théâtre.

Un monstre qui en cache un autre

Le rôle d’Edward est donc vacant et Guy reprend, sans trop hésiter, le visage qui lui a valu moqueries et harcèlements. Peut-il vraiment redevenir lui-même ? A-t-il vraiment changé de l’intérieur ? Les réponses sont sans surprises lorsqu’Oswald (Adam Pearson) apparaît enfin. Les rôles s’inversent et Guy se métamorphose en monstre malgré lui. Entre jalousie et sentiment de regret, Guy se fait alors écraser par la réalité. Oswald, qui a murement digéré son chemin de croix, révèle l’imposture de Guy et le retour en trombe d’Edward. Cette malformation ne devient donc plus un sujet, si ce n’est dans un court passage où l’on pointe du doigt les castings orientés vers le physique. Préférant mettre en scène la démence de son personnage avec humour, plutôt que de traverser les nombreuses portes similaires qu’il a ouvertes, le cinéaste échoue à justifier l’intérêt d’une telle débauche d’énergie. Mieux vaut faire le tour du côté du formidable Sick of Myself, qui joue monstrueusement mieux ses cartes et sans être trop bavard, au risque de se répéter tout le long du programme.

En somme, s’il est assez honorable de célébrer (tardivement) la performance de Sebastian Stan lors de cette 50e édition du Festival de Deauville, il n’y aura ni triomphe, ni fascination pour A Different Man. Le film ne manque pas d’ambition, mais dans sa volonté de réunir l’onirisme, l’humour noir et la satire sociale au premier degré, il rend son étude de personnage artificielle. Ce conte alambiqué est à l’image de son concept et de son dénouement, nébuleux et absurde. On ne fait que rester en surface de belles promesses.

A Different Man est présenté dans la sélection Premières au Festival de Deauville 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

De : Aaron Schimberg
Année : 2024
Durée : 1h52
Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Adam Pearson, Owen Kline, Charlie Korsmo, Patrick Wang, Michael Shannon
Nationalité : États-Unis

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.