La Beauté du geste : les poings sourds

Savoir se retenir et savoir se contenir sont les vertus que prône La Beauté du geste de Shô Miyake. Sourde ne veut pas dire vulnérable et Keiko le fera entendre à tous ceux qui tenteront de la rabaisser ou de l’agresser. Si la langue des signes nous permet de nous connecter à elle, c’est avec les poings levés et la boxe que cette combattante trouve un sens à sa vie de solitude. Un récit d’apprentissage qui frappe droit au cœur !

Synopsis : Keiko vit dans les faubourgs de Tokyo où elle s’entraîne avec acharnement à la boxe. Sourde, c’est avec son corps qu’elle s’exprime. Mais au moment où sa carrière prend son envol, elle décide de tout arrêter…

Encaisser les coups

En 1976, la boxe et le cinéma ont célébré leur union, de même que le public et la critique ont célébré la vaillance de Rocky Balboa. Si ce film porte un regard saignant sur l’Amérique des années 70, il n’en reste pas moins optimiste et c’est ce qui rend tous les films de boxe profondément attachants. Le dernier long-métrage de Shô Miyake ne déroge pas à la règle et vient ajouter quelques exceptions pour encore sortir du lot. Au lieu de l’habituel corps massif d’un homme, à moitié brisé, c’est celui d’une femme qui nous apparaît. Nettement moins bavard que l’athlète affamé de Million Dollar Baby de Clint Eastwood, le cinéaste et son co-scénariste, Masaaki Sakai, se sont penchés sur le portrait de Keiko Ogasawara, qui fait ses débuts de carrière sur le ring. Adaptée de l’autobiographie d’une boxeuse sourde, cette pépite en 16mm venue d’Asie s’est fait une belle place à la Berlinale 2022, avant de compléter la dernière saison Hanabi.

Le quotidien n’est pas tendre avec Keiko (Yukino Kishii), qui doit vivre avec la surdité et une épidémie du Covid-19 qui ne vient pas tout arranger. De nouvelles barrières s’ajoutent à son handicap, comme le port du masque chirurgical et la distanciation physique. Il n’est pas étonnant de la voir s’épanouir autour d’un sport de contact, celui qui rend les coups, telle une revanche sur la vie. Le ring devient alors le temple d’un exutoire assumé, qui compense l’hostilité de la société. Mais que pourrait-elle devenir alors que ce club s’apprête à mettre la clé sous la porte ? Que devient cette famille qu’elle s’est construite autour de son entraîneur (Tomokazu Miura) ? Les incertitudes s’empilent dans son esprit, mais rien ne vaut ce défouloir contrôlé, pas même la bienveillance qu’elle porte à son frère guitariste, et encore moins à son job d’agent d’entretien dans un hôtel de luxe.

Plus qu’une passion, un remède

Son engagement est à la hauteur de sa rigueur. Keiko notifie ses ressentis dans son journal d’entraînements. Il est d’ailleurs possible de relever : « J’ai du mal à récupérer. Je n’utilise pas bien mon corps. Mais j’ai peur de me reposer. » L’exercice peut paraître cyclique, mais cette dernière reste tournée vers le geste parfait qu’elle cherche à atteindre. La caméra de Shô Miyake se fait ainsi discrète, en plan fixe, afin que les mouvements nous paraissent de plus en plus amples et les impacts de plus en plus percutants. A travers ces petits gestes, répétés avec application, nous sommes capables de sonder la frustration du personnage, de même que sa volonté. Et c’est dans la vulnérabilité de Keiko que découle sa force et toute la sensibilité de son parcours.

Toute la magie de la boxe s’éveille dans ce film, particulièrement solaire et chaleureux, à en faire oublier les contraintes sociales d’une crise sanitaire. Tout le monde serre le poing pour une raison dans La Beauté du geste. L’héroïne choisit de le faire pour élever sa voix et pour trouver plus de sens à sa vie. Si l’œuvre biographique est moins extravagante que la majorité des champions américains (Raging Bull, The Fighter ou encore Ali), ce film avance un pas après l’autre, à l’image du père et mari endeuillé dans La Rage au Ventre. De cette manière, l’héroïne parvient à trouver l’équilibre pour ne plus retourner au tapis et gagner son indépendance vis-à-vis de son club de boxe et de ses différents coachs. La trajectoire de cette jeune femme nous rappelle ainsi que son combat n’est jamais limité par le son de la cloche et qu’il existe toujours un coup supplémentaire à renvoyer.

Bande-annonce : La Beauté du geste

https://vimeo.com/825917939

Fiche technique : La Beauté du geste

Titre original : Keiko, me wo sumasete
Réalisation : Shô Miyake
Scénario : Shô Miyake, Masaaki Sakai
Image : Yuta Tsukinaga
Lumière : Isamu Fujii
Son : Takamitsu Kawai
Directeur artistique : Daichi Watanabe
Montage : Keiko Okawa
Décors : Shimpei Inoue
Costumes : Nami Shinozuka
Maquillage & Coiffure : Shihomi Mochizuki, Naomi Toyama
Musique : Haowei Guo
Production : Nagoya Broadcasting Network, Comme des Cinémas
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h39
Genre : Drame
Date de sortie : 30 août 2023

La Beauté du geste : les poings sourds
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3.5

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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