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Mother Land : ma foi…

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Après l’excellente série B Crawl qui voyait une jeune fille prise au piège dans sa maison avec des alligators suite à un ouragan et des inondations, Alexandre Aja, l’un de nos réalisateurs français exilés à Hollywood les plus prolixes et pérennes, revient avec un nouveau film de genre comme il les affectionne tant, sa filmographie y étant totalement consacrée. Ici, il fait équipe avec une grande actrice hollywoodienne pour la première fois en la personne d’Halle Berry mais nous livre paradoxalement une œuvre faible et inaboutie, la faute à un scénario aussi simple dans son principe que confus dans son déroulement et doté d’une conclusion ambiguë et frustrante qui ne nous a pas convaincu. D’autant plus que le film ne fait jamais peur pour un suspense horrifique, que la métaphore qui le sous-tend est lourde au possible et que tout cela se révèle plutôt ennuyant malgré une belle photographie et un joli travail sur l’ambiance. On n’hésitera malheureusement pas à avancer que le frenchie signe ici son plus mauvais film.

Synopsis : Depuis la fin du monde, June protège ses fils Samuel et Nolan, en les confinant dans une maison isolée. Ils chassent et cherchent de quoi survivre dans la forêt voisine, constamment reliés à leur maison par une corde que leur mère leur demande de ne surtout « jamais lâcher. » Car, si l’on en croit June, la vieille cabane est le seul endroit où la famille est à l’abri du « Mal » qui règne sur la Terre. Mais un jour, la corde est rompue, et ils n’ont d’autre choix que de s’engager dans une lutte terrifiante pour leur propre survie…

On aime Alexandre Aja, fils du cinéaste Alexandre Arcady. Il a commencé sa carrière, béni par son illustre père et le milieu du cinéma dans lequel il a baigné, avec le dispensable Furia avant de nous offrir l’un des meilleurs films de genre français de tous les temps: le slasher extrême, très sombre et poisseux Haute tension avec Cécile de France et Maïwenn. Une œuvre remarquée et remarquable qui n’est pas passée inaperçue sur la planète cinéma. Il n’en fallait pas plus pour que les sirènes d’Hollywood l’appellent car des producteurs du cru lui ont fait de l’œil. Il a eu raison d’y succomber car il est devenu l’un des cinéastes français à la carrière la plus longue là-bas puisqu’il y a réalisé quasiment ces films. Il faut dire qu’il a commencé avec l’un des meilleurs remakes de films d’horreur de tous les temps, l’intense et impeccable réinterprétation de La Colline a des yeux de Wes Craven et que, depuis, sa carrière ne souffre d’aucune scorie, enchaînant les films de genre de toute sorte allant du correct (Piranha 3D) au très réussi (comme Crawl, son dernier en date).

Le voir s’associer avec une grande actrice hollywoodienne et oscarisée telle qu’Halle Berry promettait beaucoup en plus d’intriguer. Certes, après son Oscar, la comédienne s’était faite plus discrète et n’a pas eu la carrière dont elle rêvait mais, depuis quelques années, on la revoit pas mal et c’est tant mieux. Et il est amusant de constater que c’est le troisième français avec qui elle tourne pour un film de genre. Il y a d’abord eu le naufrage complet de Catwoman réalisé par Pitof dans le genre super-héroïque qui demeure un bon gros nanar et qui restera comme l’un des pires avatars du genre. Puis, elle a aussi tourné avec Mathieu Kassovitz, le sympathique mais pas mémorable pour autant thriller fantastique Gothika. Malheureusement ces partenariats ne semblent pas vraiment lui porter chance tant Mother Land s’avère décevant et presque honteux pour Alexandre Aja puisqu’il se positionne sans mal comme le moins bon film de son auteur. La règle du jamais deux sans trois peut-être ou alors l’actrice porte la poisse à nos cinéastes.

Pourtant, le postulat initial un peu tordu en vaut pas mal d’autres du genre. Une mère et ses deux fils isolés dans un chalet dans la forêt ne peuvent quitter leur habitation qu’avec une corde qui y est reliée sous peine d’être attaquée par le Mal. Sauf que ledit Mal n’est visible que de la mère au passé trouble et que ses enfants ne vivent que par le prisme de ce qu’elle leur raconte. Il y a un peu de Birdbox, de Sans un bruit ou encore du récent Les Guetteurs ici. Des séries B fantastiques ou horrifiques à tendance postapocalyptique qui développent des concepts forts de plus ou moins bonne manière. Mais, une fois l’exposition efficace posée, Mother Land tourne vite en rond. Et nous ennuie sans jamais vraiment nous captiver. Et pour un suspense dit horrifique, on ne peut pas dire que le grand frisson soit au rendez-vous. Quelques séquences avec des monstres aux maquillages probants viennent un peu nous réveiller, mais tout cela ne fait pas peur.

Il y a des thématiques intéressantes ici et un fond pertinent. Mais si on y réfléchit bien on a vite compris où le cinéaste – et le script qu’il met en images – voulait en venir. La métaphore est même presque grossière. On nous cause de la foi. Qu’elle soit religieuse (beaucoup de signes et de symboles vont dans ce sens), qu’elle soit en ce qu’on nous raconte à l’école, dans les médias ou encore qu’elle provienne de ce que nous raconte nos parents, de notre éducation donc. La dynamique familiale entre les deux fils, celui qui croit et celui qui doute est ainsi éloquente. Cependant, tout cela est mal amené et le dernier acte précipité et mal foutu nous déçoit, accouchant d’un film inabouti au déroulement et aux développements maladroits. Et puis il y a tout de même pas mal d’incohérences comme celle qui voit cette petite fille se promener seule en forêt pour retrouver son père.

Alors certes, on retrouve la patte visuelle d’Alexandre Aja, le film est formellement flatteur et plaisant, et le cinéaste n’a pas son pareil pour entretenir une atmosphère trouble et poisseuse. Cependant, tout cela est répétitif et se traine et le concept de cette corde aurait pu occasionner bien plus de tension et de frayeurs. Il faut aussi admettre que les acteurs sont convaincants, que ce soit Halle Berry ou les deux jeunes acteurs qui jouent ses fils, mais Mother Land est plutôt raté et sa fin, complètement expédiée et ambiguë, enfonce encore plus ce long-métrage du mauvais côté. Aja signe donc clairement son film le moins réussi et on sort de la salle aussi circonspects que déçus après s’être copieusement ennuyé pendant plus d’une heure et demie.

Bande-annonce – Mother Land

Fiche technique – Mother Land

Titre original : Never Let Go
Réalisateur : Alexandre Aja
Scénariste : Kevin Coughlin & Ryan Grassby
Production : Lions Gate
Distribution: Metroplitan Filmexport
Interprétation : Halle Berry, Percy Daggs IV, Anthony B. Jenkins, …
Genres : Thriller – Horreur
Date de sortie : 25 septembre 2024
Durée : 1h42
Pays : États-Unis

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« Deux tueurs, suivi de Mickey Mickey » : percutant

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Avec Deux tueurs et Mickey Mickey, Mezzo et Pirus proposent deux récits envoûtants et troublants, qui plongent le lecteur dans l’univers sombre et cynique de tueurs à gages et de braqueurs névrosés. Rééditées en couleurs par les éditions Delcourt, ces œuvres, initialement publiées au milieu des années 90, se révèlent sous un nouveau jour, à l’aune d’une violence brute et stylisée.

Deux tueurs

Deux tueurs met en scène deux assassins professionnels, un jeune loup et un vétéran blasé, forcés de faire équipe malgré des différences très marquées. Dès le début, leurs personnalités contrastées sont évidentes : le jeune se délecte des gadgets modernes et de la technologie de sa voiture, tandis que le plus âgé, homophobe et rustre, s’en plaint, le nez ouvertement plongé dans un magazine pornographique. Ce qui aurait pu être un simple contrat devient un ballet de tensions et de rivalités. L’histoire est volontairement opaque, les motivations des personnages demeurent floues, et le mystère de leur mission n’est jamais totalement dévoilé.

Il y a quelque chose de tarantinesque dans cette narration : une intrigue qui semble accessoire, car le véritable intérêt réside dans les échanges entre les deux personnages. Les dialogues sont coupants, secs comme un coup de fouet, et leur violence sous-jacente est palpable. Mezzo et Pirus jouent avec l’économie des moyens : peu de décors, une intrigue minimaliste qui sert davantage de prétexte à une étude de caractères. Cette sobriété visuelle et narrative confère à l’album une ambiance quasi cinématographique, proche des polars noirs.

Les lecteurs seront ainsi partagés entre le plaisir de l’humour caustique et ordurier distillé tout au long du récit et la frustration d’une histoire qui se termine brutalement, presque trop rapidement. Le travail sur le cadrage, la tension croissante entre les deux personnages, tout concourt à une atmosphère oppressante où chaque réplique devient une balle prête à être tirée. L’intrigue de Deux tueurs est certes simple, mais l’alchimie entre les personnages et la maîtrise du suspense en font une lecture mémorable.

Mickey Mickey

Mickey Mickey poursuit dans la veine du récit sombre et tendu. Cette fois-ci, le décor change pour une histoire de braquage qui tourne mal. Max et Scotch, deux gangsters à la mode yakuza, recrutent Mickey, un convoyeur de fonds, pour mener à bien leur hold-up. Cependant, rien ne se passe comme prévu. Max est gravement blessé et, face à l’intervention des forces de police, le trio se retrouve à prendre en otage les employés de la banque…

Là où Mickey Mickey se distingue, c’est dans sa narration déstructurée. Mezzo et Pirus jouent avec le temps et l’espace, multipliant les sauts temporels et les changements de lieu. Cette technique narrative, qui peut rappeler le montage d’un film de David Lynch, plonge le lecteur dans une confusion volontaire où passé, présent et futur se mêlent. Cette complexité rend parfois la lecture déroutante, et l’on se perd dans le labyrinthe des cases sombres et opaques où les visages sont rarement visibles et où les dialogues semblent provenir de nulle part.

Malgré cette confusion, l’histoire parvient à maintenir une tension constante. Le braquage se transforme en huis clos anxiogène où les enjeux sont exacerbés par les relations compliquées entre les personnages. Les scènes de violence s’enchaînent, et le lecteur est entraîné dans une spirale de chaos où les repères se brouillent.

Nouvelle édition

Cette réédition en couleurs par Ruby apporte une nouvelle dimension à ces récits, leur offrant une profondeur visuelle qui n’était pas présente dans les versions originales. Pourtant, malgré la qualité de la narration et du travail graphique, une certaine frustration persiste. L’impression que ces histoires auraient pu aller plus loin, être plus développées, est palpable. Construit autour de personnages marginaux et de situations extrêmes, Deux tueurs, suivi de Mickey Mickey n’en est pas moins un voyage intense, parfois perturbant, dans les méandres de l’âme humaine, illustré par des dessins proches de l’esthétique de Roy Lichtenstein.

Deux tueurs, suivi de Mickey Mickey, Pirus et Mezzo
Delcourt, septembre 2024, 120 pages

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« L’île aux Géants » : traversée poétique

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L’île aux Géants, écrit par Harold Charre et illustré par Quentin Boyer di Bernardo, voit le jour aux éditions Delcourt. Les auteurs y transportent leurs lecteurs à travers une traversée de l’Atlantique pleine de mystères et de malentendus. À travers le prisme de deux personnages que tout oppose, cette œuvre offre une réflexion sur la nature humaine, la quête d’un idéal et la poésie d’un voyage inattendu.

Dans une petite ville de bord de mer, la vie paisible de Martin, un jeune marin solitaire, est bouleversée par l’arrivée pour le moins intempestive de Jeanne, une femme d’un certain âge en quête d’un marin qui accepterait de l’emmener au milieu de l’océan, vers une destination précise, mais sans fournir la moindre explication supplémentaire. Celui qui l’accompagnera ne saura rien de ses motivations. Martin, d’abord sceptique et quelque peu méfiant, finit par céder à la proposition de Jeanne, attiré par la forte somme d’argent offerte. Ainsi débute une aventure où chacun des deux protagonistes explore les mers lesté de ses propres non-dits.

Le premier sentiment qui succède à la méfiance semble être l’antipathie. Martin ne comprend pas Jeanne, qui fait tout pour que la communication se limite à l’essentiel. Une fois en mer, L’île aux Géants prend la forme d’un huis clos où les différences entre les deux protagonistes se heurtent. Surtout demeure cette question lancinante : pourquoi insiste-t-elle autant pour atteindre ce point précis de l’océan ? Cette question reste sans réponse claire pendant une bonne partie de l’histoire, et c’est là que réside le piment de l’œuvre.

Les échanges entre les deux personnages sont souvent tendus, ponctués de silences lourds et de remarques acerbes. Le voyage n’est pas tout à fait une sinécure. Pourtant, des moments de vulnérabilité et d’humanité émergent sporadiquement et on sent qu’il suffirait d’un rien pour qu’enfin les deux personnages s’éveillent l’un à l’autre… Graphiquement, Quentin Boyer di Bernardo parvient à saisir toute la beauté brute de l’océan et les caprices de la mer. Il en ressort une dimension poétique qui se verra renforcée par les géants évoqués dans le titre. Ces derniers auraient créé les villages et cités ; ils interrogent notre besoin de comprendre nos origines et notre essence.

L’île aux Géants est un album où l’objectif narratif semble s’effacer au profit de l’exploration des personnages et de leurs rapports complexes. L’histoire oscille entre poésie et réalité, avec des moments de contemplation et une incertitude qui sert davantage le récit qu’il ne le dessert. L’œuvre ne convaincra probablement pas tout le monde, mais ceux qui désirent une aventure hors des sentiers battus, teintée de mystère et de mélancolie, devraient y trouver leur bonheur.

L’île aux géants, Harold Charre et Quentin Boyer di Bernardo
Delcourt, août 2024, 112 pages

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« Un peuple et son football » : chronique d’une passion française

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Les éditions du Détour publient Un peuple et son football, de François Da Rocha Carneiro. L’historien y fait état de l’histoire sociale du football en France, en déconstruisant au passage certains clichés tenaces et en analysant les liens étroits entre ce sport et la société française. 

François Da Rocha Carneiro tourne autour du football comme un papillon autour d’un lampadaire. Il embrasse cependant ce sport par ses aspérités sociales, politiques et médiatiques, ce qui le conduit par exemple à problématiser l’élitisme qui refuse d’accorder au football sa place légitime dans le paysage culturel français. L’auteur dénonce ainsi le mépris de classe qui voudrait cantonner le football à une simple distraction pour des masses ignorantes. Il illustre ce propos avec l’exemple du boycott de la Coupe du monde au Qatar en 2022, initié par certaines personnalités, dont Vincent Lindon, et souligne le paradoxe de leur silence face au financement de films par Doha. Ce qui vaut pour le football, le cinéma peut apparemment en faire fi. Autre fait édifiant : la directrice des partenariats de Peugeot a affirmé que le football ne correspondait plus aux « valeurs » de la marque, jugées plus « haut de gamme » que ce sport populaire. « Le football, c’est un sport qui ne va pas trop avec nos valeurs en ce moment. […] Parce que ça véhicule des valeurs un peu plus populaires et, nous, on essaye de monter en gamme. » 

Un peuple et son football s’intéresse aussi à la figure du footballeur perçue à travers le prisme réducteur de l’ouvrier, ou associée au mythe du footballeur-artiste. À ce propos, François Da Rocha Carneiro rappelle que derrière le terrain et ses gestes spectaculaires se cache un véritable travail de fond, chronophage et harassant. L’auteur se penche aussi sur les dérives du star-system, citant les exemples de Zidane, Cantona ou Kopa, confrontés aux exigences d’exemplarité et à la critique permanente. La construction médiatique oscille en réalité entre le modèle du sportif exemplaire et celui du jeune homme volage et irresponsable. « La figure du séducteur perdure volontiers jusqu’à nos jours, surtout lorsque le joueur a un physique particulièrement avantageux. Il est vrai que la jeunesse et la musculature sportive peuvent constituer des armes de séduction massive, sans même parler des confortables salaires. L’image du footballeur s’inscrit alors dans l’archétype du jeune homme dont le succès avec les femmes est à la mesure de sa réussite professionnelle. »

Depuis ses débuts à la fin du XIXe siècle, le football français a entretenu une relation complexe avec la classe ouvrière. Initialement perçu comme un loisir bourgeois, il a rapidement été adopté par les milieux populaires, devenant un symbole de leur identité et de leur culture. Des clubs comme le FC Sochaux et le RC Lens, étroitement liés aux industries locales et au paternalisme patronal, illustrent parfaitement cette imbrication du football et du monde ouvrier. François Da Rocha Carneiro ajoute que l’identification des supporters à leur club a contribué à renforcer ce lien, faisant du ballon rond un vecteur d’unité et de fierté collective. La relation n’est cependant pas sans heurts, comme en témoigne amplement l’ouvrage. 

Il est difficile d’appréhender la dimension sociale du football sans évoquer le cas du racisme. Ce dernier s’est manifesté de différentes manières au fil du temps : ciblage des joueurs en raison de leurs origines, de leur couleur de peau ou de leur religion ; tensions racistes ravivées par l’arrivée massive de joueurs issus de l’immigration à partir des années 1980 ; instrumentalisation par des partis politiques d’extrême droite… Jean-Marie Le Pen, alors président du FN, regrettait en 1996 : « Desailly est né au Ghana ; Martins est binational portugais, ayant opté pour la nationalité française pour pouvoir faire partie de cette équipe ; Lamouchi est tunisien né en France ; Loko, congolais né en France ; Zidane, algérien né en France ; Madar, tunisien né en France ; Djorkaeff, arménien né en France. » Comprenez : ces gens ne représentent pas tout à fait la France, et d’ailleurs ne l’apprécient peut-être pas comme ils le devraient, comme en témoignerait selon M. Le Pen le peu d’entrain mis au moment d’entonner la Marseillaise.

Un peuple et son football multiplie les discussions et les analyses : l’évolution de la formation des footballeurs, le rôle de l’alcool (cafés et bistrots demeurent des lieux de rassemblement importants pour les clubs, loi Évin de 1991, etc.), les mutations observées dans les stades, désormais plus grands et multifonctionnels… Le supportérisme marseillais, réputé pour sa ferveur et sa dimension populaire, est mis en balance avec des dérives comme les actes de violence, les insultes racistes ou les pressions excessives exercées sur les joueurs et les dirigeants. L’auteur explore plus généralement comment le football, depuis son introduction en France à la fin du XIXe siècle, agit comme un miroir des évolutions sociales, politiques et culturelles du pays. Il pose une réflexion passionnante sur la société française, ses contradictions et ses transformations, à travers le prisme d’un sport populaire et passionnel.

Un peuple et son football, François Da Rocha Carneiro
Editions du Détour, septembre 2024, 208 pages 

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« François Truffaut, la passion des seconds rôles » : l’art des personnages secondaires

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Dans François Truffaut, la passion des seconds rôles, Armand Hennon, cinéphile passionné et fondateur de l’Association des amis de François Truffaut, se penche sur les personnages secondaires de l’un des porte-étendards de la Nouvelle vague. De quoi offrir une évocation minutieuse de l’importance et de la complexité de ces personnages souvent négligés, révélant combien François Truffaut voyait en eux des fragments de lui-même et de sa propre vie.

Armand Hennon a fondé en 1988, après la disparition du cinéaste, L’Association des amis de François Truffaut. Cette organisation rassemble des cinéphiles, des proches et d’anciens collaborateurs du réalisateur des 400 Coups. Ce cadre de référence permet à l’auteur d’aborder son sujet avec une connaissance intime de l’univers truffaldien, enrichie par des témoignages et des anecdotes de première main.

Dans cet ouvrage, Armand Hennon met tôt en lumière l’importance de Suzanne Schiffman, l’assistante et scénariste de François Truffaut, décrite comme une présence maternelle sur les plateaux et comme un atout précieux dans le choix des acteurs. Son nom reviendra régulièrement en raison de sa centralité dans l’œuvre truffaldienne et vis-à-vis des comédiens.

Premier tour de force : Armand Hennon retrouve Patrick Auffay, acteur dans Les Quatre Cents Coups, pour discuter de l’impact que ces seconds rôles ont eu sur les films de Truffaut. Le cinéaste voyait souvent en eux des échos de ses propres expériences de vie, ce qu’il reconnaît lui-même en expliquant qu’il se retrouvait dans les personnages incarnés par des enfants comédiens ou des adultes secondaires.

François Truffaut, la passion des seconds rôles se déploie à travers une multitude de portraits d’acteurs et actrices secondaires que François Truffaut a choisis et dirigés. Ces personnages, loin d’être des figures accessoires, deviennent au contraire des éléments-clés de l’univers truffaldien. Ils peuvent modifier la coloration d’un film, apporter une présence ou une voix, porter en bandoulière certaines thématiques spécifiques, compléter une représentation de plus en  plus chorale à mesure que la carrière de Truffaut avançait.

On découvre par exemple le rôle essentiel de René Barnérias, maire de Thiers, qui a tout mis en œuvre pour faciliter le tournage de L’Argent de poche, qui a impliqué toute la ville dans une grande aventure cinématographique. Nathalie Baye, engagée dans le rôle d’une script-girl pour La Nuit américaine, y fait preuve d’une énergie et d’une indépendance remarquables, marquant le début de sa brillante carrière. On découvre également comment François Truffaut a perçu Nicole Berger comme une « future vedette en herbe » après leur rencontre à Cannes, ou comment Nelly Borgeaud s’est vu proposer un rôle plus audacieux et sexy dans L’Homme qui aimait les femmes.

Pour François Truffaut, les personnages secondaires ne sont pas de simples faire-valoir des rôles principaux. Il s’oppose fermement au « cinéma à papa » qui sacralisait les vedettes au détriment des autres rôles, les caricaturant et les vidant de leur substance. Armand Hennon montre comment le cinéaste a subtilement infusé ces rôles secondaires de facettes de sa propre personnalité, souvent de manière discrète mais toujours significative.

Ainsi, Cyril Cusack, dans son rôle de chef pompier dans Fahrenheit 451, apporte une humanité profonde à un personnage d’abord perçu comme un ennemi de la lecture. De même, Daniel Ceccaldi insuffle une dose d’humour à La Peau douce, tandis que Guy Decomble, interprétant le professeur tyrannique des 400 Coups, incarne la figure autoritaire mais inoubliable de l’école française des années 50. Philippe Léotard n’est pas sans parentés avec Truffaut : la famille autoritaire, l’armée, le refuge dans la lecture… Il voit sa carrière lancée par celui avec lequel il entretiendra une correspondance particulière…

On l’a vu, les femmes de l’univers de Truffaut ne sont pas en reste. Brigitte Fossey, dans L’Homme qui aimait les femmes, introduit un féminisme subtil qui s’oppose aux conventions machistes, équilibrant ainsi la dynamique du film. Le personnage de Claire Maurier, qui incarne l’un des rares personnages antipathiques de Truffaut, est également un reflet de la complexité des relations familiales du réalisateur, en écho avec sa propre mère.

Le livre se conclut avec des entretiens inédits de figures ayant travaillé de près avec Truffaut, comme Michel Bouquet, Nathalie Baye et, bien entendu, Patrick Auffay. Ces témoignages apportent une perspective unique sur la manière dont le réalisateur considérait ses collaborateurs et comment il les intégrait à son processus créatif. 

Armand Hennon ne se contente pas de dresser une liste de noms et de films ; il se lance dans une analyse poussée de la manière dont François Truffaut utilisait ses seconds rôles pour enrichir ses récits et souligner des thèmes récurrents tels que l’enfance, l’amour, la trahison et la quête de liberté. François Truffaut, la passion des seconds rôles constitue à cet égard un hommage aux acteurs « de l’ombre » qui, par leurs performances, ont contribué à la grandeur d’une œuvre passée à la postérité. 

François Truffaut, la passion des seconds rôles, Armand Hennon
LettMotif, septembre 2024, 460 pages

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« L’Arnaque des nouveaux pères » : le mythe de l’égalité parentale

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Dans L’Arnaque des nouveaux pères, les journalistes Stéphane Jourdain et Guillaume Daudin, accompagnés par l’illustrateur Antoine Grimée, s’attaquent à un sujet brûlant et parfois tabou dans la société contemporaine : le rôle des pères dans la parentalité. À travers cette bande dessinée reportage publiée aux éditions Glénat, ils démontrent que derrière l’image des « nouveaux pères » se cache une réalité bien loin des espoirs suscités. Alors que l’égalité des genres semble progresser à la surface, la charge parentale et mentale demeure en effet massivement féminine.

Malgré les apparences, les hommes ne gèrent que 29 % des tâches parentales. Ce chiffre présenté tôt dans l’album révèle une réalité alarmante, cachée sous le tapis, ou plutôt derrière l’image idéalisée des « nouveaux pères », félicités un peu rapidement pour leur implication supposée dans l’éducation de leurs enfants. Car les faits sont têtus et ils montrent que cet engagement paternel se limite souvent aux activités ludiques, laissant aux mères l’essentiel des tâches domestiques et de la charge mentale. Les rendez-vous médicaux, les devoirs scolaires, l’organisation du quotidien : toutes ces responsabilités demeurent largement féminines.

Les auteurs citent notamment des données de l’INSEE qui démontrent que plus il y a d’enfants dans un foyer, plus le père a tendance à se désengager. Cela est renforcé par une organisation du travail historiquement pensée par et pour les hommes, qui ne laisse guère de place à une réelle répartition égalitaire des tâches parentales. Les auteurs soulignent également que les tâches effectuées par les pères, telles que jouer avec les enfants ou les amener au parc, sont celles qui sont socialement valorisées et qui permettent de tisser un lien affectif, laissant de ce fait aux femmes les tâches plus ingrates et répétitives.

L’ouvrage explore évidemment les conséquences concrètes de cette inégalité persistante. Parmi les plus notables, les écarts salariaux entre hommes et femmes se creusent souvent dès la naissance du premier enfant. En effet, les congés de maternité, plus longs et plus fréquents que les congés de paternité, freinent l’avancement professionnel des femmes. De même, le temps partiel, souvent choisi par nécessité pour s’occuper des enfants, est majoritairement pris par les femmes, perpétuant ainsi un cercle vicieux de dépendance économique et d’inégalités professionnelles.

L’Arnaque des nouveaux pères fait plus que dénoncer les inégalités ; il les documente et interroge les raisons pour lesquelles elles persistent. Une partie du livre se consacre aux injonctions sociales que subissent les femmes. Elles sont souvent les principales gestionnaires du foyer, s’infligeant elles-mêmes une pression immense pour répondre aux attentes de « bonnes mères » tout en maintenant, quand c’est possible, une vie professionnelle active. Ce phénomène, connu sous le nom de « charge mentale », est analysé à travers des témoignages de femmes et de spécialistes, qui décrivent comment cette surcharge cognitive influence négativement leur santé, leur couple, leur qualité de vie.

Les auteurs pointent également du doigt le système de congé parental en France, qui favorise un déséquilibre dès le départ. Après le congé de paternité, généralement plus court, les mères restent souvent à la maison plus longtemps, développant des compétences parentales que les pères n’acquièrent pas nécessairement. Ce décalage initial crée des habitudes et des rôles genrés difficiles à briser par la suite. Parmi les pistes évoquées pour un partage plus équitable des tâches domestiques et parentales, un meilleur équilibre des congés parentaux entre les deux parents apparaît comme essentiel. L’exemple des pays nordiques, tels que la Suède, où des congés de paternité plus longs et obligatoires ont été introduits dès les années 70, est mis en avant comme un modèle de référence.

Les auteurs mettent également en lumière la nécessité de revoir l’organisation du travail, qui doit être plus inclusive et flexible pour permettre à tous les parents, hommes comme femmes, de s’impliquer également dans l’éducation de leurs enfants. L’Arnaque des nouveaux pères parvient à décortiquer les illusions et les réalités de l’évolution des rôles parentaux depuis plusieurs décennies. Ils posent la question : combien de temps faudra-t-il pour parvenir à une véritable égalité entre les sexes dans la parentalité ? À travers leurs rencontres avec des pères suédois, des chercheurs, des mères et d’autres acteurs de la société, et après avoir procédé à un bref rappel historique, les auteurs dressent un portrait nuancé mais sans concession de la situation actuelle et des défis à relever.

L’Arnaque des nouveaux pères, Stéphane Jourdain, Guillaume Daudin et Antoine Grimée
Glénat, septembre 2024, 184 pages

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« Pillow Man » : réconfort et redécouverte de soi

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Avec Pillow Man, paru aux éditions Glénat, Théo Calméjane porte en vignettes une comédie sociale touchante, articulée autour de réflexions sur la solitude moderne et la redéfinition de soi. Son roman graphique relate l’histoire de Jean, un ancien chauffeur routier devenu… « oreiller vivant ». 

Jean, le protagoniste principal de Pillow Man, est un quadragénaire au chômage depuis trois longues années. Durant ce temps, il a multiplié les démarches infructueuses pour retrouver un emploi. Il éprouve un certain désarroi face à cette situation, ce qui le conduit à répondre à une offre pour le moins étrange : un poste réservé aux insomniaques, aux contours relativement obscurs. 

Contre toute attente, Jean est embauché, mais le travail proposé par Geneviève, sa nouvelle patronne, s’avère pour le moins insolite. Désormais vêtu d’un pyjama comme uniforme, l’homme devient un « oreiller vivant », payé pour offrir sa douceur corporelle et sa présence réconfortante aux personnes qui peinent à trouver le sommeil. Ainsi, chaque nuit, il se rend au domicile de ses clients et clientes, et cherche à les apaiser pour qu’ils puissent tomber dans les bras de Morphée. 

Malgré quelques doutes, Jean finit par apprécier ce travail. Loin des standards habituels, il n’en demeure pas moins épanouissant : l’ancien chauffeur se sent enfin utile et doué. Pour lui, c’est une source de revenus appréciable, mais aussi l’incubateur d’un renouveau personnel. Il retrouve confiance en lui et apprend à accepter un corps qu’il n’appréciait plus.

Sous ses airs légers, le récit questionne la solitude et la place du corps dans notre société. Jean se réapproprie son corps, son travail devenant une forme d’acte thérapeutique, à la fois pour lui et pour ses client.e.s. Et en offrant sa présence et son moelleux corporel, non seulement il apprend à dépasser ses complexes, à accepter ses formes et à se reconnecter à son être physique, mais il apporte à ceux qui recourent à ses services une quiétude et une chaleur humaine qu’ils ne trouvaient plus ailleurs. 

Tout n’est pas rose pour autant. Si Jean trouve un sens et une fierté dans son nouveau travail, ce dernier n’est pas sans poser des questions éthiques et personnelles. Bien entendu, le respect des règles, qui interdisent par exemple toute intimité physique avec les client.e.s, permet d’en baliser le terrain. Mais Jean ne peut néanmoins avouer clairement la teneur de ce nouveau métier à ses proches, et notamment à sa compagne, à qui il déclare travailler comme veilleur de nuit pour LVMH. 

Cette situation crée un fossé grandissant entre eux. Lorsque Marianne découvre la vérité, c’est tout l’équilibre du couple qui vacille. Entre incompréhension, colère et doutes, Jean et Marianne se retrouvent confrontés à une crise existentielle qui questionne la nature de leur amour et de leur confiance mutuelle. Marianne apparaît en effet désemparée ; elle ne comprend pas comment son compagnon a pu choisir un métier aussi étrange et lui demande de se justifier. Il tente alors de lui faire comprendre la précarité de sa situation, les années de galère et l’humiliation des recherches d’emploi infructueuses…

Pillow Man problématise la solitude dans un monde ultraconnecté, la redéfinition du travail, l’acceptation de soi et la quête d’un sens dans nos vies. En mettant en scène un homme qui se redécouvre à travers un métier singulier, Théo Calméjane nous invite à repenser notre rapport au travail, au corps et à l’autre. Avec légèreté et originalité.

Pillow Man, Théo Calméjane
Glénat, septembre 2024, 224 pages

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3.5

« Calamity Jane » : par-delà les assignations de genre

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Calamity Jane, le dernier album de la série « La Véritable Histoire du Far West », de Marie Bardiaux-Vaïente et Gaelle Hersent et publié par les éditions Glénat, propose une vision contemporaine et nuancée de Martha Jane Cannary, mieux connue sous son pseudonyme. Femme indomptable et controversée, Calamity Jane navigue sans cesse entre ses propres récits mythologiques et une réalité souvent plus crue. Cette bande dessinée explore une période particulière de sa vie, lorsqu’elle se trouve à Deadwood, en compagnie de Wild Bill Hickok…

L’une des forces principales de Calamity Jane réside dans la manière inventive dont la bande dessinée est structurée pour différencier les récits de la protagoniste. Lorsque Jane narre ses souvenirs, souvent bravaches et teintés d’affabulations, les illustrations adoptent un style plus rudimentaire avec des couleurs délavées, marquant une rupture visuelle qui reflète en seconde intention l’incertitude entre la réalité et la fiction. En racontant ses exploits, C.J. capte l’attention des habitués du saloon de Deadwood, faisant de ses récits une arme redoutable pour s’affirmer dans un monde où les femmes comme elle ne sont ni attendues ni acceptées.

Jane est en effet dépeinte comme une figure de transgression sociale. Sa simple présence dans un bar peut provoquer des réactions violentes ; elle se voit par exemple refuser à boire au même titre qu’un homme noir ne peut consommer à l’intérieur du saloon. Ces moments illustrent le racisme et le sexisme omniprésents dans l’Amérique du XIXe siècle, mais aussi la manière dont Calamity Jane s’est construite une réputation de rebelle et d’insoumise face à ces normes oppressives, qu’elle rejette en bloc et avec style.

À travers ses multiples rôles – cuisinière, lingère, conductrice d’attelage ou infirmière pendant l’épidémie de variole –, Jane se distingue par sa polyvalence et son refus des codes de genre. Elle est perçue comme un « demi-homme » par ceux qui l’entourent, une figure qui refuse les assignations traditionnelles de la féminité. Dans une époque où les femmes ne sont pas acceptées dans l’armée, son aspiration à la même liberté que les hommes la place ainsi en avance sur son temps, en tant que féministe non déclarée mais évidente.

L’album met en lumière cette tension entre son désir de se réaliser pleinement et la perception qu’en ont les autres. Dans la reconstitution de la vie à Deadwood, l’album montre parfaitement comment Calamity Jane construit son propre mythe à travers ses récits oraux, un phénomène amplifié par sa consommation d’alcool qui, paradoxalement, nourrit à la fois sa réputation et ses déboires. Ce sont ces mêmes récits qui la maintiennent vivante dans la mémoire collective, même si la frontière entre la vérité et la légende demeure floue.

En donnant une voix à Jane, en contextualisant son existence à l’aune d’une enfance difficile, les autrices ne se limitent pas à l’illustration d’une biographie précise ou chronologique. Au lieu de cela, elles cherchent à comprendre ce qui l’anime, son besoin constant de se raconter et de réinventer ses propres aventures. Mais surtout de s’affranchir des contraintes et des assignations sociales. À travers ses nombreuses histoires, Calamity Jane apparaît comme un symbole d’autodétermination et d’affirmation de soi, combattant la marginalisation par l’appropriation de son propre récit.

Calamity Jane se distingue par son portrait moderne d’une femme en quête de liberté, affrontant les normes de son temps avec une résilience peu commune. Marie Bardiaux-Vaïente et Gaelle Hersent nous parlent inévitablement de la redéfinition des rôles de genre et de la résistance aux stéréotypes. Cet album constitue en sus un hommage à toutes celles qui ont choisi de vivre selon leurs propres termes, quels qu’en soient les risques, et ce y compris dans l’Ouest sauvage souvent perçu comme viriliste. Un très bel album, dont le caractère débridé coïncide parfaitement avec l’héroïne. 

Calamity Jane, Marie Bardiaux-Vaïente et Gaelle Hersent
Glénat, septembre 2024, 56 pages

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Deauville 2024 : clôture, coups de cœur et critique de Finalement

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Le Festival de Deauville 2024 s’est clôturé hier soir avec la remise du Talent Award à Natalie Portman, la cérémonie du Palmarès et la projection de Finalement de Claude Lelouch. Marquée par une fréquentation record, une multitude d’hommages et une compétition pluvieuse plutôt décevante, la 50ème édition du Festival ne nous a pas offert son meilleur cru pour cet anniversaire symbolique.

Pour célébrer son demi-siècle, le Festival de Deauville a voulu mettre les petits plats dans les grands : invités de choix, prix spéciaux, vidéos dédicaces de réalisateurs primés, et même une salle supplémentaire mobilisée pour présenter 50 films classiques américains. Si l’intention semblait bonne, elle a donné l’image d’un Festival résolument ancré dans son passé florissant et moins attaché au renouveau du cinéma actuel. En outre, les polémiques estivales, autour de l’éviction du directeur Bruno Barde et d’Ibrahim Maalouf, ont lancé le Festival dans un climat nuageux qui n’a certainement pas contribué à la qualité de la sélection.

La Compétition de ce 50ème Festival manque en effet de l’audace, de l’inventivité et de l’émotion auxquelles certaines éditions nous ont habitués. L’an passé, nous avions ri aux éclats devant Laroy, pleuré devant Past Lives, frissonné devant I.S.S. et découvert l’Amérique profonde dans The Sweet east. A côté, la fournée 2024 paraît malheureusement bien fade. Des sujets déjà vus traités sans originalité (la fuite des étrangers dans The stranger’s case, la peur des policiers blancs dans The Knife) et des films d’ambiance longs et parfois ennuyants (Les damnés, Noël à Miller’s point), ont échelonné la Compétition d’œuvres difficiles à digérer. Enrichie par le partenariat cannois, qui existe depuis 2021, la programmation du Festival a cependant permis au public de découvrir le magnifique animé de Michel Hazanavicius, La plus précieuse des marchandises, le Grand Prix indien All we imagine as light et le très solaire Parthenope. Retour sur les longs-métrages que nous avons retenus au sein de cette édition anniversaire singulière et hasardeuse.

Nos coups de cœur

La Cocina

La Cocina nous plonge au cœur des cuisines étourdissantes d’un restaurant New-Yorkais. Avec sa mise en scène inventive et virovoltante, cette comédie dramatique filmée en noir et blanc offre une singulière cinématographique. Elle traite du monde du travail et du désespoir d’immigrés qui perdent lentement pied au sein d’une fourmilière étouffante. Etrangement boudé par le jury et la presse, La Cocina a obtenu une petite consolation avec le Prix Barrière du 50ème Festival.

In the Summers

Grand Prix du Festival, In the Summers traite des liens familiaux qui s’étiolent à travers le passage progressif à l’âge adulte de deux sœurs soudées. Le film propose un drame émouvant, qui doit beaucoup à l’interprétation de ses deux comédiennes, tout en surfant délicatement sur la vague du cinéma queer. Alessandra Lacorazza signe ainsi un premier long-métrage incarné sonnant l’heure de retrouvailles estivales à la saveur douce-amère, entre moments de joie, distance et résilience.

We Grown Now

We Grown Now nous emmène dans les fameux logements sociaux de Cabrini-Green à Chicago, berceau de faits divers souvent morbides. Minhal Baig en prend cependant le contrepied en brossant le portrait d’une communauté qui illumine ces précieux refuges et qui tente de s’élever dans la société qui les marginalise à tort. Faute de trôner au palmarès, et à travers le regard fantaisiste et désenchanté de deux adolescents, ce conte d’une jeunesse pleine de vie et d’espoir nous aura ému jusqu’au bout.

Daddio

Daddio, comédie grinçante à l’humour décalé, nous incite à renouer le lien humain avec le dialogue. Premier long-métrage de Christy Hall, le film expose qu’une rencontre hasardeuse peut venir bouleverser le cours de notre existence. En nous invitant à nous reconnecter aux autres, mais aussi à nous-mêmes, à nos ressentis et à nos désirs, cette comédie dramatique amusante et attachante, qui roule sans accroc, nous offre un trajet tout à fait plaisant.

Finalement, pélerinage erratique

Introduit comme une fable musicale, Finalement compose une partition discordante qui retrace, à grand renfort de chansons et de trompette, la fuite en avant d’un avocat défroqué. La comédie, plutôt amusante dans ses premières scènes, tombe rapidement dans un long et fastidieux méli-mélo de péripéties extravagantes sur fond de décors cartes postales.

Kad merad y incarne Lino, un avocat très impliqué qui se place délibérément dans la situation de ses clients afin de mieux les défendre. Atteint de la folie des sentiments, une pathologie lui retirant tout filtre de parole, il ruine l’ambiance d’un repas de famille et tire sa révérence professionnelle. Lino s’embarque alors pour un périple improvisé au cœur de la France. Au gré de rencontres impromptues, entre la Normandie, Béziers, la Bourgogne et Avignon, il croise notamment des pèlerins, un écrivain et une fermière.

Par ses personnages à peine esquissés et ses changements de lieux constants, Finalement se perd dans un récit fourre-tout sans queue ni tête dont on peine à conserver le fil. Prostitution, Rafle du Vel d’Hiv, Mont-Saint-Michel, vingt-quatre heures du Mans, presque tout y passe, si bien que le scénario se réduit à un enchevêtrement maladroit d’éléments non imbriqués. La musique omniprésente, la lenteur et la longueur du film n’aident pas davantage le long-métrage à se sortir de la vase. On comprend aisément pourquoi le Festival tenait à inviter Claude Lelouch, le réalisateur de l’iconique Un homme et une femme auquel la ville doit tant. Cependant, Finalement clôt cette cinquantième édition, déjà en demi-teinte, toujours dans la direction du vent de l’hommage qui a soufflé fort pendant l’ensemble du Festival.

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Bande-annonce : Finalement

Fiche technique : Finalement

Réalisation : Claude Lelouch
Scénario : Claude Lelouch, Grégoire Lacroix, Pierre Leroux et Valérie Perrin
Musique : Ibrahim Maalouf
Photographie : Maxine Heraud
Direction artistique : Jean-Philippe Petit
Montage : Stéphane Mazalaigue
Décors : Natasha Lacroix
Costumes : Christel Birot
Producteurs : Victor Hadida, Claude Lelouch
Producteurs délégués :
Sociétés de production : Les Films 13
Pays de production : France
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 2h07
Genre : Comédie dramatique, Musical, Romance
Date de sortie : 13 novembre 2024

« Les Crieurs du crime » : faits divers et sensationnalisme médiatique

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Dans Les Crieurs du crime, Sylvain Venayre et Hugues Micol problématisent la question du fait divers au début du XXe siècle en France, à travers l’affaire tragique et sordide de Soleilland. Le roman graphique offre en sus une réflexion sur la manière dont les médias de l’époque ont amplifié le sentiment d’insécurité et influencé le débat public, notamment sur l’abolition de la peine de mort…

Dans le Paris de la Belle Époque, la presse, en pleine effervescence, joue un rôle fondamental dans la diffusion de l’information et, bien souvent, dans sa manipulation. À travers l’affaire Soleilland, ici romancée, Les Crieurs du crime montre comment les grands journaux exploitaient des crimes atroces pour vendre toujours plus de papier. Les rotatives, récemment exploitées, tournaient alors à plein régime et la concurrence entre les différents titres, féroce, encourageait le sensationnalisme.

Dans l’album, le directeur d’un journal, Lachaise, désire rattraper son retard sur ses concurrents. Pour ce faire, il retarde le voyage de noces d’un reporter, Valentin. La guerre des journaux qui sévit alors dans la capitale est à son comble. L’enquête sur la disparition d’une fillette et la découverte macabre de son cadavre à la gare deviennent le terreau d’une presse avide de sensationnel, où chaque détail sordide révélé ou fantasmé est une opportunité pour vendre davantage de journaux. Dans cette ambiance de surenchère, le public parisien, tout comme les journalistes eux-mêmes, semble fasciné par le morbide.

Venayre et Micol mettent parfaitement en lumière la manière dont le langage est utilisé par les médias de l’époque pour manipuler l’opinion publique. Les voyous sont qualifiés d’apaches, un terme qui déshumanise et diabolise, tandis que les prostituées sont décrites comme des victimes d’une « traite des blanches », une expression qui cherche à susciter l’indignation et la peur. Ce choix lexical n’est pas innocent : il vise à créer des ennemis intérieurs et à justifier des mesures répressives. La frange la plus conservatrice de la société réclame alors l’application stricte du Code pénal et le maintien de la peine de mort, voyant en ces mesures une réponse à la montée de l’insécurité perçue. Dans ce contexte, la presse se fait l’instrument de la peine capitale…

Les Crieurs du crime s’attarde également sur la représentation de la femme dans la presse populaire de l’époque. L’idée que les femmes, avec leur supposée curiosité naturelle et leurs capacités de dissimulation, pourraient être utiles à la police est colportée par des commentateurs peu nuancés. Cette image ambiguë et stéréotypée traduit le fait que la place des femmes dans l’espace public est en pleine redéfinition – mais mue par les lieux communs. Valentin, de son côté, rêve d’écrire un grand roman policier et prend conscience, peu à peu, des vilenies de la presse populaire.

Avec Les Crieurs du crime, Sylvain Venayre et Hugues Micol nous offrent une œuvre riche et complexe qui interroge non seulement la fonction du fait divers dans la société mais aussi le rôle de la presse comme actrice politique et sociale. À travers un récit qui mêle enquête, critique sociale et réflexion historique, ce roman graphique nous rappelle que les questions soulevées par l’affaire Soleilland – telles que l’influence des médias sur la justice et la politique, ou encore la manipulation de l’opinion publique – résonnent encore dans notre monde contemporain…

Les Crieurs du crime, Sylvain Venayre et Hugues Micol
Delcourt, septembre 2024, 144 pages

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4

« L’Aventurier » : condition humaine

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L’Aventurier, d’Alessandro Tota et Andrea Settimo, publiée chez Glénat, est une aventure médiévale inspirée d’un roman inachevé d’Arthur Schnitzler. Dans l’Italie de la Renaissance, on suit les errances d’Anselmo Ringardi, un jeune noble dont la vie bascule à la suite d’une prophétie funeste. Entre quête de sens, refus de l’inéluctable et confrontation avec la mort, ce roman graphique propose une réflexion profonde et moderne sur la condition humaine.

Au début du XVIe siècle, Anselmo Ringardi, jeune noble insouciant, voit son existence bouleversée par la peste qui emporte ses parents. Confronté à cette tragédie, il quitte sa ville natale, rejetant le destin que son père avait prévu pour lui – entrer dans la garde de la ville et épouser une femme de bon rang. En fuyant l’épidémie, il commence un voyage périlleux marqué par des rencontres singulières, notamment avec Lucrezia, la fille du célèbre devin Géronte.

Géronte possède un don unique : celui de prédire précisément la date de la mort des gens. Après avoir découvert qu’Anselmo a séduit sa fille, Géronte lui annonce qu’il ne lui reste plus qu’un an à vivre. Ce qui semble être une malédiction devient alors pour Anselmo une motivation à se lancer dans une existence où chaque instant est vécu avec audace et témérité. Après tout, rien ne peut lui arriver avant 365 jours ! Dès lors, il adopte une vie d’aventure, cherchant à défier le destin qui semble déjà écrit pour lui.

L’Aventurier n’est pas une simple histoire de cape et d’épée ; c’est avant tout une étude psychologique des tourments humains face à l’inéluctabilité de la mort. Le choix d’adapter un texte inachevé d’Arthur Schnitzler, auteur de La Nouvelle Rêvée (qui a inspiré le fameux Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick), est significatif. L’œuvre de Schnitzler se distingue en effet par ses portraits psychologiques intenses, décrivant des personnages confrontés à des destins qui leur échappent.

Alessandro Tota et Andrea Settimo se sont emparés de cette matière pour imaginer la conclusion de l’histoire, enrichissant le parcours d’Anselmo de questionnements existentiels et de remises en question. Le jeune homme, d’abord révolté par la prédiction de Géronte, adopte ensuite une attitude bravache, persuadé qu’il peut échapper à la fatalité. Toutefois, cette quête effrénée ne fait que le confronter davantage à ses propres limites et à la vacuité de ses efforts.

Visuellement, L’Aventurier se distingue par une narration graphique soignée et immersive. Le style d’Andrea Settimo, avec ses traits évocateurs et ses compositions dynamiques, parvient à traduire l’essence des émotions complexes et contradictoires des personnages. L’arrivée de la peste est quant à elle accompagnée d’une transition graphique marquante où les couleurs deviennent verdâtres et l’ambiance presque cauchemardesque.

Les thèmes intemporels – la peur de la mort, l’amour, le sens de la vie, la quête de liberté – irriguent le récit de bout en bout. Dans un cadre médiéval qui, bien que lointain, résonne avec des préoccupations contemporaines, l’attitude d’Anselmo face à sa prophétie de mort imminente, oscillant entre insouciance et désespoir, interroge sur la manière dont chacun de nous choisit de vivre avec la conscience de sa propre finitude. Entre aventure, psychologie et réflexion existentielle, ce roman graphique étonne par son univers visuel, son écriture fine et son exploration des thèmes de la destinée et de la mort…

L’Aventurier, Alessandro Tota et Andrea Settimo 
Glénat, septembre 2024, 184 pages 

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3.5

« L’Équation à trois cœurs » : (dés)intégrée

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Roman graphique de Margaux Reinaudo et Louise Giovannangeli, paru aux éditions Marabulles, L’Équation à trois cœurs raconte l’histoire de Jeanne, une jeune femme parisienne aux prises avec une relation amoureuse triangulaire, complexe et toxique. En proie aux doutes et aux désillusions, elle va être confrontée aux tourments d’une relation asymétrique marquée par la manipulation et l’égoïsme masculin.

Jeanne, trentenaire vivant à Paris, mène une vie amoureuse relativement conventionnelle, jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Paul, un collègue de travail. Ce dernier est déjà en couple avec Solène, mais son attachement pour lui l’emporte et fait naître une liaison adultère. Jeanne espère que cette histoire d’amour naissante amènera Paul à reconsidérer son couple et qu’ils sauront, ensemble, faire fi des obstacles. Ce qu’il lui propose après quelques semaines est d’une tout autre nature : essayer le polyamour dans une relation triangulaire où chacun est censé avoir une place équitable.

Paul est un personnage principalement défini par ses traits toxiques : il est manipulateur, hypocrite et centré sur ses propres désirs. Il fait des promesses qu’il ne tient jamais, offre une attention à géométrie variable, joue avec les émotions de Jeanne pour maintenir son emprise sur elle. Lorsqu’il propose une relation à trois avec Solène, Jeanne, malgré son manque de désir et d’intimité avec Solène, accepte. Mais ce qui est en découle la plonge dans un profond désarroi… Alors que Jeanne aspire à une relation sincère et épanouissante, elle se retrouve continuellement reléguée au second plan. 

Paul continue de maintenir des liens forts avec Solène. Cette relation à trois n’est pas tant une exploration du polyamour que la perpétuation d’un déséquilibre de pouvoir où Jeanne est constamment mise en compétition avec Solène. Les moments de complicité que Paul partage avec Solène, plus nombreux, tendent à dévaloriser Jeanne, la plongeant dans le doute et l’insécurité. Cette spirale de manipulation et de malhonnêteté contribue à l’épuisement émotionnel de Jeanne, qui se voit de plus en plus isolée, tant des autres que d’elle-même.

Paul se montre capable de mensonges systématiques pour éviter toute confrontation avec la vérité de ses actions, utilisant le moindre prétexte pour justifier ses comportements inappropriés. Son attitude envers Jeanne est un exemple flagrant de l’égoïsme masculin et de l’exploitation émotionnelle. Il est pourtant difficile, tant pour Jeanne que pour Solène, de percer à jour Paul : il multiplie les mensonges, joue l’une contre l’autre, s’empare du moindre prétexte pour papillonner et mentir à celle auprès de qui il devrait être. 

Au fil des pages de L’Équation à trois cœurs, Jeanne traverse une véritable descente aux enfers. Paul parvient à phagocyter sa vie. Jeanne finit par renoncer à des aspects essentiels de son identité. Son épuisement émotionnel est d’autant plus marqué par le confinement que Paul choisit de passer avec Solène, laissant Jeanne seule et encore plus vulnérable. Cette expérience, comme d’autres, accentue son sentiment de trahison et de perte de soi. L’intrigue met ainsi en lumière les conséquences dévastatrices d’une relation déséquilibrée, où le contrôle et l’exploitation font loi, remplaçant le respect mutuel et l’affection sincère.

L’Équation à trois cœurs offre une critique acerbe de la masculinité toxique et des dynamiques de pouvoir asymétriques au sein des relations amoureuses. Margaux Reinaudo et Louise Giovannangeli montrent, avec sensibilité, comment l’amour, lorsqu’il est aveuglé par le déni et la manipulation, peut mener à une destruction intérieure…

L’Équation à trois coeurs, Margaux Reinaudo et Louise Giovannangeli
Marabulles, septembre 2024, 144 pages

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3.5