« Deux tueurs, suivi de Mickey Mickey » : percutant

Avec Deux tueurs et Mickey Mickey, Mezzo et Pirus proposent deux récits envoûtants et troublants, qui plongent le lecteur dans l’univers sombre et cynique de tueurs à gages et de braqueurs névrosés. Rééditées en couleurs par les éditions Delcourt, ces œuvres, initialement publiées au milieu des années 90, se révèlent sous un nouveau jour, à l’aune d’une violence brute et stylisée.

Deux tueurs

Deux tueurs met en scène deux assassins professionnels, un jeune loup et un vétéran blasé, forcés de faire équipe malgré des différences très marquées. Dès le début, leurs personnalités contrastées sont évidentes : le jeune se délecte des gadgets modernes et de la technologie de sa voiture, tandis que le plus âgé, homophobe et rustre, s’en plaint, le nez ouvertement plongé dans un magazine pornographique. Ce qui aurait pu être un simple contrat devient un ballet de tensions et de rivalités. L’histoire est volontairement opaque, les motivations des personnages demeurent floues, et le mystère de leur mission n’est jamais totalement dévoilé.

Il y a quelque chose de tarantinesque dans cette narration : une intrigue qui semble accessoire, car le véritable intérêt réside dans les échanges entre les deux personnages. Les dialogues sont coupants, secs comme un coup de fouet, et leur violence sous-jacente est palpable. Mezzo et Pirus jouent avec l’économie des moyens : peu de décors, une intrigue minimaliste qui sert davantage de prétexte à une étude de caractères. Cette sobriété visuelle et narrative confère à l’album une ambiance quasi cinématographique, proche des polars noirs.

Les lecteurs seront ainsi partagés entre le plaisir de l’humour caustique et ordurier distillé tout au long du récit et la frustration d’une histoire qui se termine brutalement, presque trop rapidement. Le travail sur le cadrage, la tension croissante entre les deux personnages, tout concourt à une atmosphère oppressante où chaque réplique devient une balle prête à être tirée. L’intrigue de Deux tueurs est certes simple, mais l’alchimie entre les personnages et la maîtrise du suspense en font une lecture mémorable.

Mickey Mickey

Mickey Mickey poursuit dans la veine du récit sombre et tendu. Cette fois-ci, le décor change pour une histoire de braquage qui tourne mal. Max et Scotch, deux gangsters à la mode yakuza, recrutent Mickey, un convoyeur de fonds, pour mener à bien leur hold-up. Cependant, rien ne se passe comme prévu. Max est gravement blessé et, face à l’intervention des forces de police, le trio se retrouve à prendre en otage les employés de la banque…

Là où Mickey Mickey se distingue, c’est dans sa narration déstructurée. Mezzo et Pirus jouent avec le temps et l’espace, multipliant les sauts temporels et les changements de lieu. Cette technique narrative, qui peut rappeler le montage d’un film de David Lynch, plonge le lecteur dans une confusion volontaire où passé, présent et futur se mêlent. Cette complexité rend parfois la lecture déroutante, et l’on se perd dans le labyrinthe des cases sombres et opaques où les visages sont rarement visibles et où les dialogues semblent provenir de nulle part.

Malgré cette confusion, l’histoire parvient à maintenir une tension constante. Le braquage se transforme en huis clos anxiogène où les enjeux sont exacerbés par les relations compliquées entre les personnages. Les scènes de violence s’enchaînent, et le lecteur est entraîné dans une spirale de chaos où les repères se brouillent.

Nouvelle édition

Cette réédition en couleurs par Ruby apporte une nouvelle dimension à ces récits, leur offrant une profondeur visuelle qui n’était pas présente dans les versions originales. Pourtant, malgré la qualité de la narration et du travail graphique, une certaine frustration persiste. L’impression que ces histoires auraient pu aller plus loin, être plus développées, est palpable. Construit autour de personnages marginaux et de situations extrêmes, Deux tueurs, suivi de Mickey Mickey n’en est pas moins un voyage intense, parfois perturbant, dans les méandres de l’âme humaine, illustré par des dessins proches de l’esthétique de Roy Lichtenstein.

Deux tueurs, suivi de Mickey Mickey, Pirus et Mezzo
Delcourt, septembre 2024, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.