Vivants : Interview avec Alix Delaporte et Alice Isaaz

Vivants raconte l’arrivée de Gabrielle, ancienne guide de montagne, en tant que cameraman dans une prestigieuse émission de reportages. C’est donc un film sur le journalisme, mais pas ceux qui font de la politique sur les plateaux d’infotainment. Non, ceux qui bossent.

Les besogneux toujours sur le pied de guerre, qui vivent la nuit pour ne pas dormir le jour, traquent leur sujet jusque dans les chiottes et mouillent bien plus que le maillot pour LE moment de vérité, l’état de grâce éphémère qui vient donner sens à tout, et notamment à leur raison-d’être. La cinéaste Alix Delaporte se fait manifestement une trop haute opinion d’un métier qu’elle a pratiqué pour le filmer comme un reportage. Ici, l’immersion du spectateur ne passe pas par des tropes surannés de cinéma documentarisant, mais un scénario écrit au cordeau et une mise en scène qui ne laisse rien au hasard, et surement pas la spontanéité des tranches de vie qui émaillent le récit. La caméra placée au bon endroit, au bon moment : au cinéma comme dans le journalisme, le sens du moment est une question de timing. Celui d’Alix Delaporte ne fait quasiment jamais défaut au spectateur et à l’instar d’un Michael Mann (on pense beaucoup à Révélations), la réalisatrice opère la distinction nécessaire entre réel et vérité, fabrique le premier pour laisser sortir le second.

Vivants est donc une vraie expérience de cinéma qui mérite de ne pas passer inaperçue. Il est sorti la semaine dernière sur les écrans, il est encore temps de lui laisser la place qui lui revient sur vos agendas. Ici-bas quelques mots avec la cinéaste et son actrice principale, Alice Isaaz, recueillis au Festival CitéCiné de Carcassonne.

 Le Mag Du Cine : Vivants ne ressemble pas aux autres films sur le journalisme. C’est presque un film de commando, avec une équipe constamment sur le pied de guerre. Est-ce que c’était, Alix, le plaisir que vous aviez à faire ce film, et vous Alice à jouer dedans ?

Alix Delaporte : Le rythme que permettait l’arène du journalisme était intéressante. Rien de pire que l’ennui je trouve : le cinéma est un divertissement. C’était un endroit dans lequel je savais que j’allais pouvoir prendre le spectateur par la main et l’emmener à toutes vitesses dans quelque chose d’un peu original. Car il ne s’agit pas de la rédaction d’un journal qu’on connait, comme Libé, c’est plus spécifique. Donc on a pas tous les codes, mais avec le casting, on a quelque chose à quoi se raccrocher, avec ces acteurs que l’on connait depuis longtemps. Vincent Elbaz, Roschdy Zem, Alice Isaaz, ce sont des personnages qui ne sont pas inconnus. Et donc à partir à partir de ce point d’ancrage qu’est le casting familier, je peux l’emmener dans quelque chose qui est un peu moins familier, et à toutes vitesses.

Alice Isaaz : Quant à moi c’est vrai que j’ai beaucoup d’admiration pour les personnes qui font ce métier, qui est absolument indispensable. Je connais d’ailleurs peu les coulisses du journalisme, et ce qui me plaisait dans le personnage de Gabriel c’est qu’elle permettait aussi cette immersion au spectateur.  On la suit, elle joue un. Peu le rôle d’une seconde caméra, je sais pas comment on appelle ça…

« Ça m’a pris vraiment du temps pour trouver comment le raconter pour que ça dépasse la fonction, et arriver jusqu’à l’humain ». Alix Delporte

AD : Oui comme une seconde caméra. L’œil du public.

AI : À travers Gabrielle, on plonge dans cet univers-là, donc c’était ça qui m’intéressait. Et après mine de rien en tant que comédienne, avoir un rôle avec aussi peu de dialogues c’était aussi un enjeu. Et un pari qui était intéressant.

LMDC : C’est vrai que les personnages sont caractérisés extrêmement vite, à l’économie. Roschdy Zem dit une phrase dans le film : « Posez votre question comme si c’était la dernière ». On dirait que c’est le principe qui vous a guidé dans l’écriture, la réalisation. Un besoin constant d’aller à l’essentiel, sur une durée très ramassée qui plus est.

AD : Ça m’a pris vraiment du temps pour trouver comment le raconter sans qu’on ait l’impression que ce soit des clichés, que ça dépasse la fonction pour arriver jusqu’à l’humain. L’humain dépasse la fonction, tout en donnant quand même une bonne vision de ce métier. Ça a été assez long à trouver, et pas simple. Il fallait qu’on ait une empathie très forte pour eux en tant qu’être humain, et pas uniquement en tant que journaliste. Et que finalement c’est une bande de potes qui pourrait travailler un peu partout.

Et je pense que tout le monde ressent cette difficulté de faire son métier dans des conditions nouvelles, cette réduction de moyens. On doit faire la même chose avec moins de moyens, c’est la même chose partout. Vous demandez à un laborantin, dans un labo pharmaceutique, à la demoiselle au bar…

« On a eu des répétitions avant, des lectures. Ça nous a permis de tous arriver sur le plateau en confiance le premier jour. Je me sentais un peu comme à la maison en fait. » Alice Isaaz.

Après l’écriture c’est de la cuisine interne. Mais ce que je trouve plus intéressant à dire, c’est que quand on fait venir un personnage novice comme celui Alice, c’est une façon de montrer qu’on est pas obligé d’avoir une formation classique pour faire le métier que l’on veut faire.

Elle était guide de montagne, et ça c’était très important, elle va les protéger. Son regard sur eux est un regard de quelqu’un qui a l’habitude de la sécurité, donc celle d’analyser très vite. Car un guide de montagne gère des groupes et doit analyser les personnes les personnages qu’elle emmène. Un tel va marcher d’une telle façon, ce couple là ne s’entend pas donc va falloir que je les sécurise… Dramaturgiquement, c’est intéressant de montrer des personnages comme ça, qui ont pas les codes mais ont autre chose à proposer.

LMDC : Un chose dans votre film qui m’a fait penser au cinéma de Michael Mann, c’est que vous montrez vraiment les gens au travail. On connait le journalisme des plateaux télé mais pas l’envers du décor, et on voit ces personnes constamment en train de bosser.

AD : Nous on cherche la vérité en fait. On écrit, on fait lire aux acteurs et ce qui est intéressant avec un scénario comme celui-là, c’est que les acteurs sont choisis non pas seulement par leur talent mais leur capacité d’analyse des situations. Quand Alice a lu le scénario, elle a déjà compris toutes les situations, le conscient l’inconscient des personnages. Sur un film comme ça, ça fait vrai parce que les comédiens ont l’intelligence des situations, donc elle peut s’approprier le personnage et l’emmener dans un endroit que j’imaginais même pas. Elle est pas la Gabrielle que j’ai écrite, elle est la Gabrielle de son talent, de sa composition. Elle est autre chose. Et c’est ce qui permet au spectateur de voir Alice Isaaz comme ils ne l’ont jamais vu.

« Dramaturgiquement, c’est intéressant de montrer des personnages comme ça, qui ont pas les codes mais ont autre chose à proposer. »  Alix Delaporte

LMDC : La dynamique de groupe est immédiatement perceptible dans le film. Il y a eu beaucoup de répétitions en amont, ou alors est-ce que ça s’est plus formé à même le tournage, plus instinctive ?

AI : On a eu des répétitions avant, des lectures. Relativement peu tout compte fait, mais il y en a tellement rarement en préparation de long-métrage que ça fait quand même une différence je pense. Ça nous a permis de tous arriver sur le plateau en confiance le premier jour. Je me sentais un peu comme à la maison en fait, et c’est vrai que ça m’aide énormément. On rencontre tellement de personnes sur un plateau de tournage… Si en plus nos partenaires de jeu, qui sont censés être nos proches à l’écran, on les rencontre sur le plateau le jour J, ça peut être un peu vertigineux. Donc même on a pas eu énormément de répétitions, mais ça nous a tous servi. Après je pense que c’est aussi dans la capacité de choisir ses comédiens et de sentir si peut-être qu’entre telle et telle personne ça va matcher. Ça je pense que c’est surtout le rôle d’Alix, et celui de la directrice de casting.

AD : Quand j’ai fait mes deux premiers films il y avait encore cette réminiscence du reportage. Filmer le réel, et donc essayer qu’il y ait une part d’improvisation des acteurs. Et plus ça va… C’est pour ça que j’ai fait ce troisième film filmer le réel et faire de la fiction, c’est qu’il était beaucoup plus « placé », avec la cheffe opératrice.

Je faisais tous les comédiens avant dans la pièce, et j’avais trouvé les places justes. Costa n’a pas de raisons d’être éloigné de Camille, Vincent avec son expérience de reporter de guerre ne se met jamais dos à une porte, syndrome post traumatique. Je l’ai même pas dit à Roschdy qui le joue. Personne ne le sait, mais voilà. Donc ces places là, elles étaient très définies, et c’était un vrai plaisir d’avoir des marques, de fabriquer avec des mouvements de caméras. Avant j’étais très dans « il ne faut pas enfermer les comédiens, il faut les laisser vivre ». Et là, je pense avoir passé le cap. Je crois que Révélations de Michael Mann est très très fabriqué (rires).

LMDC : J’y ai beaucoup songé pendant la projection. Un plan m’y a fait penser, lorsque le personnage de Roschdy Zem, en régie, assiste à la prestation héroïque de Costa sur le plateau TV. Dans Révélations, c’est celui ou Pacino regarde Russell Crowe enregistrer son témoignage dans son émission, et prend conscience qu’il est en train de faire quelque chose d’historique…

AD : C’est vrai…. C’est marrant je n’y avais pas pensé… Mais c’est mon film préféré !

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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