Festival de Cannes 2021 #2 : Cow, Olga, Clara Sola…

Le Festival de Cannes continue à faire vivre ses sélections et la rédaction du Magduciné fait de nouveau un petit tour d’horizon des films vus pendant cette quinzaine. Cette fois ci, nous parlerons entres autres de Cow d’Andrea Arnold ou même de Clara Sola de Nathalie Álvarez Mesén.

Cow de Andrea Arnold (Cannes Première)

Ce n’est un film comme les autres, c’est un doux euphémisme. Suivant les traces du Leviathan sorti en 2012, Cow observe de (très) près une vache laitière vivant dans son exploitation. La caméra ne fait que ça : coller cette vache qui se nomme Luma et observer son quotidien. Sans dramatisation ou fil rouge narratif qui détacherait la cinéaste de ses velléités premières. Le quotidien se suffit à lui même et n’en est que plus évocateur: la boue, des enclos, de la paille, mettre bas, du sang, de la boue et encore de la boue. Pour cela, Andrea Arnold n’a pas son pareil : avec un soin tout particulier au cadre, avec son sens inévitable du sensoriel et de l’organique, Luma est filmée comme un humain, un être à part entière, comme Andrea Arnold pouvait le faire avec ses personnages de American Honey ou des Hauts de Hurlevent, par exemple. Ce portrait animalier, qui sort des sentiers battus, pourrait rebuter bien du monde. Mais pourtant. Avec une exigence de tous les instants, et cette volonté de coller au réel tout en administrant à cette prise de vue documentariste une réelle énergie pop (la bande son) voire de cinéma de genre (on vire parfois au thriller), Andrea Arnold nous embarque dans un diagnostic assez cru et distant sur notre rapport aux animaux et sur la dimension technologique et carnassière de l’élevage. Sans jouer les dénonciatrices, ni prendre part au récit, elle scrute un quotidien, un portrait d’une vache stakhanoviste, à la fois héroïque et victime d’un système dont on ressort ému.  

Sébastien Guilhermet

 Clara Sola de Nathalie Álvarez Mesén (Quinzaine des réalisateurs)

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs, Clara Sola est un film mexicain un peu frustrant, tant il tutoie par instants une grâce suspendue et s’embourbe par d’autres dans le symbolisme lourdaud et la répétitivité. Clara est une femme d’une quarantaine d’années vivant encore chez sa mère, et que l’on comprend être atteinte d’une forme d’autisme. C’est une sorte de sainte, de guérisseuse qui aurait fait plusieurs miracles et que les gens viennent voir pour être bénis ou purifiés. Mais l’on comprend là aussi que tout ceci n’est que superstition et manipulation de la part de sa mère, et que Clara ne croit pas vraiment en la divinité de ses « pouvoirs ». C’est une femme à l’écoute des autres et surtout de la nature, finalement plus proche du sol que du ciel, et dont l’aliénation religieuse semble faire barrage à ses désirs charnels. Clara Sola, comme son titre l’indique, parle donc d’une femme qui se sent seule et qui cherche à se réapproprier son corps. A l’image de son cheval, elle est silencieuse et loyale ; on peut faire reposer le poids des gens sur ses épaules. Éternelle spectatrice de la vie des autres, elle souffre de n’avoir jamais exploré sa sexualité. La rencontre avec le petit ami de sa nièce changera tout et l’éveillera à sa propre féminité, à sa propre liberté, avec un mélange d’appréhension enfantine et de grande sagesse. Trop répétitif, le film propose malgré tout plusieurs scènes d’une grande poésie, et notamment une découverte nocturne de son corps au milieu d’une forêt éclairée par des lucioles. De même, le final, rappelant énormément Carrie au bal du diable, conclut ce conte de Cendrillon avec fracas puis apaisement, sans jamais sacrifier sa bienveillance. Clara Sola est déséquilibré, maladroit, mais on ne lui enlèvera pas sa générosité ni la bonté profonde de sa protagoniste ; des défauts inhérents à un premier film que l’on pardonnera volontiers à la jeune cinéaste Nathalie Álvarez Mesén.

Jules Chambry

Vénus sur la rive de Lin Wang (ACID)

Présenté à l’ACID, Vénus sur la rive est le premier film de Lin Wang, jeune réalisatrice chinoise de 32 ans. Il raconte la vie d’une fillette de 9 ans obligée de vivre tantôt chez une tante, tantôt chez une autre, parfois chez la grand-mère, du fait de l’hospitalisation de sa maman pour une longue durée. Déracinée de sa famille proche, la petite Chichi servira de prisme par lequel le spectateur assistera à des moments de vie des autres femmes de la famille : ses deux tantes et sa cousine, entre autres. L’une est battue par son mari, l’autre entretient une relation compliquée avec sa fille, et cette dernière, jeune adulte, découvre la vie nocturne et les garçons. Vénus sur la rive est donc davantage un film choral, qui ne sait pas toujours où il va et dont les segments consacrés à chaque personnage sont très inégaux. Cette vue panoramique aurait pu avoir son charme, faisant parfois repenser au magnifique Séjour dans les monts Fuchun pour ce côté « film de famille » lent et poétique. Mais ici, le charme n’opère pas ; le rythme, d’une lenteur rédhibitoire, achève de gâcher cette histoire dont on reconnaîtra pourtant la sincérité et la pudeur. Et si le tout est formellement plutôt oubliable, deux scènes retiennent l’attention et restent en tête : une séquence de boîte de nuit où les regards fuient et les corps se pourchassent sur une bande-son plutôt jolie ; la scène qui donne au film son titre, sorte de parenthèse poétique dont nous préserverons le mystère, mais où une barque fleurie arpente un cours d’eau jusqu’à réunir deux êtres chers l’un pour l’autre. Un film globalement décevant, frustrant de par ce qu’il aurait pu être, mais plein de douceur et d’envie d’aller de l’avant.

Jules Chambry

Olga de Elie Grappe (Semaine de la critique) : 

Olga de Elie Grappe resserre son étau autour de deux sujets : la carrière sportive d’une jeune ukrainienne puis le destin de sa mère dans un pays en crise, sous le joug de la dictature. Gymnaste extrêmement douée, elle quitte l’Ukraine pour la Suisse, car elle et sa mère sont en danger. Dès lors, Olga choisit de faire cohabiter ces deux notions, de les faire se marier pour qu’elle ne fasse qu’un. Avec un récit, assez schématique mais qui aspire à faire éclore une tension parfois insoutenable, notamment grâce aux images d’archive des manifestations Euromaïdan qui se sont déroulées en Ukraine, Olga consiste à parler autant de la jeunesse que de la situation de certains immigrés. Portrait d’une jeune femme qui apprend à se connaitre, à comprendre sa véritable identité par le prisme aussi de la nationalité, à évoluer dans un environnement politisé et d’une violence sans nom, à faire preuve de courage tout en voyant s’épaissir en elle une forme de culpabilité et de peur pour sa mère, Olga gagne en puissance quand il nous introduit dans le monde de la gymnastique avec ces corps qui s’expriment et cette intensité qui se décuple : on pense à Slalom ou même à Girl sans forcément le matériel narratif et sensoriel qui va avec. Puissant dans sa retranscription d’un drame qui se déroule dans deux espaces différents, le film manque parfois de fraicheur et d’innovation dans sa cartographie du récit initiatique adolescent, malgré un thème peu souvent abordé : la prise de position politique et militante d’une jeunesse qui n’a pas le choix de se battre pour survivre.

Sébastien Guilhermet

Festival

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