Cannes 2016 : I, Daniel Blake de Ken Loach (Compétition officielle)

La Review de Cannes : I, Daniel Blake de Ken Loach

Synopsis : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Rachel, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Rachel vont tenter de s’entraider…

La Review vénère de Kévin

            Vingt-cinquième long métrage, dix-huit sélections à Cannes dont treize en compétition officielle, Ken Loach est le vétéran britannique de la Croisette. C’est désormais une habitude pour lui que de venir défiler sur le tapis rouge et de présenter régulièrement son dernier-né.

            Ici, fini le récit historique irlandais des années 1930 de Jimmy’s Hall et retour à ce qui fait la veine du cinéma loachien, le drame social. On retrouve ainsi sa patte, à ceci près qu’elle est moins « documentaire » qu’à l’accoutumée. Il y a toujours les codes du réalisme social fidèles à Loach,  à savoir la justesse de ses acteurs -inconnus sauf Dave Johns, comique de stand-up- qui délivrent des performances I-Daniel-Blake-coupletouchantes, une mise en scène figée mais au plus près des corps, l’humanité qui anime ses personnages ou cette critique sociale d’une société britannique absurde et qui empêche tout épanouissement. Ken Loach ne prend donc pas de risque et ça se ressent terriblement.

            Car à l’âge de 79 ans, Ken Loach se fait vieux et paresseux. I, Daniel Blake est très certainement l’un de ses  plus mauvais films, tant il se repose sans remords sur des schémas narratifs éculés, des situations apitoyantes qui tentent vainement d’arracher les larmes, et un dénouement tout ce qu’il y a de plus simpliste. On suit donc avec une prévisibilité insupportable les pérégrinations de ce menuisier profondément touchant et propre sur soi qui tente de s’en sortir face aux labyrinthiques démarches administratives, ainsi que sa rencontre avec une jeune mère célibataire qu’il va tenter de sortir de sa situation misérable. Dès lors, tout y passe. De l’impossibilité de trouver une solution à ses problèmes, en passant par la relation naissante et profonde entre deux âmes esseulées dont la relation va se détériorer  jusqu’à l’explosion d’un homme qui ne supporte plus le mépris d’une administration qui le considère comme un moins-que-rien. Tout ça est effectivement très touchant mais Ken Loach use tellement de grosses ficelles pour nous faire adhérer à ce pathos dégoulinant à ras-bord que le film en devient irritable.

            On est loin, très loin de la force implacable et bouleversante d’un Sweet Sixteen, d’un My Name is Joe ou plus loin encore d’un Kes. Ken Loach semble ainsi arriver au terme de sa carrière mais tout ce que l’on espère, c’est que I Daniel Blake ne sera pas son dernier film, car il serait une terrible conclusion à une filmographie brillante et jusque-là sans faute.

La review de glace un peu bonbon de Benjamin

            Disons-le vite et bien, mon cher collègue vous aura probablement tout dit, des défauts aux qualités du film I, Daniel Blake, de son pathos exubérant et orchestré avec des fils bien trop apparents, à ses formidables acteurs touchants et les quelques bonnes phrases bien envoyées du personnage principal. Aussi vous aura-t-il probablement parlé de moments superbes qui ponctuent le film : lorsque Dan(iel) réécoute la musique préférée de sa femme décédée, accompagnée de Daisy, la fille son amie Katie. La petite fait d’ailleurs une double découverte : celle de la cassette en tant qu’objet, et ce son inconnu, oublié et pourtant toujours mystérieux et évocateur.

            Cependant, le film a encore quelques sonorités et mystères à dévoiler. En effet, il tiendrait presque plus du feel-good-movie que du drame. Même si un élément assombrira le tableau, il reste un feel-good movie, ce petit conte moderne socio-politique quiI-Daniel-Blake-famille tend à (r)éveiller votre indignation et votre courage ainsi que votre personnalité sociale et pro-collective. Mais I, Daniel Blake en fait dix fois trop. Une bonne partie du film était tout à fait juste même si elle n’est pas originale, car elle apportait des éléments très puissants, par exemple la cohabitation d’habitants d’origine différente qui se considèrent comme de grands amis alors que nous connaissons bien des scandales liés au racisme et à la xénophobie. Toutefois on est en droit de se demander ce que le réalisateur a voulu faire tant certains de ses choix sont déstabilisants dans le sens qu’ils sont incohérents. On peut penser à la dispute de Daniel et Katie, trop larmoyante, trop jouée, trop « trop » en somme, et au son qui termine la scène, composé de ferraille et utilisé à de maintes reprises dans des films de série B voire Z, et / ou de genre, notamment l’épouvante-horreur.

            I, Daniel Blake est un film émouvant, parfois beaucoup trop pour garder son réalisme. Si cette sur-émotivité sert le discours revanchard, précisément anti-organismes étatiques, de Ken Loach, ce dernier a oublié de cacher ses trucs et astuces dans le tissage de la machine, trop rodée, sans surprise, tire-larme aux fils d’or souvent visibles à plus de cent bornes du siège du spectateur. On ne peut cependant lui reprocher tous ces éléments structurels du récit, puisque I, Daniel Blake est une fable socio-politique dramatico-comique adressée à tous et toutes, au discours gros comme un éléphant dans une galerie des glaces et même parfois ambigu (notamment par rapport à certaines réactions du héros). Aussi si ce film sincère réussissait à réveiller la conscience socio-politique – et même révolutionnaire – d’un spectateur, en exploitant ses modules émotionnels et notamment lacrymaux, Loach aurait probablement réussi son pari.

I, Daniel Blake
Un film de Ken Loach
Avec Dave Johns, Hayley Squires, John Summer…
Distributeur: Le Pacte
Durée : 100min
Genre : Drame social
Date de sortie indéterminée
Royaume-Uni, France – 2016