Une ode américaine : l’ode aux péquenots

Adaptation de l’autobiographie d’un « petit blanc » de l’Ohio ayant réussi dans la vie en dépit d’un conditionnement social pour le moins défavorable, Hillbilly Elegy peut compter sur une prestation trois étoiles de ses deux comédiennes principales, Amy Adams et Glenn Close, physiquement méconnaissables. L’erreur de casting se situerait plutôt du côté du metteur en scène, Ron Howard n’étant visiblement pas très à l’aise dans cette peinture d’une Amérique qui ne l’inspire guère (qu’il ne connaît pas ?). Partagé entre stéréotypes qui sont parvenus à se frayer un chemin et un certain manque d’ambition, le film déçoit malgré quelques atouts indéniables.

On pourrait écrire des volumes entiers sur des représentations sociologiques telles que le « hillbilly ». Ce dernier existe dans toutes les sociétés modernes. Sa naissance est parfois difficile à dater mais son inscription dans l’imaginaire collectif se renforça assurément avec l’ère industrielle et l’urbanisation croissante. Il porte différents noms, possède des définitions ou particularités distinctes selon les cas, mais l’idée reste grosso modo la même : il s’agit du « petit blanc », généralement pauvre et vivant en zone rurale. Soyons clairs, l’appellation n’est guère flatteuse : évoluant en marge du monde moderne, notre personnage est parfois sympathique mais néanmoins simple d’esprit, dépourvu de raffinement et on lui prête des relations consanguines. Le tableau a beau être caricatural, nos lecteurs reconnaîtront sans mal les individus visés, pour une raison simple : ces clichés se rattachent à des facteurs divers et variés. Régionalismes, niveau social, éducation, vie urbaine et provinciale, raisons historiques… En Angleterre, on les appelle country bumpkins, en Irlande on parle de boggers, en Espagne on se moque gentiment des caletos ou paletos. En France, on songe aux termes génériques de « beauf », « plouc » ou, plus ancien et rarement utilisé de nos jours, de « cul-terreux ». Plus comparable à son équivalent américain est sans doute le ch’ti, qui coche toutes les cases du stéréotype : régionalisme, accent, niveau social, chômage, mœurs, etc.

Aux Etats-Unis, il porte des noms différents selon les régions ou la référence précise à laquelle il se rattache : white trash, redneck, cracker, yokel, etc. Comme son nom l’indique, le terme « hillbilly » fait référence aux populations des régions montagneuses, principalement des Etats du sud-est (Appalaches, monts Ozark). A l’instar du redneck, le hillbilly est un produit de l’histoire du pays, et ce n’est donc guère un hasard si les populations que l’on qualifie ainsi vivent toutes dans le sud. On le sait, la défaite de la Confédération à l’issue de la guerre de Sécession entraîna l’écroulement du système économique des Etats du sud et le déclassement de leurs populations, un phénomène que l’on observe encore largement de nos jours. Le stéréotype du « redneck » ou du « hillbilly », souvent employé péjorativement voire comme insulte, n’est qu’un signe parmi d’autres de condescendance envers ces populations. Aujourd’hui, même si le phénomène de déclassement des classes populaires blanches a largement dépassé les frontières des anciens états confédérés (il suffit de penser aux industries des Etats du Rust Belt, au nord-est du pays, dont l’effondrement a favorisé un retournement de l’électorat en faveur de Donald Trump en 2016 et, en partie, en novembre dernier), le « bouseux » du sud conserve une place particulière dans l’imaginaire collectif américain.

L’autobiographie qu’adapte le dernier film de Ron Howard, Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis, témoigne de la permanence de ces archétypes et, surtout, de leur ancrage dans une réalité qui, aujourd’hui, résonne auprès d’une part croissante de la population états-unienne. Pour preuve : le livre caracola en tête des ventes Amazon à l’issue des élections présidentielles de 2016. Son auteur, J.D. Vance, ancien marine et diplômé de Yale, y conte son enfance chaotique de « hillbilly » dans l’Ohio et le Kentucky. Le succès qu’a rencontré ce récit individuel tient à son caractère à la fois simple et archétypal. A travers ses souvenirs, Vance nous livre tout un pan de l’Amérique que le soft power hollywoodien préfère occulter : les valeurs traditionnelles d’une société aujourd’hui spectatrice de la marche du monde, la pauvreté, les addictions, la méfiance envers les élites et, surtout, un terrible désenchantement social (« Parmi les classes populaires blanches, seuls 44 % s’attendent à ce que leurs enfants réussissent mieux qu’eux, et 42% pensent que leur vie est moins prospère que celles de leurs parents », écrit Vance). La réussite professionnelle de l’auteur, signe d’espoir ? Non, validation caricaturale : aux Etats-Unis, le succès ne s’obtient que très loin du biotope du hillbilly, dans les universités d’élite et les métropoles mondialisées. J.D. Vance n’est qu’une exception qui confirme la règle, une rarissime relique du rêve américain en ces terres déshéritées.

Pour son premier film tourné pour la plateforme Netflix, Ron Howard, cinéaste aux centres d’intérêt ô combien variés, renoue avec la veine humaniste d’Un homme d’exception (2001), voire même d’Apollo 13 (1995) ou De l’ombre à la lumière (2005). Et encore l’ambition n’est-elle pas du tout la même avec Hillbilly Elegy. A vrai dire, il faut remonter bien loin dans la filmographie du metteur en scène pour trouver un sujet aussi simple et une production aussi modeste. Autre changement par rapport aux habitudes : si Ron Howard a souvent fait briller des acteurs masculins dans ses œuvres, c’est cette fois la prestation de deux comédiennes qui constitue l’atout numéro un du film. Si le jeune Gabriel Basso, qui interprète J.D. Vance, occupe en théorie le rôle principal, Amy Adams et Glenn Close lui volent en effet aisément la vedette. La première interprète Beverly, insupportable mère-enfant toxicomane dont les deux rejetons, de son propre aveu, constituent sa seule réussite dans la vie. Egoïste, irresponsable, instable aussi bien professionnellement que dans ses relations amoureuses, elle semble irrémédiablement perdue (le carton final nous apprendra toutefois que ce n’est pas le cas). Mère indigne cédant à de fréquents et dangereux pétages de plombs, elle finit par s’aliéner tous ses proches, y compris son fils qui décide d’emménager avec sa grand-mère, « Mamaw ». Dans le rôle de cette dernière, on peine à reconnaître Glenn Close qui, comme Amy Adams, a subi une transformation physique impressionnante pour camper ce roc qui traverse toutes les tempêtes avec gouaille et fermeté, ne cédant pas un pouce de terrain sur les valeurs essentielles d’amour familial, y compris vis-à-vis de sa fille qui ne tourne à rien. C’est elle qui, grâce à ses méthodes peu orthodoxes, parviendra à remettre J.D. sur le droit chemin et à lui faire réaliser tout son potentiel, contrairement à sa mère qui l’a gâché. A ce solide duo d’actrices vient s’ajouter Haley Bennett, elle aussi très convaincante dans le rôle de la sœur de J.D., Lindsay, restée « au pays » et portant sa mère à bout de bras.

Est-ce parce que Ron Howard l’a tourné deux ans après avoir quitté le barnum Star Wars (Solo: A Star Wars Story, un demi-échec) qu’on a l’impression que, par contre-coup, il ne se passe pas grand-chose d’intéressant dans ce film ? Les quelques scènes fortes, bien mises en scène, comme les crises de Beverly, sont rares et demeurent en suspens, rapidement désamorcées par des changements de temporalité trop systématiques qui finissement par casser le rythme du récit. Même les confrontations ou la révélation de blessures ou de traumatismes anciens demeurent comme couvertes d’un voile de pudeur qui empêche le récit de passer la seconde et interdit toute empathie vis-à-vis de Beverly, dont on ne parvient pas à identifier les causes du mal qui la ronge.

Les faiblesses de Hillbilly Elegy sont plus fondamentales qu’une simple mise en scène trop sage et de fréquentes baisses de rythme. La force de l’autobiographie de J.D. Vance est qu’elle ne raconte justement rien d’extraordinaire. En révélant le quotidien des « petites gens », c’est la réalité banale d’une faille béante dans le modèle américain qu’elle permet de saisir. Cette atmosphère est, par essence, difficile à rendre sur pellicule, a fortiori avec un Ron Howard peu inspiré aux commandes. Même les personnages si bien interprétés par le formidable duo d’actrices principales n’évitent pas le cliché du hillbilly, ce qui nuit forcément au propos du film (le décalage est d’autant plus évident en voyant les photos des vrais protagonistes ajoutées au générique de fin). Il est permis de rêver de l’adaptation qu’aurait pu tirer de cette source littéraire un cinéaste comme Jeff Nichols, habitué à filmer ces populations qu’il connaît bien…

Synopsis : Dans la région des Appalaches. J. D. Vance — étudiant en droit à l’université Yale — raconte l’histoire de sa famille, illustration du rêve américain brisé à travers trois générations. J. D. est contraint de retourner dans sa ville natale, une petite municipalité de l’Ohio gangrénée par la toxicomanie et la pauvreté, pour y prendre en charge sa mère devenue incontrôlable.

Hillbilly Elegy : Bande-annonce

Hillbilly Elegy : Fiche technique

Réalisateur : Ron Howard
Scénario : Vanessa Taylor (adaptation de Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis, par J.D. Vance)
Interprétation : Amy Adams (Beverly « Bev » Vance), Glenn Close (Bonnie « Mamaw » Vance), Gabriel Basso (J.D. Vance), Haley Bennett (Lindsay Vance), Freida Pinto (Usha)
Photographie : Maryse Alberti
Montage : James D. Wilcox
Musique : Hans Zimmer et David Fleming
Producteurs : Brian Grazer, Ron Howard et Karen Lunder
Maison de production : Imagine Entertainment
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  11 novembre 2020 (Netflix)
États-Unis – 2020

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3

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