Une famille, un film autobiographique bouleversant de Christine Angot

Une famille, premier passage de Christine Angot derrière la caméra, est un film percutant, très personnel et pourtant essentiel à tous, sur le sujet tabou de l’inceste.

Synopsis de Une FamilleL’écrivaine Christine Angot est invitée pour des raisons professionnelles à Strasbourg, où son père a vécu jusqu’à sa mort en 1999. C’est la ville où elle l’a rencontré pour la première fois à treize ans, et où il a commencé à la violer. Sa femme et ses enfants y vivent toujours.

Angot prend une caméra, et frappe aux portes de la famille.

 Aux portes de l’enfer

Bien qu’aguerri à la prose de Christine Angot, une prose acérée, sans fioriture ni aucune once de gras, le spectateur de son documentaire Une Famille ne peut qu’être secoué à la fin du film. Comme avec ses écrits, la réalisatrice ne se compromet dans aucune concession, avec un métrage tranchant et incisif comme une lame.

Ayant fait de la littérature son exutoire et peut-être en même temps sa carapace, pour répondre à l’inceste qu’elle a subi de 13 à 16 ans, puis à 26 ans, de la part de son père, l’écrivaine se tourne aujourd’hui vers le cinéma pour une fois de plus tenter d’exorciser sa douleur. La famille n’est pas qu’une famille ordinaire, mais une famille de circonstance ayant eu de près ou de loin à voir avec l’inceste en question : la mère, la belle-mère, l’ex-mari et l’actuel compagnon, la fille. Entrecoupés de photos et de vidéos d’archives de Christine Angot avec sa toute petite fille, quelquefois avec son mari, des bribes de sa vie saccagée, les interviews avec ces différentes personnes constituent l’essence du documentaire.

Le film commence dans un climat d’extrême tension, pour ne pas dire de violence. A L’occasion d’un déplacement professionnel dans l’Est, Christine Angot et les grandes cheffes-opératrices Caroline Champetier, s’introduisent plutôt violemment, le pied dans la porte, au domicile de la belle-mère, la femme qui a vécu avec Pierre Angot, le père en question de l’écrivaine. Pourtant, cette violence n’est rien face à la rencontre proprement dite. Cette femme est incapable de reconnaître quoi que ce soit, émettant au contraire des assertions odieuses qui tranchent l’oreille de son interlocutrice et de nous, les spectateurs. Ses justifications n’apaisent en rien une colère inextinguible qui ne peut y trouver aucun écho, aucun amortisseur. La cinéaste ne lâche rien, mais aucun regard, aucune question, aucun reproche n’atteint cette femme emmurée dans sa posture,  laissant Angot pantelante, tremblante, KO debout en sortant de cet échange.

Malgré la précision de ses mots, on sent comme un désarroi dans la recherche d’une réponse auprès de ses proches. Si les autres entretiens sont peut-être un peu moins difficiles que le premier, il s’agit de sa mère, de sa fille, de Claude, le père de sa fille qui était présent au viol de ses 26 ans sans faire quoi que soit, des êtres qui lui sont liés par la chair, Christine Angot cherche et cherche encore des réponses. A défaut de pouvoir ignorer, enterrer son inceste, elle veut savoir pourquoi sa famille a pu permettre une telle chose. Pourquoi elle porte ce fardeau toute seule depuis des décennies. Les caméras de Caroline Champetier et d’Inès Tabarin la cadrent au plus près, permettant ainsi au spectateur de voir cette incroyable douleur dans son visage, mais aussi la tendresse dans un échange avec son  ex-mari, un « enfant » comme elle, victime de violence sexuelle comme elle. Mais aussi, on y lit un mince espoir d’aller mieux quand sa fille Eléonore, étranglée d’émotions, prononce une phrase cruciale qui justement « rompt la solitude » qu’elle ressent en permanence.

Même si l’écrivaine s’est mise devant et derrière la caméra pour sauver sa peau, une fois de plus, avec ce bouleversant documentaire, elle contribue certainement à ouvrir une porte laissée trop longtemps et trop souvent close, celle de l’inceste, la pire chose qu’on puisse subir de la part d’êtres qui nous sont les plus chers. Un film essentiel dans une époque où le MeToo n’a pas encore pris pleinement possession de ce sujet douloureux.

 Bande annonce : Une famille

Fiche technique : Une famille

Réalisatrice: Christine Angot
Scenario : Christine Angot
Photographie : Caroline Champetier, Inès Tabarin
Montage : Pauline Gaillard
Producteurs : Bertrand Faivre, Alice Girard
Maisons de production : Le Bureau, Coproduction : Rectangle Production, France 2 Cinéma
Distribution (France) : Nour Films
Durée : 82 min.
Genre : documentaire
Date de sortie : 20 Mars 2024
France – 2024

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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