Suite Armoricaine, un film de Pascale Breton : critique

Synopsis : Une année universitaire à Rennes vécue par deux personnages dont les destins s’entrelacent : Françoise, enseignante en histoire de l’art, et Ion, étudiant en géographie. Trop occupés à fuir leurs fantômes, ils ignorent qu’ils ont un passé en commun.

Humaine géographie

Tous ceux d’entre nous qui habitent en ville ont sans doute un jour remarqué ce phénomène : dès que les cieux se font plus cléments et que les jours rallongent, on observe cette étonnante migration des citadins vers les parcs, les bois ou tout autre espace vert nous permettant de nous soustraire un moment au tumulte de la ville. Ce ballet urbain semble exister depuis que l’être humain s’est mis à habiter la ville de façon massive, comme pour perpétuer le souvenir de temps immémoriaux où nous aurions vécu en symbiose avec la nature. Cette époque fantasmée a vu le développement de toute une mythologie, véhiculée par les arts et notamment la peinture. De nombreuses représentations picturales d’un pays imaginaire à la culture pastorale paisible se sont développées au fil des siècles ; c’est ainsi qu’est née l’Arcadie, terre de bergers ancrée dans une ruralité magnifiée, à laquelle nous souscrivons toujours, nous les citadins qui échappons au béton des villes en allant au parc. L’Arcadie, c’est la porte d’entrée de Suite armoricaine, le nouveau film de Pascale Breton.

La cinéaste est de celles et ceux qui attachent beaucoup d’importance à l’influence des lieux. Loin d’être un simple élément contextuel, le lieu est constitutif du personnage. A ce titre, l’affiche du film est particulièrement révélatrice : Valérie Dréville, qui est aussi l’héroïne du film, est littéralement habité par cette Arcadie dont elle parle lors des cours d’histoire de l’art qu’elle dispense à ses étudiants. Chaque être humain est un paysage. Ce n’est pas un hasard si le film débute sur un cours de géographie : nous façonnons les lieux comme nous sommes façonnés par eux. Être au monde, ce n’est pas seulement voir mais c’est aussi ressentir et toucher. L’étudiante aveugle, apprentie géographe, vient symboliser ces multiples manières d’appréhender l’espace. Le handicap n’est pas vécu comme une diminution de l’être, ce personnage n’est pas dans la dépendance des autres, mais comme une autre voie d’accès au monde. Le lieu principal où se déroule l’intrigue est le campus universitaire de Rennes, un endroit qui apparaît comme étant hors de la ville comme de nombreuses universités modernes et permettant des échappées dans la nature, certes domestiquée mais qui réactive toute cette mythologie arcadienne. Dans le bois attenant à l’université, des étudiants recréent de chastes bacchanales autour d’un feu de camp. « L’Arcadie serait peut-être ce campus, où la jeunesse est éternelle », lâche Françoise, l’héroïne du film lors de son discours d’introduction à ses élèves. Ce préambule fait directement écho au choix qu’elle a fait de quitter Paris pour Rennes, cherchant par là une échappatoire à l’enfer de la ville, personnifié par la capitale. Il s’avère que ce départ pour Rennes est en fait un retour au pays natal pour l’enseignante, ce qui est essentiel pour le développement de l’intrigue qui va jouer sur deux temps ; l’avoir été et le ici et maintenant.

Outre Françoise, un second protagoniste intervient dans Suite armoricaine pour tisser ce scénario fait d’allers et retours, il s’agit de Ion, un étudiant. Sans faire usage de flash-backs tonitruants et démonstratifs, Pascale Breton réussit à établir le lien entre passé et présent en suivant tour à tour l’un et l’autre des personnages. Les êtres qui peuplent Suite Armoricaine sont des cheminants, leurs vies parfois s’entrecroisent et ils cheminent côte à côte, puis se séparent de nouveau pour se recroiser, peut-être, un peu plus loin. La beauté de cette mise en scène du cheminement, c’est que la cinéaste évite les clichés et les stéréotypes. En ne figeant pas dans le temps et l’espace ses personnages pour les confiner dans un rôle, en privilégiant le mouvement et le changement, elle interdit l’établissement de ces cases dans lesquelles on peut avoir vite tendance à ranger un personnage ; c’est le plus beau cadeau qu’elle puisse donner à ses protagonistes, et par extension à ses spectateurs. L’interprétation de Valérie Dréville, dans la peau de Françoise, est très réussie. Elle évolue dans ce tourbillon de la vie sans se laisser happer par le schéma conformiste de la femme en pleine force de l’âge et en plein doute qui reviendrait sur son passé pour mettre de l’ordre dans son avenir. En se refusant à endosser ce rôle archétypal, elle donne à son personnage de l’épaisseur et de la complexité, ce qui est trop souvent négligé et manque cruellement à bien des rôles.

Avec sa mise en scène élégante, subtile et soignée, Pascale Breton élabore un très beau film, en nous invitant à suivre le cheminement de ses personnages, au sein d’un récit labyrinthique qui ne perd jamais sa fluidité. C’est une œuvre ample, tant mieux, on peut prendre le temps de se plonger dans cette histoire à plusieurs voix et de marcher nous aussi aux côtés de celles et ceux qui l’habitent.

Suite Armoricaine : Bande annonce

Suite Armoricaine : Fiche technique

 Réalisation : Pascale Breton
Scénario : Pascale Breton
Interprétation : Valérie Dréville (Françoise), Kaou Langoët (Ion), Elina Löwensohn (Moon), Manon Evenat (Lydie), Laurent Sauvage (John), Klet Beyer (Gweltaz), Yvon Raude (Stéphane Nedellec)…
Photographie : Tom Harari
Montage : Joseph Guinvarch, Camille Loteau, Gilles Volta
Musique : Chapi Chapo, Eric Duchamp
Décors : Pascal Le Déault
Production : Mélanie Gerin, Paul Rozenberg
Distribution: Météore Film
Durée : 148 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 9 mars 2016
France – 2016

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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